II

Le président de la chambre des nobles donnait, le lendemain, un des plus

grands raouts de l'hiver.

Georges reçut une invitation: c'était dans l'ordre. Il y vint, amené par

son ambassadeur. Les bals du grand monde, à Stockholm, sont fort

brillants. Les Suédois s'appellent eux-mêmes les Français du Nord: ils

aiment le plaisir et s'y livrent avec une ardeur toute méridionale. La

réunion était nombreuse, et l'on ne comptait pas les jolies femmes.

Georges parcourait de l'œil leur escadron volant: il cherchait

Christine. Il ne l'aperçut pas. Il était jeune et avait trop longtemps

vécu en Allemagne pour ne pas aimer la danse; il accepta donc sans trop

de regrets les compensations que lui offraient cinq ou six beautés à la

mode, fort empressées de donner aux étrangers, par leur accueil, une

idée favorable de l'hospitalité suédoise.

Mme de Rudden entra pendant qu'il dansait une rédowa: elle traversa le

salon avec cet air de majesté gracieuse qui ne l'abandonnait jamais.

Georges ne voulut point retourner la tête, mais il suivait tous ses

mouvements dans les glaces; il entraîna sa danseuse vers elle pour la

voir de plus près. La robe de la comtesse l'effleura. Mais Mme de Rudden

ne fit qu'une apparition au milieu de la foule un peu bruyante: passé

vingt ans, les femmes vraiment distinguées ne dansent plus; elles

laissent ce plaisir à celles qui n'en ont pas d'autre. Elle se retira

dans un des boudoirs disposés autour du salon pour servir d'asile à la

causerie discrète. Quelques hommes l'entourèrent bientôt, et elle devint

le centre d'un petit groupe.

Georges trouva que les rédowas suédoises duraient un peu trop longtemps,

et quand il eut reconduit sa danseuse, il s'approcha du boudoir.

La comtesse se faisait habiller à Paris; elle passait pour une des

femmes les plus élégantes de Stockholm. Personne mieux qu'elle ne savait

s'asseoir: c'est un art plus difficile qu'on ne pense. La crinoline

n'avait pas franchi le Sund, et les armatures de fer ne faisaient pas

encore de la jupe ballonnée des Sébastopols de velours et de soie. Mais

Christine avait une façon particulière de ranger autour d'elle les plis

nombreux et souples: elle donnait au costume moderne, si facilement

ridicule entre des mains malhabiles, la noblesse et la distinction. M.

de Simiane avait le sentiment trop vif de la forme pour ne pas faire

toutes ces remarques du premier coup d'œil: avec lui les plus petites

choses avaient leur importance, et c'était toujours par les yeux qu'on

le prenait d'abord. La comtesse portait, ce soir-là, une robe de velours

noir, dont le corsage, montant peut-être un peu haut, cachait à demi ses

épaules, mais faisait ressortir, par un contraste de tons très-puissant,

toute la beauté de son cou, un peu long, mais fin d'attaches et

légèrement doré. C'était tout à la fois magnifique et simple; puis

c'était chaste, comme est toujours la beauté vraie. La plus séduisante

des grâces c'est la grâce décente. Les femmes semblent l'oublier

quelquefois, les hommes s'en souviennent.

La comtesse était assise dans un grand fauteuil, la tête un peu

renversée en arrière sur le dossier, pour mieux écouter deux hommes qui

lui parlaient debout. Cette pose, qui semblait si naturelle, une

coquette l'eût choisie, car elle faisait merveilleusement valoir toute

la beauté intelligente de sa physionomie. Son visage, vivement éclairé

d'en haut par la lumière qui baignait ses cheveux et se jouait sur ses

tempes transparentes, allait s'amincissant vers le bas de l'ovale

allongé. En suivant le rayon de ses yeux, alors perdus dans le vague,

on devinait qu'elle était faite pour regarder du côté du ciel.

Georges s'arrêta un moment sur le seuil du boudoir, et l'observa de cet

œil pénétrant et sagace de l'homme qui a beaucoup examiné les femmes.

«Eh bien, fit le chevalier de Valborg, qui venait de le rejoindre, qu'en

dites-vous?

--Elle est vraiment belle!...

--Et sage!

