CHAPITRE III

Intrigues de l'abbé de Vermond contre la duchesse de

Polignac.--L'Assemblée des Notables projetée.--Soirée chez Mme

de Polignac.--Bombelles chante devant la Reine.--Le duc de

Fronsac.--Madame Élisabeth déjeûne chez les

Bombelles.--Impatience du diplomate qui réclame une

ambassade.--Chasses de Madame Élisabeth.--Bombelles en courses

perpétuelles.--Comédie chez la duchesse de Mortemart.--Mort du

maréchal de Biron.--Les Notables.--M. Necker.--Concert chez la

comtesse d'Artois.--Le duc d'Orléans.--Le duc du Châtelet,

colonel des Gardes françaises.--Le _Code national_ de

Bergasse.--Lettre du prince de Conti.--La brochure de

d'Éprémesnil.--_Mémoire_ des princes.--Considérations de

Bombelles.--Réception de Boufflers à l'Académie française.--Fin

de l'année 1788.

Passer quelques jours à Dangu chez le baron de Breteuil est pour M. de

Bombelles une agréable distraction. En compagnie d'aimables hôtes, dont

la comtesse de Matignon et le marquis de La Luzerne, il y oublie un

instant les séances du Parlement. Le 1er octobre, il est parti le matin

de Dangu avec M. de la Luzerne pour arriver à deux heures à Verneuil.

«Là, en ce joli pays riverain de la Seine, est située l'habitation de

Mme de Sénozan, riche veuve d'un conseiller d'État, sœur de M. de

Malesherbes, tante de Mmes de Montmorin, de Périgord et du marquis de la

Luzerne.

«Mme de Sénozan est choyée par tous ses parents et tous ses parents sont

ses amis. Elle se met à table à deux heures très précises, elle fait

très bonne chère et m'a reçu comme l'ami d'un neveu qu'elle chérit.

«Le marquis de la Luzerne a des titres multipliés à la tendresse des

siens; il leur rend beaucoup, il n'en dépend aucunement, il les honore

par sa conduite, il les attache par la douceur de sa société.»

Après le repas, Bombelles est resté quelque temps à causer avec M. de

Malesherbes et la Luzerne. «On n'a pas plus d'esprit et d'imagination

que n'en a M. de Malesherbes; on n'est pas meilleur serviteur du Roi;

mais comme, je l'ai déjà dit, ces qualités sont obscurcies par une

distraction poussée à l'excès. Ce respectable vieillard m'a prêté sa

voiture et quatre bons chevaux pour revenir à Versailles.»

Femme et enfants sont en bonne santé. Aucuns changements officiels

pendant ces trois jours, mais les partisans de M. Necker craignent qu'il

ne résiste pas aux cabales qui se déchaînent contre lui. Bombelles

estime que les cabales ne seront pas seules cause de la non-réussite du

ministre, il ne tardera pas à reconnaître son impuissance.

Une assemblée des Notables se réunira le 3 novembre, la nouvelle en est

annoncée le 3 octobre. Précaution de Necker pour discuter à nouveau la

question des trois ordres, celle des _cahiers_, et aussi l'élection des

députés. C'était par le fait reculer l'époque de la réunion des États

Généraux; cette mesure, approuvée par la plupart, fut blâmée par ceux

qui se montraient pressés en besogne.

On colporte la nouvelle que la duchesse de Polignac tombée en disgrâce

va être renvoyée; c'est Mme de Mackau qui a prévenu son gendre: Mme de

Polignac lui serait reconnaissante de remonter, autant que faire se

pourrait, à la source d'un propos tenu par M. Durival, premier commis

des fonds des Affaires étrangères. Et Bombelles, maintenant au mieux

avec les Polignac, de s'émouvoir d'un événement «affligeant pour les

personnes qui désirent le bien».

Il a couru sur-le-champ chez M. Durival, et dans une longue conversation

roulant sur des généralités, il s'est rendu compte que si le

fonctionnaire s'est permis ce langage, «il n'était que l'écho du sieur

abbé de Vermond; celui-ci tenant toujours ses assises chez Mipue, le

directeur des bâtiments de la Reine, y voit Durival et s'en empare pour

plastron de sa bavarde loquèle, lorsqu'il se promène à pied autour de

Versailles. L'abbé est le plus jactant des humains; non content de

l'énorme crédit dont il abuse, il voudrait persuader que les choses les

plus difficiles lui sont possibles». On peut supposer qu'il voudrait

obtenir de la Reine le renvoi de Mme de Polignac; en cela d'accord avec

l'archevêque de Sens, qui n'a pas perdu l'espoir de reprendre sa place

dans le Conseil des ministres et voudrait écarter du château tout ce qui

ne lui est pas servilement dévoué.

La duchesse de son côté a agi directement auprès de la Reine et a

sollicité la faveur d'une explication. «Elle faisait une démarche,

continue Bombelles, que la franchise et l'honnêteté de son caractère lui

ont dictée et que la prudence lui défendait.»

La Reine s'est rendue chez Mme de Polignac, qui lui conta tout

simplement les bruits qui se répandaient en pareille circonstance. Deux

ans auparavant, Marie-Antoinette avait rassuré son amie «avec grâce et

sentiment». Cette fois elle répliqua assez durement: «Ne dit-on pas

aussi que tout le monde se ligue pour éloigner de moi M. l'abbé de

Vermond?»

Pour une autre que la duchesse, cette réponse aurait signifié une très

prochaine disgrâce... «Je persiste à croire, opine Bombelles, que la

Reine a pris des engagements trop forts pour pouvoir renvoyer sans

motifs connus la gouvernante des Enfants de France. Elle se bornera à

lui donner des dégoûts qui auront un terme; la Reine sera forcée d'en

revenir à Mme de Polignac. Un fou, un sot, des fripons l'ont trompée, la

trompent encore; mais cela ne peut durer. Cela aurait déjà cessé si Mme

de Polignac mettait plus d'adresse dans sa conduite.»

Quelques jours après, M. de Bombelles fait des réflexions sur le

Parlement qui accumule impertinences sur prétentions. «Les jeunes gens

des Enquêtes disent publiquement que si le Roi, assisté de ses notables,

procède à une convocation des États Généraux qui ne convienne pas à nos

seigneurs du Parlement de Paris, ils convoqueront eux-mêmes, et de leur

propre autorité, la nation.»

«L'arrêt du Conseil d'État rendu le 5 pour l'Assemblée des Notables, au

3 novembre prochain, a été publié aujourd'hui; toutes ses intentions

sont sagement présentées et tendent à prouver combien le Parlement a été

impopulaire en voulant qu'on s'en tînt à la forme de convocation des

États Généraux de 1614, pour appeler ceux qui se tiendront en 1789.

«Le Roi dit qu'après cent soixante-quinze ans d'interruption des États

généraux et après de grands changements survenus dans plusieurs parties

essentielles de l'ordre public, elle ne pouvait prendre trop de

précautions, non seulement pour éclairer sûrement ses déterminations,

mais encore pour donner au plan qu'elle adoptera la sanction la plus

imposante. Qu'animé d'un pareil esprit et cédant à l'amour du bien, Sa

Majesté a considéré comme le parti le plus sage d'appeler auprès d'elle,

pour être aidée de leurs conseils, les mêmes notables assemblés par ses

ordres au mois de janvier 1787, et dont le zèle et les travaux ont

mérité son approbation et obtenu la confiance publique.

