Débuts sombres de l'année 1789.--_Journal_ de
Bombelles.--L'ambassade de Venise en perspective.--Mariage de
Mlle de Mortemart avec le prince de Croy.--Nouvelles de
Cour.--Le prince Henri de Prusse.--Préparation des Etats
généraux.--Necker et Mme de Staël.--Considérations
politiques.--En route pour le bailliage de Sens.--Mort du
Dauphin.
Bombelles n'est pas le dernier à comprendre que cette année 1789 «sera
bien remarquable pour l'histoire de France». C'est dans son cours que se
balanceront, que se heurteront, que se traiteront les plus grands
intérêts.
«Le Roi, livré à l'insouciance de quelques-uns de ses ministres, aux
combinaisons personnelles et intéressées des autres et à la dangereuse
audace de M. Necker, cédera aux orages qui s'accumulent et qu'il eût été
si possible de conjurer. Nul au dehors, insulté au dedans de son
royaume, un Prince qui avait ce qui suffisait pour être adoré de ses
peuples, en est, en sera plus encore, le triste jouet; le désir du bien,
les vertus nécessaires pour l'effectuer, tout en lui est devenu inutile
par l'impéritie de ses conseillers. La brèche s'agrandit chaque jour
davantage, et personne ne se présente, ou pour la réparer, ou pour la
défendre; une haine aveugle contre la Reine fait oublier à tous les
ordres de l'État ce qu'ils auraient à faire pour le bien de leur patrie;
pour se venger de quelques négligences, de quelques légèretés
pardonnables, des grands se séparent des intérêts de leurs égaux,
personne ne se sent ni les talents ni l'énergie qu'il faudrait à des
chefs de partis, et chacun, sans se rendre compte de ce qu'il désire,
agit confusément, contribue ridiculement à l'augmentation du désordre,
uniquement parce que nous nous sommes lassés d'être la première nation
du monde.»
Il y a encore de l'espoir, suivant Bombelles, puisque rien n'est perdu,
que les autres puissances traversent aussi leur moment de crise.
L'Angleterre est frappée de léthargie avec la démence de son roi; «nos
ennemis naturels, la Russie et l'Empereur, font une guerre honteuse et
malheureuse à nos vrais alliés; le ciel veut que le Roi de Prusse se
presse trop de faire montre de sa puissance... Il ne permettra pas que
la première des nations se dégrade, se détruise au moment où elle
pourrait jouer le plus beau des rôles.»
Et sur cette belle illusion, le marquis continue à noter jour par jour
les événements grands et petits. Le prince de Luxembourg et M. de
Brienne ont été reçus chevaliers de l'ordre, M. de Thiard a été autorisé
à porter les insignes jusqu'à ce qu'il soit reçu publiquement...
Bombelles a vu le jeune Dauphin chez le duc d'Harcourt, «qui en prend
des soins aussi respectables que touchants; il serait à désirer qu'ils
fussent couronnés d'un plus grand succès. Mais ce prince, malgré tout ce
qu'en disent les médecins, n'acquiert aucune force et aura bien de la
peine à sortir du marasme dans lequel il est».
Le marquis a dîné chez l'évêque de Laon où ils étaient seize à attaquer
la réponse de Necker et le système du ministre. Bombelles enrage
d'entendre Montmorin faire l'éloge «de ce digne successeur des Sully et
des Colbert» et se ranger sous sa bannière, comme d'ailleurs il s'était
précédemment inféodé à l'archevêque de Sens et à Lamoignon.
Chez la duchesse de Richelieu[78] il y a eu brillante réunion, mais de
là les conversations sérieuses sont bannies. Tandis que quelques-uns,
dont Bombelles, jouent au quinze, de jeunes femmes, Mmes de Fronsac, de
Fleury, de Galliffet, de Montagnac, jouent dans une pièce voisine à
colin-maillard et au pied-de-bœuf. «L'on ne cause guère, note l'austère
marquis, où l'on rit, où l'on folâtre toujours.»
[78] Née de Galliffet, belle-fille du maréchal, mère du ministre
de la Restauration.
On peut prévoir des chassés-croisés dans le corps diplomatique, car dès
le 5 janvier, Bombelles écrit dans son _Journal_:
«La crainte de me voir retourner à Lisbonne, pour souffrir encore des
effets de ce climat, fait désirer aujourd'hui à Mme de Bombelles que je
me prête au troc d'ambassade dont on avait eu l'idée avant mon arrivée
ici.»
M. de Châlons se voyant pressé de retourner à Venise, craint tous les
désagréments qui l'y attendent, et sa famille les redoute plus que
lui-même. On cherche à me tenter en m'observant que Lisbonne est un
poste ruineux et pour ma santé et pour ma famille, et que si je me
résigne à prendre l'ambassade de Venise, il y a toute chance pour que
j'en sois tiré promptement pour être porté à un poste où j'aurais plus
de travail; c'est obligeant à dire, mais j'aimerais mieux à cet égard
des certitudes que des compliments.
«Cependant si cette mutation ne m'était pas comptée pour une grâce, si
je n'ai l'air de céder qu'aux convenances réciproques, je pourrais bien
renoncer sans regrets au Portugal, et m'aller confiner dans les lagunes
de Venise. Avec un ministère aussi nul que le nôtre, les places nulles
sont presque désirables, parce qu'on n'a pas le chagrin de voir perdre
les occasions de faire de bonne besogne. Je prendrais le port de
l'Adriatique comme un abri pendant l'orage qui va fondre sur nous, j'y
verrais venir dans le silence de meilleurs jours, et je ressortirais de
mon trou lorsque l'effervescence de nos têtes aura baissé et fait place
à un ordre de choses plus satisfaisantes.»
M. de Châlons a eu des difficultés avec le Gouvernement vénitien[79], il
ne saurait retourner à un poste où on lui a manqué d'égards. M. Hénin,
comme principal du ministère a montré à Bombelles un mémoire qui allait
être renvoyé à la République de Venise en réplique à ses allégations
contre le comte de Châlons. «Le parti était pris, si la Seigneurerie
voulait nous tenir le mors tant soit peu haut de retirer entièrement
notre ambassadeur et de congédier le sien. Mais comme M. le comte de
Montmorin a aversion pour tout parti un tant soit peu ferme, Hénin croit
qu'il sera ravi de pacifier le différend en adoptant l'accommodement qui
aurait pour prétexte suffisant le mal que m'a causé le climat de
Lisbonne et le peu de désir que doit avoir M. de Châlons de se retrouver
avec des gens qui lui ont manqué de toutes les manières et qui ne sont
nullement disposés à le mieux traiter.»