--Cela regarde son mari.

--Elle est veuve.

--Elle a donc toutes les qualités?

--Voulez-vous maintenant que je vous présente?

--Je n'ai aucune objection. Soit!

--Quelle froideur!

--Ma foi, chevalier, prenez-le comme vous voudrez, mais je n'ai jamais

pu souffrir les femmes parfaites.... vous me dites trop de bien de

celle-ci.

--N'en croyez que la moitié!

--Ce serait encore trop! je suis sûr qu'elle est ridiculement gâtée....

et prétentieuse!

--C'est ce qui vous trompe: elle est aussi simple qu'elle est charmante.

--Dites tout de suite que c'est la huitième merveille du monde, et n'en

parlons plus. Tenez, l'orchestre joue une mazurka, je vais la danser...

--Avec elle?

--Non, vraiment, avec ce petit nez retroussé qui fait des mines au coin

de la cheminée.

--Eh mais! fit le chevalier; j'avais raison de vous le dire hier: vous

avez peur.»

Qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, d'un quadrille ou d'un assaut,

ce mot de peur, dans une bouche étrangère, sonne toujours mal aux

oreilles françaises. Georges rentra dans le boudoir qu'il avait déjà

quitté. Les hommes avec qui la comtesse causait s'étaient retirés peu à

peu derrière son fauteuil, et en regardant par la porte du salon elle

aperçut les deux jeunes gens. Axel prit son ami par le bras, et

s'approchant de Mme de Rudden, il lui présenta M. de Simiane dans les

règles et avec les formes de l'étiquette la plus cérémonieuse.

La comtesse accueillit le nouveau venu avec la grâce aimable qui la

distinguait, et lui indiqua de l'éventail un siège tout près du sien.

Axel, debout devant eux, attendit que la glace fût suffisamment rompue,

puis il se rappela fort à propos qu'il devait danser, et il laissa

Georges et la comtesse en tête-à-tête au milieu de la foule.

Georges était assez froid; la comtesse très-réservée: il fallut passer

tout d'abord à travers ces généralités banales qui sont toujours le

début frivole et mondain des relations les plus sérieuses; puis, peu à

peu, comme si l'on se fût deviné avant de se connaître, tous deux se

sentirent bientôt en confiance; l'entretien devint plus intime. On

effleura tous les sujets, ainsi qu'il arrive entre gens à qui mille

choses sont également connues et familières.

Georges releva une observation fine de la comtesse et parut l'admirer

peut-être un peu trop.

«Savez-vous, lui dit-elle, que vos louanges ne sont pas flatteuses?

elles marquent un certain étonnement dont vous ne pouvez pas vous

défendre. On dit qu'à Paris vous nous prenez assez volontiers pour des

barbares: «les barbares du Nord!» j'ai vu cela dans un de vos livres à

la mode. Vous autres Français, vous êtes tellement civilisés!

--Trop, peut-être! Mais ce n'est pas non plus ce qui vous manque;

seulement, vous l'êtes autrement que nous.

--Voudriez-vous m'expliquer la différence?

--En ce moment je prends mes notes, et ce sera l'objet d'un _memorandum_

que j'adresserai aux grandes puissances.... après vous l'avoir dédié.

--J'ai peur d'attendre longtemps, et je le regrette d'autant plus que le

sujet me semble piquant: vous avez eu le bonheur de voyager assez pour

faire des comparaisons. Moi, je n'ai pas quitté la Suède, et je ne le

regrette guère; j'aurais seulement voulu voir Paris. Est-ce que les

Françaises sont vraiment belles?

--Quelquefois.... mais....

--Il y a un mais?

--Hélas! oui; leur beauté, presque toujours, a plus d'éclat que de

charme. Il leur manque ce je ne sais quoi d'intime que l'on retrouve

seulement dans les races du Nord. A moins d'une grande passion, rare

partout, rare surtout chez elles, leur beauté luit pour tout le monde,

comme le soleil à midi.

--Vous me semblez, dit la comtesse en riant, un casuiste subtil en ces

matières, et je voudrais connaître votre opinion sur....

--Les Suédoises?

--Oh! une opinion générale.

