Stockholm, comme Paris, comme Vienne, comme toutes les grandes villes,
n'est habité qu'une saison de l'année. Les belles Suédoises partent de
leur capitale quand les hirondelles y arrivent: quelques-unes vont _en
Europe_, c'est-à-dire qu'elles traversent le Sund; d'autres se
contentent des bains de Gothenbourg: elles appellent cela aller dans le
Midi! Il ne s'agit que de s'entendre. La plupart se livrent à la
villégiature dans leurs châteaux, où, sans faire une grande dépense
d'argent, elles ont la vie large et facile, servies par des paysans
toujours un peu corvéables, et au milieu de ces mille aisances que la
terre féconde donne partout au propriétaire qui daigne l'habiter.
Mais Christine, depuis la mort du comte de Rudden, avait renoncé à ce
genre de vie, qui exige la présence d'un homme. Elle passait tous les
étés dans le château de l'oncle qu'elle venait de perdre; y retourner,
c'était s'éloigner de Georges pendant cinq ou six mois: elle ne pouvait
y songer. L'emmener dans ses terres, qu'elle n'avait pas visitées depuis
dix ans, les convenances ne le permettaient point. Christine, comme
toutes les femmes qui se respectent, respectait les lois du monde. Mais
elle était ingénieuse: toutes les femmes le sont quand elles aiment;
elle trouva donc le moyen de tout concilier.
Il y avait, à une heure de Stockholm, de l'autre côté du château de
Haga, une villa délicieuse, bâtie par un chargé d'affaires anglais. De
magnifiques vues s'échappaient sur le parc royal, tout fier de ses beaux
arbres plantés par Gustave III. Les deux petites rivières, qui brodent
de leurs méandres ses gazons verts, traversaient le jardin de la villa,
dessiné par milord; de charmantes promenades conduisaient dans toutes
les directions. On pouvait entrer par une route et sortir par l'autre.
En un mot, c'était une _petite maison_ à la campagne. Christine l'acheta
et vint s'y établir en annonçant à ses amis qu'on l'y trouverait tous
les soirs. Le major présida lui-même à tous les arrangements de
l'installation avec une bonne grâce qui voilait sa tristesse. C'est lui
qui voulut, avec le chevalier de Valborg, y amener la comtesse le jour
où elle en prit possession.
«Il sera bien ici! lui dit-il à l'oreille en lui donnant la main pour
descendre de voiture.
--J'espère, répondit-elle, que vous y serez tous bien.
--Le site me plaît, dit le chevalier, et j'espère qu'on m'y verra
souvent avec mon ami Simiane.
--Vous y serez tous deux les bienvenus,» fit Christine.
Le baron, qui avait gardé toute la vive impressionnabilité de la
jeunesse, rougit en entendant prononcer le nom de son rival.
«Pour moi, dit-il à la comtesse en s'enfonçant avec elle dans une allée
du jardin anglais, j'espère n'y pas venir.
--Et pourquoi donc? fit-elle d'un air de surprise fâchée.
--J'y souffrirais trop! reprit-il à voix basse.
--Et moi, si vous n'y veniez point?
--Alors, mon choix n'est pas douteux, reprit-il avec cette résignation
du martyr qui sourit à ses bourreaux.
--A la bonne heure! vous voilà raisonnable, et c'est ainsi que vous me
plaisez,» dit Christine en le ramenant vers le bassin de porphyre gris
et bleu, où le chevalier jetait du pain aux poissons rouges.
Christine avait toutes les délicatesses du cœur; mais elle aimait!
et, dans cet enivrement du premier amour, elle ne s'apercevait même
point qu'elle froissait une noble affection, et qu'elle méconnaissait
une profonde tendresse. La présence du major ajoutait peu de chose à son
bonheur, et, ce peu de chose, il le payait de son repos. C'est déjà une
assez rude épreuve que de voir son amour méconnu. Qu'est-ce donc quand à
cette première torture il s'en ajoute une seconde, celle de voir un
autre amour préféré? Mais la femme que la passion domine est un peu
comme ces prêtres d'Orient qui marchent vers la statue du dieu en
foulant sous leurs pieds le corps vivant des dévots et des esclaves.
Le major entra résolûment dans cette voie semée d'épines du sacrifice
caché et de l'héroïsme inconnu. Christine ne comprit que plus tard la
grandeur et le mérite de cette abnégation. Peut-être, s'il faut tout
dire, était-ce aussi la faute du baron. Il avait l'amour maladroit:
jamais il n'avait tant parlé que depuis que l'on en écoutait un autre.
C'était au moins mal choisir son temps. Paisiblement, et pour ainsi dire
peu à peu, il s'était habitué à son rôle d'ami préféré, et, tant que
personne ne s'était présenté pour en jouer un plus brillant devant lui,
il s'en était contenté. La présence de Georges bouleversait sa vie,
réveillait ses rêves et interrompait ses espoirs à longue échéance. Rien
ne se trahit pourtant au dehors; il y eut bien peut-être quelques accès
d'irritabilité nerveuse, promptement réprimés: mais ce fut tout. «Si peu
que je sois dans sa vie, se disait-il, c'est au moins cela! Ne lui ai-je
pas juré cent fois d'obéir même à un caprice d'elle? Peut-être
souffrirais-je davantage encore en ne la voyant pas. Mais la question
n'est pas là: elle veut que je reste; restons: c'est la consigne!»