[79] Voir _Aff. Etrangères_, Venise, d{t} 260 et suiv.
C'est en raison de «la platitude actuelle» que le prétexte est
suffisant, car «sous un autre régime, ajoute Bombelles, j'aurais
supprimé aussi promptement l'ambassade de Venise que j'aurais conservé
celle de Hollande, ce n'est que par pusillanimité que nous craignons
l'humeur des Vénitiens et que nous redoutons que les Hollandais
insultent notre ambassadeur». Mme de Polignac a parlé à Mme de Châlons
«qui décide despotiquement de toutes les résolutions de son mari», et a
saisi avidement le moyen de le tirer de l'étau où il s'était mis.
Chacun s'évertue pour ou contre Necker, en faveur du Parlement ou contre
lui. Les brochures continuent à pulluler. Bombelles ne retient guère
celles qui tendent à détruire définitivement son cher ancien régime;
mais il est d'autres sans portée politique bien sérieuse qui dérident
les fronts soucieux: «L'une d'elles serait très plaisante si son auteur,
au lieu de trente pages, n'en eût fait dix. Il est censé être le
gouverneur de l'île Sainte-Marguerite qui se plaint qu'un pauvre fou
sorti tel jour de son île a la rage de prendre le nom de M.
d'Éprémesnil[80], et sous ce nom a fait à Marseille, à Aix, à Lyon,
telle extravagance. Cette manière de tourner en ridicule le fameux
personnage qui voulait à toute force jouer un rôle au-dessus de ses
forces a paru gaie.»
[80] On se rappelle que d'Éprémesnil avait été emprisonné l'année
précédente à la suite de sa brochure. Son voyage à travers la
France jusqu'à Paris avait été un triomphe.
Le 10.--«L'amitié dont m'honorent depuis longtemps les maisons
d'Harcourt et de Mortemart les a engagées à me prier d'assister à la
messe de Mlle de Mortemart qui épouse le prince de Croy, fils du duc et
petit-fils de feu le maréchal[81]. Le mariage devait se faire à l'hôtel
d'Harcourt et la bénédiction être donnée par le prince de Salm, évêque
de Tournay, mais ce prélat n'ayant pu arriver à temps, c'est Mgr
l'archevêque de Paris[82] qui a uni les deux jeunes gens. Tout le monde
devait être rassemblé à midi à l'archevêché. Après la cérémonie une
partie des personnes de la noce a été dîner chez le duc de Beuvron. Mme
la comtesse de Brionne[83] qui y était, m'a parlé en femme d'esprit des
affaires du moment et de la levée de lettre de cachet du cardinal de
Rohan. Elle va demain le voir à Couprai, auprès de Chelles, où il va se
reposer quelques jours avant de se rendre en Alsace, et il y a bien à
craindre qu'il n'y refasse de nouvelles folies.
[81] D'importants fragments des _Mémoires du maréchal, duc de
Croy_, ont été publiés par M. le vicomte de Grouchy, 1896.
[82] M. de Juigné, qui avait succédé à M. de Beaumont.
[83] Née Rohan-Rochefort, veuve d'un prince lorrain, avait eu une
longue liaison avec Choiseul.
«Le soir entre sept et huit heures les femmes en blanc et or, les hommes
en habits riches se sont rendus à l'hôtel d'Harcourt pour le souper.
Vers minuit la mariée a disparu; elle est aussi fraîche, aussi jolie que
son mari est fluet, délicat et fané.»
Le 11.--«La noce s'est continuée à l'hôtel de Croy, mais la mariée ne
s'y est rendue que pour l'heure du souper. C'est chez sa grand'mère la
duchesse d'Harcourt que le mariage s'est consommé, ou qu'au moins il a
passé pour tel.
«Les nouvelles de Bretagne sont effrayantes, et il y a une division
entre les ordres de la Noblesse et du Tiers dont les suites sont bien
inquiétantes. La Franche-Comté n'est pas plus calme: notre ministre
flotte dans ses insoutenables indécisions, et ses décisions sont chaque
jour de nouvelles absurdités.
«J'ai été dîner chez le curé de Saint-Roch avec le nonce, M. le baron de
Breteuil et le duc de Gesvres, à l'occasion de la fête instituée sous la
dénomination «du Triomphe de la foi». De là je suis allé chez Mme la
comtesse de Rougé, femme d'esprit, dont je ne saurais assez louer toutes
les qualités essentielles.»
Le 12, le 13.--«La marquise d'Harcourt m'a mené à Versailles,
l'ambassadeur de Naples m'en a ramené et j'ai été souper chez le baron
de Bezenval. Là des gens de lettres, avec de jolis mots, décidaient que
notre commerce était desséché dans tous ses canaux; que notre
agriculture faisait pitié; que c'était miracle que nous eussions une
population assez forte; mais qu'ils allaient régénérer ce pays-ci, et
qu'après on pourrait se permettre de l'habiter.»
Le 14.--«Les plus belles dames de Paris et nos jeunes gens les plus
élégants ont soupé aujourd'hui chez Mme de Matignon: elle avait Mme de
Balbi et la marquise de Coigny; mais je me suis cantonné dans ce grand
monde avec Mmes de Rougé et de Caylus.»
Le 16, à Versailles.--«J'ai été doublement aise de revenir aujourd'hui à
Versailles, auprès de ma femme et de mes enfants, et j'ai eu le plaisir
d'assister à la représentation des _Deux Savoyards_. L'auteur, M.
Marsolier, s'est surpassé dans cette nouvelle production. Après on a
donné _Nina_, et Mlle Dugazon s'est surpassée dans son rôle.
«La duchesse d'Harcourt a donné un souper à toutes les jeunes dames de
Versailles, et après on a dansé jusqu'à six heures du matin.»
Le 17.--«M. de Montmorin m'a enfin parlé lui-même de mon troc avec M. de
Châlons; mais, quoique le ministre désire qu'il s'effectue, il a voulu
se montrer d'abord fort indifférent à cet égard, et pour paraître
vouloir m'en éloigner, il m'a montré que les appointements de Venise
qu'on m'avait dit être de 80.000 livres, n'étaient que de 72.000. Cette
différence de 8.000 livres m'a médiocrement plu; mais, comme tous les
avis qu'on me donne sur la manière de vivre à bon compte dans ce
cul-de-sac de l'Italie me font désirer d'y aller végéter jusqu'à nouvel
ordre, j'ai dit à M. de Montmorin que je souscrirais encore à la
modicité de ces appointements, pourvu que la gratification de 20.000
livres que j'avais en Portugal me suivît à Venise. Il m'a répondu qu'à
peine y serais-je que j'en voudrais sortir pour une autre ambassade.
