Continuation du _Journal_.--La députation de Bretagne et le
Roi.--Les ambassadeurs de Tippoo-Saheb à Trianon.--Chute de
Loménie de Brienne.--Facéties des Parisiens à ce sujet.--Les
dessous de la disgrâce.--La duchesse de Polignac.--Disgrâce de
Lamoignon.--Emeute à ce sujet.--Le Parlement et la
Cour.--Prodrômes d'événements graves.--Tristesse de Louis XVI.
Le _Journal_ continue, entremêlant assez agréablement pour le lecteur
faits politiques et nouvelles de Cour.
Une députation de Bretagne est venue réclamer la liberté de ceux qui les
avaient précédés et en même temps le rétablissement du Parlement breton.
Le Roi a reçu les députés des commissions intermédiaires et leur a fait
une réponse «qui, souligne Bombelles, n'est approuvée que par les
coopérateurs de la besogne présente».
«J'ai lu le mémoire que vous m'avez remis; j'avais lu ceux qui l'avaient
précédé; vous n'auriez pas dû me les rappeler. J'écouterai toujours les
représentations qui me seront faites dans les formes prescrites.
«L'assemblée qui a député douze gentilshommes n'était point autorisée;
aucune permission ne m'avait été demandée. Ils ont eux-mêmes convoqué à
Paris la plus irrégulière des assemblées: j'ai dû les punir. Le moyen de
mériter ma clémence est de ne pas perpétuer en Bretagne, par de
pareilles assemblées, la cause de mon mécontentement. Les commissions
qui vous ont chargés de me demander le rétablissement de mon Parlement
de Bretagne ne pouvaient pas prévoir la conduite qu'il vient de tenir.
Elles n'auraient pas sollicité pour lui une marque de confiance
lorsqu'il me porte à lui en donner de mon animadversion.
«Mais ces punitions personnelles que le bon ordre et le maintien de mon
autorité exigent, n'altèrent en rien mon affection pour la province de
Bretagne. Vos États seront assemblés dans le mois d'octobre. C'est par
eux que doit me parvenir le vœu de la province. J'entendrai leur
représentation et j'y aurai l'égard qu'elles pourront mériter.
«Vos privilèges seront conservés. En me témoignant fidélité et
soumission, on peut tout espérer de ma bonté, et le plus grand tort que
mes sujets puissent avoir auprès de moi, c'est de me forcer à des actes
de rigueur et de sévérité; mon intention est que vous retourniez demain
à vos fonctions.»
Laissons les députés de Bretagne préparer leur troisième mémoire.
Refusons-nous à de trop longues considérations sur ces résistances des
assemblées provinciales désireuses de reprendre leur ancienne influence;
par prudence, ne prenons pas parti dans un différend où le Roi défend
son pouvoir absolu--ce qui est son droit--et où les représentants des
classes privilégiées défendent en même temps leurs privilèges et les
revendications du peuple,--toutes les classes alors s'unissant contre le
Gouvernement;--notons seulement ces murmures et ces revendications plus
ou moins âpres suivant les provinces, étonnons-nous moins, en résumé,
en écoutant les bruits de 1788, des clameurs que nous entendrons
l'année suivante.
Le marquis continue à marquer sur son _Journal_ les visites
intéressantes qu'il ne cesse de faire. Il n'a pas oublié la princesse de
Vaudémont[36]: «Je l'ai trouvée non dans un boudoir de jolie femme, mais
dans un cabinet de livres; elle a su mettre à profit de longues et
extraordinaires maladies pour se donner par une belle instruction un
genre de ressources qui ne nous manquent jamais.»
[36] Née Montmorency, mariée à un prince lorrain. Femme d'esprit
très cultivé et libéral qui devait compter des amis dans tous les
partis. Après la Révolution, elle se lia avec Talleyrand, avec
Mme de Custine, tint un salon très intéressant. Elle resta fidèle
à Fouché, même après sa disgrâce.
Chez la duchesse de la Vauguyon, il a conduit le 3 août le chevalier
d'Alméida et un autre Portugais de marque, don Fernando de Lima. «Sa
fille mariée au petit prince de Listenois, beaucoup plus jeune qu'elle,
est jolie, agréable, et moins gesticulante que sa mère dont elle a la
charmante physionomie et la belle taille. J'ai renouvelé connaissance
avec le prince de Bauffremont qui, autrefois connu sous le nom de
chevalier de Listenois, faisait les délices de la Cour de Lunéville, du
temps où le bon, l'aimable Roi Stanislas fixait autour de lui tout ce
qui ne se trouve plus auprès des plus grands monarques, c'est-à-dire
nombre de gens de mérite et beaucoup d'un bon esprit[37].»
[37] M. Gaston Maugras vient de publier un agréable livre sur la
_Cour de Lunéville_, Plon, 1904.
Tout ce qui touche le baron de Breteuil a le don d'inspirer notre
narrateur. Aussi s'étend-il volontiers sur les marches et contre-marches
de son protecteur. Nous n'ignorons rien de ses projets comme de ses
faits et gestes. Avant de partir pour Dangu il a mis de l'ordre dans sa
maison, réformé les dépenses extraordinaires. Il n'a gardé positivement
que les gens qu'il lui fallait, mais il s'est occupé en père de famille
à placer tous les autres. Son chef de cuisine entrait dans son premier
plan de réforme. Il avait été sur le point de le renvoyer à Vienne à
cause de son excessive cherté. «Ce cuisinier s'était corrigé quant à la
partie économique, et lorsque M. le baron a voulu se séparer de lui, il
a dit à son maître: «C'est chez vous, c'est par vous que j'ai gagné tout
ce que je possède, je pourrais aujourd'hui vous servir pour rien,
souffrez que je ne vous quitte pas, je connais vos goûts. Je les
étudierai de plus en plus, et je vous serai, par mes soins, moins
dispendieux que quiconque dirigerait votre cuisine.» M. le baron s'est
trouvé sans défense contre ce langage touchant, et le sieur Chandelier,
car il mérite qu'on le nomme, continuera à bien nourrir son maître et
ses amis.» Voilà donc un cuisinier rare, qui, grâce à Bombelles, passe à
la postérité... au moment où par un arrêt du Conseil le Roi suspendait
la Cour plénière et convoquait les États généraux pour le 1er mai
1789[38].
[38] On n'y croyait pas encore, et bien que créé bruyamment dans
Paris, l'arrêt ne fit pas le bruit que certains en attendaient.
«Le public est dans une disposition contraire à la confiance.»
_Correspondance secrète_, II, 279. Pour l'opinion contraire, voir
_Journal_ de Hardy, VIII.
Voici qu'un petit événement va distraire la Cour et la Ville et dissiper
un moment les nuages qui assombrissent l'horizon: l'arrivée à Paris des
ambassadeurs de Tippoo-Saheb, sultan Bahadour de Mysore, qui venaient
réclamer notre appui contre les Anglais.
A la suite d'un long voyage coupé d'arrêts à l'Ile de France, au cap de
Bonne-Espérance, à Malaga, ils sont débarqués à Toulon le 8 juillet.
Après avoir excité la curiosité sur tout le parcours, à Marseille, à
Lyon, à Fontainebleau, ils ont été magnifiquement reçus à Paris. On les
attend à Versailles le 8 août, les dames de la Cour se sont mises en
frais particuliers, la sage Mme de Bombelles a commandé à Mlle Bertin un
«pouf» de haut goût, le marquis s'est rendu lui-même chez la fameuse
modiste pour lui recommander d'être exacte à livrer la coiffure
choisie...
«Tout Versailles a été occupé aujourd'hui, écrit M. de Bombelles le 9,
de l'arrivée des ambassadeurs indiens à Trianon[39], et un grand nombre
de Parisiens sont arrivés pour voir demain l'audience qui sera donnée à
ces ambassadeurs.
