21° _Le maréchal Soult au baron de Bourqueney._

Paris, le 6 août 1839.

Monsieur, j'ai reçu hier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de

m'adresser avec le projet d'instructions aux amiraux qui vous a été

remis par lord Palmerston pour être présenté à l'approbation du

gouvernement du Roi. Le conseil, qui vient d'en délibérer, n'a pas jugé

qu'il fût possible d'adhérer complètement à ce projet. Je crains que le

cabinet britannique, sous la première impression des fâcheuses nouvelles

arrivées d'Alexandrie, ne se soit pas rendu compte suffisamment de

l'ensemble de la situation. Les hostilités sont évidemment terminées en

Orient. Ni par terre ni par mer, personne n'annonce l'intention de les

continuer ou plutôt de les reprendre. D'un côté, on n'en a plus le

moyen, à supposer, ce qui est douteux, qu'on en eut la volonté; de

l'autre, on n'y voit aucun intérêt, et l'on sait assez qu'on ne pourrait

le faire sans s'exposer à de très-graves conséquences, sans compromettre

gratuitement une fort belle position. Dans cet état de choses,

la défection de la flotte ottomane est une chose fâcheuse et

très-regrettable, à laquelle nous devons essayer de remédier; mais elle

ne constitue pas un de ces dangers imminents propres à justifier des

mesures aussi extrêmes que celles qu'on nous propose. Cette flotte,

dans les mains de Méhémet-Ali, n'est aujourd'hui qu'un dépôt, un gage à

l'aide duquel il se propose d'obtenir l'investiture héréditaire de tout

ce qu'il possède. La France et l'Angleterre, tout en insistant fortement

sur l'invitation que nous avons déjà fait parvenir à Méhémet-Ali par nos

consuls, de restituer les vaisseaux turcs, doivent sans doute prendre

des mesures pour que, dans le cas peu probable où il recommencerait la

guerre, il ne pût s'en faire un instrument d'attaque contre la Porte;