«Sa Majesté se réserve de remplacer par des personnes de même qualité et

condition ceux d'entre les notables de l'Assemblée de 1787 qui sont

décédés, ou qui se trouveraient valablement empêchés.»

Faisant trêve à la politique, il est des moments bien rares où l'on se

ressouvient à la Cour de l'ancienne gaieté. «Ce soir (6 octobre), écrit

Bombelles, étant chez Mme de Polignac, j'avais apporté à Mme de Guiche

un air d'allemande qu'elle avait trouvé joli; je le lui faisais exécuter

au piano, tandis que la Reine, de moitié avec Mme de Luynes, jouait au

tric-trac avec le baron de Bezenval. La partie finissait, et la Reine,

instruite par le baron de la facilité que j'ai de mettre des rimes en

musique, a voulu que j'improvisasse en chantant et en m'accompagnant.

Depuis longtemps je ne m'étais trouvé aussi embarrassé: me refuser à ce

que désirait la Reine était maussade parce que le baron de Bezenval

insistait sur ce qu'il appelait mon talent. Dire ou chanter des

platitudes, enfin me présenter en bouffon ne m'eût fait aucun plaisir.

J'ai rassemblé plus d'assurance qu'à moi n'appartient; j'ai eu le succès

dû à la complaisance sans prétention, la Reine a paru s'amuser

beaucoup; les jeunes femmes, Mmes de Guiche et de Polastron, riaient de

tout leur cœur; à les en croire, je serais resté à les divertir jusqu'à

minuit. Mais je me suis retiré aussitôt que cela m'a paru faisable,

laissant la société plus prévenue en ma faveur que je n'étais content

d'avoir été mis en jeu dans un genre qui nuit plus qu'il ne sert.»

Le duc de Fronsac étant venu souper un soir à Montreuil, Bombelles en

trace ce portrait: «Ce jeune homme, qui a voyagé avec un applaudissement

général sous le nom de comte de Chinon, arrive encore en ce moment de

Pologne; il désirait de servir comme volontaire dans une armée de

l'Empereur, mais ce zèle pour apprendre son métier n'a pas obtenu de Sa

Majesté Impériale ce que M. de Fronsac en attendait, et il est

avantageux pour l'effet que son nom et son existence dans une armée

étrangère eût pu faire à Constantinople que son projet ait échoué.

«M. de Fronsac n'aura, je crois, ni l'esprit de son grand-père, ni la

platitude de son père; il paraît animé par des sentiments dignes de sa

position. Il est du nombre des jeunes gens trompés par la frénésie du

moment, qui ne parlent que de la nécessité de mettre des bornes au

despotisme, mais au moins il s'exprime en bons termes, raisonne assez

juste, et annonce dans ce qu'il dit plus d'instruction que n'en ont les

péroreurs qui me pourchassent et m'excèdent partout.»

* * * * *

Le 8, Madame Élisabeth est venue déjeuner à la petite «bicoque» de

Montreuil. Elle avait promis cette faveur à Bitche, et celui-ci «ne

l'aurait pas tenue quitte de sa promesse. On vous laisse à penser si ce

déjeuner intime fut gai; on entend Madame Élisabeth taquinant ses amis

et les enfants, s'abandonnant à la plus charmante «sensibilité»,

témoignant une fois de plus à ses dévoués son affection si enveloppante,

les caresses de sa charmante gaieté.

Elle s'arrachait ainsi pour quelques heures aux absorbantes

préoccupations de la politique, aux inquiétudes que donnait la santé du

Dauphin. On veut se faire des illusions sur son état plutôt que l'on ne

s'en fait en réalité.

Bombelles a été faire visite, à Meudon, au duc et à la duchesse

d'Harcourt, mais le Dauphin était déjà retiré. «Malgré le bien qu'on dit

toujours de son état, il paraît qu'on est moins pressé de le montrer et

que les gens qui ne veulent pas le flatter croient que le prince ne

passera pas l'hiver.» Les prévisions étaient justes, comme nous le

verrons.

Comme le 9, le marquis revenait de Saint-Cloud où il était allé dîner

chez la comtesse d'Artois, sa femme lui conte la conversation que sa

Princesse a eue avec la Reine en allant à Meudon. Elle a plaidé la cause

de l'ambassadeur «au vert» et dont le grand désir serait d'échanger son

ambassade nominale de Lisbonne contre une autre, surtout celle de

Constantinople, quand, d'une façon ou d'une autre, M. de

Choiseul-Gouffier quitterait ce poste[62].

[62] Choiseul-Gouffier demeura, en fait, à Constantinople

jusqu'en 1792. On sait que c'était un archéologue distingué.

Tout cela, Madame Élisabeth l'a dit à la Reine. «Sa Majesté n'a pas nié

qu'elle eût fait cette promesse, mais elle a paru douter que M. de

Choiseul fût au moment de revenir, et elle a ajouté: «Dieu sait si M. de

Montmorin n'aura pas ses petits protégés.»

Madame Élisabeth lui a répondu: «Si vous daignez véritablement vous

intéresser à M. de Bombelles, M. de Montmorin saura très bien qu'il n'a

rien de mieux à faire que de se conformer à ce que vous voudrez.

«--Ne croyez pas cela, a dit la Reine, vous ne savez pas combien il est

entêté.

«--Soit, a répliqué Madame Élisabeth, mais je ne connais à M. de

Bombelles qu'un concurrent raisonnable. C'est M. de Moustier, et la

Reine conviendra qu'à tous égards M. de Bombelles a droit aux

préférences.

«--Ah! pour cela, oui, a réparti Sa Majesté avec un peu plus de chaleur,

mais la santé de M. de Bombelles n'aurait-elle pas à souffrir du climat

de Turquie comme de celui de Lisbonne?

«Enfin la Reine a promis d'envoyer chercher M. de Montmorin et de lui

demander que je sois désigné le successeur de M. le comte de

Choiseul-Gouffier.

«Madame Élisabeth n'a pu s'empêcher de conclure que la Reine embarrassée

désirerait que je puisse obtenir une bonne ambassade, mais hors de

portée des intérêts de la Cour de Vienne. L'abbé de Vermond soufflé par

M. de Mercy et stimulé par ses préventions contre tout homme qui n'est

pas l'aveugle serviteur du cabinet autrichien, m'a sûrement rendu

suspect à la reine, en disant que j'avais un éloignement très prononcé

pour tout ce qui tenait au système de notre alliance. D'un autre côté Sa

Majesté serait portée à me faire du bien, parce qu'elle m'honore de

quelque estime et qu'elle aime particulièrement Mme de Bombelles. Nous

verrons le dénouement de tout ceci: je l'attendrai avec résignation. Je

ferai usage des bonnes voies, j'en dois la certitude au bien de mes

enfants... Ainsi pense leur excellente mère et, quand je suis de son

avis, je puis m'enorgueillir de mon opinion.»