La vie au cottage prit bientôt un caractère tout à fait intime. Axel, le
major et Georges y venaient seuls régulièrement. Le drame se nouait
entre ces quatre personnages. Christine commençait à perdre un peu de
sa sérénité; le major était impassible; Axel observait, plus peut-être
qu'on n'eût dû l'attendre de sa nature mobile et légère. Bientôt
cependant M. de Vendel, qui était toujours dans les cadres de l'armée
active, reçut l'ordre d'accompagner son général dans une tournée
d'inspection. Christine le vit partir avec une émotion mêlée d'un
plaisir secret: elle fut, à son insu, si charmante pour lui, qu'il
comprit tout le plaisir qu'il lui faisait en s'en allant. L'amour qui
n'a pas encore souffert a parfois cette naïveté d'égoïsme; son excuse,
c'est qu'il ne s'en aperçoit point.
Le major une fois parti, Axel vint beaucoup moins à la villa. Georges,
au contraire, y alla davantage. Plus il voyait Christine, et plus il
l'aimait. Tout resserrait l'attache de leurs cœurs. Ni l'un ni
l'autre ne trouvaient le fond de leur amour: jamais bonheur n'avait été
plus complet ni plus égal. Christine avait bien parfois dans l'âme
quelque inquiétude vague; mais elle la cachait à Georges, et, le plus
souvent, à elle-même. Georges ne voyait sur ses lèvres que des sourires,
et tous ses chagrins inconnus, il les emportait avec une caresse. C'est
ainsi que les amants consolent! Du reste, on ne savait point lequel
aimait le plus; mais ni l'un ni l'autre ne pouvait aimer davantage.
Christine avait pour Georges une affection dont la grâce parfois
craintive touchait profondément le cœur du jeune homme. Georges avait
pour Christine une tendresse passionnée qui enivrait l'âme de la femme.
Ils vivaient beaucoup ensemble: pour mieux dire, ils ne se quittaient
presque plus. Georges, après les affaires expédiées, se rendait chez la
comtesse, tantôt en voiture et par la route de tout le monde, tantôt à
cheval à travers champs. Le jour où, par hasard, il restait à la ville,
il avait soin de se montrer partout et de faire du bruit pour une
semaine. C'était du reste une précaution inutile; on ne s'occupait guère
d'eux. Stockholm n'est pas aussi _petite ville_ que certains salons
parisiens.
* * * * *
On raconte les catastrophes et les péripéties d'une vie que le malheur
traverse. On fait des livres avec les événements et les aventures des
amours contrariés: le bonheur n'a pas d'histoire.
* * * * *
L'été s'écoula comme un jour sans nuages. Ce fut pour eux une de ces
saisons rapides et bénies qui ne reviennent jamais deux fois dans une
existence. Georges le sentait, et il en jouissait avec une sorte
d'avidité un peu âpre, qui parfois troublait Christine. Elle, au
contraire, accueillait le bonheur avec une reconnaissance secrètement
étonnée; elle ne le croyait plus fait pour elle, et il la surprenait
autant qu'il la charmait. Son âme, trop délicate, avait gardé
l'empreinte des premières douleurs de sa jeunesse, et, malgré
l'affection dont on l'avait toujours entourée depuis, il lui était
demeuré une sorte de défiance contre elle-même. Il en est souvent ainsi
dans les natures les plus exquises, exposées d'abord aux durs
froissements de la vie. Elles se replient sur elles-mêmes,
invinciblement, et, quand, plus tard, une tendresse sympathique vient à
elles pour les relever et leur créer une nouvelle vie, il faut de longs
et patients efforts pour leur rendre cette confiance sereine qui est au
bonheur comme le gage de sa durée. Ces souffrances morales de la
première vie aigrissent, en les corrompant, les âmes vulgaires, qui se
vengent plus tard sur ce qui les entoure: elles ont souffert; on
souffrira par elles! mais les âmes généreuses rendent au contraire le
bien pour le mal, et elles font la joie des autres, impuissantes
seulement quand il s'agit de leur propre félicité. Il y a des plantes
qui donnent leur parfum quand on les écrase!... mais quand une fois
elles l'ont donné, elles ne peuvent plus refleurir.
Christine avait gardé la fraîcheur et la tendresse des jeunes années;
elle n'avait perdu que la confiance qui d'ordinaire les accompagne, et
elle était devenue meilleure pour les autres en devenant moins bonne
pour elle-même. Aucun amour, plus que celui de Georges, n'était capable
de pacifier ses craintes et de lui rendre la seule chose qui lui
manquât, la juste appréciation de soi. Mais, ici encore, l'excès de sa
délicatesse l'égarait. Elle se sentait aimée plus qu'elle n'eût espéré,
autant qu'elle pouvait désirer de l'être; mais, toujours ingénieuse à
tourmenter ses joies mêmes, elle se demandait s'il ne se mêlait point
trop de bonté à l'affection de M. de Simiane, s'il ne l'aimait point
trop pour elle et pas assez pour lui. Elle eût voulu le savoir égoïste,
pour se permettre enfin d'être heureuse tout à fait; noble et charmante
erreur d'une adorable nature, qui craignait toujours de trop recevoir et
de ne point donner assez, et dont le suprême bonheur était le bonheur de
l'autre.
Georges, qui n'était qu'un homme, soupçonnait ces raffinements plus
encore qu'il ne les comprenait; il en avait cependant le pressentiment
et l'inquiétude; car voici la lettre qu'il écrivait à son ami vers les
premiers jours de l'automne.