[39] Le 8, ils avaient visité le parc de Saint-Cloud, et les
grandes eaux avaient joué en leur honneur. Asselin fit en 1789 de
cette scène une jolie gouache, qui est au musée de Sèvres. En
voir la reproduction dans le _Palais de Saint-Cloud_, par le
comte Fleury, Laurens, 1901.
«Ils se sont fait longtemps attendre, ce qui a quelque peu impatienté
les courtisans. Aucune recherche n'avait été négligée pour leur rendre
encore plus agréable la plus belle, la plus magnifique des habitations.
La grande salle était ornée d'un superbe tapis de la Savonnerie, de
forme circulaire, autour duquel étaient des coussins de velours cramoisi
avec galons, glands, riches franges d'or.»
Leurs Excellences ont été reçues dans cette espèce de divan. Une foule
énorme demandait à entrer, et il fallut toute la fermeté des suisses du
Roi pour maintenir l'ordre. Les officiers des Gardes Françaises, de
garde à Versailles, demandèrent à voir les ambassadeurs. Après eux, M.
de Bombelles fit entrer sa femme et ses enfants.
«Le troisième des ambassadeurs, nommé Mouchan Osman-Khan, a été fort
aimable pour cette petite famille. Ce négociateur longtemps employé par
Heydin Aly et, depuis, par Tippoo-Saheb, se distingue en toutes choses
de ses collègues. Les deux autres, et particulièrement Mohamed Dervich
Khan sont ombrageux, jaloux et mécontents. Ils ont tout fait changer
dans les appartements qui leur étaient préparés et n'ont montré toute la
soirée que de l'humeur. Non seulement ils n'ont remercié personne des
soins pris pour les établir comme des souverains, mais encore ils n'ont
parlé à qui que ce soit des remerciements dus à la bonté du Roi. Le fait
est que ces gens sont gâtés depuis qu'ils ont perdu de vue leur pays, et
que, de mieux en mieux; on les traite trop bien.»
Ils se plaignent de la nourriture aussi bien que du logement, et
pourtant on avait respecté leurs rites apportant poissons et autres
animaux tout vivants. Les officiers de la maison du roi finirent par les
laisser grogner à leur aise, et ce n'a été que de ce moment qu'ils ont
paru écouter les avis d'Osman Khan en devenant moins difficiles à
contenter.
Le 10, les trois ambassadeurs sont partis à onze heures du matin de
Trianon. Ils sont entrés dans la grande cour du palais de Versailles
dans trois carrosses attelés chacun de six chevaux et à la livrée du
Roi, ils ont passé entre deux haies de gardes formées des Gardes
françaises et des Suisses, les tambours battant l'appel.
«Descendus de leurs voitures dans la cour des Princes, le sieur
Delaunay, commissaire de la Marine, les a conduits par l'escalier des
Princes et la salle des Cent Suisses qui étaient en haie, la hallebarde
à la main, dans un appartement particulier, pour y attendre le moment où
le roi serait prêt à les recevoir.»
L'audience qui devait avoir lieu à midi se trouva retardée par un
caprice des ambassadeurs. Ils avaient émis la prétention d'être assis;
il fallut un certain temps pour les faire renoncer à leur ridicule
demande et leur citer tous les exemples d'audience solennelle, «où
jamais les représentants de quelque souverain que ce fût n'avaient pu
obtenir une distinction qui n'était pas accordée aux frères du Roi.
D'abord la Reine est entrée, arrivant par les appartements attenant au
salon d'Hercule et a été prendre place longtemps avant que le Roi parût.
Il était midi trois quarts lorsque Sa Majesté, accompagnée de Monsieur,
de Mgr le comte d'Artois, des ducs d'Angoulême, de Bourbon, d'Enghien,
des princes de Condé et de Conti, s'est rendue dans la salle d'audience.
Le trône qui sert à la cérémonie du Saint-Esprit était placé sur une
estrade élevée de huit marches et adossé à la cheminée. L'on avait
construit deux tribunes dans l'embrasure de la porte qui donne dans le
salon de la chapelle et dans la fausse porte correspondante. Le reste du
salon était garni de gradins pour les ambassadeurs et les seigneurs et
les dames de la Cour. Ceux-là et celles-ci étaient placés non suivant
leur rang, mais au fur et à mesure qu'ils arrivaient.»
«Un hasard heureux, continue Bombelles, avait placé le plus en vue les
plus jeunes et les plus jolies femmes; un hasard plus heureux encore
m'ayant fait rencontrer le duc de Polignac et ses enfants, il m'a permis
de joindre les miens aux siens, et nous avons attrapé une embrasure de
fenêtre où le petit peuple a vu aussi bien que possible.»
Dans la tribune de gauche se tient la Reine avec Madame, Madame fille du
Roi et le duc de Normandie; dans la tribune de droite se placent la
comtesse d'Artois, Madame Élisabeth et le duc de Berry. Les princes à
droite et à gauche gardaient les avenues de ces tribunes
resplendissantes de brocarts et de draperies d'or. Grands officiers
présents et gentilshommes de la Chambre se tenaient derrière. Entre les
cinq premières et les trois dernières marches étaient les ministres, les
secrétaires d'État et le contrôleur général, M. Lambert.
Cependant l'archevêque de Sens avait monté d'un pas trop délibéré toutes
les marches de l'estrade. Le maréchal de Duras dut le prier de
redescendre à sa place en qualité de ministre, «parce que sa primatie ne
lui vaut rien dans les cérémonies de la Cour, fût-il même premier
ministre, au lieu de n'être que ministre principal».
Le Roi est monté sur son trône et donne l'ordre d'aller chercher les
ambassadeurs indiens. Ceux-ci ont traversé tous les grands appartements
remplis de spectateurs, entre deux haies de gardes du Corps. Les
ambassadeurs s'avançaient sur la même ligne.
Il ne nous est fait grâce d'aucun détail.
«Les ambassadeurs sont conduits au salon d'Hercule. Alors
Mohamed-Dervich-Khan a remis au Roi leur lettre de créance et tous les
trois ont présenté à Sa Majesté, sur des mouchoirs, vingt et une pièces
d'or, ce qui est, dans l'usage de l'Inde, l'hommage du plus profond
respect.
«Sa Majesté a accepté une de ces pièces de chacun d'eux; ensuite
Mohamed-Dervich-Khan a prononcé une harangue qui a été traduite et
répétée par M. Rufin. J'étais à portée de l'entendre, si M. Rufin ne
l'eût prononcée qu'à basse voix, parce qu'elle renfermait plusieurs
phrases peu obligeantes pour les Anglais, et que les ambassadeurs des
cours d'Europe avaient quitté leur place pour tâcher d'attraper le sens
de la harangue de leurs confrères indiens.
«Après la réponse du Roi, les ambassadeurs firent leurs trois
révérences, ils se sont arrêtés et demandèrent la permission de jouir un
instant du spectacle imposant qu'offrait le salon d'Hercule. Enfin, en
se retirant, ils ont salué une quatrième fois le Roi, qui a poussé la
bonté jusqu'à permettre que la suite des ambassadeurs entrât dans la
salle d'audience.»
Les ambassadeurs pensèrent-ils à saluer la Reine? Plusieurs personnes
ont cru que leur quatrième salut avait été pour elle. Bombelles n'en est
pas bien sûr. «Ces personnages fêtés outre mesure» ne lui disent rien
qui vaille.
Au même moment une autre solennité se préparait à Suresnes où Mme la
comtesse d'Artois devait couronner celle de trois rosières qui
obtiendrait le premier prix de bonne conduite.
M. de Bombelles a été prié de se mettre aux ordres de la princesse qui
est arrivée en grand cortège à Suresnes; il se trouve dans la seconde
voiture avec Mmes de Montmorin, de Caulaincourt, de Montvel et de
Coetlogon.