J'ai ajouté que je m'en rapportais à sa conscience et à son excellent
jugement pour dire s'il croyait que je fusse placé dans un poste où nous
n'aurions presque rien à faire. Mais, a-t-il répliqué, vous en tirerez
parti pour nous transmettre de bonnes observations en jetant des regards
sur la Turquie, la domination autrichienne et l'Italie. Puis il a ajouté
que la Suède, ne valant que 90.000 livres, exigeait bien de la dépense,
qu'il me verrait volontiers dans cette Cour du Nord, mais qu'il ne
savait comment faire la retraite de M. le marquis de Pons, qui voulait
un gouvernement et auquel on n'avait rien de vacant à donner.»
«Enfin, revenant à Venise, le petit ministre m'a beaucoup parlé de
l'embarras où le mettrait la dépense des gratifications d'établissement,
et qu'il ne pourrait parler au Roi de cet échange d'ambassade qu'après
que la République de Venise aurait répondu convenablement au mémoire qui
venait de lui être envoyé.
«Ce mémoire parti contre l'avis d'Hénin, il faut voir quel sera le ton
que prendra la Sérénissime République. On se flatte qu'il sera honnête,
parce qu'on doit avoir dit dans le tuyau de l'oreille à son ambassadeur,
le chevalier Capello, que M. de Châlons ne retournerait pas à Venise. M.
de Montmorin prévoit que la Reine diminue chaque jour de grâce et de
confiance pour Mme la duchesse de Polignac, et trouve que son cousin a
eu tort dans ses procédés à Venise. Mais que la faveur de Mme de
Polignac reprenne, ou se réduise à rien, je n'en oublierai pas moins les
obligations que je dois à cette charmante femme.»
Le 18.--«Le plus méchant livre qui ait jamais été fait paraît depuis
plusieurs jours; c'est une histoire secrète de la Cour de Berlin, dans
laquelle M. de Mirabeau déchire le prince Henry de Prusse de la manière
la plus cruelle, et où il ne fait grâce ni à MM. d'Esterno, de Vibraye,
de Custine, le prince de Poix et autres Français qui ont eu le malheur
de se trouver sur son chemin. Il paraît qu'aux approches de la mort de
feu le Roi de Prusse, Frédéric II, M. de Calonne eut envie de faire
entrer les trésors de ce prince dans notre agiotage français; que M. de
Struensée parut capable d'entraîner dans cette opération le nouveau Roi,
et que M. de Mirabeau eut réellement une commission de M. de Calonne
(avec lequel il correspondait par l'entremise de l'évêque d'Autun). On
est affligé de voir un homme qui porte le nom de Talleyrand être si
jeune au milieu du foyer, et peut-être du bourbier d'une intrigue.
«En détestant, en méprisant M. de Mirabeau comme il le mérite, on est
forcé de regretter que les talents qu'annoncent ses ouvrages n'aient pas
été mieux employés. Cependant ses idées sur la politique sont pour la
plupart d'une extrême justesse. Il vient de publier une correspondance
entre lui et l'abbé Cerutti, sur les opérations de M. Necker, dans
laquelle on trouve, au milieu de beaucoup de mauvaise foi, des reproches
très fondés contre l'administration de ce ministre.
«Mme la princesse de Croy et Mme la princesse de Solre, sa belle-sœur,
ont pris le tabouret toutes deux ensemble. M. le duc de Croy, leur
beau-père, a repris, à la dernière cérémonie de l'ordre du Saint-Esprit,
la place qu'il devait avoir à la procession. Les présentées ont été
trouvées infiniment jolies; elles le sont effectivement. La princesse de
Croy a plus grand air que sa belle-sœur; celle-ci a plus de douceur et
d'expression dans la physionomie.»
«Le 19, à Paris. Le 20.--J'ai dîné à l'hôtel de Croy avec la nouvelle
mariée. En sortant de table nous avons fait de la musique. Ensuite toute
la société a été à l'Opéra; autrefois on y menait les noces en grande
loge. C'était une manière de présenter au public la jeune femme.
Aujourd'hui on ne se soumet plus à aucune de ses formes; elles sont
toutes secouées, et la bonne bourgeoisie ne connaît plus la bonne
noblesse que par ses dettes et ses impertinences.
«En sortant de l'hôtel de Croy, j'ai été voir ma bonne princesse de
Craon, et j'ai vu là Mlle Vigée qui va épouser le vicomte d'Osmond. Il
vient de passer les mers pour aller solliciter le consentement du père
de cette jolie personne. Puis je suis allé faire ma cour à Mme la
comtesse de Brionne; je la cultive pour l'entrée de mes enfants dans le
monde.
Le 22, le 23.--«Mme la duchesse de Bourbon que j'ai eu l'honneur de
rencontrer comme j'entrais à l'Opéra m'a permis de lui faire ma cour
dans sa loge. J'ai fini ma journée chez Mme la comtesse de Brionne, et
là j'ai vu avec chagrin que le frac commençait à paraître à ces
soupers... On parle assez haut dans cette société; j'ai été fâché d'y
entendre lire, même chanter une méchanceté sur la famille royale; on a
supposé qu'elle donnerait un concert, que la Reine ouvrirait par l'air
«_Tristes apprêts, pâle flambeau_», que le Roi chanterait «_Ah! ma
femme, qu'avez-vous fait?_» et que Madame, avec sa sœur, dirait: «_Vive
le vin! Vive l'amour!_ tous les hommes sont bons.»
Le 24, à Versailles.--«Me trouvant dans le quartier du duc de Beuvron,
j'ai été dîner chez lui et me faire conduire par lui à Versailles; j'y
suis arrivé à temps pour faire ma cour au jeu de la Reine et pour
entendre toutes les contradictions qui se débitent sur les tristes
affaires du temps. J'ai eu un vrai plaisir à entendre conter au duc de
Beuvron les anecdotes de la Cour de Louis XV. Il avait toujours été bien
traité comme homme d'honneur et comme gendre de M. Rouillé, le ministre
des Affaires étrangères; enfin, comme un ancien ami de Mme de Pompadour,
amitié qui s'était formée dans leur jeunesse chez le président Hénaut.»
Le 25.--«Le Roi ayant fait venir ce matin les «gens du Roi» leur a remis
un exemplaire du livre de M. de Mirabeau, intitulé: _Histoire secrète de
la Cour de Berlin_, en leur ordonnant de dénoncer ce scandaleux ouvrage
et vraisemblablement son auteur.