Avec résignation! Est-ce bien le mot qui convient. Bombelles supporte

mal les longues attentes, nous le savons. Entre Ratisbonne et le

Portugal, long espace de temps où il a rongé son frein, réclamant une

ambassade, tentant démarche sur démarche, faisant agir Esterhazy et la

comtesse Diane, le baron de Breteuil et Madame Élisabeth. Il en est de

même maintenant que sa santé semble rétablie et que quelques mois de

séjour à Versailles, bien que coupés de déplacements, lui semblent

outrageusement longs. La politique intérieure le remplit de dégoût; les

événements en gestation l'effraient. Alors qu'il en est temps encore, il

voudrait être mis à même de représenter dignement et utilement son

pays... et en même temps d'acquérir à ses enfants l'aisance qui leur

fait, pour le présent, totalement défaut.

La conversation entre la Reine et Madame Élisabeth pouvait avoir

d'importants résultats, à la condition qu'une suite lui fût donnée sans

perdre de temps. Bombelles a couru chez la duchesse de Polignac.

Celle-ci est d'avis que, pour «rappeler Sa Majesté à toute la force de

ses promesses», il fallait saisir un moment où l'abbé de Vermond serait

absent de Paris.

De plus la gouvernante des Enfants de France a rendu compte à Bombelles

des observations d'un autre genre qu'elle avait soumises à la Reine.

Elle lui a dit que «dans ces circonstances-ci, il était temps qu'elle

reprît son rôle, celui de tenir avec dignité une cour et de ne pas venir

toutes les après-midi se confondre dans un salon où l'habitude de la

voir familièrement diminuait du respect qu'elle devait inspirer, que,

dans l'absence de la Reine, elle s'occuperait mieux de lui gagner les

esprits par ses manières aimables, attentives et soutenues d'une grande

représentation». Il faut lire ces lignes avec soin: c'est tout un

programme adroit de Mme de Polignac qui, par crainte de se voir un jour

abandonée, demande à la Reine de faire ses visites plus rares--avec

l'espoir que son système sera apprécié, non adopté, et qu'il en

découlera au contraire un rapprochement efficace entre elle et sa royale

amie, rapprochement qui semble nécessaire après les menées sourdes de

l'abbé de Vermond.

La Reine en effet reçut fort bien les avis de la duchesse. Elle lui fit

cette seule objection: «Que si elle la voyait moins souvent, le public

l'attribuerait à du refroidissement et qu'elle serait fâchée de donner

lieu à ces sots propos. Mme de Polignac répondit à la Reine qu'elle ne

les craignait pas, tant que Sa Majesté lui conserverait ses bontés...

qu'elle en attendait de la voir le matin, tous les jours et le plus

souvent possible, pourvu que cela ne fût pas au milieu de la foule.»

Pendant ce temps de Brienne s'entête à conserver son poste à la Guerre,

il n'y a plus de raison pour qu'il le quitte de bonne grâce; le Roi a

cassé dans son conseil tout ce qui s'était fait au Parlement contre

l'archevêque de Sens et M. de Lamoignon.

«M. Necker laisse baisser ses actions et celles de la place en suivant

le tarif. On voit beaucoup depuis quelque temps un de ses grands amis,

M. de Couziers[63], évêque d'Arras, prélat d'un vrai mérite. Il toisait

le soir les quatre secrétaires d'État, et je voyais à sa mine qu'il les

trouverait de petite proportion. La mort d'un autre évêque, Hay de

Bouteville, évêque de Grenoble, a fait beaucoup de bruit. Il n'avait que

quarante-sept ans, et l'on suppose qu'il est mort de mort violente, que,

las de la vie, il s'est tué d'un coup de fusil[64].»

[63] Joua un rôle dans les conseils de Coblentz. Voir _infra_.

[64] Voir aussi le _Journal de Hardy_.

* * * * *

La Reine se déciderait-elle à parler à Montmorin, et si elle lui parlait

y mettrait-elle cette chaleur à laquelle les ministres ne résistent pas?

M. de Bombelles n'était pas assez persuadé pour ne pas essayer, en

mettant sa femme en avant, de réchauffer les bonnes dispositions de la

souveraine.

Mme de Polignac s'y est prêtée de bonne grâce. La Reine devant se

trouver chez elle après le dîner, le 12, elle en a informé la marquise

en la prévenant qu'elle lui ménagerait une audience.

«En effet cela s'est passé ainsi, relate le _Journal_. Sa Majesté

accueillit parfaitement Mme de Bombelles, lui parla de mes petits

talents, de ce que j'étais, suivant elle, fort aimable; elle a ajouté

qu'elle s'occuperait avec plaisir de mon avancement et de me procurer le

poste de Constantinople.»

La Reine s'est montrée très simple et bienveillante. Elle est entrée

dans le détail des motifs de famille qui portent le marquis à désirer un

poste avantageux; elle s'attendrit par degré quand Mme de Bombelles

déroule assez habilement son _cahier_ de desiderata. Pour la jeune femme

elle-même, elle témoigne de l'estime en laquelle elle la tient, ajoutant

que «quoiqu'il fût très simple que Madame Élisabeth s'intéressât au

ménage, Mme de Bombelles ne pouvait pas hésiter à parler directement à

une souveraine qui avait pour elle la plus tendre amitié». Enfin la

Reine prodigua à Angélique «les promesses les plus formelles, les

caresses les plus aimables et les expressions les plus touchantes».

Une audience comme celle-là apportait la gaieté. Aussi, en s'installant

dans le nouvel appartement que son mari vient de faire aménager, Mme de

Bombelles témoigna-t-elle la plus grande joie. Des parents, des amis,

les Raigecourt, Mme de Fournès[65], MM. de Ginestous et d'Agoult sont

venus passer la soirée et souper; on a fait de la musique, et une heure

du matin sonnait sans que personne s'en doutât.

[65] Philippine-Thérèse de Broglie, mariée à Henri de Faret,

marquis de Fournès, colonel du régiment de Royal-Champagne

(cavalerie); dame de compagnie de Madame Elisabeth.

Il n'était pourtant pas question pour Mme de Bombelles de dormir la

grasse matinée, car le matin même, avant neuf heures, elle courait déjà

les bois des environs de Versailles, et bientôt, s'éloignant au grand

galop, elle a encore suivi sa princesse à ses chasses fatigantes dont

elle est revenue à six heures du soir.

* * * * *

Laissons le marquis faire des visites à Saint-Germain à la présidente de

Novion, à la comtesse de la Marck, à Beauregard, au marquis et à la

marquise de Sérent, accompagner sa sœur Travanet à la comédie

italienne, pousser jusqu'à Villiers où la comtesse de Polignac a acheté

la terre de M. du Lau et arrangé avec grand goût un vrai «palais de

Diane»; il court chez la duchesse de Polignac, il court chez le baron de

Breteuil, chez M. de Brienne, chez M. de la Luzerne. Les nouvelles de

carrière ne sont pas ce qu'il souhaiterait, car il n'aura pas

Constantinople, M. de Montmorin ayant allégué la cherté du poste. On

fait espérer autre chose à Bombelles, mais cette déconvenue l'attriste,

et il ne manque pas de la consigner dans son _Journal_.