MM. de Vintimille, de Vérac et de Chabrillan étant absents, c'est le
marquis qui donne la main à Mme la comtesse d'Artois pour la conduire de
sa voiture à la tribune qui avait été ornée pour elle. «L'abbé Fauchet a
fait un discours ampoulé pour célébrer la fête de la rosière. La plus
laide des trois a obtenu la couronne... Nous mourrions de chaleur à
l'église; un froid humide nous attendait dans le bois et, revenu à
Saint-Cloud, j'étais transi...»
L'archevêque de Sens tient à faire acte de principal ministre et a
convié, le 11, tout ce qui marque à Versailles à un grand festin donné
en l'honneur des ambassadeurs indiens. «Rien n'était magnifique»,
remarque Bombelles, qui compare avec les dîners d'apparat offerts par le
baron de Breteuil aux États de Languedoc et de Bretagne. Il étalait un
tout autre luxe quoique tous ses appointements et les grâces du Roi
réunis à sa fortune personnelle formassent un revenu bien inférieur à
celui qui n'a jamais suffi à l'archevêque. «Ses gens sont mesquinement
vêtus, ses chevaux sont laids, ses voitures vilaines; sa vaisselle est
médiocre et sa table est très ordinairement servie. Il est bien rare
qu'un homme qui ne se fait pas honneur de ce qu'il a et qui gère mal ses
finances administre bien celles d'un grand État.»
En attendant de dire adieu définitif au funeste ministre dont les jours
sont comptés, M. de Bombelles fait la courte oraison funèbre du maréchal
de Richelieu qui vient de mourir. «Il était tout à fait tombé en
enfance et vient de terminer une vie dont les circonstances variées,
mais marquantes, pourront fournir une ample matière à l'éloge. Au milieu
de bien des vices, il montra des talents de plus d'un genre; sa mère et
celle de Voltaire eurent toutes deux le même amant: Voltaire et le
maréchal naquirent de ces feux illicites. Mon frère aîné pensait avec un
certain plaisir que sa mère moins fidèle et moins chaste que la
mienne[40] lui avait donné le jour dans le temps où le duc de Richelieu
donnait du souci à mon père.»
[40] On se souvient que le comte de Bombelles, fils aîné, était
né du premier mariage du lieutenant-général de Bombelles.
Tandis que la marquise est de service auprès de Madame Élisabeth, M. de
Bombelles est allé passer quelques jours à Dangu chez le baron de
Breteuil. C'est là qu'entre autres nouvelles il apprend que la gêne sans
cesse augmentante du Trésor a amené un arrêt du Conseil aux termes
duquel les paiements de l'État étaient suspendus pendant six semaines et
devaient être ensuite effectués partie en espèces, partie en papier,
jusqu'au 31 décembre. L'édit[41] ne s'explique pas sur la manière dont
le traitement des ambassadeurs et ministres du roi sera payé. «Mais il y
a bien à craindre que nous nous ressentions de la gêne générale et d'une
gêne qui n'est que la suite de mauvaises opérations. Bien des gens
crieront: «Tolle», je me rappellerai que le baron de Bezenval était à sa
quinzième année d'ambassade à Varsovie sans avoir vu un denier de ses
appointements. Je souffrirai sans me plaindre, je me restreindrai sur
tout ce qui sera possible, et continuant à servir mon maître et l'État
avec zèle, je ne désespérerai pas de survivre à des circonstances plus
heureuses, et je ne croirai pas le bonheur de mes enfants perdu, quoique
les moyens de le consolider semblent m'échapper au moment où je croyais
les atteindre.»
[41] Arrêt du 16 août, celui qu'on appela l'édit de la
_banqueroute_.
A côté des ennuis privés, le cours forcé du papier est une calamité
publique. «Si Mgr l'archevêque de Sens[42] en est la cause par une suite
de fausses mesures, il doit intérieurement se faire de cruels reproches;
s'il croit au contraire qu'il n'a obéi qu'à des circonstances trop
impérieuses pour les dominer il faut le plaindre et de l'événement et de
l'erreur où il a été sur ses talents lorsqu'il s'est présenté comme le
restaurateur des finances et d'une meilleure administration en France.»
Bombelles est modéré dans ses appréciations; le jour approche où la
chute de Loménie de Brienne serait saluée par le public comme une
délivrance.
[42] La malédiction publique fondit sur lui «comme un déluge». On
crut, peut-être non sans raison, que s'il avait publié l'arrêt de
convocation des États Généraux, c'était dans la pensée que
_l'arrêt de la banqueroute_ cousu à celui-là passerait plus
facilement. Marmontel, t. IV.--Hardy, _Journal_ manuscrit, t.
VIII, La Fayette, _Mémoires_, t. II, p. 232. Cf. aussi _l'Esprit
révolutionnaire avant la Révolution_, par M. Félix Rocquain.
Le 25, la marquise d'Harcourt fait connaître de grand matin à ses amis
de Dangu, «une grande nouvelle», celle qui a fait crier des «Vive le
Roi» dans toutes les places, les rues et les carrefours, celle qui rend
le Parisien ivre de joie, et qu'est-ce donc? «L'archevêque de Sens est
renvoyé, M. Necker est rappelé, les banquiers de Paris ont, dit-on, fait
sur-le-champ pour cent vingt millions de soumission.»
«Ce renvoi humiliant par la joie publique dont il est le signal prouve
que la Reine, au moins en ce moment, n'a pas abandonné son protégé, et
que, si le cri public l'a forcée de s'éloigner des affaires, il
emportera dans sa retraite des preuves non équivoques de sa
bienveillance[43].» On a écrit à Rome pour faire au plus tôt un cardinal
de cet archevêque[44].
[43] Son neveu était nommé coadjuteur de Sens, sa nièce obtenait
une place auprès de la Reine, et celle-ci envoyait au ministre
disgracié son portrait enrichi de pierreries.
[44] M. de Brienne partit en effet peu après pour recevoir des
mains du Pape le chapeau que le faible Louis XVI avait demandé
pour lui. Dans une gravure qui parut à l'époque, la France était
représentée sous la figure d'une femme dans le sein de laquelle
un prêtre enfonçait un poignard, et le sang qui en jaillissait
formait à ce prêtre un chapeau de cardinal.
L'histoire est forcément très sévère pour Brienne; il faut dire,
avec Mignet, à la décharge de ce ministre si décrié et sous lequel
s'aggravèrent les périls de l'autorité royale «que la position
dont il ne sut pas se tirer, il ne l'avait pas faite, il n'eut que
la présomption de l'accepter. Il périt par les fautes de Calonne,
comme Calonne avait profité, pour ses dilapidations, de la
confiance inspirée par Necker. L'un avait détruit le crédit, et
l'autre, en voulant le rétablir par la force, détruisit
l'autorité». (_Révolution française_, t. I). M. de Brienne ne
pouvait lutter à la fois contre la masse des Parlements et contre
le défaut d'argent. Voilà surtout par où il périt, et les mains
qui le précipitaient élevèrent Necker.
«Une chose à remarquer à la louange de la Reine, note Sénac de
Meilhan, c'est sa constance à se refuser pendant seize ans aux
suggestions qui lui furent faites en faveur de l'archevêque de
Toulouse. Elle les rejeta tant qu'elle put croire qu'elles étaient
dictées par l'ambition, concertées avec des intrigants. Mais
lorsque la réputation de ce prélat universellement établie lui eut
fait croire qu'il était l'homme le plus capable d'administrer les
finances, lorsqu'elle crut enfin satisfaire le vœu général, elle
s'empressa de favoriser l'élévation de l'archevêque de Toulouse et
de lui procurer un crédit qui lui assurât ses opérations». (_Du
Gouvernement, des Mœurs_, etc.)