«Le duc d'Harcourt a donné aujourd'hui un grand dîner au prince Henri;
je ne lui avais pas été présenté jusqu'à ce moment, et il m'a fait des
compliments dont M. de Mirabeau eût relevé en note le ridicule. Mon fils
verra dans ce journal que longtemps avant la publication des «satires»
de ce chien enragé, le prince Henri était déjà connu comme un homme bien
inférieur à sa réputation. Sa figure est excessivement désagréable. Le
prince de Condé a aussi dîné chez le duc.
«En sortant, j'ai rencontré le comte d'Esterhazy qui m'a dit que la
Reine avait exigé de M. de Montmorin la promesse de me donner 20.000
livres de gratification tous les ans, tant qu'il serait ministre des
Affaires étrangères, et Sa Majesté a ajouté qu'elle ferait son affaire
de me procurer le même secours du successeur de M. de Montmorin.»
Le 27.--«Hier le théâtre «des Bouffons» a été ouvert aux Tuileries, et
comme ils sont sous la protection de Monsieur, et s'appellent ses
comédiens, ils ont fait un discours dans lequel ils ont loué à outrance
l'auguste prince qui les protège, et qui soutient si généreusement la
prétendue cause du peuple. Des mains comme des battoirs ont applaudi à
cet éloge, mais elles n'ont pu persuader au public qu'il s'amusait des
longueurs du spectacle et de l'excessive médiocrité des acteurs.»
Le 28, le 29, à Versailles.--«On nous a donné ce soir au château _la
Maison_ de Molière. Cette pièce en 4 actes est un ingénieux prologue du
_Tartuffe_. Elle a été suivie de _la Feinte par amour_ où Mlle Contat a
joué comme elle joue toujours avec une finesse et une grâce parfaite.»
Le 30.--«On a reçu aujourd'hui de la noblesse de Bretagne les plus
tristes nouvelles, sur les excès auxquels le tiers bourgeois de Rennes
s'est porté. Il a tué deux gentilshommes, blessé plusieurs membres de la
noblesse, sonné le tocscin pour ameuter la campagne; les paysans n'ont
pas partagé une fureur aussi cruelle, mais on ne peut calculer ce qui
probablement suivra de ces terribles scènes.»
Le 31.--«Le duc de Fronsac a passé la matinée chez moi à lire différents
manuscrits que j'ai recueillis sur les affaires de l'Europe, et
principalement sur celles d'Allemagne.
«Le maréchal de Richelieu obscurcit de grands talents par une excessive
immoralité; son fils, aujourd'hui le duc de Richelieu, n'eut ni talents,
ni mœurs, il végète douloureusement, portant la peine de ses débauches.
«Voici le duc de Fronsac[84] qui, après avoir voyagé avec succès sous le
nom de comte de Chinon, paraît vouloir être moins nul que son père, et
beaucoup plus honnête que son grand-père. Il arrive dans le monde au
moment où la France est fatiguée d'un traité d'alliance dont elle n'a
jamais approuvé la rédaction. On reviendra de nécessité aux vieilles
maximes de cette haute politique du cardinal de Richelieu, et l'homme
nouveau destiné à porter au moins noblement ce grand nom, l'homme qui
montre l'amour de la gloire, est intéressant par ce seul désir. Je
renouvelle ici ma profession de foi: je ne veux que le bien de mon pays
et je m'attache à tous ceux que je juge de l'opérer. Je serais sans
doute fort aise de contribuer moi-même, et d'une façon brillante à ce
bien, mais que j'en sois seulement témoin et je dirai de bon cœur:
_Nunc dimittis_», etc...
[84] Né en 1766. Le futur gouverneur d'Odessa pendant
l'émigration, et président du Conseil en 1815. De nouveau
ministre en 1820, après l'assassinat du duc de Berry. Mort en
1821, membre de l'Académie française.
* * * * *
Aux détails qui ont été envoyés de Pétersbourg sur la prise d'Ockzakoff
et de la bonne conduite tenue par les Français, il faut ajouter que mon
frère a enlevé un drapeau aux Turcs, ce qui prouve qu'il s'est bien
porté en avant.
Le 1er février.--«Les presses de l'imprimerie Royale sont, dit-on, en
mouvement pour les lettres de convocations et toutes les instructions
qui doivent accompagner. Elles tiennent, dit-on, avec les lettres et les
modèles de procuration, 40 pages de papier in-quarto. Les partisans de
M. Necker les annoncent avec l'emphase de la secte, car c'en est une.
Ses antagonistes disent qu'il règne dans cette dernière production la
confusion souvent reprochée avec raison à ce ministre. Un courrier de
Bretagne a remis du calme dans les têtes des Neckeristes, on chante
victoire d'après une convention, ménagée par M. le comte de Thiars
contre la noblesse et l'ordre du Tiers; mais d'autres lettres de Rennes
ne présentent pas cette espèce de trêve comme bien assurée, ni comme
devant amener une paix durable. Quoi qu'il en soit il faut regarder
comme un grand bien tout ce qui peut provisoirement arrêter un désordre
aussi affreux que celui qui a eu lieu lors du massacre de nombreux
gentilshommes.
Difficilement sera-t-on fidèlement instruit des faits et de ce qui en a
amené d'aussi terribles! Mais il paraît que tout le monde a eu tort. En
dernier résultat cependant, le Tiers paraît aussi s'être porté à des
extrémités dans lesquelles il s'est rendu plus coupable que la noblesse
n'a pu l'être dans le principe.
Malheur à la cheville ouvrière de toutes ces monstruosités!
M. le comte de Périgord, et même l'archevêque de Narbonne, ont mandé, à
plusieurs reprises, que le désordre serait grand en Languedoc, que la
fermentation y était forte parce que l'on savait, sans en pouvoir
douter, toutes les menées des émissaires pour soulever le peuple. Celui
d'Issoire en Auvergne, rassemblé au son du tocsin, après avoir écouté
les discours de quelques avocats, n'y a trouvé que des idées
séditieuses, a pensé que c'était mal, qu'on voulait l'arracher à
l'attachement qu'il devait à ses seigneurs.»
Le 2.--«M. le duc de Chartres a été reçu chevalier des ordres du Roi, et
M. le duc de Berry admis dans l'ordre du Saint-Esprit pour être reçu à
la Pentecôte.
«Le grand aumônier évêque de Metz a remercié le Roi de la barrette de
cardinal qui lui arrivera incessamment. Il avait renoncé à la pourpre
romaine lorsqu'il avait été dit que la France ne voulait plus que des
Français eussent cette décoration; mais dès qu'elle a été destinée à
récompenser l'archevêque de Sens de ses rares services, l'évêque de Metz
s'est cru, avec raison, dans le droit de solliciter la même dignité. Il
sera le premier Montmorency qui ait pris place dans le Sacré Collège.