--Eh bien, dit Georges, si vous me permettez encore une comparaison

astronomique, je dirai que de ce côté-ci de la Baltique vous êtes belles

plus souvent à la façon de ces blondes étoiles qui se lèvent à minuit,

et gardent leurs doux rayons pour deux yeux solitaires.

--Est-ce que vous êtes poëte, monsieur le comte?

--Hélas! non, madame, je suis diplomate.

--Vous venez de rendre avec une image heureuse une idée trop flatteuse

peut-être pour mes compatriotes. Je ne sais pas si elle est tout à fait

vraie, mais je voudrais qu'elle le fût.

--Cependant, reprit Georges en attachant sur elle un regard qui ne

dissimulait pas assez son admiration vive, il y a des beautés tellement

radieuses, qu'il serait peut-être injuste de les vouloir réduire au

simple rôle d'étoiles; elles auraient le droit de se plaindre.

--C'est qu'elles ne seraient pas raisonnables, dit la comtesse en riant;

car il serait difficile, même à une femme, d'aller plus haut.

--Après cela, fit Georges en relevant les yeux, ces chastes étoiles, on

est souvent plusieurs à les regarder d'en bas.

--Et elles n'en savent rien! reprit Christine avec un fin sourire.

--C'est un malheur de plus, madame.

--Pour qui? pour les étoiles?

--Non, pour ceux qui les regardent.»

Un nuage passa sur le front du jeune diplomate: la mélancolie lui

allait bien; il parut s'abandonner à une rêverie silencieuse.

«Les observations s'arrêtent là? demanda Christine; je le regrette, car

vous m'intéressiez.

--J'ai toujours cru, répondit-il, que les femmes de votre pays

entendaient même ce qu'on ne leur disait pas.»

Christine le regarda de son beau regard clair et franc; ses yeux

s'arrêtèrent un instant sur les yeux du jeune homme, puis elle les

détourna bientôt avec une expression d'inquiétude et de contrariété.

Rien au monde n'était moins capable de lui plaire qu'un compliment

banal; la menue monnaie de la galanterie n'était pas reçue chez elle. On

va plus vite à Paris qu'à Stockholm. La comtesse le savait, et son

esprit se mit en garde. C'était peine inutile: elle ne fut point

attaquée. Georges avait parfois l'allure aventureuse; mais, s'il allait

loin, il savait s'arrêter à temps. C'est là le tact suprême, et le monde

seul peut le donner.

Un murmure de l'orchestre arriva jusqu'au boudoir. M. de Simiane profita

de l'occasion pour rompre le courant d'idées qui peut-être emportait

l'âme de Christine loin de lui.

«Vous dansez, madame? lui dit-il en reprenant son air d'enjouement

léger.

--Plus!

--C'est une résolution?

--Arrêtée.

--Vous n'en changerez pas?

--Je ne le crois guère.

--C'est que....

--Achevez.

--J'ai bien envie de faire un tour de valse.

--Ah! la raison est bonne, dit Christine en retrouvant son sourire; mais

voilà les trois filles de l'ambassadeur d'Autriche; elles dansent comme

des Péris.... ou des Allemandes.

--Je voudrais danser avec une Suédoise.

--Justement! voici venir la jolie Mina de Welfen: invitez-la, vous allez

faire son bonheur.

--J'aimerais mieux faire le mien! Madame la comtesse, c'est avec vous

que je voudrais avoir l'honneur de valser.»

L'orchestre achevait le prélude de l'_Invitation_, de Weber. Elle

faisait fureur alors à Stockholm comme à Paris. La comtesse se leva, et,

sans dire un mot, elle mit sa main dans celle de Georges. Deux couples

passèrent en valsant dans le boudoir. Georges et Christine les suivirent

et entrèrent dans le tourbillon.

«Je crois que j'ai oublié! murmura la comtesse en essayant ses premiers

pas.

--Ayez confiance,» dit Georges à demi-voix en effleurant des lèvres son

oreille nacrée.

Et, raffermissant son étreinte, il l'enleva.

O valse! poésie du corps! rhythme du mouvement harmonieux! hymne de la

séduction, écrite avec des strophes de poses! ô valse! charme et

enchantement! Werther avait raison de te maudire, et les prédicateurs

n'ont pas tort de te défendre.