et le meilleur moyen peut-être de lui en ôter l'envie, c'est de lui

déclarer formellement que désormais les escadres anglaise et française

agiront uniquement dans le but de protéger le sultan contre des

agressions ou des envahissements quelconques. Toute démarche, toute

démonstration faite dans le sens que je viens d'indiquer, aurait notre

approbation entière, parce que nous y voyons une utilité réelle et de

grandes chances d'efficacité; mais, je le répète, la mesure d'hostilité

contre Méhémet-Ali ne faciliterait pas le plan que l'Angleterre et la

France se sont proposé de concert. En détruisant l'escadre égyptienne,

non seulement nous n'en donnerions pas plus de force à la Porte, mais

nous n'amènerions pas le vice-roi à se désister de la moindre de ses

prétentions. La puissance matérielle et morale qu'il exerce aujourd'hui

sur terre rend son action bien moins dépendante qu'on ne le suppose de

ses forces maritimes. L'attaquer lorsqu'il n'attaque pas, ce serait

risquer de le pousser à quelque parti extrême. Certain, lorsqu'on lui

aurait enlevé ses vaisseaux, de n'avoir plus rien à craindre de l'Europe

qui, en effet, aurait épuisé contre lui, dans un but comparativement

bien secondaire, tous ses moyens coercitifs, il en conclurait

naturellement qu'il n'a plus rien à ménager avec elle; et, en supposant

qu'il ne se décidât pas à faire marcher Ibrahim sur Constantinople même,

il lui suffirait, pour susciter une diversion terrible, de provoquer

dans l'Asie Mineure, en Macédoine, en Albanie, quelque soulèvement

de nature à ramener la question de l'intervention russe. On sait

malheureusement que les instruments ne lui manqueraient pas à cet effet,

et qu'il n'aurait peut-être pas besoin, pour y parvenir, de remuer un

seul de ses soldats. De telles éventualités valent certainement la peine

qu'on les pèse mûrement avant de se décider à les braver. J'ajouterai,

Monsieur, qu'à Londres on semble trop se préoccuper de Méhémet-Ali,

c'est-à-dire de son agrandissement, parce qu'on veut toujours considérer

le côté de la question sous l'aspect qu'il aurait s'il s'agissait d'un

État européen. Sans doute, entre les mains d'un homme tel que le pacha

d'Egypte, la possession de territoires trop considérables peut avoir des

dangers qui expliquent et justifient les efforts des puissances pour

mettre un terme à ses empiétements. La France est la première à le

reconnaître, et elle n'a cessé de travailler à contenir les projets, à

modérer les prétentions de ce pacha. Mais il ne faut pas s'exagérer

le mal: l'empire ottoman, même divisé administrativement par des

stipulations auxquelles la clause de l'hérédité, quelque expresse

qu'elle fût, pourrait bien d'ailleurs ne pas donner un caractère de

permanence définitive, l'empire ottoman, uni, malgré ce partage plus ou

moins durable, par le lien puissant des moeurs et de là religion, n'en

continuera pas moins à former, en face des puissances européennes, ce

grand corps dont l'existence a toujours été indispensable au maintien

de l'équilibre politique. Les forces qu'il possède dans l'une et dans

l'autre de ses divisions actuelles concourent également à ce but, et je

ne crains pas de dire qu'en ruinant le pacha d'Egypte, on travaillera à

la destruction de l'empire ottoman. Notre politique aujourd'hui, comme

dès le commencement de cette crise, doit veiller avant tout à ce que

Constantinople ne reçoive de protection extérieure qu'avec notre commun

concours.

Telles sont, Monsieur, les objections qu'a suggérées au gouvernement du

Roi la proposition du cabinet de Londres et qui ne lui ont pas permis

d'y adhérer entièrement. Veuillez les faire connaître à lord Palmerston

en lui indiquant la marche que nous croyons préférable. Elle consiste,

vous le voyez, à réclamer de nouveau la restitution de la flotte

ottomane et, dans le cas où Méhémet-Ali s'y refuserait, à lui déclarer

qu'il doit dorénavant considérer les escadres alliées comme uniquement

et spécialement chargées de repousser toute tentative dirigée contre

le territoire ou l'autorité de la Porte. Le cabinet anglais, en y

réfléchissant, reconnaîtra, je n'en doute pas, qu'une telle attitude

suffit aux besoins du moment; que, sans rien compromettre, elle

atteindra, suivant toute apparence, le but que la France et l'Angleterre

ont en vue; et que, placés, à notre grand regret, dans l'impossibilité

d'accéder sans réserve au projet du gouvernement britannique, nous ne

pourrions mieux lui prouver notre confiance absolue et l'intime accord

de notre politique avec la sienne.

22° _Le baron de Bourqueney au maréchal Soult_.

Londres, 9 août 1839.

Monsieur le maréchal,

Lord Palmerston m'avait annoncé hier que, d'après les nouvelles de

Berlin (les informations par lord Clanricarde sont lentes et rares),

la Russie se retirait des négociations projetées de Vienne. M. de

Kisséleff, qui m'a succédé chez lord Palmerston, était chargé d'une

communication dans ce sens. C'est au nom du respect pour l'indépendance

des États souverains que le cabinet russe décline toute intervention

dans les affaires intérieures de la Turquie. Avant les événements

de Syrie, avant la mort du sultan, quand il n'y avait d'autre issue

possible que la guerre aux différends de la Porte et de l'Égypte, le

cabinet russe avait pu partager l'opinion des autres puissances de

l'Europe sur l'ouverture d'une négociation conduite en dehors des

parties mêmes intéressées; mais aujourd'hui que la Porte va elle-même

au-devant d'un rapprochement et adresse à l'Égypte des propositions

d'accommodement acceptables, il faut laisser marcher la négociation

à Constantinople, et la seconder _uniquement de ses bons offices_;

autrement il n'y a plus de puissance ottomane indépendante. Tel est,

Monsieur le maréchal, l'esprit de la démarche de M. de Nesselrode.

Ce n'est pas le gouvernement du Roi qui s'étonnera de cette ouverture du

cabinet de Pétersbourg; la correspondance de Votre Excellence l'avait

dix fois annoncée.

Ici, où l'on prend facilement ce qu'on désire pour ce qu'on croit, on

avait été plus confiant, non pas dans la sincérité des intentions de la

Russie, mais dans les nécessités de sa situation européenne. On a donc

été plus surpris qu'on ne le sera à Paris, mais enfin on a compris les

motifs qui ont dicté la dernière dépêche de M. de Nesselrode, et on

y voit la preuve évidente que si le cabinet impérial ne croit pas le

moment arrivé de se commettre ouvertement avec l'Europe sur les affaires

d'Orient, il est au moins décidé à lutter diplomatiquement contre les

garanties écrites qui menaceraient d'enchaîner l'avenir.