«La manière dont la Reine a parlé à M. de Montmorency a sans doute
influé sur celle dont M. de Montmorin m'accueille depuis.
«J'ai passé la soirée chez le duc d'Harcourt où nous avons eu des
détails aussi authentiques que fâcheux de tout ce qui est la suite de
l'impulsion donnée au Tiers. Non seulement il a été violent et barbare à
Rennes, mais il a poussé l'inhumanité jusqu'à achever à coups de sabre
un jeune gentilhomme que l'on portait chez sa mère, après avoir été
grièvement blessé à mort.
Le 5.--«Ma journée s'est passée en grande partie au Palais Bourbon; j'ai
dîné avec ce beau, ce grand abbé Dillon, qui augmente le nombre de ceux
que l'on appelle nos évêques administrateurs.
«Mme la duchesse de Bourbon, avec des talents rares, avec beaucoup
d'esprit, s'ennuie beaucoup et cherche beaucoup à s'amuser; c'est ce qui
tour à tour lui a fait chérir le monde et la retraite; c'est ce qui la
rend disposée à saisir tout moyen de distraction qui se présente, sans
être jamais satisfaite de celui qui s'est présenté.
«L'abbé Dillon a fait les frais de la conversation et sué sang et eau
pour divertir la princesse, quoiqu'il n'y soit pas entièrement parvenu.
«Je suis allé souper chez Mme la marquise de Chabanais: j'y ai trouvé M.
de Pont-Bellanger arrivant de Rennes où il a échappé au carnage. Quinze
cents hommes du Tiers, armés, gardent la porte de Nantes et font, en
outre, la police de la ville, tandis qu'il y a 3.000 hommes des troupes
du Roi.
«Les États ont été entièrement séparés avant de se dissoudre; les nobles
et le clergé ont accordé les impositions et le don gratuit pour l'année.
On ne sait ce que fera le Tiers; sa conduite est effroyable, mais celle
de tous les nobles n'est pas aussi exempte de menées et d'intrigues
qu'elle devrait l'être pour le soutien d'une bonne cause.
«Après avoir causé avec les Bretons que j'ai rencontrés chez M. de
Chabanais, je suis parti pour Versailles.»
Là Bombelles trouve des nouvelles concernant les États Généraux.
Le marquis aurait préféré ne se jeter dans aucun des embarras auxquels
l'Assemblée des États Généraux et ses préliminaires donneraient lieu. Il
s'était refusé à la possibilité d'être délégué par le bailliage de
Bitche; il ne put se dérober à l'honneur de représenter son neveu, le
marquis de Louvois[85], à Sens, pour la nomination des députés aux États
Généraux.
[85] Le marquis de Louvois que nous avons vu dans le précédent
volume épouser Mlle de Bombelles était mort, l'année précédente.
C'est son fils en bas âge que le marquis de Bombelles allait
représenter.
On lui avait écrit dans ce sens.
Bombelles a accepté cette mission honorable, et il a été, le matin du
10, présenter ses hommages à son seigneur et maître, le marquis de
Louvois. «Sa mère m'a remercié de tout son cœur de ce que j'ai bien
voulu me charger de la procuration de son fils à l'assemblée du
bailliage de Sens, et ce sera dans le cours du mois prochain que cette
assemblée aura lieu.»
Le 16.--«Le duc d'Harcourt étant allé à Paris pour assister à un comité
relatif aux travaux de Cherbourg, j'ai été dîner avec la duchesse et
tenir ensuite compagnie à M. le Dauphin, dont l'état fait de plus en
plus peine et pitié.»
Le 18.--«Je suis allé à Saint-Germain dîner chez Mme de la Marck. Je
l'ai trouvée seule; et à peine installé au coin de son feu, elle m'a
parlé de son enthousiasme pour M. Necker: elle l'aimait parce qu'il
était l'ami du maréchal de Castries. Aujourd'hui que ces deux hommes
sont d'un avis absolument différent, Mme de la Marck, dans ce choix,
tient à l'opinion du ministre qui gouverne, et peut-être, sans s'en
douter bien exactement, est-elle comme d'autres Noailles, ses parents,
qui de tous temps eurent un grand penchant pour les gens en crédit et
en pouvoir de consolider cette énorme masse de fortune dont Mme de
Maintenon jeta les vastes et prodigieux fondements.»
Le 19.--«Le soir, à quatre heures et demie, nous avons conduit nos trois
enfants chez M. le duc de Normandie qui dansait avec sa sœur et des
enfants de son âge. La Reine a assisté à une partie du bal, et le Roi y
est venu également, ainsi que M. le comte d'Artois.»
Bombelles est las de son inaction; c'est pourquoi le 21 il passe en
revue les ambassadeurs, non sans une pointe d'aigreur parfaitement
intéressée: «On abandonne la Hollande, on laisse M. de Pons en Suède où
il déplaît; on veut que M. de Choiseul, rongé d'humeurs, de vapeurs,
détesté à Constantinople, soit l'homme qui amènera les Turcs à des
sentiments de paix.
On jouit de ce que le marquis de Noailles est le plus insignifiant des
hommes, et de ce que tant qu'il sera à Vienne il n'articulera jamais à
l'Empereur aucune parole digne d'attention. Il ne se permettra aucune
observation qui tende à tempérer la fougue de Sa Majesté Impériale.
On sait bien que M. d'Éterno n'est pas ce qu'il faudrait à Berlin; que
c'est une honte de laisser à Copenhague M. de la Houre, et à Munich M.
de Montezan; mais on a, dit-on, bien d'autres chiens à fouetter que de
s'occuper de donner plus de mouvement à notre politique.
En attendant la Porte s'aigrit contre nous; la Suède se jette dans les
bras de l'Angleterre, et si son calcul est trompé, si le poids de sa
démarche retombe sur elle, nous aurons encore à nous repentir d'avoir
provoqué à son affaiblissement une alliée qui devait nous être
précieuse, et la Russie, la Cour de Vienne, pour lesquelles nous tenons
une conduite si déraisonnable, ne nous en tiendront nul compte et
saisiront la première occasion de s'arranger avec le Roi de Prusse dont
nous avons rejeté les avances.»
