«Tu ne m'as pas répondu; je t'en aurais voulu si j'avais eu le temps.
Mais j'ai passé une saison enchantée. C'est une vie à part dans ma vie.
Cette femme, vois-tu, je ne saurais ni trop la louer ni l'aimer trop.
Elle m'a fait pénétrer dans un monde nouveau de tendresse et d'amour.
L'amour avec elle ne ressemble à rien de ce que l'on a connu, et quand
je lui dis que j'aime pour la première fois, et qu'avant elle je n'ai
jamais aimé, il me semble que je dis vrai. Tout en elle est tendresse et
passion, avec une fraîcheur, et, si j'ose dire, une prime fleur de
jeunesse, qui semble s'épanouir, ou plutôt s'entr'ouvrir pour moi. Je ne
sais pas comment on a fait pour me la conserver ainsi: c'est sans doute
une affaire de climat. Il y en aurait eu pour un hiver parisien. Je te
jure qu'elle est parfaite. Et puis, elle est belle! Tu sais que c'est un
détail auquel j'ai la faiblesse de tenir. Il y a des gens qui prétendent
que l'on s'accoutume à tout, et qu'après huit jours il n'y a plus de
différence entre une femme belle et une laide! C'est un paradoxe inventé
sans doute par quelque victime des erreurs de la nature; mais il ne m'a
jamais convaincu. Je pense, au contraire, que c'est précisément lorsque
le calme succède aux premiers transports qu'il est doux d'arrêter sa vue
sur les lignes pures et les gracieux contours d'un visage aimé, qui
charme encore en reposant. C'est ce que je trouve chez Christine. Rien
ne trouble en elle l'harmonieux accord de la femme qu'on devine et de la
femme qu'on voit. Jamais âme plus noble ne s'est révélée sous de plus
nobles traits.
Voilà pourquoi je l'aime tant, avec un si complet détachement de tout ce
qui n'est pas elle. Tu le sais, mon ami, j'ai besoin de la perfection
comme si j'en étais digne! Une seule chose m'afflige, non pour moi,--mon
égoïsme s'en réjouirait,--mais pour elle: je veux dire cette
inguérissable défiance qu'elle a d'elle-même; cette crainte de ne jamais
assez faire, alors qu'elle a déjà trop fait. Cette inquiétude rêveuse et
vague, que l'on rencontre si peu chez nos Françaises, et qui est comme
le fond même de son âme, elle l'oublie parfois.... mais elle y revient
toujours. J'ai beau renouveler à ses pieds mes serments d'amour, je sens
qu'elle les croit quand elle les entend, et je devine qu'elle en doute
quand elle ne les entend plus. Ses adieux ont quelque chose de
déchirant; quand nous nous quittons pour vingt-quatre heures, on dirait
que nous ne devons plus nous revoir.
Un jour je l'entendis qui murmurait en me regardant: «Oh! être jeune!»
Ce mot me frappa. Est-ce que deux ou trois ans--quatre ou cinq, si tu
veux--qu'elle a de plus que moi, pourraient l'effrayer? Chère folle! Je
fis comme si je ne l'avais pas entendue; les consolations sont parfois
maladroites: elles laissent croire aux gens qu'ils en ont besoin, et,
avec cette nature, si fine qu'elle comprend trop, si délicate qu'un rien
la blesse, tout devient dangereux.
Quand je crois que ces idées tristes lui arrivent, je prends les
meilleurs moyens de la distraire. Je prétends que son âge est un
artifice de sa coquetterie, que les femmes n'ont d'autre extrait de
naissance que celui qu'elles portent sur le visage, qu'elle a vingt ans
le matin, et dix-huit le soir! et je te jure, Henri, que je dis vrai.
Jamais la nature n'a plus fait pour une femme. Les glaces du Nord ont
sans doute préservé chez elle la pureté du sang, et les années lui ont
tout apporté sans lui rien prendre.
Je ne puis pourtant pas lui expliquer tout cela; elle me reproche déjà
de la trop juger, bien qu'elle-même ne s'en fasse pas faute dans le
particulier, et pendant que je rédige mes dépêches. Quoi qu'il en soit,
Henri, aime-la sans la connaître; aime-la parce qu'elle me rend heureux,
bien heureux, en vérité! et je sens chaque jour grossir ma dette pour
tout ce bonheur qui me vient d'elle. Il ne faut point qu'elle le sache
pourtant, car elle assure qu'elle n'aime que les ingrats, qu'elle ne
fait rien que pour elle-même, et qu'elle cessera de m'aimer la veille du
jour où je devrai lui savoir gré de quelque chose. Ce n'est pas là, tu
le vois, une femme comme une autre, et c'est sans doute pourquoi je
l'aime; aucune ne m'aurait donné ce que j'ai reçu d'elle: la vie du
cœur et la vie de l'âme. En elle je trouve une force et une
direction; elle m'inspire, sans paraître seulement s'en douter: ce
qu'elle veut, c'est ce qui doit être.