Voici des nouvelles moins personnelles. Le maréchal de Biron est si

malade qu'il a fait remettre le 25 sa démission de commandant des Gardes

françaises du Roi par M. d'Agoult, le nouveau major. «Sa Majesté ne l'a

pas acceptée et a écrit une lettre charmante au moribond.» Les maréchaux

de Castries et de Stainville sont sur les rangs. M. Necker appuie les

prétentions du maréchal de Castries, mais la reine «a de terribles

préventions» et porte «de toute sa volonté» le duc de Châtelet.

Cependant le maréchal de Biron, en envoyant sa démission au roi, a fait

prévenir le maréchal de Broglie de cette démarche, voulant par là le

désigner pour le successeur qu'il souhaiterait d'avoir. «Mais le

maréchal de Broglie n'est pas assez en faveur pour que l'on puisse se

flatter que le choix du roi tombe sur lui.»

Mme de Bombelles est malade le 27. La chasse à courre de la semaine

précédente n'était peut-être pas très indiquée, puisqu'elle se croit

grosse et est hors d'état de se lever pour donner à souper à Mmes de

Grille, de Grouchy et d'Alton et au marquis de la Luzerne. Mme de

Mackau et la marquise de Louvois ont dû faire les honneurs.

Un jour à Saint-Cyr, un autre à Fontenoy, château du duc d'Ayen, qui est

loué par le marquis de Chabanais, retour par Nangis et Lagrange, autre

château de la duchesse d'Ayen[66]; dîner chez Mme de Sigy à Lourps,

arrivée à Everly chez la duchesse de Mortemart. Là il y avait nombreuse

compagnie: la duchesse d'Harcourt et ses trois petites filles, la

marquise et la comtesse de Rougé, tous les Mortemart, l'abbé de Tressan,

la princesse de Broglie, la marquise de Colbert-Maulevrier. On répète

une comédie qui sera jouée dans quelques jours, puis Bombelles se met au

piano pour accompagner Mlle de Mortemart, qui chante des airs

charmants... On apprend dans la soirée la mort du maréchal de Biron et

la nomination du duc du Châtelet comme commandant du régiment des Gardes

françaises.

[66] Château qu'habitera plus tard La Fayette, gendre de la

duchesse d'Ayen.

Le lendemain 31, à huit heures et demie du matin, «le son des cors, les

voix des chiens et les cloches du château ont appris à ses habitants que

l'on allait célébrer par une grande chasse la Saint-Hubert». Le marquis

n'étant pas veneur ne suivra pas le laisser courre, mais il assiste au

déjeuner. Par un temps superbe, il a vu partir Mme de Rougé, jolie comme

Diane. «Un brillant uniforme, une tenue recherchée donnaient de la

magnificence et de l'élégance à l'ensemble des chasseurs, le plaisir

régnait dans leurs yeux.»

Bombelles est resté au château avec la comtesse de Rougé et la marquise

de Mortemart, qui lui font visiter les changements apportés dans le

parc. Les arbres autrefois y venaient à regret; ils croissaient dans des

terrains trop secs ou submergés; une rivière bien dessinée a reçu les

eaux superflues et arrose les parties qui avaient besoin de l'être. Le

duc de Mortemart a fait construire des écuries qui approchent de la

beauté de celles de Chantilly; son avant-cour est vraiment royale, et

lorsqu'il aura fait au corps du château ce qu'il se propose, ce sera la

plus noble des habitations.»

La journée s'est passée, les chasseurs sont revenus triomphants. «Un bon

souper leur a fait oublier leurs fatigues, et il était une heure du

matin qu'ils exigeaient encore de moi de chanter en improvisant. J'ai

terminé ce concert impromptu par ce couplet arrangé sur l'air: «Il n'est

qu'onze heures au cadran du village».

Il est une heure au cadran du village,

La raison dit qu'il faut aller coucher,

L'amour heureux n'est pas fait pour mon âge,

Peut-on vous voir sans se laisser toucher.

De plus en plus je deviendrais moins sage.

A mon secret craignez de m'arracher.

Le lendemain, des voisins en grand nombre sont venus assister à un

spectacle vraiment charmant: _L'Optimiste_, pièce nouvelle, a été jouée

par le duc de Mortemart. Ses trois filles y avaient des rôles qu'elles

ont rendus avec grâce, avec intelligence. «Celui de l'optimiste semble

avoir été fait pour le duc de Mortemart. Chaque trait de ce caractère

heureux convient singulièrement bien au sien, et tout vient prouver que

le Ciel n'a rien oublié en s'occupant de son bonheur. L'aigreur de sa

femme ne lui paraît pas aussi insupportable qu'elle le serait à un

homme qui prend tout en bonne part. Il n'y a encore que le duc de

Mortemart qui puisse s'arranger aussi bien des fantaisies sans nombre et

sans mesures de la duchesse Pauline. Elle se couche quand il se lève,

elle ne se met jamais à table que le soir, et là, mangeant à peine, elle

réserve son appétit pour se faire servir à minuit, à une heure, dans sa

chambre, ce qui nourrirait quatre gros mangeurs. L'an passé, elle fut

quatre mois absente sans donner à âme qui vive de ses nouvelles. De tout

cela le bon duc s'arrange sans murmurer une seule fois.»

Après quatre jours de plaisirs mondains qui lui font oublier

préoccupations politiques et de carrière et semblent lui être très

agréables, M. de Bombelles se met en route et descend à Paris dans son

nouveau logement de la rue de Matignon où il jouit du voisinage de Mme

de Louvois. Le lendemain 4, il est à Versailles, à l'heure où Mme de

Bombelles rentre de la chasse avec Madame Élisabeth. A peine le temps

d'embrasser sa femme et le marquis se remet en mouvement pour prendre

langue et s'informer de la manière dont on pourra voir et entendre ce

qui se passera à l'Assemblée des Notables. «M. le duc d'Orléans, qui

s'est déclaré d'avance pour y apporter des dispositions peu dignes d'un

prince du sang, a déjà fait parler de lui en faisant la sotte

plaisanterie de dire à un Anglais qu'il était _not able_. _Able_ en

Anglais veut dire capable, et _not_ ne pas, non; c'est ainsi qu'il s'est

désigné comme incapable de concourir aux vues sages et bienfaisantes

dont son Roi et le chef de sa maison sont animés.»

Le 5.--«A dix heures du matin, les Notables[67] paraissent tour à tour;

les évêques en habits pontificaux, les seigneurs en habits de chevaliers

et de maires et autres membres du tiers ordre dans les habits adoptés

par les différentes villes. Les élus de la noblesse dans les pays d'État

ont leurs habits particuliers; les maires ou échevins de quelques villes

ont l'habit de chevalier qui, aux couleurs près, est le même que celui

des Ordres du Saint-Esprit, de Saint-Lazare et de Saint-Michel. La salle

des Menus est aussi belle, aussi spacieuse que bien et simplement

décorée: le dais, le trône du Roi, la vaste estrade qui contenait la

noblesse, le parquet où était le clergé et le Tiers Ordre, rien ne

manquait d'emplacement, ni de dignité. Autour des barrières qui

dessinaient l'enceinte, étaient des places en nombre suffisant pour

contenir, bien répartis, plus de douze cents spectateurs ou

spectatrices. L'indécision a laissé gratuitement plus de huit cents

places vacantes.