Mais Werther n'a jamais sauvé personne, et tout le monde n'écoute pas

les prédicateurs.

Georges et Christine valsèrent.

Christine avait le don de la grâce, et cette grâce, elle la portait en

toute chose. La valse semblait faite pour lui donner l'occasion de

déployer à la fois et de mettre dans leur jour éclatant toutes ces

beautés de la femme, que, dans le repos, on pouvait seulement

soupçonner. Le jeune homme l'enveloppait d'un long regard, et il

admirait tour à tour cette taille élégante et souple qui ployait sous

son bras; cette main un peu longue, mais si fine, qu'elle disparaissait

dans la sienne; ces belles épaules que le mouvement de la valse tantôt

noyait dans l'ombre et tantôt ramenait toutes frémissantes sous

l'éclatante lumière. Cependant peu à peu la musique pénétrante,

l'éblouissement des bougies, l'enivrement du tourbillon, le contact de

ce beau corps contre sa poitrine, le vague parfum exhalé des cheveux,

tout contribuait à jeter dans l'âme de Georges un trouble que depuis

longtemps il ne connaissait plus.

Depuis qu'il s'était engagé avec elle dans le cercle mouvant, il n'avait

point adressé la parole à Christine. Il voulut rompre ce silence, qui

devenait embarrassant pour tous deux, et il regarda son visage.

L'animation de la danse l'avait en quelque sorte transfigurée. Un

demi-sourire errait sur ses lèvres, légèrement, comme un oiseau qui

voltige sans se poser; sa joue, naturellement pâle, se teintait d'un

carmin délicat, comme si la rose de la jeunesse s'était épanouie en elle

tout à coup. Elle sentit le regard qui s'arrêtait sur elle, et, relevant

ses paupières brunes, elle tourna vers Georges ses grands yeux, qui

semblaient nager dans la joie divine de l'extase. Elle était vraiment

au-dessus de toute banalité plus ou moins élégamment tournée: un

compliment vulgaire devait sonner comme une fausse note à son oreille.

Georges le comprit, et il se tut.

Comme il la reconduisait:

«Weber est un grand et noble génie, lui dit-il, et nul, à mon gré, n'a

mieux interprété les sentiments du cœur. Sa musique est comme le

soupir de l'âme.

--C'est pour cela que vous ne parlez point quand on la joue?

--Oui, dit-il à son tour, c'est précisément parce qu'elle exprime si

bien ce que je sens que je me garde de l'interrompre.»

Christine se rassit.

«On assure, fit-elle en lui jetant un coup d'œil rapide, que les

Français parlent un peu légèrement des choses sérieuses.

--Je ne sais pas, répondit-il; il y a fort longtemps que je vis à

l'étranger.»

Quelques amis de Christine s'étaient rapprochés d'elle. Georges la salua

profondément et rentra dans le salon où l'on dansait.

«En vérité, comtesse, dit un homme d'une quarantaine d'années qui venait

de prendre la main de Mme de Rudden à l'instant même où M. de Simiane

s'éloignait d'elle, je ne vous ai jamais vue comme ce soir. Vous devenez

d'une beauté inquiétante.

--Pour qui?

--Pour moi!

--Il y a si longtemps que vous êtes inquiet!

--Hélas!

--Et sans raison.... Je ne suis pas coquette, vous le savez bien....

--Par malheur.

--Pourquoi?

--Parce qu'alors vous auriez un défaut.

--Monsieur le baron, vous devenez bien.... français.

--Est-ce un compliment ou une épigramme?

--Je ne fais pas d'épigrammes et je n'aime pas les compliments.

--Je ne vous en faisais point en vous disant que jamais vous n'avez été

plus belle.

--Eh bien! tant mieux! dit-elle en riant, je veux l'être....

--Ah! comtesse, _il_ ne fait que d'arriver!

--Fou! dit Christine en cachant derrière son éventail une rougeur

furtive.

--Ma pauvre amie, reprit le causeur avec une nuance de mélancolie, vous

ne savez pas encore mentir.

--Cela viendra peut-être, dit-elle en riant, mais sans le regarder. En

attendant, soyez assez bon pour faire demander mon traîneau.