A son retour à Dangu, après une course à Rouen et aux environs, le
marquis a trouvé des lettres donnant des nouvelles inquiétantes de ses
enfants dont deux sont atteints de fièvre putride. Le 2 septembre, il
est à Paris, trouve les deux malades hors de danger, et son _Journal_,
un instant assombri par ses alarmes paternelles, se reprend à sourire
pour conter les plaisanteries auxquelles s'est livrée la population
parisienne. «Des mannequins représentant le principal ministre ont été
brûlés en différentes places publiques. La procédure, l'instruction du
procès, la rédaction de la sentence sont au dire des gens de loi des
chefs-d'œuvre, et le libellé de ces tristes plaisanteries prouvent
qu'elles ne sont pas uniquement imaginées par la canaille de Paris. La
guérite de la sentinelle du guet qui garde ordinairement la statue de
Henri IV a été brûlée; les cochers et les domestiques des voitures qui
passaient devant étaient obligés de saluer cette statue.»
Le chevalier du Guet ayant voulu dissiper la foule, il y eut résistance
de la foule, on attacha des pétards à la queue des chevaux; de là des
accidents et un grand désordre. Les hommes du guet furent rossés, on
incrimina leur chef d'avoir voulu corriger sérieusement des folies
populaires, il fallut s'interposer militairement et donner des lettres
de commandement au maréchal de Biron, mettre garnison d'invalides dans
les hôtels de Brienne et de Lamoignon.
«Au milieu de l'ivresse et de la rage publique, il s'est passé de ces
choses gaies qui appartiennent exclusivement à cette nation. On a fait
une robe à l'archevêque pour le conduire au bûcher, dont les trois
cinquièmes étaient en satin et les deux autres en papier. Un moment
avant l'exécution en effigie, on a arrêté un ecclésiastique pour
exhorter le patient. L'abbé s'est approché de la figure, a feint de lui
parler à l'oreille et a dit ensuite à la multitude: «Vous pouvez faire
de Monsieur ce que vous voudrez, il est très bien préparé et très bien
résigné pour la circonstance. On a fort applaudi à la présence d'esprit
du prétendu confesseur... Il y a une lettre du Pape au Roi, une autre de
M. le prince de Guéménée à Sa Majesté, enfin une foule de pamphlets
trouvés charmants et qui ne sont que diffus et charmants.»
Les ambassadeurs indiens s'occupèrent aussi, à leur façon, de la
disgrâce de Brienne. Comme ils sortaient de l'Académie française, qui
s'était crue obligée de donner une séance en leur honneur, on leur
apprit la chute du grand vizir. Grimm assure qu'ils demandèrent avec
beaucoup d'empressement s'ils ne pourraient pas voir sa _tête_ (souvenir
du système de leur gouvernement envers les ministres en disgrâce). «Oh!
non, a répondu quelqu'un, car il n'en avait pas.» Et Grimm ajoute, non
sans raison: «Quel est l'événement de notre histoire qui ne soit marqué
par quelque calembour plus ou moins ridicule, plus ou moins plaisant?»
Qu'aurait-il dit s'il avait vécu de nos jours?
Enfin, l'archevêque de Sens est parti le 3 septembre, mais il n'a pas
osé traverser Paris. M. de Montmorin «s'est chargé de procurer des
chevaux de louage qui ont conduit, avec mystère, de Jardi à la Croix de
Berny, le prélat que la populace guettait. Il se propose d'aller dans
peu à Pise, où peut-être il trouvera M. de Calonne, et alors ils riront,
en se regardant, de la folie publique et de la leur. Peut-être M. de
Loménie espère-t-il fortifier en Italie son excessive ambition et la
nourrir de ces maximes insidieuses qui ramenèrent autrefois au timon
des affaires le banni Mazarin.»
Le garde des sceaux, Lamoignon, se maintiendra-t-il au pouvoir? M.
Foulon remplacera-t-il le comte de Brienne au département de la Guerre?
Voilà les questions que se pose Bombelles, occupé d'ailleurs surtout
comme tout le monde, de l'installation de Necker, du bien qu'il est
disposé à faire, s'il lui est possible d'endiguer le torrent. La
confiance du public en «cette idole de la France» est bien minime.
Pourra-t-elle s'accroître?
Un gros événement, comme la chute de Brienne, comporte des dessous qu'à
côté des données générales connues de tous il peut être intéressant
d'apprendre. Bombelles a partagé la joie du public; devant le renvoi de
l'archevêque, il a tenu à s'informer lui-même des causes finales qui
avaient fait consentir la Reine à sacrifier un ministre, que, jusque-là,
elle avait défendu envers et contre tout. Auprès de qui s'informer, si
ce n'est auprès de la duchesse de Polignac, dont la main pouvait se
deviner dans toute cette affaire.
«Après avoir dîné avec ma femme et mes enfants, j'ai mené mon aîné dans
le parc de Versailles et, pendant qu'il s'y promenait avec son
précepteur, j'ai été causer chez Mme la duchesse de Polignac, car elle
s'est acquise de nouveaux droits à l'estime des honnêtes gens par la
conduite qu'elle tient en ce moment. C'est elle qui s'est courageusement
chargée d'ouvrir les yeux de la Reine sur le danger qu'il y avait pour
elle à conserver en place Mgr l'Archevêque de Sens, Mme de Polignac a
dit à Sa Majesté que ce n'était point d'une manière adroite et obscure
qu'elle désirait le renvoi du principal ministre et qu'elle ne voulait
point élever sur ses débris aucun de ses amis[45], mais que ce qu'elle
désirait uniquement c'était de débarrasser la Cour et la nation d'un
homme qui, n'ayant jamais eu de plan arrêté, marchait à tâtons et au
jour la journée depuis plus de six mois.
[45] Mme de Polignac, qui était tout à fait l'amie de Calonne, ne
pouvait sentir Loménie de Brienne. A son immixtion dans
l'affaire, il y a donc aussi cette raison dont elle ne lui parle
pas, mais qui saute aux yeux, puisque la duchesse était la rivale
de crédit et l'ennemi de l'archevêque.
La Reine n'a pas su mauvais gré à Mme de Polignac de sa démarche; mais,
en cédant à l'évidence des plus sages et des plus fortes observations il
en a bien coûté à Sa Majesté[46], pour vaincre l'ascendant que
l'archevêque avait pris sur elle. En même temps que Mme de Polignac
agissait, M. le comte d'Artois portait les grands coups chez le Roi[47].
Ce jeune prince gagne sensiblement sur lui-même et marche à grands pas
vers les plus belles et les plus solides qualités. Il avait déjà toutes
les brillantes. J'ai eu l'honneur de causer avec lui près d'une heure
sur nos affaires au dehors; je ne lui ai pas dissimulé combien il serait
nécessaire que nous suivissions d'autres maximes que celles qui nous
gouvernent en ce moment.
[46] «La Reine tout en pleurant» convint de la nécessité de
renvoyer l'archevêque (Bezenval).
[47] Cf. _Mémoires_ de Bezenval. Le comte d'Artois était le
protecteur de Calonne,--hélas! il le restera pendant
l'émigration; rien d'étonnant à ce qu'il se montrât l'ennemi juré
de Brienne, à cause de son amitié pour Calonne et non pour
d'autres raisons.
M. le comte d'Artois est entré dans des détails qui font honneur à des
connaissances que je ne lui supposais pas. Il m'a parlé de la position
où se trouvaient la Pologne, la Russie et la Suède comme je voudrais
qu'on en entretînt le Roi dans les débats de son conseil. Mais nos
plaies intérieures comme effectivement les plus sensibles sont les
seules dont nous sentions la douleur. M. Necker a eu une longue
conférence avec le Roi avant le Conseil d'État: il veut le retour des
Parlements à leurs fonctions.»
Qu'il y ait des mécontents dans la coterie de l'archevêque cela se
conçoit. M. de Brienne jouit de son reste en disant que tout est perdu
si on sape la besogne de son frère. Et tout fait espérer «qu'elle sera
sapée cette mauvaise besogne, et l'on n'en laissera pas vestige malgré
tout ce que fait la Reine pour donner encore quelque cours aux éléments
de l'archevêque de Sens et pour soumettre notre administration aux
fatales lubies d'un abbé de Vermond, ce prêtre audacieux et enragé de se
voir arracher les rênes du Gouvernement qu'il tenait tout entières,
tandis que le principal ministre siégeait à Versailles».