Tu sais que je suis assez rude aux conseils; mais les femmes, plus que
nous, ont la main légère et forte, douce et puissante, et je crois, en
vérité, qu'elles seules peuvent conduire certains hommes, comme elles
seules, dit-on, peuvent mener certains chevaux. Depuis que je l'ai vue,
je sens que ma vie est meilleure: je suis dans un monde d'idées plus
hautes. Tout est là, mon cher, tout est dans la femme qu'on aime!
ailleurs il n'y a rien. Christine n'est pas un bas-bleu, sotte espèce
que je n'ai jamais pu sentir; mais elle connaît la littérature de son
pays et comprend la nôtre: elle m'explique ce que je ne sais pas et me
demande ce qu'elle ignore, et nos heures passent rapides et charmantes;
nous travaillons comme deux enfants, élèves et maîtres chacun à notre
tour.
Veux-tu un détail?
Tu sais que j'adore la musique et que je ne puis souffrir le piano:
c'est mon caractère! Un soir, j'avais été retenu à Stockholm tout le
jour, et je ne pus venir qu'assez tard: je vis le salon éclairé. Nous
nous tenons d'ordinaire dans un petit boudoir.... le mot est mal choisi,
car ce n'est pas un boudoir comme tu l'entends, et l'on n'y trouve
aucune de ces futilités, plus ou moins coûteuses, que recherche la main
frivole des femmes. C'est une sorte de cabinet, entre son salon et sa
chambre, où elle a ses livres, quelques tableaux et un petit portrait de
moi à douze ans, qu'elle a copié au pastel avec beaucoup d'habileté;
elle n'y reçoit jamais les étrangers, et c'est pour nous un sanctuaire,
sacré comme la chambre à coucher d'une Anglaise.
«Une visite!» me dis-je en apercevant les vitres qui flambaient; et,
comme il me plaisait d'être seul, ce soir-là, je me permis un petit
mouvement d'humeur. En approchant j'entendis les sons doux et voilés
d'un de ces orgues de création nouvelle, qui font pénétrer la musique
partout. Je demandai au valet de chambre s'il y avait du monde.
«Personne, me répondit-il; madame est seule.»
Je montai.
Christine était assise devant l'orgue: elle jouait des mélodies
suédoises en s'accompagnant à demi-voix. J'entrai sans bruit et
j'écoutai.
Après avoir effleuré, comme pour essayer les octaves, les touches
d'ébène et d'ivoire, elle s'arrêta un instant, posa sa tête dans sa
main, comme pour recueillir ses souvenirs ou sa pensée; puis, frappant
deux ou trois accords, elle chanta, mais si doucement, et avec quel
charme profond! ce lied populaire:
Perdus tous deux dans la steppe infinie!
que nous avions entendu ensemble en traversant le lac Clara, le soir où,
pour la première fois, je lui parlai d'amour.
Je n'eus pas le courage de la laisser finir et je m'élançai vers elle en
lui disant: «Merci! chère âme, merci!» Elle se retourna tout émue et
vint à moi la main ouverte et le sourire aux lèvres.
«Il y a longtemps, me dit-elle, que j'aurais voulu vous faire cette
surprise; mais croiriez-vous qu'il n'y avait pas un orgue dans tout
Stockholm? J'ai dû faire venir celui-ci de Hambourg. Voilà pourquoi
vous avez attendu.»
Que répondre à cela, Henri? j'ai pris sa main, je l'ai baisée, et je
l'ai forcée de se remettre à jouer et à chanter.
Sa voix, sans être puissante, et je l'aime mieux ainsi, est d'un timbre
pur; elle sonne comme l'argent, et, si je pouvais comparer les sons aux
couleurs, je dirais qu'elle est limpide comme son regard: elle a des
notes de cristal. Quant à l'expression, c'est une âme qui chante!
l'extase me prend quand je l'écoute; la musique ouvre ses ailes blanches
et nous emporte! Jamais Christine ne m'avait paru plus belle que ce
soir-là: elle avait ce front radieux que les peintres mystiques donnent
à la sainte Cécile de la Légende dorée; c'est le même œil, agrandi
par l'extase; le même visage, un peu allongé vers le bas, et sur lequel,
quand on sait lire, on retrouve si bien la rêverie et la passion; ses
mains fluettes et ses doigts fins voltigeaient sur les touches émues,
caressant l'instrument plutôt qu'elles ne le touchaient, et réveillant
les notes endormies qui se levaient à son appel et montaient dans l'air,
pareilles à un essaim d'oiseaux mélodieux, dont elle venait d'ouvrir la
cage.
Comme elle achevait son chant, deux grosses larmes, qui tremblèrent un
instant au bord de ses cils, ont coulé sur sa joue. Moi-même j'étais
profondément ému.
«Christine, lui ai-je dit, il ne faut plus jouer ainsi: vous vous faites
mal.
--Vous ai-je fait plaisir?» m'a-t-elle répondu avec un adorable
sourire.
Elle est là tout entière, mon ami; c'est le même dévouement dans les
petites choses et dans les grandes, le même oubli de soi et la même
préoccupation de l'autre. Henri, tu vois maintenant quelle est Mme de
Rudden; tu peux juger si je dois m'attacher à elle. Je ne sais pas
encore comment nous arrangerons notre vie; mais ce que je sais, c'est
que rien ne nous séparera l'un de l'autre.»