* * * * *

--Savez-vous, mon cher, disait de son côté le chevalier de Valborg en

passant son bras sous celui du jeune homme, que vous faites rapidement

vos conquêtes?

--Je ne comprends pas....

--Dissimulé!

--Étourdi!

--Enfin, mon cher, il y a trois ans qu'elle n'avait valsé....

--Voilà une preuve!

--Évidente!

--Si elle ne danse point, c'est que vous ne l'invitiez pas....

--Elle nous refuse!

--C'est votre faute.

--Et une demi-heure de tête-à-tête!

--En plein bal!

--La faveur n'en était que plus précieuse.

--Que n'en preniez-vous votre part?

--Et l'hospitalité! je m'en serais bien gardé: la comtesse, d'ailleurs,

ne me l'aurait jamais pardonné, ni vous non plus.... Mais, vrai, comment

la trouvez-vous?

--Charmante!

--Adorable, mon cher, un diamant sans tache!

--Non: une perle; elle en a les douces lueurs.

--Soit! mais dites-le plus bas, car la voici.»

La comtesse, en effet, traversait le salon au bras de l'homme qui venait

de demander son traîneau.

«Qui donc est avec elle? fit Georges au chevalier.

--C'est le major baron de Vendel: cinquante ans, mais le cœur jeune;

un peu gros, mais parfaitement distingué; l'ami de la maison.

--Ah?

--Non pas comme vous l'entendez.

--Un cousin?

--Point. Un soupirant, mais pour le bon motif, comme vous dites en

France; du reste, un vrai héros de roman.... une âme délicate et

chevaleresque. Il se jetterait au feu ou à l'eau pour la comtesse. En

attendant, il vient de faire la campagne des _Duchés_, où il a gagné de

la gloire, deux blessures et une décoration, en se battant comme

volontaire pour le Danemark.»

La comtesse en ce moment passait devant les deux jeunes gens, qui

causaient dans l'embrasure d'une fenêtre. Ils s'inclinèrent devant elle.

Le major salua, non sans hauteur; Georges se redressa vivement sous son

regard. Mais les yeux de Christine s'arrêtèrent sur les siens, et il ne

vit plus qu'elle. Elle sourit doucement au chevalier de Valborg.

«Voilà, dit Axel, un sourire qui a eu soin de se tromper d'adresse. Tout

va bien; décidément, vous êtes né sous une heureuse étoile.

--Je n'en sais rien, dit Georges; mais je ne fais jamais de sentiment

après minuit.... Est-ce qu'on soupe à Stockholm? Je voudrais boire une

bouteille de vin de France à la santé des Suédois....

--Et des Suédoises!

--Bien entendu!

--Rien de plus facile. Nous avons ici notre _Café de Paris_, ainsi nommé

parce qu'il est tenu par un Allemand et fréquenté par des Anglais. Il

est dans la rue de la Reine, non loin du palais de la belle; car nous

avons un palais, mon cher comte!

--Eh bien! chevalier, je vous invite à souper.

--J'accepte.

--A la seule condition que nous ne parlerons pas d'elle.

--J'aurai soin de vous désobéir.

--_Andiamo!_»

Les deux jeunes gens descendirent gaiement l'escalier d'honneur, garni

d'un tapis rouge et planté de petits sapins auxquels on avait mis des

fleurs de serre dans les branches, pour leur donner une apparence de

végétation exotique.

«Enveloppez-vous, dit Axel au moment où son groom ouvrait la porte du

vestibule; il est une heure après minuit, nous allons passer les ponts,

il fait trente degrés de froid à l'ombre, et mon traîneau est découvert!

--_Andiamo!_» répéta Georges en modulant la délicieuse phrase que Mozart

a mise dans la bouche de Zerline et de Mazetto. Et il se jeta au fond de

la petite voiture basse, découverte comme le chevalier l'avait dit.

Les chevaux, sans bruit, comme des fantômes, emportèrent le traîneau

rapide, qui glissait sur la neige durcie. De chaque côté, les maisons

noires semblaient courir; la lune riait dans le ciel, toute blanche,

entre les nuages gris. Un coup de vent froid avertit les voyageurs

qu'ils franchissaient la petite rivière de Norrstrom et les bains de

Rosen. Ils entrèrent bientôt dans la longue rue de Drottninggatan (la

rue de la Reine). Au bout de cinq minutes, les chevaux fumants

s'arrêtaient devant la taverne de Hans-Bamberg, éclairée _a giorno_.