Bombelles n'est guère tendre pour l'influent Vermond. «Dans son
courroux, ajoute-t-il, l'abbé n'épargne dans ses invectives ni le baron
de Breteuil, ni Mme de Polignac, ni même la Reine. Il dit que Sa Majesté
ne mérite plus d'être servie depuis qu'elle a souffert l'éloignement de
l'archevêque. Cependant il continue à être exclusivement l'homme de
confiance et le conseil de notre souverain.»
La question Lamoignon est plus que jamais à l'ordre du jour. On a
répandu le bruit que le Garde des Sceaux était soutenu en même temps par
les frères du Roi et par la duchesse de Polignac.
De Monsieur, on ne saurait guère parler, «car, opine très justement
Bombelles, sa conduite variante (_sic_) ne permet pas de savoir bien au
juste qui il protège, qui il abandonne; presqu'opposé au parti de la
Cour, lors de l'Assemblée des Notables, ce prince est aujourd'hui fort
bien avec la Reine et le Roi...» En apparence, devrait-on ajouter.
Quant au comte d'Artois, le marquis continue à être très bien disposé en
sa faveur: «Moins entortillé dans sa marche, toujours bon et loyal
Français, il n'applaudit pas à tous les partis dominants. Il aime son
souverain, son pays, ses amis, sans tromper personne. Non seulement il
n'a pas laissé M. de Lamoignon dans le doute de ses sentiments, mais il
l'a même envoyé chercher pour lui dire que, vu la nécessité de rappeler
les Parlements, il lui conseillait de donner sa démission et de ne pas
s'exposer à une nouvelle explosion de la haine des Parlements. Le Garde
des Sceaux lui a répondu: «Monseigneur va un peu vite en besogne», et M.
le comte d'Artois lui a répliqué: «Que ce n'était pas son avis, qu'au
reste il avait cru devoir lui dire franchement ce qu'il avait dit au Roi
et ce qu'il lui répéterait si l'occasion s'en présentait.»
Lamoignon[48] ne se tint guère pour satisfait; il éprouva même
l'impérieux désir de se plaindre à la Reine, qui se montra irritée
contre son beau-frère. La Reine ne voit pas la question avec justesse,
pense Bombelles, car «un temps fort court apprendra à M. de Lamoignon
que c'est en vain que l'on s'obstine à conserver une autorité que le
public n'approuve pas». La démission volontaire pourrait lui valoir des
grâces, telle que celle d'être fait duc, ce qu'il désire avant tout,
mais si, par impossible, il conjurait l'orage actuel, les États généraux
le foudroiraient. On parle de la création de Basville en duché, «il y
aurait une sorte de justice d'ouvrir à la famille de M. de Lamoignon une
carrière qui dédommageât ses enfants de celle qui leur sera
irrévocablement fermée».
[48] Chrétien-François de Lamoignon (1735-1789) avait été
Président à mortier du Parlement de Paris, en 1758, et partagea
l'exil de cette compagnie en 1771. Il prit part à la
_Correspondance_, sorte de satire contre le Parlement Maupeou.
Nommé Garde des Sceaux en 1787, il avait dû se rallier à la Cour
et, changeant forcément de rôle, il contribua à l'exil du
Parlement de Troyes. Il s'associa d'abord à tous les actes de
Loménie de Brienne, puis se brouilla avec lui. En 1789, on le
trouva mort dans son parc de Basville, ayant près de lui un fusil
déchargé.
Quant à la duchesse de Polignac, Bombelles affirme qu'elle ne soutient
nullement l'ambition de M. le Garde des Sceaux. «Il n'a dans la société
de la Reine d'autre agent que le baron de Bezenval.»
Tandis que Lamoignon se fait fort de parler haut et ferme aux Parlements
qui vont se réunir dans un bref délai, les Parlements sont tout à fait
montés contre le Garde des Sceaux, ne parlent de rien moins que de le
décréter de prise de corps ainsi que l'archevêque et tous les
coopérateurs de leur besogne. Les lettres adressées à tous les membres
du Parlement portaient que le Roi leur mandait de revenir à Paris pour y
attendre les ordres en silence.
M. de Saint-Priest prendra-t-il le Ministère des Affaires étrangères? La
duchesse de Polignac le fait espérer à Bombelles: de la sorte
l'ambassade de la Porte deviendrait libre, et il échangerait le Portugal
contre la Hollande. Notre diplomate en congé envisage sans enthousiasme
cette conjecture: «Outre que ce poste ne donne que ce qu'il faut y
dépenser, je ne pense pas que nous soyons toujours assez déterminés sur
ce qu'il faudrait faire dans cette république, et si nous nous
résolvions à suivre un parti qui y rétablît notre réputation et nos
affaires, il amènerait d'abord une rupture pendant laquelle
l'ambassadeur de France verrait ce qui ne convient pas à ma situation.»
Le 11, on s'est réjoui à Paris de la nouvelle que M. de Lamoignon avait
donné sa démission. On disait au Palais-Royal que les sceaux lui étaient
retirés jusqu'à nouvel ordre et que M. Joly de Fleury, ancien ministre
des Finances, ou M. d'Ormesson[49], servirait _ad interim_ pour ce qui
exigerait qu'un magistrat fît parvenir aux Parlements de la part du Roi.
[49] Louis-François de Paule Le Fèvre, marquis d'Ormesson, neveu
de d'Aguesseau, avocat général du Châtelet, en 1739, à vingt et
un ans, président à mortier en 1755, premier Président du
Parlement en 1788, membre de l'Académie des Inscriptions, servit
souvent de médiateur entre la Cour et les Parlements. Mort le 26
janvier 1789.
C'était là faux bruit, car Lamoignon n'entend pas encore abandonner le
gouvernail. «En attendant, continue Bombelles, les Parlements se
montrent de plus en plus récalcitrants. M. le premier Président, mandé à
Versailles pour concerter les arrangements du lit de justice, n'a pu
être ébranlé par toutes les paroles de M. de Lamoignon, et quand
celui-ci s'est avisé de lui dire qu'il cessait de lui parler comme Garde
des Sceaux, M. le Président a sur-le-champ levé la séance en lui disant
qu'il ne pouvait plus l'entendre qu'en vertu de l'autorité de sa place.»
Malgré cette sévérité, on assure que M. d'Aligre a déplu à la Compagnie
lorsqu'il a dit qu'il avait vu M. de Lamoignon. «De tout temps ce
magistrat fut mal vu de ses confrères, et lorsqu'il présidait la Chambre
des Vacations, il avait inutilement un grand état de maison, sa table
somptueuse manquait toujours de convives.»
Chez le marquis de Puysieux, Bombelles a appris une nouvelle qui l'a
comblé de joie parce qu'elle fait le bonheur de son ami le comte de
Bercheny[50]. «Du temps où M. le Maréchal, alors marquis de Ségur,
commandait en chef en Franche-Comté, le comte de Bercheny fut l'y voir
et s'y fit aimer, parce qu'il est impossible de le connaître sans
l'aimer. Un M. Denèse, riche possesseur de belles terres dans cette
province, n'ayant qu'un fils, l'a trouvé destiné à une assez grande
fortune pour n'en pas chercher dans la femme qu'il lui donnerait, et en
conséquence il a jeté les yeux sur la fille du comte de Bercheny.
[50] Le second fils du maréchal, colonel après son frère du
régiment de cavalerie hongroise, marié à la fille du marquis de
Pange, trésorier de l'extraordinaire des guerres, puis à Thérèse
de Santo Domingue. Il est question de Bercheny dans les
_Aventures de jeunesse_ de Valentin Esterhazy, récemment publiées
par M. Ernest Daudet.