Lord Palmerston a reçu poliment la communication de M. de Kisseleff;

mais celui-ci n'a pas dû se faire illusion sur le jugement qu'il en

portait.

Tout en déférant hier au voeu manifesté par le gouvernement du Roi

relativement au projet d'instructions aux amiraux, lord Palmerston

est entré plus avant que de coutume dans la discussion de la question

générale. En réponse à cette partie de la dépêche de Votre Excellence

qui combat la disposition du cabinet anglais à se préoccuper trop

exclusivement de réduire les limites de la possession égyptienne, lord

Palmerston m'a dit, en effet, que c'était chez lui et chez beaucoup de

ses collègues un point très-arrêté qu'on ne ferait quelque chose d'utile

et de durable en Orient que si l'on parvenait à rendre à la Porte

ottomane les provinces que lui ont enlevées les conquêtes de

Méhémet-Ali: «Je ne puis assez vous répéter, a repris lord Palmerston,

combien cette conviction est chez moi indépendante de toute

considération politique exclusivement anglaise; mais je suppose l'Égypte

et la Syrie héréditairement investies dans la famille de Méhémet-Ali, et

je me demande comment l'Europe peut se flatter que le moindre incident

ne viendra pas briser le dernier et faible lien qui unira ces provinces

à l'empire ottoman. L'indépendance viendra comme est venue l'hérédité;

et savez-vous alors ce qu'on dira en Europe quand la Russie reprendra

son oeuvre de convoitise sur les provinces européennes? C'est que

l'empire ottoman, démembré par la séparation d'une partie de ses

provinces d'Asie, ne vaut plus la peine qu'on risque la guerre pour le

maintenir.

«Voilà, a continué lord Palmerston, l'ordre d'idées dans lequel je

me place pour juger cette grande question; après cela, je ne crois

nullement à l'infaillibilité de mon opinion; je conçois parfaitement

qu'on en ait une autre, et je ne cherche aucune préoccupation française

dans l'opinion exprimée par le maréchal Soult. Je crois si bien à

la bonne foi de cette politique que voici un raisonnement qui la

confirmerait pour moi si j'étais tenté d'en douter. La France a besoin

d'exercer de l'influence en Égypte, cela est et cela doit être; c'est

une de ces données qu'il faut accepter dans la politique générale. Eh

bien! vous voulez faire l'Égypte plus forte que nous ne le voulons

nous-mêmes; et cependant votre influence sur le souverain, quel qu'il

soit, d'Alexandrie croîtrait en raison de sa faiblesse! Vous voyez si

je cherche une arrière-pensée sous la divergence de nos deux points de

vue.»

J'ai répondu à lord Palmerston que ses raisonnements supposaient résolue

une question au moins controversable, celle de savoir si, dans un

avenir plus ou moins éloigné, il n'y aurait pas pour le corps ottoman à

recueillir, en Égypte et en Syrie, des éléments de force et de vitalité,

éléments que ce serait une bien grande erreur de disperser s'ils

devaient un jour tourner au profit du corps que nous voulons sauver.

«Cela est vrai,» a repris lord Palmerston, «et je conviens avec vous que

la question est là. Eh! mon Dieu! mon esprit la résout par la négative;

mais le cabinet anglais lui-même a compté parmi ses membres des hommes

qui la décidaient affirmativement.»

Votre Excellence reconnaîtra sans doute qu'il y a divergence entre les

deux cabinets sur un point grave; mais telle est l'identité du but

qu'ils se proposent, telle est l'absence de toute défiance, de toute

arrière-pensée que, dans ma conviction intime, de légères concessions

mutuelles sur les moyens suffiront pour maintenir entre les deux

gouvernements l'entente qui a jusqu'ici présidé à leurs démarches el qui

peut seule les rendre efficaces.

Veuillez agréer, etc.

BOURQUENEY.

23° _Le baron de Bourqueney au maréchal Soult_.

Londres, 17 août 1839.