Hans-Bamberg est honoré de la confiance de toute la jeunesse élégante,

et il ne ferme jamais son café les nuits de bal. Les deux jeunes gens

traversèrent, entre deux rangées de torches résineuses fixées au mur

dans des anneaux ne fer, un petit vestibule garni d'arbres aux verts

rameaux, et franchissant les vingt marches d'un escalier de bois, ils

se trouvèrent à la porte de la salle commune.

«Norra! un cabinet, dit Axel en prenant par le menton une grande et

belle fille qui était venue à sa rencontre: c'est possible, j'espère?

ajouta-t-il en lui tapant familièrement sur la joue.

--Tout est possible à monsieur le chevalier.

--Même de t'empêcher d'avoir des amoureux?

--Cela plus que tout le reste! dit Norra en faisant une belle révérence.

--Je te préviens, friponne, que je n'en crois pas un mot!... Mais

n'importe.... c'est ton affaire; à souper!

--Que veut monsieur le chevalier?

--Ce que tu as.... des huîtres.

--Monsieur le chevalier veut rire.... Il y a trois mois qu'elles sont

gelées au fond de la mer.

--C'est juste! Eh bien! ce que tu voudras, et du champagne Cliquot! Vous

verrez, mon cher comte, qu'il faut venir en Suède pour boire des vins de

France.

--Il n'est pas encore frappé, monsieur le chevalier.

--Eh bien! ma belle, ouvre la fenêtre, et ce sera fait tout de suite.»

Norra descendit pour aller commander le souper.

«Savez-vous, mon cher Axel, dit Georges en s'asseyant, que je vous

trouve assez Sybarites de vous faire servir à table par de jolies

filles?

--Que voulez-vous, mon cher comte? nous aimons mieux cela que des

garçons, comme chez vous; rien ne nous déplaît comme le service des

hommes; celui des femmes est meilleur: leur main est plus légère; elles

ont tout à la fois plus de prévenance, plus de douceur et plus de

délicatesse. Je suis toujours tenté de rire de vos valets de pied,

robustes gaillards qui portent à bras tendus.... une assiette de

porcelaine ou un verre mousseline. Et puis j'avoue que j'aime assez,

comme coup d'œil, voir passer et repasser devant moi ces jolies

créatures en jupon court, en corset de couleur, le petit bonnet sur

l'oreille,--un rien ce bonnet, un morceau de velours, et un bout de

dentelle chiffonné sur le chignon,--et l'œil éveillé! Oui, j'aime

mieux cela que vos laquais solennels, empesés dans leur cravate.»

Axel eût peut-être continué longtemps sur ce ton, mais il fut interrompu

par deux petits coups frappés à la porte.

C'était Norra qui revenait accompagnée d'une seconde _piga_ (c'est le

nom qu'on donne à ces jeunes filles[*]), portant les flacons et les

plateaux. On eût dit deux jolis lutins échappés à cette fraîche province

du Bléking, où le sang rose coule sous la peau satinée. En deux minutes

le souper fut servi.

[*: _Piga_ vient de l'adjectif _pig_, qui veut dire mutin,

éveillé. Les jeunes filles de Stockholm ont mérité d'en faire le

substantif qui les désigne.]

«Plaise à Votre Honneur, si quelque chose manque, deux coups sur le

verre.... et bon appétit!...»

Les deux pigas sortirent en faisant force révérences.

Axel découpa lestement un jerper, sorte de gibier de la taille d'un

fort pigeon, à la chair blanche et savoureuse, dont le fumet délicat

excite l'appétit et donne soif. Georges fit sauter le bouchon cerclé de

fer d'une bouteille à fine encolure.

«Et maintenant, dit le chevalier en choquant les verres, à la santé de

vos amours.

--Attendez donc!

--Quoi!

--La seconde bouteille!

--Alors, dépêchons de boire la première.»

Le souper fût très-gai, plein de verve: les deux jeunes gens étaient de

joyeux compagnons. Cependant Georges versait plus qu'il ne buvait, en

homme qui veut se taire et écouter. Axel ne demandait qu'à parler: il

n'attendit pas le troisième verre pour commencer ses confidences.