«Celle-ci, âgée de neuf ans, vient d'être promise au jeune homme, qui en
a seize; les articles ont été signés, et le comte de Bercheny ne donnera
que mille écus de rente à la femme du petit Denèse qui en aura, dit-on,
bien solidement plus de 80.000, et qui par sa naissance est susceptible
des agréments de la Cour.»
Et Bombelles de conclure, suivant son habitude, en axiome: «On voit
encore que l'honnêteté et la véritable bonhomie ne restent pas toujours
sans récompense.»
Cependant M. de Lamoignon ne se décide pas à partir sans se faire
longuement prier. «Il s'obstine, disent les uns, à paraître lundi au lit
de justice qui enfin aura lieu ce jour-là. D'autres assurent qu'il ne
tient à son poste que parce que l'archevêque, tout en ne pouvant
souffrir le Garde des Sceaux a fait promettre à la Reine qu'elle le
conserverait en place, et l'on ne veut pas avoir le dégoût de le
sacrifier à l'humeur des Parlements. C'est cependant ce qui sera
inévitable.»
Il est une autre intrigue qui occupe la Cour. Depuis longtemps on
n'entendait plus guère parler de la duchesse de Gramont. Voici que la
sœur de Choiseul[51] se remuait de nouveau. «N'ayant pu amortir en elle
la passion de dominer, elle se sert de son crédit ancien et ranimé pour
que la Reine fasse M. le duc de Châtelet[52] ministre principal.
Celui-ci refuse le département de la Guerre, à moins qu'il ne soit joint
au suprême pouvoir d'un ministre dirigeant les autres départements, et
M. Necker qui voit que la cabale Choiseul jointe à celle de l'abbé de
Vermond veut tout envahir, tout empêtrer et lui susciter des embarras,
déclare qu'il donnera sa démission si M. le duc du Châtelet était appelé
pour limiter ses pouvoirs comme ministre des Finances.»
[51] Béatrix de Choiseul-Stainville, mariée au duc de Gramont,
dont elle vivait séparée, avait été la maîtresse de Louis XV; on
sait son crédit sur son frère dont elle seconda énergiquement les
vues. Morte sur l'échafaud en 1794.
[52] Colonel des Gardes françaises, lieutenant-général, fils de
la fameuse marquise du Châtelet, née Breteuil, amie de Voltaire;
né en 1731, mort sur l'échafaud en 1794.
Dans cet état de crise, la Reine se montre plus qu'agitée. «Elle est
d'une humeur cruelle, confesse Bombelles, hier elle s'est emportée
contre tous les ministres dans un comité où l'on agitait la manière de
rendre le Parlement à ses fonctions... Le Roi, dont tous ces conflits
énervent l'autorité, ne peut connaître à quel point ils lui sont
fâcheux.»
Néanmoins Louis XVI s'est montré de belle humeur à son coucher. Il a dit
des choses aimables à Bombelles et a fait des bons mots.
Le lit de justice contre lequel ont protesté la Chambre des Enquêtes et
la Grande Chambre semblait destiné à faire éclater de violents orages...
Soudain tout est décommandé en même temps qu'on apprend la démission
définitive de Lamoignon. Plus de lit de justice, les Parlements
reprendront leurs fonctions. «Il est très vrai, écrit M. de Bombelles le
15 septembre, que le Parlement a désiré que Mme la duchesse de Polignac
fît passer à la Reine ses propositions, mais elle s'en est excusée en
disant qu'elle devait répondre à la confiance qu'on lui marquait en
avouant à la Cour que, sûre de l'estime de la Reine, se flattant encore
de son amitié, elle n'avait plus le droit de lui parler d'affaires de
cette importance, qu'en voulant s'en mêler, elle nuirait plus qu'elle ne
servirait, attendu que M. l'abbé de Vermond gâterait et renverserait
dans un quart d'heure tout ce qu'elle aurait pu obtenir de Sa Majesté.»
Mme de Polignac ne doute pas que cette réponse ne tarderait pas à venir
aux oreilles de la Reine. Elle préfère donc lui dire mot pour mot ce
qu'elle avait dit à l'émissaire du Parlement. «La Reine a rougi, a
baissé les yeux et n'a rien répondu.»
M. de Lamoignon s'est décidé à partir pour Basville. C'est là nouvelle
occasion de tapage pour la jeunesse bazochienne et la populace. Il y eut
de gros désordres. Des bandes nombreuses se rassemblèrent sur la place
Dauphine et sur le Pont-Neuf. On brûla aussi le mannequin de Lamoignon
en simarre, après avoir ordonné qu'il serait sursis quarante jours à son
exécution, par allusion à son ordonnance sur la jurisprudence
criminelle. La place Dauphine ressembla à un champ de bataille par
l'énorme quantité de fusées et de pétards que la foule y lançait chaque
soir. Les gens paisibles évitaient ces rassemblements, mais on ne fut
pas peu étonné de savoir que le duc d'Orléans s'y laissa entraîner; il
ne craignit pas de se donner en spectacle à la populace qui, voyant en
lui une victime de la Cour, le couvrit d'applaudissements.
Pour célébrer les funérailles de Lamoignon, de longues théories d'hommes
portant des flambeaux partirent du Pont-Neuf et se dirigèrent vers
l'hôtel du Garde des Sceaux situé rue de Grenelle, avec l'intention d'y
mettre le feu. Quelques détachements des Invalides commandés par un
officier déterminé réussirent à empêcher ces bandes d'exécuter leur
projet: les enragés se jetèrent alors dans la rue Saint-Dominique pour y
brûler l'hôtel de Brienne, ministre de la Guerre. Des Invalides arrivait
aussitôt un autre détachement qui chargea la foule, tandis qu'un peloton
des gardes françaises débouchait par le bout opposé de la rue: les
émeutiers se trouvaient pris entre deux feux: il y eut une vingtaine de
morts et un grand nombre de blessés... D'autres émeutes éclatèrent en
d'autres coins de Paris, notamment rue Meslée où demeurait Dubois, le
chevalier du Guet[53].
[53] Bezenval, _Mémoires_;--Hardy, _Journal_, t. VIII;--Todières,
_Louis XVI_, etc., t. II.
On a reçu le 18 l'arrêt du Conseil qui annule celui[54] dont l'explosion
a fait sauter l'archevêque de Sens[55], «on sait que les exilés sont mis
en liberté, mais les opinions les plus diverses ont cours sur le nouveau
ministre». «Tout ce que dit M. Necker en de belles et longues phrases,
écrit M. Bombelles[56], n'est pas propre à ramener entièrement la
confiance; aussi les fonds ne haussent-ils pas. Bien des gens croient
que le directeur général des finances ne connaissait pas toute la
profondeur de l'abîme creusé par MM. de Calonne et de Brienne. La
réplique de M. Necker au mémoire de M. de Calonne est depuis quelques
jours dans les mains de tout le monde; les enthousiastes la mettent aux
nues; les financiers la critiquent à force, les personnes sensées et
impartiales suspendent leur jugement. M. Necker a voulu être éloquent et
parfois plaisant dans cette réponse, et il n'a atteint aucun de ces
mérites. Il s'est sans doute flatté que, dans un instant où il a de
l'empire sur toutes les têtes, il pourrait aussi, en dictateur, nous
faire adopter bien des mots qui ne sont pas français et qui n'ajoutent
aucune clarté à ceux que nous possédons.»
[54] Parlant de l'arrêt du Conseil qui révoquait au nom du Roi
celui du 16 août (_l'arrêt de la banqueroute_), Hardy prétend
qu'on devrait le traduire ainsi: «Mon ministre Necker par la
confiance qu'il inspire m'a enfin fait trouver de quoi attendre
les Etats Généraux» (t. VIII, p. 87).
[55] Voir _Mémoires_ de Bezenval et _Histoire parlementaire_, t.
I.
