III

Le vin de Champagne, après un bal, n'a pas les vertus narcotiques de

l'opium ou du hatchisch. Georges dormit peu, et, s'il fit des rêves, ce

furent des rêves à demi éveillés. Ses yeux mal fermés revoyaient

toujours la belle image de Christine, passant et repassant devant lui;

il entendait encore les préludes de la valse de Weber; il pressait

contre sa poitrine une taille fine, souple, frémissante; il respirait

ce doux parfum de mimosa qui s'exhalait, quelques heures auparavant, de

l'éventail et du mouchoir de la comtesse: son front brûlait. Puis, tout

à coup, il éprouvait comme une sensation de froid: il se retrouvait sur

le Mélar, la neige étendait devant lui sa nappe blanche sans fin. Les

poneys noirs passaient comme le vent, emportant Christine, qui lui

tendait les bras. Il s'élançait vers elle, et, au moment où il allait

l'atteindre, les épaulettes du major lui barraient le chemin.

Le réveil prolongea ces agitations de la nuit: le valet de chambre

allait et venait dans l'appartement, faisant le feu, apportant le sucre,

préparant le thé, attendant des ordres qu'il ne recevait pas. Le soleil

était paresseux comme Georges; il oubliait de se lever: à midi, il ne

faisait jour nulle part; Stockholm demeura enseveli dans un brouillard

sombre. M. de Simiane passa le reste de sa journée à ranger ses papiers

et à s'installer un peu: il ne sortit pas.

Le lendemain, la matinée était souriante, le ciel bleu: Georges fit

atteler deux beaux chevaux dalécarliens que le chevalier de Valborg lui

avait cédés, et il fit une promenade sur la route de Haga; Haga est

comme le Saint-Cloud de la Suède, et l'on y va par des routes

charmantes, que fréquentent assez les gens du bel air. Comme il rentrait

en ville, à la nuit tombante, sa voiture se croisa avec un traîneau

fermé, qui en sortait. Il était lancé au grand trot. Le givre brodait

d'arabesques la vitre obscurcie; c'est à peine si Georges put distinguer

une forme à demi couchée sur les coussins. Il vit cependant que c'était

une femme, mais il ne vit pas autre chose.

Arrivé à la hauteur de la petite église de Sainte-Clara, située vers le

milieu de la rue de la Reine, Georges donna l'adresse de la comtesse à

son cocher, qui le mena chez elle et sonna.

«Madame n'y est pas!» répondit le concierge, honnête Danois dont on

avait fait un suisse, et que l'on affublait, dans les grandes occasions,

d'une hallebarde et d'un baudrier.

Georges descendit et se nomma.

«Quand Mme la comtesse y est pour quelqu'un, elle y est pour tout le

monde, fit avec une majestueuse solennité l'incorruptible gardien.

--Au château!» dit le jeune homme assez brusquement.

Les chevaux repartirent, et, franchissant au galop la place de

Gustave-Adolphe et le pont du Nord, s'arrêtèrent tout en sueur au pied

de la _Montée des Lions_, rampe gigantesque dont les lions de Charles

XII semblent défendre l'accès. La sentinelle et le cocher échangèrent

quelques mots; puis la voiture, entrant dans l'intérieur du palais,

traversa deux cours et alla gagner la petite terrasse des Lynx, disposée

en parterre et garnie de bouquets d'arbres. Le baron de Vendel s'y

promenait avec le fils du ministre de la guerre. Le major avait l'air

assez soucieux; Georges l'évita et fit demander le chevalier de Valborg.

On lui répondit au bout d'un instant que le service retenait le

chevalier dans les appartements. Georges écrivit au crayon sur sa carte:

«J'ai besoin de vous: venez! On dit que vous serez libre à huit heures;

je vous attendrai depuis sept.»

Il alla ensuite lire les journaux dans un cercle, trouva les nouvelles

diverses insignifiantes, la politique absurde, les feuilletons ennuyeux,

et, en fin de compte, ne sachant plus que faire, dîna pour tuer le temps

et rentra chez lui.

A huit heures dix minutes il entendit un coup de sonnette brusque qui le

fit bondir.

C'était le chevalier.

«Axel, je vous remercie, dit Georges en lui tendant les mains; vraiment,

j'avais besoin de vous voir.

--Je m'en doutais: aussi me voilà!

--Merci encore! Eh bien?

--Est-ce que vous savez déjà...

--Rien! Qu'y a-t-il?

--Avez-vous vu la comtesse?

--Non.

--Êtes-vous allé chez elle?

--Oui, sans être reçu... Je suis d'assez méchante humeur...

--A quelle heure y êtes-vous allé?

--A quatre heures.

--Elle était partie.

--Partie!... Ah! et pourtant le major est toujours ici!

--Comte, ce n'est pas bien ce que vous dites là. C'est une injure

gratuite et que personne ne se permettrait chez nous. Un jour vous vous

repentirez de vos paroles.

--Soit! je m'en repens déjà; mais, de grâce, ou est-elle?

--Près d'Upsala, chez son oncle, qui est très-mal. La nouvelle est

arrivée à deux heures; la comtesse est partie à trois!...

--Et... quand revient-elle?

--On ne sait.

--Upsala... c'est loin d'ici?

--Trente ou quarante lieues.

--J'y peux aller?

--Oui, si vous voulez la perdre!

--Axel, mon ami, je crois que je vais l'aimer.

--Il est évident que vous l'adorerez... surtout si elle ne revient pas.

--Mon cher Valborg, vous avez trop d'esprit pour moi.

--Allons, ne vous fâchez pas! je vous donnerai de ses nouvelles.»

Christine(#35766) · 第 15 / 39 题