«Pardieu! dit-il, vous croyez que je ne vous vois pas venir? Vous n'osez

pas m'interroger et vous brûlez d'envie de m'en tendre.... Ne soyez donc

pas boutonné comme cela jusqu'au menton: vous apportez partout un air de

chancellerie; nous ne sommes pas ici dans un congrès.

--Je n'interroge jamais! dit Georges.

--Mais vous écoutez toujours.

--C'est un peu mon métier.

--Vous vous arrangez de façon à cumuler le bénéfice du silence et de

l'indiscrétion.

--Et vous, comptez-vous donc pour rien le plaisir de parler?

--Au fait, que voulez-vous savoir?

--Tout ce qu'il vous plaira de m'apprendre.

--Eh bien, sachez donc que la comtesse--car c'est de la comtesse qu'il

s'agit, j'imagine!...

--Eh oui, bourreau! pourquoi me retournez-vous ainsi sur les charbons?

--Enfin, voilà un cri du cœur, et il vous comptera plus auprès de moi

que deux bouteilles de Cliquot. Sachez donc que la comtesse est un ange.

--Prenez garde, chevalier, vous allez tomber dans le lieu commun.

--La comtesse est un ange que l'on accoupla jadis à un démon.

--Son mari! Je connais cela, toutes les histoires commencent ainsi.

--Alors, j'abrège; donc, M. le comte de Rudden était un assez piètre

sire, pour ne pas dure plus, et il mérita.... tous les malheurs qu'il

n'a pas eus. Enfin, après cinq ou six ans de cet enfer anticipé qu'on

appelle un mariage mal assorti, le comte mourut. Ce fut la première

politesse qu'il eût jamais faite à sa femme. Il la laissait jeune, riche

et belle, et avec un passé de malheur que beaucoup d'hommes auraient

bien voulu lui faire oublier.

«La comtesse est la franchise même. Elle ne feignit donc point une

douleur à laquelle d'ailleurs personne n'aurait crû. Mais elle porta

sévèrement son deuil, et, avec ce sentiment des convenances qui ne

l'abandonne jamais, elle quitta Stockholm, passa dix-huit mois dans ses

terres, puis revint ici, et ouvrit ses salons, qui furent bientôt les

plus agréables de la ville. M. de Rudden eût été assez étonné de la

métamorphose; mais il eut le bon esprit de ne pas revenir. Cependant sa

veuve fut demandée en mariage par tous ceux qui avaient quelque raison

de se mettre sur les rangs, et même par d'autres. Celui-ci convoitait sa

fortune; cet autre, sa beauté; un troisième, l'appui naturel qu'il

trouverait dans ses alliances, car elle est des Oxen-Stjerna, et tient à

tout ce qu'il y a de grand dans ce pays. Christine n'accepta personne:

elle n'aimait point. Mais les amants repoussés devinrent pour elle les

plus dévoués des amis. Que ceci soit dit à leur louange et à la sienne.

--Et vous chevalier?

--Moi, mon cher comte, sans doute j'aurais fait comme les autres; mais

j'étais en France quand Mme de Rudden revint à Stockholm, et, à mon

retour, je la trouvai si fortement retranchée dans sa position de veuve

inexpugnable, que je résolus de commencer comme les autres avaient fini.

--Et de finir comme ils avaient commencé?

--Point, mais de me résigner tout d'abord à l'amitié sans passer par

l'amour.

--C'est pourtant le chemin le plus court et le plus sûr, à ce qu'on

prétend. La belle veuve ne vous aura pas su gré de votre discrétion

rare.... croyez-en ma vieille expérience.

--Quel âge avez-vous, mon cher Georges?

--Vingt-six ans, mon cher Axel.»

Axel se mit à rire.

«Mais les années de campagne comptent double! reprit le comte. Oui,

continua-t-il, les femmes qui se défendent le mieux aiment cependant à

être attaquées, ne fût-ce que pour se défendre! Elles veulent se

refuser, mais elles ne veulent pas qu'on ne les demande point.