[56] Bombelles est sévère pour la rentrée de Necker, dans ces
difficiles circonstances, et il ne sera pas toujours juste pour
son administration. On devra tenir compte au directeur des
finances de ses intentions qui étaient bonnes, des tentatives
faites pour enrayer le mal et empêcher la banqueroute en donnant
des garanties personnelles et des acomptes aux créanciers, en
assurant les services et en pourvoyant aux besoins ordinaires. Le
désordre était si grand, les difficultés étaient telles que
réussir dans l'effort tardif qu'il lui était permis de faire
était chose hasardeuse, et d'ailleurs l'homme politique n'était
pas à la hauteur du financier. Cependant, avant de porter un
jugement définitif sur Necker, on devra relire ce passage
bienveillant d'un livre de M. de Monthyon: «La banqueroute était
inévitable, et cependant fut évitée sans beaucoup de force, sans
emprunts, sans ces billets d'Etat si effrayants... Il n'est aucun
temps de l'administration de M. Necker où il ait montré plus
d'adresse, de sagacité et de talent. Ses industrieuses et justes
combinaisons, et le succès qu'elles ont obtenu tiennent du
prodige; et cependant ce n'est point l'époque de son
administration qui a été l'objet des éloges de ses partisans,
parce que les hommes sont plus touchés, plus reconnaissants du
bien qu'on leur fait que des maux qu'on leur évite, lors même que
le service est le plus grand.» (_Particularités et observations
sur les ministres des finances_, p. 312.) Le contrôleur général
doit être loué; autre chose du premier ministre. Quoiqu'ils en
aient écrit lui et sa fille, Necker était-il capable, s'il avait
pris le pouvoir quinze mois plus tôt, de sauver la situation? Il
est permis d'en douter.
«La déclaration du 23 septembre, qui fixait l'ouverture des États
Généraux au 1er janvier 1789, allait de plus donner de nouvelles
satisfactions au public et surtout aux Parlements et aux Cours
souveraines rendus à leurs sièges. Dès le 24, les Cours étaient
rassemblées par M. de Barentin, le nouveau Garde des Sceaux. Les membres
du Parlement de Paris se présentaient au Palais et y reprenaient le
cours de leurs séances interrompues depuis cinq mois. S'il faut en
croire le libraire Hardy, ils eurent peine à fendre la multitude
prodigieuse d'hommes de tous états venus pour les saluer de leurs
applaudissements. Dès cette séance de rentrée on proposa la mise en
accusation du Garde des Sceaux et du principal ministre précédents, on
agita la question de la _responsabilité des ministres_. Un magistrat,
Bodkin de Fitz Gerald, opina: «La Cour manquerait au Roi, à l'État, aux
lois, à elle-même, si elle n'avisait aux moyens d'empêcher que la nation
ne retombe par la suite dans une crise semblable à celle qui a été sur
le point de la perdre[57].»
[57] Hardy, VIII, 142.
La province ne se contenta pas d'imiter le mouvement de satisfaction
donné par Paris, elle renchérit. A Dijon, on promena solennellement sur
un char l'image de la Liberté; à Bordeaux, la voiture du premier
Président fut dételée.
La joie des Parlements, ces manifestations bruyantes de «libéralisme»,
qui plaisaient à une partie du public, en effrayaient une autre, même
des magistrats qui restaient interdits de voir exaucer si promptement
des vœux qui n'avaient pas été sincères... Bombelles ne manque pas à
l'annonce de tant de réformes qui lui font peur, de noter: «L'autorité
de nos Rois ne fut jamais aussi cruellement compromise, ce qui réjouit
fort les bourgeois enflés de l'orgueil de la magistrature, mais ce qui
doit véritablement affliger les vrais serviteurs de l'État.»
Le marquis reprendra bientôt la trame des événements, qu'il suit en
spectateur très averti. Dans l'intervalle, il note des anecdotes de Cour
ou des réflexions intimes.
* * * * *
Il y a longtemps que son _Journal_ ne nous a parlé de Madame Élisabeth.
La petite Cour de Montreuil n'apporte guère d'échos saillants; Madame
Élisabeth, en dehors des cérémonies auxquelles elle est obligée
d'assister, partage la journée entre l'intimité de ses dames et les
occupations dont nous la savons coutumière: promenades à cheval, visites
à Saint-Cyr, études de botanique, sans oublier les pauvres dont elle
continue à être la Providence. Depuis quelques mois, au fur et à mesure
de la marche des événements, elle comptait une occupation de plus; elle
lisait avidement brochures et libelles, cherchait, parmi ce fatras de la
littérature politique, à se former une opinion. Elle rentre pour l'heure
du souper à Versailles et se mêle alors pour quelques heures au
mouvement de Cour. Elle écoute et elle observe, et son jugement mûri lui
fait deviner bien des choses qu'on n'aurait jamais eu l'idée de lui
confier. L'avenir lui paraissait sombre et menaçant, elle ne pouvait le
cacher à ses amies; moins que quiconque, nous la verrons s'étonner de la
précipitation des événements, mais son doux optimisme, le fond de gaieté
de son caractère, lui feront toujours entrevoir le beau côté des choses.
Angélique est toujours la femme sérieuse et bien raisonnante que nous
avons connue. Si nous ne pouvons l'entendre parler elle-même, du moins
de temps à autre rencontrons-nous quelques traits dessinés par le mari
dont ni le temps, ni l'air ambiant de la Cour, ni la présence continue
n'ont pu attiédir les sentiments.
Tandis qu'on s'agite au Parlement, Mme de Bombelles s'attriste du départ
de sa «petite» belle-sœur, Mme de Mackau, qui va rejoindre son mari,
nommé ministre à Stuttgard. M. de Bombelles leur décerne à chacune la
part d'éloges dont il les juge dignes: «Je les ai laissées jouir des
derniers moments qui précèdent une absence bien cruelle pour toutes
deux. Ces deux femmes sont deux anges sous tous les rapports; toutes
deux n'ont et n'ont eu que les agréments de la jeunesse, presqu'en
sortant de l'enfance. Elles ont été d'excellentes mères, des femmes
prudentes, des amies solides. Jamais une ombre de coquetterie ne s'est
glissée dans leur conduite, et plus elles se sont rendues respectables,
plus on les voit être simples et faire strictement leur devoir.»
Le marquis a reçu ce 25 septembre un billet de M. de Montbel qui lui
réitérait l'invitation déjà faite par la duchesse de Lorge d'aller dîner
quand il le voudrait les lundis et jeudis à Saint-Cloud chez la comtesse
d'Artois. Il se mettait aussitôt en route et arrive à trois heures chez
la princesse. «J'ignorais qu'elle se mettait à table à deux heures. Le
dessert était servi, Madame Élisabeth qui y dînait augmentait encore mon
embarras de me présenter si tard. Mme la comtesse d'Artois n'a jamais
voulu croire, ce que je m'efforçais de persuader, qui était que j'avais
dîné. On m'a apporté de quoi nourrir un ogre, et j'ai mangé à la hâte
une petite aile de poulet, une glace et un gâteau. J'étais d'une
confusion dont Madame Élisabeth s'est complètement divertie; mais le
café une fois pris, je me suis un peu évertué, et, en vérité, une
particulière bien aimable ne le serait pas davantage que ne l'a été Mme
la comtesse d'Artois pour dissiper l'inquiétude que j'avais eue de lui
avoir déplu par ma légèreté.»
A Saint-Cloud, comme chez la princesse de Craon à Longchamps, où, en
revenant, Bombelles s'est arrêté, on ne parle que de la séance tenue ce
même jour au Parlement. «On sait d'avance qu'il doit y être fait des
dénonciations, que toutes les résolutions prises porteront le caractère
de l'animosité et de l'arrogance.» Chez la marquise de Rougé, le même
soir, Bombelles entend des virtuoses, Viotti, Duport et d'autres, qui
exécutent des quatuors, Mme de Montgeron qui a «touché» des morceaux
très difficiles sur le clavecin, Rousseau qui a magistralement chanté
des airs de Gluck et de Piccini. Des fâcheux sont venus troubler la
soirée par des folies débitées sur la rentrée du Parlement. «A les
entendre, la royauté de nos Bourbons touche à son terme...»