[67] Rappeler les notables pour leur soumettre les questions

relatives à la composition et à la forme des Etats Généraux,

convoquer des conseillers qui s'étaient montrés impuissants

dix-huit mois auparavant pour demander à leurs préjugés des

lumières sur les temps nouveaux, était un acte impolitique et

dénué de sens. Par le fait, cette réunion ajournait celle des

Etats Généraux, «elle rendait à l'effervescence, à l'intrigue le

temps qu'on avait d'abord jugé prudent de leur enlever.» (Voir

Todière, _op. cit._, p. 170.)

«Le Roi n'est arrivé qu'à midi trois quarts; il s'est rendu à

l'Assemblée avec tout le cortège qu'il a sauvé des réformes faites, avec

plus de précipitation que d'utilité réelle. Le discours prononcé par Sa

Majesté a été imprimé; celui de son Garde des Sceaux l'est à la suite,

ainsi que celui de son ministre des Finances.

«M. Necker, assis au bout de la table, où siégeaient les quatre

secrétaires d'État, a lu avec emphase une longue harangue dont il eût dû

taire les phrases oratoires. Ses amis, ses partisans ont élevé aux nues

un discours qui ne fera pas germer sur notre terre la graine qu'y

voudrait semer le citoyen de Genève, toujours répétant que le Roi

déférait entièrement aux avis de MM. les Notables. M. Necker leur a fait

leur leçon avec une pédanterie extrême; il leur a taillé un travail qui,

pour le bien faire, les obligerait à siéger deux ou trois mois. Il a

donné l'éveil sur la manière dont le Tiers État devait se faire

représenter, et toujours on remarque combien il est stimulé par le désir

d'acquérir une popularité sur laquelle il s'affermisse, avec une telle

puissance que celle du Roi et des grands de l'État ne puissent, réunis,

ébranler le piédestal du grand homme.

«Tout tend de partout à compter le Roi pour rien, et les vœux de M.

Necker pourraient bien n'être pas très différents de ceux que formait

l'archevêque de Sens; celui de devenir le «Maire du Palais».

«Après ces discours, Monsieur, frère du Roi, en a prononcé un comme

premier noble du royaume. L'archevêque de Narbonne a pris ensuite la

parole pour dire de grandes trivialités. Le premier président du

Parlement de Paris s'est permis d'annoncer, de la manière la moins

équivoque, toutes les oppositions que la magistrature continuera de

mettre à tout ce qui tendrait à rétablir une entière harmonie entre les

corps de l'Etat.

«Ce discours a été blâmé comme il devait l'être. Ce n'était pas le lieu,

ni le moment de le prononcer, mais il indique le désespoir où sont les

Cours souveraines d'avoir été prises au mot, lorsqu'elles se sont

laissées influencer par quelques insensés, en demandant les Etats

Généraux.

«Il se pourrait maintenant que les Parlements et les pays d'anciens

États, après avoir demandé, comme des frénétiques, l'Assemblée des Etats

Généraux, missent à leur réunion des entraves qui tourneront au profit

de l'autorité royale et que le bien sortît de ce triste chaos, en

confiant ensuite, et avec une sage adresse, aux États provinciaux le

soin d'assurer la dette publique et de diminuer les embarras du Royaume.

«L'Assemblée a duré un peu plus d'une heure.»

Le 8 novembre, la comtesse d'Artois donne un concert à Versailles, et M.

de Bombelles y est convié comme amateur de musique. Il a gardé sa

franche opinion, car il ne nous cache pas que «le concert eût été

charmant par le choix de la musique si, d'une part, l'orchestre de la

chapelle du Roi savait aller ensemble et en mesure, et si, de l'autre,

des chanteuses protégées n'eussent pas excédé l'auditoire par leur mince

talent de société.» Marie-Antoinette s'est aussi fait entendre, et le

marquis note ceci: «Quoique la Reine ne rende pas toujours des sons

d'une bien scrupuleuse justesse, elle en forme de très agréables et

chante avec une grande méthode; elle s'est très bien tirée du beau final

de la Frescatana.»

Pendant l'entr'acte, des glaces ont été servies dans la chambre à

coucher de la comtesse d'Artois. La Reine a été fort aimable pour les

assistants, qui d'ailleurs n'étaient pas nombreux, car outre les

officiers et dames de la maison de la princesse et Bombelles, il n'y

avait là que les ducs de Mortemart et d'Harcourt, M. de Castelnau, MM.

de Sérent et de la Bourdonnaye qui conduisaient leurs élèves les ducs

d'Angoulême et de Berry. «Ce dernier paraît aimer la musique. M. le duc

d'Angoulême nous a avoué qu'il n'aimait sans distinction que ce qui

faisait du bruit.»

«Mgr le duc d'Orléans en fait de plus en plus; dès le lendemain de

l'Assemblée des Notables, il est allé courir à Paris, et, s'absentant de

son bureau, on n'a plus su qui devait le remplacer dans la présidence.

Enfin le Roi a décidé qu'on suivrait dans le bureau des notables la même

règle qui s'observait au Conseil du Roi, c'est-à-dire que le duc et pair

précédât toujours le secrétaire d'État, et qu'un maréchal de France eût

de droit la présidence sur toute espèce de conseillers du Roi, excepté

ceux qui seraient revêtus du respectable caractère qu'imprime la

pairie.»

En l'absence du duc de Tonnerre, c'est donc le maréchal de Broglie qui

va présider le bureau du duc d'Orléans, «lorsque celui-ci, comme il

l'annonce, sera à se divertir à Paris, de préférence à remplir ses

devoirs à Versailles».

La réception du duc du Châtelet a eu lieu le 10 à Versailles. A onze

heures et demie, le Roi est monté à cheval et, accompagné de son

service, de M. le maréchal de Mouchy[68] et de M. le comte de Brienne,

il s'est rendu à la place d'armes. Le duc du Châtelet avait précédé de

quelques minutes Sa Majesté. Le nouveau colonel était suivi de M. de

Livarot, maréchal de camp, de MM. de Coigny, de Noailles, de Puységur,

de Champcenet servant d'aides de camp. Avec le Roi on remarquait par sa

belle figure le prince de Lambesc. Lui seul avec M. le maréchal de

Mouchy et M. de Brienne sont entrés dans l'enceinte carrée que formaient

les six bataillons du régiment des Gardes françaises. Après que le Roi

eut reçu M. le duc du Châtelet, celui-ci est venu prendre sa place à la

tête de la Compagnie Colonelle, où M. le maréchal de Mouchy est venu lui

faire prêter le serment d'usage.

Ensuite le régiment rompant par pelotons a défilé devant le Roi, le

colonel marchant à la tête de son corps et saluant, ainsi que ses

officiers, Sa Majesté de l'épée...

[68] Philippe de Noailles, second fils du maréchal de Noailles,

duc de Mouchy, lors de sa nomination de maréchal de France;

s'illustra à Hilkersberg et à Fontenoy; vola courageusement au

secours du Roi dans les journées du 20 juin et du 10 août; monta

sur l'échafaud en 1794, en même temps que la maréchale, née

d'Arpajon, l'ancienne dame d'honneur de la Reine.