* * * * *
A propos d'un mariage princier en projet, le marquis, le 22, fait ces
réflexions: «Mgr le duc d'Angoulême va être promis à la fille aînée de
Mgr le duc d'Orléans, et les mariages devraient toujours se faire ainsi
avec nos princes de la famille royale, plutôt que d'en aller chercher
dans des races étrangères. Mme la comtesse d'Artois, princesse
piémontaise, est bonne et douce, mais nulle; Madame, princesse
piémontaise également, est maussade et ivrogne, et ces jours passés, il
a fallu renvoyer de Versailles une Mme Gourbillon[86], sa lectrice, qui,
au lieu de remplir ses fonctions, remplissait sans cesse les flacons
qu'elle apportait à sa princesse. Ce renvoi demandé par Monsieur a été
exécuté d'après un ordre pris du Roi par M. de Villedeuil. Mais on n'a
pas eu la prudence de s'emparer de plus de deux cents lettres que cette
vilaine femme a de Madame, lettres qui pourront bien être portées en
Angleterre et y être imprimées.»
[86] Cette Mme Gourbillon, qui fut chassée, puis reprise, avait
sur la comtesse de Provence, une influence très fâcheuse. (Voir
E. Daudet, _Histoire de l'Emigration_, t. II.)
Le 23.--«On n'est pas plus aimable que la Reine lorsqu'il lui convient
de l'être. Aujourd'hui, au bal de sa fille et de M. le duc de
Normandie, elle m'a appelé pour me remercier de ce que je m'étais
occupé, hier, d'amuser M. le Dauphin.»
Le 24.--«Ce jour, le dernier du carnaval, j'ai conduit mes enfants au
bal masqué chez Madame, fille du Roi. Ils sont allés, avec le duc de
Normandie, se faire applaudir chez Mme de Polignac. Mgr le duc
d'Angoulême et le duc de Berry ont obtenu la permission d'aller souper
chez M. de Montmorin et de rester au bal jusqu'à minuit.»
Le 26.--«Je suis parti pour Paris avec Mme la duchesse de Lorges, son
fils et ma femme, nous sommes allés à l'Académie où M. le duc
d'Harcourt[87] a prononcé son discours de réception. Il y a mis la
noblesse de son ton habituel, souvent de la grâce, des tours de phrase
heureux; mais il s'est trop étendu sur les campagnes du maréchal de
Richelieu dont il faisait l'éloge comme le remplaçant à l'Académie. Ce
qu'il a dit sur Mgr le Dauphin, sur les affaires du moment a été
applaudi comme un hommage rendu à son patriotisme.
[87] Né en 1726, entré au service en 1739. Lieutenant-général,
gouverneur de la Normandie en 1783 à la mort de son père.
Gouverneur du dauphin, de 1786 à sa mort, 1789. Mort en 1802, le
duc d'Harcourt occupait à l'Académie un fauteuil vraiment
«militaire»; en effet, ses prédécesseurs étaient Scudéry, Dangeau
et Richelieu, de sorte que le fauteuil appartint à l'armée
pendant cent quarante-trois ans.
«M. Gaillard[88] a répondu au récipiendaire en académicien auquel le
style oratoire est familier.
[88] Gabriel-Henri Gaillard, historien, né à Ostel, Picardie, en
1726, mort en 1826. On a de lui des mélanges littéraires et des
ouvrages de littérature élémentaire, puis des livres d'histoire
estimés à l'époque: _Histoire de Marie de Bourgogne, de François
Ier, de Charlemagne_; _une Vie de Malesherbes_; _des Mélanges
académiques_, _une édition des OEuvres de du Belloy_, etc. Il fut
reçu de l'Académie des Inscriptions en 1761, et de l'Académie
française en 1771.
«M. de Florian[89] s'est encore chargé d'égayer l'assemblée par ses
fables et par la manière dont il les débite.»
[89] Florian était entré à l'Académie à trente-trois ans. Il
succédait au cardinal de Luynes, le 14 mai 1788.
Le 1er mars, Paris.--«Les Bretons viennent d'enrégimenter un corps de
700 hommes portant des uniformes et ayant des drapeaux sur lesquels on
lit le mot: Liberté, et en dessus un T, indiquant le Tiers. Sur d'autres
drapeaux on voit cette devise: «Le premier qui fut Roi fut un soldat
heureux.»
«C'est par ces levées de boucliers que ce Tiers, si intéressant à
protéger, reconnaît l'excessive et préjudiciable bonté du souverain. M.
Necker a poussé d'un pied dédaigneux un rocher pour que, dans sa chute,
il écrasât la noblesse; mais ce rocher en roulant a acquis une force
dont rien ne pourra plus bientôt arrêter les effets. Ces sinistres
annonces de malheurs n'influent point sur la gaîté de la fille de ce
grand Necker: elle a tenu ses assises aujourd'hui chez son très humble
serviteur, le petit Montmorin, et le comte Louis de Narbonne s'est donné
le divertissement de faire le compère.
«La conversation de Mme de Staël est comme un feu de billebaude, jamais
elle n'offre un instant de repos, et pendant que sa langue prononce
tantôt juste, tantôt au hasard mille mots qu'elle seule peut risquer de
placer les uns à côté des autres, son visage ressemble à un boulet
rouge. En sortant de chez M. de Montmorin, elle est allée porter ses
flux de paroles chez Mme de Polignac, et là un triple cercle de jeunes
gens l'entourait pour entendre tout ce qu'elle ne cesse de dire
d'extraordinaire sur l'amour qui semble toujours l'occuper et qu'elle
n'inspire à personne.
«Pendant ces dissertations M. de Châlons m'annonçait que sous peu de
jours on allait le nommer à l'ambassade de Lisbonne, et ce qu'il m'a dit
de plus intéressant, c'est qu'il prendrait la maison que j'habitais,
ainsi que mes voitures et mes meubles. Il fera un excellent marché.
«Mme de Bombelles ayant repris son service aujourd'hui je suis allé
souper à Paris à l'hôtel de Cröy.»
Le 5.--«J'ai dîné aujourd'hui chez le duc de Luxembourg qui vise à jouer
un rôle, et qui en prépare assez bien les moyens. Il sent tout ce qu'un
homme de son nom doit sentir sur l'oubli que nous faisons de nos vrais
intérêts, il est possible qu'en acquérant de la gloire il la tourne au
profit de son pays.»
Le 6.--«Mme la duchesse de Bourbon ayant fait au comte de Puységur
l'honneur de venir chez lui passer la soirée d'aujourd'hui, il a eu
l'intention obligeante de m'inviter à ce concert, où la princesse a
chanté d'une manière charmante avec Garat.»