Monsieur le maréchal,

Hier soir lord Palmerston a reçu des nouvelles de Constantinople du 29

juillet, et de Vienne du 10 août. Les premières annoncent la remise de

la note collective signée par les ambassadeurs des cinq cours, et

la suspension immédiate de la négociation directe entre la Porte et

Méhémet-Ali.

Celles de Vienne présentent le prince de Metternich comme s'avançant de

plus en plus dans la voie où il est entré et confiant dans l'espoir d'y

entraîner la Russie, ou plutôt de l'empêcher d'en sortir avec éclat.

C'est sous l'impression de ces nouvelles que le conseil a discuté ce

matin le projet d'instructions à l'amiral Stopford pour le cas spécial

de la restitution de la flotte ottomane.

Le conseil a approuvé toute la portion des instructions de l'amiral

Lalande pour le cas où la flotte turque serait sous voile.

Pour celui où elle serait entrée dans le port d'Alexandrie, il a pensé

que nos consuls devraient sommer le vice-roi de la restituer sous peine

de leur retraite; mais d'après l'accord qui vient de se manifester à

Constantinople par la démarche du 29 juillet et d'après les dispositions

de plus en plus satisfaisantes du cabinet autrichien, il a émis le

voeu «que le cabinet français et le cabinet anglais envoyassent leurs

instructions pour les amiraux à Vienne et proposassent au cabinet

autrichien d'unir son escadre à celles de la France et de l'Angleterre

pour l'hypothèse où la flotte ottomane serait en mer, dans les limites

d'action tracées par le projet d'instructions à l'amiral Lalande, et

d'associer son consul général aux nôtres pour la démarche proposée dans

le cas où la flotte turque serait entrée dans le port d'Alexandrie.»

Enfin, le conseil, examinant le projet mis en avant par lord Palmerston

de travailler à un acte de garantie de l'intégrité de l'empire ottoman,

entre la France, l'Autriche et l'Angleterre (à défaut de l'espoir d'y

associer les deux autres cours), a donné la plus complète approbation à

cette proposition, et reconnu en même temps que la négociation devait en

être conduite avec une grande réserve pour ne pas effaroucher la Russie

et lui donner les moyens de l'entraver. Le conseil a pensé que ce serait

véritablement là le commencement de l'oeuvre de paix et d'équilibre dont

la France et l'Angleterre poursuivent l'accomplissement.

Depuis le commencement de la crise d'Orient, je n'avais point vu lord

Palmerston aussi satisfait de la face des affaires.

Veuillez agréer, etc.

BOURQUENEY.

24° _Le baron de Bourqueney au maréchal Soult_.

Londres, ce 18 août 1839.

Monsieur le maréchal.

....Je n'ai pu rendre qu'un compte bien sommaire à Votre Excellence des

dernières nouvelles de Vienne; mais je tenais à l'informer sans délai de

l'impression profonde qu'elles avaient produite sur le cabinet anglais.

Les deux faits qui dominent tout, Monsieur le maréchal, sont: 1° La

signature de M. de Bouteneff apposée à une note collective et déclarant

que _dans l'accord des cinq grandes puissances sur les affaires

d'Orient_, la Porte ottomane trouve, contre les dangers de sa situation,

une garantie assez puissante pour interrompre toute négociation directe

avec le vice-roi; 2° l'interruption immédiate de cette même négociation.

Ni les dépêches de M. de Barante à Votre Excellence, ni celles de lord

Clanricarde à lord Palmerston, ni même les dernières communications du

prince de Metternich ne préparaient nos cours à cette soudaine adhésion

du ministre de Russie à une démarche de cette importance. A Londres,

comme à Paris sans doute, on raisonnait sur la donnée générale que le

cabinet russe, non-seulement déclinait la négociation de Vienne, mais

travaillait à la rendre inutile en favorisant la conclusion d'un

arrangement direct entre le souverain et le vassal, sans intervention

extérieure quelconque, _au moins patente_.