* * * * *

Le 11.--M. le duc d'Orléans a remis aujourd'hui à tous les bureaux des

notables des exemplaires d'un mémoire, par lequel il demande que son

chancelier et d'autres officiers nommés par lui le représentent en

qualité de ses ambassadeurs près des États Généraux. Il fonde sa

prétention sur les exemples d'un duc d'Anjou, Roi de Jérusalem, qui se

fit représenter par des ambassadeurs à d'anciens États. Mais je trouve

que nous n'avons pas eu d'assemblée depuis 987 jusqu'en 1145, et

Foulques, Roi de Jérusalem, fils du comte d'Anjou (mort en 1106) mourut

lui-même en 1141. Godefroy Plantagenet, comte d'Anjou, fils de ce

Foulques n'hérita pas du royaume de Jérusalem, parce qu'il n'était pas

fils de la princesse Mélusine, mais de la première femme de Foulques

qui était Eremberga, comtesse héritière de Mayenne.

Quoi qu'il en soit de l'autorité citée par M. le duc d'Orléans, sa

prétention n'a pas fait fortune. Monsieur et Mgr comte d'Artois ont

surtout été surpris qu'un prince du sang, séparé du trône par Monsieur

le Dauphin, M. le duc de Normandie, deux frères et deux neveux du Roi,

formât une demande à laquelle aucun de ces six princes ne penserait pas.

Un sujet n'a point d'ambassadeurs près de sa propre nation, et M. le duc

d'Orléans ne jouit des honneurs de premier prince du sang que par une

grâce particulière du Roi.

Chez la comtesse de Tessé, le 13, M. de Bombelles a pu être confondu

d'étonnement: «Le fils de M. de Mun, le chef d'escadron des Gardes du

corps, enfant de quatorze ans, déjà auteur de très jolies et de très

extraordinaires productions, a composé en huit jours une comédie dont la

diction est vraiment surprenante, mais le choix du sujet est fâcheux

pour un adolescent: le héros de cette comédie est un mauvais mari,

joueur, escroc, complice de vol, poltron et ingrat. Et c'est un enfant

de quatorze ans qui met un tel personnage en scène. Son père et une

société aimable et honnête applaudissent à ce genre de talent... Je m'y

perds!»

* * * * *

Avoir une audience de la duchesse de Bourbon est un grand honneur dont

Bombelles apprécie le prix, tout en s'étonnant des sujets choisis dans

l'entretien. «Je ne me flattais pas que cet honneur fût poussé jusqu'au

tête-à-tête. Elle m'a parlé des merveilles de la nature, du maître de

ces grandes œuvres, de ces immenses laboratoires où tous les éléments

réunis préparent, dans un silence imposant, ces terribles phénomènes,

jeux de l'univers, etc. Heureusement que les abbés de Saint-Farre et de

Saint-Albin[69] sont arrivés».

[69] Tous deux frères naturels de la duchesse de Bourbon, née

Bathilde d'Orléans. Honoré Bonhomme a publié leur correspondance

avec leur sœur. Ils étaient fils du duc d'Orléans, alors de

Chartres et de Mlle Le Marquis, danseuse à la comédie italienne.

Cf. l'excellent livre du comte Ducos, _La mère du duc d'Enghien_.

Le marquis continue à voir fréquemment le baron de Breteuil. Le 19, il a

dîné chez l'ancien ministre avec ses deux sœurs, et donne le résumé de

la conversation.

«Le baron ne revient pas de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il entend.

Nombre de nos amis deviennent fols: Quiconque ose élever la voix en

faveur des anciennes formes est regardé avec dédain. La licence des

écrits est vraiment inconcevable, l'homme honnête, le citoyen tranquille

gémissent de voir, que comme des insensés, nous courons à notre perte.

Nous secouons le joug qui a été doux et, pour réprimer des abus

d'autorité, des abus passagers dont la nation a su se faire justice,

nous lâchons la bride à des passions qui nous conduiront à des malheurs,

bien plus durables, bien plus incurables. Pourquoi la plus aimable des

nations est-elle la plus légère?»

Chez la comtesse de Brienne se réunissent tous les mécontents et tous

les frondeurs. «Mais déjà, commente Bombelles, ce peuple se divise:

d'abord tous les traits devaient se décocher contre le Roi, contre la

royauté; aujourd'hui la noblesse se brouille; les gens de lettres

veulent tout rejeter dans le chaos pour qu'un nouvel ordre de choses

dont ils puissent profiter amplement en ressorte à l'aide de leur action

et de leur lumière; des procureurs sans fin, des avocats et tous les

barbouilleurs de papier voient dans une députation aux États Généraux

une mine d'or pour eux.» Et le marquis de déclarer: «Ils se feront

acheter par la Cour comme dans tous les pays où prévaut l'esprit

républicain.»

L'esprit de réforme quand même agite le public, jette Bombelles dans un

mécontentement non déguisé: Le _Code national_ attribué à M. Bergasse,

le factum de M. d'Antraygues, _Mémoire sur les États Généraux_ ont le

don de l'agacer visiblement.

Il continue à s'attrister des libelles répandus, de l'attitude libérale

des notables, des remontrances adressées au Roi. «Je crois rêver,

écrit-il le 9 décembre, en lisant ce qui se publie; je crois bien plus

rêver encore en entendant applaudir aux folies les plus répréhensibles.

Elles ont dicté l'arrêté du Parlement de Paris du 5 décembre. Cette

Cour, craignant de se voir enlever le mérite d'attenter de toute part à

l'autorité royale, n'a pu se refuser le plaisir de prescrire au Roi de

quelle manière il devait se dépouiller de ses plus précieuses

prérogatives. Hier elle a présenté des remontrances calquées sur ce

fameux arrêté, et la réponse du Roi a obtenu l'approbation des plus

zélés opposants.» Voici ce qui s'était passé: le Parlement avait cru

reconquérir la faveur publique en se rétractant. A la majorité de

quarante-cinq voix contre trente-neuf, il prit donc un arrêté où il

expliquait _ses véritables intentions dénaturées malgré leur évidence_.

«Il déclarait n'avoir entendu, par les formes de 1614, que la

Convocation par bailliages et sénéchaussées plus convenable que celle

par gouvernements et généralités; que le nombre des députés respectifs

des trois ordres n'étant déterminé par aucune loi ni par aucun usage

constant, il s'en rapportait à la sagesse du roi sur les modifications

que _la raison, la liberté, la justice et le vœu général pouvaient

indiquer_. D'Éprémesnil et plusieurs autres membres de la tribune

avaient été d'avis d'intervenir au milieu des débats par cette éclatante

palinodie. Dans le même arrêté, le Parlement suppliait le Roi de réunir

au plus vite les États Généraux, de consacrer leur retour périodique, la

résolution de supprimer les impôts que supportait le peuple seul et de

les remplacer, d'accord avec les trois ordres, par des subsides

également répartis; la responsabilité des ministres; les rapports des

États Généraux avec les Cours souveraines, réglés de façon à ce que les

Cours ne souffrissent jamais la levée d'aucun subside ni l'exécution

d'une loi non consentie par les États; la liberté individuelle; enfin la

liberté de la Presse, sauf responsabilité des auteurs après

l'impression[70].»