Et Bombelles conclut: «Il n'est malheureusement que trop vrai que
l'extrême facilité du Roi et la lâcheté de ses ministres trahissent
depuis longtemps la meilleure cause et les droits les plus sacrés; mais,
Dieu aidant, il y aura des honnêtes gens plus sensés que tous les
frondeurs de l'autorité, qui sentiront qu'un pays qui s'est élevé au
premier rang des premières puissances doit réparer l'édifice, mais non
le culbuter.»
Bombelles a rédigé pour la comtesse d'Artois le précis de ce qui s'est
déclaré à la séance du Parlement le 25.
«Le Parlement persiste dans les sentiments exprimés dans l'arrêté du 3
mai, dans la déclaration et les protestations qui en ont été la suite.
«... Sans entendre néanmoins que le Parlement eût aucun besoin d'être
rétabli, ses fonctions n'ayant cessé que par la force et la violence.
«... Sans entendre que les États Généraux puissent être convoqués dans
une autre forme que celle de 1640[58].
[58] Ce fut d'Éprémesnil qui demanda l'enregistrement de la
déclaration avec la clause que les États seraient assemblés
d'après la forme observée en 1614, au moment de la majorité de
Louis XIII. Le souvenir des États réunis alors était cher à la
magistrature, parce qu'elle avait exercé sur eux le plus grand
ascendant, parce qu'ils avaient offert la composition la plus
aristocratique et que le Tiers État humilié n'y avait rien
obtenu. La majorité du Parlement croyant trouver son salut et
celui de la noblesse dans la clause proposée s'empressa de
l'adopter. Quand cette déclaration fut connue, il y eut des
clameurs dans le public. La révolution dans les esprits fut
rapide et la malédiction remplaçait l'enthousiasme. Un vide
immense allait se faire en un instant autour du Parlement dont le
peuple avait commencé par saluer le retour avec des transports de
joie.
Toute la basoche, procureurs, avocats, jeunes clercs, officiers
ministériels, qui avaient fait le succès de sa résistance,
l'abandonnèrent aussitôt, se plaignant qu'il venait de dévoiler
ses véritables sentiments. Brochures et pamphlets se chargèrent de
dévoiler ce qu'avaient offert de ridicule et d'odieux les États de
1614, que le Parlement offrait pour modèle. Dès lors le signal
était donné de la lutte entre le Tiers État et les privilégiés, de
la lutte du peuple contre l'ancien régime, et l'on pouvait
présager une lutte opiniâtre. (Voir Todière, _op. cit._, 167.) On
se rappellera aussi ces remarques de Victor Cousin dans _la Fin de
la Fronde à Paris_: «Au XVIIIe siècle, le Parlement s'énerve avec
tout le reste, et comme tout le reste succombe sous ses fautes et
s'abîme dans le naufrage universel... Rappelez-vous la fatale
décision que les États Généraux seraient convoqués en leur forme
accoutumée, c'est-à-dire en trois ordres différents, comme au
moyen âge, tandis que le Roi, s'il n'eût pas été entraîné par la
déclaration des Parlements, aurait pu, en réduisant les trois
ordres à deux et en rendant les États Généraux périodiques, donner
la monarchie constitutionnelle et éviter une révolution.»
«... Sans entendre que le procureur général puisse être empêché de
poursuivre les délits commis depuis la cessation des fonctions, qu'il
puisse y avoir d'autres juges que ceux qui auront prêté le serment au
Parlement.
«... On suppliera le Roi de vouloir bien rendre la liberté à tous les
magistrats et d'autres détenus dans les prisons d'État à l'occasion des
derniers troubles et de rendre leurs emplois à ceux qui auraient cru
devoir donner leur démission.
«Dénonciation de MM. de Brienne et de Lamoignon.
«... Dénonciation du chevalier Dubois et acceptation de sa démission.
«Le Parlement a envoyé de plus une injonction dans une forme peu honnête
à M. le maréchal de Biron[59], pour qu'il eût à venir rendre compte de
sa conduite depuis que le roi l'a chargé de contenir le peuple de Paris
par le régiment des Gardes. Le maréchal a répondu que depuis quatre ans
il ne siégeait plus au Parlement, ni n'allait à Versailles faire sa
cour; l'on n'a pas insisté pour le moment quoique les jeunes conseillers
fussent portés à toutes les impertinences envers ce pair et maréchal de
France.
[59] Louis-Antoine de Gontaut (1700-1783), duc de Biron en 1740,
après la mort de son neveu et la démission de Jean-Louis, abbé de
Moissac, son second frère. Maréchal en 1757. Sans hoirs de
Pauline de la Rochefoucauld-Roye, son titre passa à son neveu, le
duc de Lauzun.
Sa comparution était motivée par ce fait que Dubois, le commandant
du guet, s'était déclaré couvert par les ordres du maréchal
(_Corresp. secrète d'Ed. Lescure_).
«Le public le plus favorablement disposé en faveur du Parlement a trouvé
qu'il avait infiniment outrepassé les bornes de son devoir.»
Le soir, Bombelles a soupé chez Mme de Roquefeuille. Là est venu le
président de Rosambo[60]; il est du petit nombre des membres du
Parlement qui sont affligés de la démence de leurs confrères... La bonté
avec laquelle le Roi a parlé aujourd'hui au premier Président envoyé
devers Sa Majesté doit apaiser l'effervescence des têtes; mais la
faiblesse du Gouvernement donne furieusement de prise à tout ce qui se
fait et se fera contre notre souverain.
[60] Le Peletier de Rosambo, gendre de Malesherbes, décapité en
1794.
* * * * *
Le lendemain le marquis conte cette anecdote qui semble avoir échappé
aux nouvellistes, du moins dans la forme que lui donne Bombelles.
«Nos plus lestes fureteurs de cour ne parviennent pas à deviner tout ce
qui se passe dans l'intérieur de la nôtre. Aujourd'hui, le Roi étant à
la chasse y a reçu un paquet de lettres. Il s'est enfoncé dans un
taillis pour les lire, et bientôt on l'a vu assis par terre ayant son
visage dans ses mains et ses mains appuyées sur ses genoux; ses écuyers
et d'autres personnes l'ayant entendu sangloter ont été chercher M. de
Lambesq[61]; celui-ci s'est approché, le roi lui a dit brusquement de se
retirer. Il a insisté; alors le Roi, lui montrant un visage baigné de
larmes, lui a répété, mais d'un ton plein de bonté: «Laissez-moi.» Peu
de temps après, Sa Majesté, pour remonter à cheval, a eu besoin qu'on
l'y portât en quelque sorte; elle s'y est trouvée mal. On lui a amené
une chaise où elle s'est trouvée mal une seconde fois; enfin elle est
revenue à Versailles ayant repris ses sens.
[61] Le prince de Lambesq de la maison de Lorraine, grand-écuyer.
Son nom est resté célèbre par la charge de cavalerie faite par
lui le 12 juillet 1789.
«Cette aventure est tenue secrète, mais ce secret sera mal gardé, avec
tant de personnes dans la confidence. Les motifs que l'on donne à la
peine du Roi sont à ranger dans la classe d'une foule d'autres bruits
populaires qui ne méritent aucune créance. Je rapporte un fait, un fait
affligeant, mais j'en ignore complètement la cause.»
Libelles, calomnies, vilenies répandues sur la Reine et sur lui-même,
menaces ou outrage, rien ne manquait qui ne pût motiver les larmes du
Roi... Et pendant que peu à peu s'effritait la monarchie de plus en plus
chancelante, la santé du Dauphin donnait de très grandes inquiétudes.