Ici, Monsieur le maréchal, on ne s'est pas donné grand'peine pour

expliquer un fait en contradiction ouverte avec des dispositions qu'on

ne mettait pas même en doute la veille du jour où on l'a connu. On

a bien répété: «La Russie ne veut pas, la Russie ne peut pas. M. de

Bouteneff a entendu prononcer le nom des Dardanelles par la France

et l'Angleterre, et il a passé outre à la démarche.» (Cette dernière

hypothèse demandait alors qu'on attendît, pour prononcer un jugement

définitif, que le ministre eût été avoué par sa cour.) Mais toutes ces

considérations explicatives ont été sacrifiées au fait lui-même et

on s'est dit: «Voici la Russie entrée dans le concours par un acte

officiel; elle n'en sortirait qu'en provoquant des complications pour

lesquelles _elle n'est pas prête_.»

De cette première donnée, Monsieur le maréchal, le cabinet anglais, dans

sa délibération d'hier, a conclu que le moment était venu de laisser

un peu reposer l'attitude comminatoire et ombrageuse envers le

cabinet russe, sauf à la reprendre plus tard et plus tranchée si les

circonstances viennent à l'exiger.

Il a pensé de plus qu'un acte de déférence était dû au prince de

Metternich pour sa persévérance dans la voie où il est entré avec la

France et l'Angleterre, persévérance qui se manifestait à Vienne le 8

août quand on y avait lieu de croire que le cabinet russe déclinait tout

concert avec les autres puissances, mais dont l'expression est devenue

bien plus nette et bien plus péremptoire le 10, à la réception des

nouvelles de Constantinople du 29 juillet.

C'est sous l'empire de cette double impression. Monsieur le maréchal,

que le cabinet anglais a proposé de porter à Vienne nos projets

d'instructions aux amiraux, relativement à la défection de la flotte

ottomane, afin qu'il n'y eût pas un seul acte du drame qui commence à se

dérouler dont la France et l'Angleterre parussent vouloir isoler en

ce moment les puissances alliées, et particulièrement le cabinet

autrichien.

Votre Excellence sait enfin, Monsieur le maréchal, que le cabinet

anglais n'a pas trouvé suffisante l'attitude d'observation ordonnée à

nos amiraux pour le cas où la flotte ottomane serait entrée dans le port

d'Alexandrie et où le vice-roi refuserait sa restitution. A la demande

de nos agents consulaires, il a songé à des moyens de coercition morale,

tels que la retraite de nos consuls généraux; mais cette partie même de

la question, il propose également au gouvernement du Roi de la porter à

Vienne et de l'y traiter en commun avec le cabinet autrichien.

Votre Excellence jugera, par ce qui précède, du changement qui s'est

opéré depuis trente-huit heures dans l'esprit des membres du cabinet

anglais.

On n'admettait pas la possibilité du concours de la Russie: aujourd'hui,

on l'espère.

On espérait le concours de l'Autriche jusqu'au bout: on n'en doute plus.

Maintenant, Monsieur le maréchal, voici je crois les motifs sur lesquels

se fonde la satisfaction, peut-être bien exagérée, qui se manifeste

ici depuis la réception des nouvelles de Vienne et de Constantinople,

relativement à l'ensemble de la situation.

On part du principe qu'une fois les bases de l'arrangement à intervenir

entre le sultan et le vice-roi consenties par les cinq puissances,

l'usage de la force ne sera pas même nécessaire pour les faire accepter

à Méhémet-Ali; une menace suffira en cas de refus. Relativement à ces

bases, on croit l'Autriche plus près que la France du point de vue du

cabinet anglais, et, comme on sait que des divergences officiellement

manifestées entre les deux grandes puissances maritimes saperaient tous

les fondements de l'oeuvre de pacification qu'on poursuit, on se flatte

que ces divergences se fondront plus aisément dans le concours des cinq

puissances que dans une négociation directe à deux, ou même à trois.

Enfin, Monsieur le maréchal, une fois l'arrangement entre le souverain

et le vassal accepté et garanti par les puissances de l'Europe,

c'est-à-dire la question pratique réglée, on est sûr de trouver à Paris,

et on espère rencontrer à Vienne, l'empressement qu'on éprouvera

ici même à couronner cet acte de paix dans le présent, par un acte

diplomatique qui assure également l'avenir.

Veuillez agréer, etc.

BOURQUENEY.

25° _Le maréchal Soult au baron de Bourqueney_.

Paris, le 22 août 1839.