--Ceci peut être vrai à Paris; mais c'est un manège de coquette, et nous

ne comprenons guère toutes ces subtilités. Soyez certain que vous jugez

mal Mme de Rudden. Elle est exempte d'artifice. Je vous l'ai déjà dit:

c'est la simplicité même. Elle est trop bonne pour se complaire au

spectacle du mal qu'elle aurait fait, et elle est trop étrangère à tout

calcul de vanité pour traîner après elle un cortège de cœurs captifs.

Je vous le répète: vous ne la connaissez point. Ce n'est pas une nature

tout à fait comme une autre. Le jour où elle aimera, elle est femme à le

dire la première et à mettre loyalement sa main dans la main de l'homme

qu'elle aura choisi. Oh! celui-là sera un homme heureux, et je bois à sa

santé!» continua le chevalier en choquant son verre contre celui du

comte.

Georges était devenu très-sérieux. Il trinqua sans boire.

«Et ce major, ce baron de Vendel, reprit-il au bout d'un instant,

qu'est-ce donc?

--C'est le meilleur ami de la comtesse; il a pour elle, depuis tantôt

dix ans, une amitié passionnée; ou plutôt il a de l'amour.--Allons! ne

vous emportez pas: vous avez des yeux qui flambent! Cependant le choix

d'un homme comme le major ne peut que vous flatter; il justifie vos

préférences. Le baron ne cache pas ses sentiments; il s'en vanterait

presque, et le monde les respecte, tant il les croit sincères. Christine

est _sa dame_, comme disaient nos pères, et nos pères disaient bien. Il

a pour elle le culte chevaleresque des preux du moyen âge; il irait se

faire tuer, avec ses couleurs sur la poitrine, sa pensée au cœur et

son nom sur les lèvres. Saluez, mon cher comte! on ne rencontre pas des

amours comme celui-là tous les soirs! Christine le sait et s'en montre

profondément reconnaissante. Mais il a cinquante ans et relâche tous les

six mois un cran de son ceinturon. Ce n'est ni l'âge ni la taille qu'il

faut pour aller chanter: _Je suis Lindor_! sous les fenêtres de Rosine.

Du reste, le baron ne s'en fait point accroire, et il n'a aucun des

ridicules d'un prétendant suranné. Il désire assez, n'espère pas

beaucoup, et ne demande rien. «Aujourd'hui, lui dit-il parfois, vous

êtes plus jeune que moi.... mais, dans dix ans, nous serons à peu près

du même âge.» Ce brave major calcule à sa manière. «Je n'ai pas le droit

d'être impatient; je n'aurais pas d'excuse. J'attendrai tant que vous

voudrez,--toujours! si vous ne voulez jamais. Enfin, me voilà! vous

savez où je suis.... j'y reste; vous n'avez qu'à me faire un signe, et

même c'est inutile, je crois que je devinerai sans cela!

--En attendant, soyons amis! répond Christine, car je ne fais cas de

personne plus que de vous.»

«Et ainsi vivent-ils dans ce clair de lune de l'amitié qu'aucun nuage

n'a jamais obscurci. On assure que Christine lui a promis de ne pas se

remarier ou de n'épouser que lui. Ce n'est pas le major qui l'a dit;

mais on l'a répété devant lui, et il s'est contenté de répondre par un

gros soupir. Voici, monsieur l'ambassadeur, à quel point nous en sommes,

et il est fort possible que tout ceci vous donne à penser.

--Je pense que la comtesse est une femme ravissante et que le major sera

quelque jour le plus heureux des maris.

--Et moi je crois que vous ne croyez que la moitié de ce que vous dites;

mais c'est déjà beaucoup, et le temps nous apprendra la fin de

l'histoire. Il est quatre heures; je n'entends plus de bruit nulle part:

tous les soupeurs ont disparu; peut-être serez-vous bien aise de rêver

tout seul: partons!»

Norra, dormant debout, vint apporter la note avec un geste de

somnambule: les deux jeunes gens quittèrent les derniers le bel

établissement de Hans-Bamberg; Axel conduisit Georges jusqu'à sa porte,

sur la grande place du _Stortorget_, la plus belle de Stockholm, et,

après lui avoir souhaité des songes d'or, il reprit le chemin des quais

en fredonnant un air d'opéra.

Christine(#35766) · 第 14 / 39 题