[70] _Introduction_ au Moniteur, p. 564.

Un acte aussi conforme aux vœux des hommes éclairés eût pu produire

grand effet lors de la lutte des magistrats et de la Cour. A l'époque où

il fut présenté, le résultat ne pouvait être atteint; haut clergé,

noblesse, notables manifestèrent leur indignation aussi haut que

Bombelles; le Tiers railla cette adhésion tardive et peut-être peu

sincère à ses intérêts. «Le rôle des Parlements finissait[71], et la

suppression de ces officiers infidèles de la royauté devait être l'un

des effets inévitables de la révolution qu'ils invoquaient.»

[71] Voir Todière, ouvrage cité, p. 173 et suiv. Voir aussi F.

Rocquain, l'_Esprit révolutionnaire_.

Bombelles sera-t-il nommé ambassadeur en Suède, comme le lui fait

espérer la duchesse de Polignac, comme Fersen le désire et le dit? Il

est bien difficile de savoir les pensées de derrière la tête du ministre

Montmorin.

Ceci n'empêche pas le marquis de suivre attentivement les derniers

débats de l'Assemblée des Notables, de noter les fâcheux mouvements du

Tiers État en Franche-Comté, d'applaudir à la sage réserve du comte

d'Artois, de fulminer contre les _Réflexions d'un magistrat_ que vient

de publier d'Éprémesnil.

A peine les Notables dissous (12 décembre), tous les princes, excepté

Monsieur et le duc d'Orléans, adressèrent à Louis XVI un mémoire qui

contenait l'expression de leurs alarmes. Monsieur a voté en faveur d'une

grande représentation du Tiers Ordre, aux États Généraux, tandis que les

autres bureaux de notables ont opiné pour une représentation plus

conforme aux anciens usages. «Il est à désirer, remarque Bombelles, que

Monsieur n'ait pas été entraîné par des raisons plus spécieuses que

solides. Quant à M. le duc d'Orléans, il n'a refusé de signer le mémoire

des autres princes que pour n'être pas engagé à faire les sacrifices

désignés dans ce mémoire.»

Les princes se déchaînaient contre le projet de la double représentation

et repoussaient le vote par tête en feignant d'entrer dans les intérêts

mêmes du Tiers, exposés à être compromis suivant eux par la séduction de

quelques membres du Tiers État, si les voix étaient comptées par tête et

sans distinction d'ordre. Ils semblaient lui offrir dédaigneusement une

sorte de capitulation. «Que le Tiers État cesse donc d'attaquer les

droits des deux premiers ordres, droits qui, non moins anciens que la

monarchie, doivent être aussi inaltérables que la Constitution, qu'il se

borne à solliciter la diminution des impôts dont il _peut_ être

surchargé; alors les deux premiers ordres _pourront_, par la générosité

de leurs sentiments, renoncer aux prérogatives qui ont pour objet un

intérêt pécuniaire.»

L'amour-propre nobiliaire est là face à face avec la vanité bourgeoise,

et devant l'empiétement certain de l'une, l'autre jette cette

apostrophe: «Alors même que Votre Majesté n'éprouverait aucun obstacle à

l'exécution de ses volontés, son âme noble, juste et sensible,

pourrait-elle se déterminer à sacrifier, à _humilier_ cette brave,

antique et respectable noblesse qui a versé tant de sang pour la patrie

et pour le Roi[72], qui plaça Hugues Capet sur le trône... En parlant

pour la noblesse, les princes de votre sang parlent pour eux-mêmes; ils

ne peuvent oublier qu'ils font partie du corps de la noblesse, que leur

premier titre est d'être gentilshommes.»

[72] A cette exagération maladroite, on répondit par ces paroles:

Et le sang du peuple était-il de _l'eau_?

Les princes laissaient enfin entrevoir une résistance ouverte, un refus

de concours, si leurs droits étaient méconnus et leur demande repoussée.

Au mémoire virulent rédigé par le conseiller d'État Montyon, alors

chancelier du comte d'Artois, les écrivains du Tiers État répondirent

par des menaces. Après avoir relevé avec amertume le doute des princes

relatif à la surcharge d'impôts qui pesait sur le peuple, les uns

conseillaient de ne pas nommer des députés si la double représentation

était refusée; les autres d'en élire un nombre suffisant sans s'arrêter

au chiffre que fixeraient les lettres de convocation. Se faisant l'écho

de l'opinion publique, beaucoup soulignaient que les deux premiers

ordres représentaient six cent mille Français et le Tiers État

vingt-quatre millions. «N'est-il pas juste, disaient-ils, que ces

vingt-quatre millions aient plus de représentants que les six cent

mille[73]?»

[73] Les écrivains du Tiers criaient: «Regardez nos campagnes,

nos ateliers, nos comptoirs, nos ports, nos flottes, nos armées,

nos tribunaux, nos académies, et dites, si, sans nous, le peuple

français est quelque chose.» _Journal_ de Hardy, VIII, décembre

1788.

Les hérauts du régime nouveau faisaient succéder brochures aux

brochures; elles devinrent presque aussi nombreuses en quelques

mois «que celles qu'avait jadis fait naître la bulle

_Unigenitus_», «car, ajoute Grimm (XIV, 186), il n'y en a, dit-on,

guère moins de dix mille».

Les pairs de France commencèrent par demander à supporter tous les

impôts et charges publiques dans la juste proportion de leurs fortunes;

les ducs de Mortemart et de Luynes furent chargés de présenter l'arrêté

au Roi.

La question de la double représentation, on le sait, fut proposée au Roi

par Necker. Louis XVI comprit que le doublement du Tiers était conforme

à la justice, il espérait avec l'appui de la bourgeoisie vaincre

l'orgueil des privilégiés... La Reine ne fit pas d'opposition au projet

de Necker... Quinze jours après la séparation des Notables, la décision

royale qui réglait la composition des États Généraux fut publiée sous le

titre de: _Résultat du Conseil du Roi tenu à Versailles, le 27 décembre

1788_. Colère de la noblesse, contentement général du public, réponse

de Mirabeau à la note de Necker, chacun sait cela, et il n'y a pas à y

revenir. Contentons-nous de noter seulement que les provinces

apprécièrent de façon différente la future composition des États: les

Dauphinois furent cette fois très sages; les Bretons de Rennes et de

Nantes se mettront en mouvement; il y aura des querelles entre bourgeois

et nobles, même du sang versé. Sans l'intervention pacifique du

gouverneur, la levée du Tiers contre les privilégiés eût été effrayante

de résultats[74].

[74] Le 22, on apprenait, à Versailles, la mort de Charles III,

roi d'Espagne.