Le 7.--«Je suis retourné à Versailles remercier le ministre de ma
nomination à l'ambassade de Venise, et j'ai appris chez M. de Montmorin
qu'avant d'effectuer cette nomination il m'avait fait donner par le Roi
une gratification de 20.000 livres qui me seront payées tous les ans,
tant qu'il sera ministre des Affaires étrangères. Une fois en train de
bien faire les choses, il m'a accordé en outre pour gratification
d'établissement à Venise 45.000 livres au lieu de 35.000 qui devaient
m'être données.»
Le 8.--«Je devais remercier le Roi ce soir au Conseil, mais je suis
arrivé à l'heure ordinaire et la porte du cabinet était déjà fermée.
Alors j'ai été jouer au loto de la Reine.»
Le 10, à Paris.--«Les ministres étrangers étant venus aujourd'hui à
Versailles, l'ambassadeur de Venise m'a déjà fait ses pantalonnades et
le corps diplomatique ses compliments. Après dîner, j'ai laissé M. de
Montmorin avec l'évêque de Rennes pour parvenir à l'arrangement des
affaires de Bretagne; elles font baisser de plus en plus les actions de
M. Necker, qu'un nouvel écrit de M. de Calonne ne relèvera pas. Puis je
suis allé chez ma sœur de Louvois qui m'a peiné en me donnant des
détails de l'effervescence des têtes à Tonnerre, où le souffle de la
folie a attisé un feu qu'on ne verra peut-être éteindre qu'avec du
sang.»
Le 11, à Versailles.--«Pour prendre congé, j'ai écrit à l'ambassadeur de
Portugal M. de Sonza, pour le remercier de toutes les bontés qu'il avait
eues pour moi.»
Voici le marquis en route pour son bailliage.
Le 13, à Lourps.--«J'ai lu la lettre de M. de Calonne au Roi, elle vaut
bien mieux que la lettre amicale dont j'ai fait mention[90]. Ici ce ne
sont pas par des sarcasmes que la conduite de M. Necker est critiquée,
c'est à l'aide de raisonnements que M. de Calonne prouve au Roi combien
son ministre actuel a cruellement abusé de sa confiance et combien il a
été malhonnête ou maladroit de détériorer, comme il l'a fait, l'autorité
de Sa Majesté, en lui faisant prendre des engagements qu'il n'était pas
en son pouvoir de contracter.»
[90] Dans son aversion contre Necker, Bombelles en arrive à
défendre Calonne.
* * * * *
Ceci fait, il est rentré à Paris pour remplir son devoir électoral, puis
il est parti pour Venise, laissant sa femme en couches d'un quatrième
enfant; Angélique ne le rejoindra que plus tard. Nous laisserons le
marquis prendre auprès de la Sérénissime République la succession du
comte de Châlons, regrettant de ne plus avoir le minutieux _Journal_
pour nous donner des impressions vraiment neuves sur les États Généraux
et sur le processus, qui, après l'ère des revendications, amena la
Révolution militante.
* * * * *
Pendant ce temps, le Dauphin, un enfant de sept ans doué des plus
heureuses dispositions, dépérissait d'une maladie de langueur. Comme
presque tous ceux que la mort prend jeunes, il est plus raisonnable que
son âge ne le comporte, il est précoce dans ses réflexions, montre le
sérieux excessif des enfants qui jouent peu et aiment à lire. On a cité
des mots de lui: quel enfant royal n'a pas légué des mots à l'histoire?
mais ceux-là semblent vrais et les témoins qui les rapportent sont
dignes de foi. Un de ses compagnons a cassé une porcelaine à laquelle la
Reine tenait beaucoup. De peur d'être grondé il s'enfuit, et le Dauphin,
accusé du délit, ne se défend pas. On le punit, il est privé pendant
trois jours de sa promenade à Trianon. Mais l'autre enfant est revenu et
a avoué sa faute. On s'étonne que le prince n'ait rien dit: «Est-ce à
moi d'accuser quelqu'un?» fut sa réponse.
Sa constitution était-elle trop frêle, son inoculation avait-elle mal
réussi comme l'a écrit le secrétaire de son gouverneur, le duc
d'Harcourt? Toujours est-il que, lorsqu'il passa de la main des femmes
dans celle des hommes, la Faculté constata que, chez le Dauphin âgé de
six ans, il y avait irrégularité dans la marche, tendance à la
difformité, faiblesse dans la constitution tout entière, qui ne
permettait guère d'espoirs de longue durée.
Dès l'hiver de 1788, on avait commencé à s'occuper anxieusement de cette
santé anormale, de ce manque absolu de forces. «Mon fils aîné me donne
bien de l'inquiétude, écrit la Reine à Joseph II. Quoiqu'il ait toujours
été faible et délicat, je ne m'attendais pas à la crise qu'il éprouve.
Sa taille s'est dérangée, et pour une hanche qui est plus haute que
l'autre, et pour le dos dont les vertèbres sont un peu déplacées et en
saillie. Depuis quelque temps il a tous les jours la fièvre et est fort
amaigri et affaibli.» Les médecins purent persuader la Reine que ce
n'était qu'un accident dû à la dentition et à la croissance et que le
grand air triompherait de ces mauvaises dispositions: ainsi Louis XVI,
très frêle dans ses premières années, avait été transporté à Meudon, et
il s'était bien trouvé de la cure d'air. L'enfant royal fut en effet
établi à Meudon au commencement d'avril. Le changement d'existence, la
vie en plein air lui redonnaient un instant gaieté et appétit; les
forces semblaient revenir. La Reine se reprenait à espérer et toute la
Cour avec elle.
Confiance fugitive, délais consentis par la souffrance et la mort. Trois
mois après, Marie-Antoinette est déjà obligée de confesser à son frère:
«Mon fils a des alternatives de mieux et de pire qui, sans détruire
l'espérance, ne permettent pas d'y compter[91].» Les mois passèrent. Au
printemps de 1789, il n'y a plus rien à cacher, l'enfant est perdu. La
taille se déformait de plus en plus, tandis que le dos se voûtait; la
gangrène envahissait l'épine dorsale; la face émaciée et d'anormal
allongement reflétait la douleur et l'angoisse; le moral était
violemment atteint. Et cependant l'enfant, dont les jambes étaient si
faibles qu'il ne pouvait se promener sans être soutenu ou monté sur un
âne, s'occupait encore: il lisait avec frénésie. Son esprit semblait
vivre aux dépens du corps. On remarquait des impatiences de caractère;
si l'on en croit Mme Campan, l'esprit du malade s'était aigri, il
montrait une grande antipathie à la duchesse de Polignac, gouvernante
des Enfants de France.
[91] Marie-Antoinette, Joseph II et Léopold II. Lettres du 27
février, 24 avril et 16 juillet.
Du moins, et ceci contre l'avis de Mme Campan, restait-il d'une
tendresse touchante pour sa mère; un témoignage qui ne saurait être
suspect nous l'affirme. La jeune comtesse de Lâge de Volude qui fut le
voir, le 8 avril, à Meudon en compagnie de la princesse de Lamballe, a
laissé de sa visite le plus attendrissant récit:
«Nous avions été voir cet après-dîner le petit Dauphin. Il est
déchirant, d'une souffrance, d'une raison, d'une patience qui va au
cœur. Quand nous sommes arrivés, on lui faisait la lecture. Il avait eu
la fantaisie de se faire coucher sur son billard; on y avait étendu des
matelas. Nous nous regardâmes, la princesse et moi, avec la même idée
que cela ressemblait au triste lit de parade après leur mort. Mme de
Lamballe lui demanda ce qu'il lisait.--«Un moment fort intéressant de
notre histoire, Madame; il y a là bien des héros.--Je me permis de
demander si Monseigneur lisait de suite ou les morceaux les plus
frappants.--De suite, Madame, je n'en sais pas assez long pour choisir,
et tout m'intéresse». Ce sont ses propres termes. Ses beaux yeux
mourants se tournèrent vers moi en disant cela. Il me reconnut, il dit à
moitié bas au duc d'Harcourt[92]: «C'est je crois la dame qui aime tant
ma mappemonde.» Alors il me dit: «Cela vous amusera peut-être un
instant.» Il ordonna à un valet de chambre de la tourner, mais je vous
avoue que quoique j'eusse été enchantée de cette immense machine et de
sa perfection quand je la vis chez lui au jour de l'an, aujourd'hui
j'étais bien plus occupée d'écouter ce cher et malheureux enfant que
nous voyons dépérir tous les jours.»
[92] Son souverain.
Le 4 mai, du haut d'un balcon de la petite écurie, couché sur un monceau
de coussins, l'héritier du trône put assister à la procession des États
Généraux. Il avait encore juste un mois à vivre. Mme de Lâge écrivait
encore: «Le pauvre enfant est si mal!... Tout ce qu'il dit est
incroyable, il fend le cœur de la Reine; il est d'une tendresse
incroyable pour elle. L'autre jour il la supplia de dîner dans sa
chambre; hélas! elle avalait plus de larmes que de pain[93].»
[93] Lettres du 8 avril et 17 mai 1789. _Souvenirs_ de la
marquise de Lâge de Volude, dame de la princesse de Lamballe,
publiés par le baron de la Morinerie, Evreux, 1869.
On commence à s'émouvoir dans Paris. Malgré les événements politiques
des dernières semaines, une pensée attendrie va à cet enfant royal dont
la venue sept ans auparavant avait été l'objet d'inoubliables
manifestations. On s'inquiète des nouvelles, on raconte les souffrances
courageuses du prince qui va mourir. A dix heures du soir, le 2 juin, le
bourdon de Notre-Dame sonne les prières des quarante heures. Le 3 au
matin, le Saint-Sacrement est exposé dans toutes les églises, un grand
concours de peuple s'y précipite. A défaut de l'amour disparu, la pitié
subsiste encore. On gémit sur cette mort de l'héritier du trône.
Ce même jour, vers cinq heures du soir comme Louis XVI arrivait de
Versailles pour voir son fils, le duc d'Harcourt envoya son secrétaire
pour supplier le prince de ne pas entrer. «Le Roi, raconte M. Lefèvre,
témoin oculaire, s'arrêta de suite en s'écriant, sanglotant: «Ah! mon
fils est mort!--Non, Sire, répondis-je, il n'est pas mort, mais il est
au plus mal.» Sa Majesté se laissa tomber sur le fauteuil près de la
porte. La Reine entra aussitôt, se précipita à genoux entre ceux du Roi
qui, en pleurant, lui cria: «Ah! ma femme, notre cher enfant est mort
puisqu'on ne veut pas que je le voie.» Je répétai qu'il n'était pas
mort. La Reine en répandant un torrent de larmes, et toujours les deux
bras appuyés sur les genoux du Roi lui dit: «Ayons du courage, mon ami,
la Providence peut tout, et espérons encore qu'elle nous conservera
notre fils bien-aimé.» Tous deux se levèrent et reprirent la route de
Versailles». L'auteur de ce court récit si émouvant ajoute: «Cette scène
fut pour moi admirable, cruellement douloureuse et ne sortira jamais de
ma mémoire.»
C'était la fin. Peu après minuit, le 4 juin, l'enfant royal avait cessé
de souffrir, et Louis XVI inscrivait sur son _Journal_: «Jeudi 4, mort
de mon fils à huit heures du matin. La messe en particulier à huit
heures trois quarts. Je n'ai vu que ma maison et les princes à l'Ordre.»
Les honneurs furent rendus à Meudon. Le 8, des députations des trois
Ordres assistaient à la cérémonie. Dès le 4, Bailly, doyen du Tiers
État, s'était présenté au Château pour «témoigner au Roi la sensibilité
des Communes sur la mort du Dauphin» et demander en même temps qu'une
députation du Tiers fût reçue par le Souverain pour lui remettre à
lui-même une adresse sur la situation des affaires, «les députés des
Communes ne pouvant reconnaître d'intermédiaire entre le Roi et son
peuple[94]».
[94] Lettres de Boullé, député de Nantes à ses
commettants.--_Revue de la Révolution_, 1888, t. II. Cité par M.
de la Rocheterie.
La démarche était cruelle et intempestive. Bailly insista si vivement,
«d'un ton si impérieux», souligne Weber, que le Roi, malgré son immense
douleur, dut céder à ces exigences du Tiers. «A midi, le 6 juin[95],
raconte le député Boullé, la députation des Communes a été reçue; le
doyen... a prononcé à Sa Majesté le discours qui avait eu l'approbation
de l'Assemblée, en y ajoutant seulement _quelques expressions de regret
et de douleur_ sur la perte qui vient d'affliger la France et son
monarque.» Cette violation du sanctuaire intime de ses tristesses fut
très vivement sentie par Louis XVI. «Il n'y a donc pas de pères dans
l'Assemblée du Tiers?» dit-il avec un serrement de cœur[96].
[95] Et non le 8, au retour de Meudon, comme le dit Weber.
[96] Weber, p. 210.
Cette audience qui n'a pas respecté la mort de l'héritier du trône,
c'est un nouvel empiètement sur l'autorité royale... Les coups de pioche
vont se succéder sans trêve jusqu'à entier effritement de l'édifice
monarchique.