Bombelles, on peut le deviner, n'est pas précisément du côté du Tiers,

et l'on pressent ses réflexions sur les escarmouches causées par le

mémoire des princes et le Conseil du Roi. Critiquant un mémoire des six

corps de Paris, il fait ces remarques:

«Le rédacteur de ce mémoire affirme avec cette assurance, qui ne devrait

appartenir qu'à la vérité, les données les plus erronées; comme

entr'autres que les terres de la noblesse n'ont été et ne devraient

encore être que des bénéfices militaires, et qu'aujourd'hui où la

noblesse est soudoyée, elle n'a plus aucun droit à aucun privilège;

comme si les appointements de tous les grades subalternes suffisaient à

l'aliment d'un officier; comme si la plupart des familles nobles

n'avaient pas été obligées de vendre aux gens du Tiers État l'héritage

de leurs pères pour faire face aux dépenses de l'état militaire; comme

si la plupart des officiers de l'armée n'étaient pas trop heureux,

lorsqu'après trente, et souvent quarante ans de services, ils

retrouvaient, en pensions viagères, l'intérêt à fonds perdus des biens

solides qu'ils avaient mangés.

Si quelques grands, quelques favoris en petit nombre, font des fortunes

dans l'armée, combien un plus grand nombre de gentilshommes se sont-ils

écrasés et s'écrasent-ils tous les jours au service, tandis que le

négociant s'enrichit, que le financier s'anoblit et que souvent le

fermier achète la terre de son seigneur.»

Sa conclusion est digne d'être retenue: «Je suis loin d'en vouloir et au

fermier et au bon négociant, mon humeur ne porte que sur les individus

qui, se livrant à une oisiveté répréhensible, viennent, sous une robe

achetée des deniers péniblement acquis par leurs pères, insulter

également aux vrais nobles et au pauvre, mais laborieux peuple.»

Emporté par le flux et le reflux des événements politiques, Bombelles,

pendant cette période, se montre plus avare de détails intimes et

d'anecdotes de Cour.

Il n'a pas oublié pourtant que, le jour de Noël, Madame Élisabeth a fait

don à son amie de trois figures de Sèvres: l'une est Hébé, les deux

autres des Vestales «du plus noble style».

Rien de nouveau pour l'ambassade espérée; l'année se terminera sans

qu'une sanction soit apportée aux légitimes désirs de l'ambassadeur

inactif.

«Le 29, il est allé avec Angélique entendre à l'Académie française le

discours de réception du chevalier de Boufflers.

«Mme la marquise de Las-Cases avait bien voulu nous procurer des

billets; après dîner, nous nous sommes rendus à l'Académie, toutes les

portes en étaient tumultueusement assiégées. Les Suisses à la livrée du

Roi et armés de hallebardes ne savaient comment défendre leurs postes:

un des fils du comte de Talleyrand s'est colleté avec l'un d'eux, et M.

de Montboissier m'invitait à me joindre à lui pour désarmer le même

homme. Mon silence lui a indiqué combien j'étais éloigné de le seconder,

et enfin, grâce à moi, les dames qu'il accompagnait ont pu entrer.

«Le commandant des Invalides du Louvre m'a dédommagé par ses honnêtetés

de l'humeur que j'avais eue, en me trouvant témoin de scènes aussi

indécentes.

«Le discours du chevalier de Boufflers[75] a été entendu avec un

ravissement général. M. le prince Henry[76], qui était à la séance, a

reçu du chevalier un hommage, qui a été d'autant plus applaudi qu'il

semblait naître absolument du sujet traité par le nouvel académicien;

mais M. de Boufflers s'est trop étendu sur les principes du style.

[75] Poète, soldat, académicien, qu'a rendu surtout célèbre sa

liaison avec la comtesse de Sabran. Leur intéressante

correspondance a été récemment publiée.

[76] De Prusse.

«M. de Saint-Lambert[77] a répondu au chevalier de Boufflers par un

discours, où, suivant la fureur du moment, il a fait arriver, très hors

d'œuvre, une dissertation sur la question du Tiers État: quelques

réflexions triviales n'ont pu être accueillies que par les enragés du

moment.

[77] L'ami de Mme du Châtelet.

«M. le maréchal de Beauvau, M. le duc du Châtelet et le comte de

Rochechouart sont les coryphées de cette secte.

«Le chevalier de Florian a rendu le mouvement à l'Assemblée en lisant

des fables plus gaies que les belles phrases de M. de Saint-Lambert.»

Le 31, à Versailles.--«M. le baron de Breteuil et moi nous sommes allés

dîner chez M. le comte de Montmorin. En sortant de table, il a assuré

son ancien collègue qu'il n'y avait rien de décidé sur la manière de

convoquer les États Généraux: ou il a voulu faire le plus plat des

mystères, ou il était lui-même dans l'ignorance de la détermination

ultérieure de M. Necker, puisqu'on avait déjà, depuis une heure ou deux,

des exemplaires du résultat du Conseil d'État, tenu ici le 27 de ce

mois, et auquel est ajouté le rapport fait au Roi par le Ministre des

Finances.

«Ce rapport va combler de joie tous les novateurs qui ne veulent qu'un

nouvel ordre de choses dans notre constitution, c'est-à-dire la culbute

de nos anciennes formes. Moi, ce que je vois dans cette nouvelle

production de M. Necker, c'est une maligne ou stupide audace dont les

résultats peuvent arracher des mains de Louis XVI un sceptre qui, depuis

tant de siècles, était porté avec tant de gloire.

«Les écrits les plus séditieux avaient moins d'inconvénients que cette

production monstrueuse. Le Roi, la Reine, et c'est ce qui me désole pour

eux, sont, dit-on, très contents de ce résultat. Ah! leur illusion sera

de courte durée! Ils verront combien on les aura trompés, en leur

faisant croire qu'ils recevront de leur coalition avec le Tiers État, la

force que leur eût conservé le clergé et la noblesse. Ces deux ordres

étaient les gardiens des droits de la royauté; des rhéteurs, des

parvenus, des intrigants, qui se croiront les représentants du peuple,

insulteront à la fois à la crédulité de ce peuple et à l'imprudence du

monarque. Puis-je me tromper! le ciel est témoin de la pureté de mes

intentions et de mon attachement à mon maître et à mon pays.»

Ainsi se termine le _Journal_ pour 1788.

Le mot de Mirabeau: «La France est mûre pour la Révolution», se trouvait

justifié par les derniers événements. En réalité, la Révolution ne date

pas de la réunion des États Généraux, mais de six mois avant, du jour où

la royauté est obligée de se justifier et de tenir tête non seulement,

comme autrefois, au Parlement, mais à toute la légion des libellistes et

écrivains du Tiers. Le Roi et Necker ont cru ressaisir une popularité en

consentant de justes réformes, en faisant du Tiers un puissant rempart

contre les anciens privilégiés. Ceux-ci seront englobés dans la chute

progressive de la royauté, le «rempart» se mettra à leur place,

emportera tout dans un immense ouragan, dont les premières

revendications étaient le prélude.

Bientôt allait se faire entendre la voix de Siéyès! Qu'est-ce que le

Tiers État? _Rien._ Que doit-il être? _Tout._

Sur les ruines du passé et les débris des privilèges allait apparaître

en pleine lumière la Nation, dont la face jusqu'ici était demeurée dans

l'ombre.

Les Dernières Années du Marquis et de la Marquise de Bombelles · 第 19 / 45 题