Le gouvernement du Roi regarde comme une circonstance heureuse

l'adhésion de la Porte à la démarche par laquelle les envoyés des cinq

puissances l'ont engagée à ne rien conclure, sans leur concours, avec le

pacha d'Egypte; adhésion dont au surplus la nouvelle ne m'est pas encore

parvenue. Cependant nous ne nous rendons pas bien compte de la joie

si vive que cet événement paraît avoir causée à Vienne et surtout à

Londres. Il y a, ce me semble, plus que de l'exagération à conclure, de

ce que M. de Bouteneff s'est associé à cette démarche, que la Russie se

décide à lier désormais son action, dans la question d'Orient, à celle

des cours alliées. Un résultat de cette importance, une telle déviation

des errements d'une politique jusqu'à présent immuable, ne se présument

pas; pour y croire, les preuves les plus formelles ne seraient pas de

trop, et ces preuves je les cherche vainement. Bien loin de là,

la correspondance de M. de Barante me montre le cabinet de

Saint-Pétersbourg persistant plus que jamais dans ses vues d'isolement,

alors même qu'il se croit obligé de faire quelques concessions de forme.

Au surplus, pour apprécier la portée véritable de l'acte auquel on veut

rattacher de si graves conséquences, il suffit de se rappeler que, parmi

les arguments allégués par le gouvernement russe pour repousser l'idée

d'une conférence établie à Vienne, figurait celui qui consistait à

dire que le siège de la négociation serait plus naturellement placé à

Constantinople; c'est qu'en effet la Russie, par l'ascendant naturel

que son envoyé exerce sur la Porte, y est bien mieux placée soit pour

entraver, soit pour influencer les négociations.

Si j'insiste, Monsieur, sur l'exagération des espérances que semble

avoir conçues le cabinet de Londres, c'est que je crains que ce

malentendu n'imprime une fausse direction à sa politique, et ne lui

fasse perdre de vue le but essentiel auquel doivent tendre la France

et l'Angleterre, le moyen d'empêcher que la Porte ne retombe sous le

patronage exclusif et dominant d'une des grandes puissances. À Londres,

je crois m'apercevoir qu'on est trop rassuré sur ce point et trop enclin

à concentrer toutes ses inquiétudes sur le péril, relativement bien

secondaire, de l'agrandissement exclusif de Méhémet-Ali. Si l'expression

du dissentiment qui existe à ce sujet entre la France et l'Angleterre

ne sortait pas du cercle des communications échangées entre les deux

gouvernements, il n'y aurait pas un grand inconvénient; malheureusement

j'acquiers tous les jours la certitude qu'il n'en est pas ainsi. Le

cabinet de Londres, dominé par ses préoccupations, ne sait pas assez les

dissimuler aux autres cabinets; il semble quelquefois voir en eux des

auxiliaires dont la coopération peut l'aider à nous ramener à sa manière

de voir, et les cours auxquelles s'adressent ces confidences, se

méprenant sur l'intention qui les lui dicte, y voient le principe d'un

relâchement sérieux dans l'alliance anglo-française. Déjà plus d'un

indice me donne lieu de penser que telle de ces cours travaille par des

avances adroitement calculées, par d'apparentes concessions, à entraîner

le gouvernement britannique dans une voie nouvelle. Je crains peu le

résultat définitif de ces tentatives; l'Angleterre y résistera comme

nous l'avons fait nous-mêmes à d'autres époques, lorsqu'on a employé

à notre égard des artifices semblables. Mais il serait fâcheux que de

simples apparences pussent donner un seul moment le moindre espoir de

succès aux auteurs de ces machinations. Il n'en faudrait pas davantage

pour jeter une perturbation déplorable dans la marche de la politique

générale.

Lord Granville ne m'a encore rien dit des nouvelles vues de sa cour par

rapport aux moyens d'obtenir la restitution de la flotte ottomane. Je

pense qu'à Londres on aura compris l'inopportunité du rappel éventuel

des consuls au moment où la décision prise à Constantinople rend plus

indispensable que jamais la présence d'agents européens auprès de

Méhémet-Ali.

Ce n'est pas M. le général Baudrand qui se rendra à Constantinople comme

je vous l'avais annoncé. Le Roi, en apprenant les noms des personnes

chargées par les empereurs d'Autriche et de Russie d'une mission

analogue, a jugé convenable d'envoyer un officier de sa maison, d'un

grade moins élevé.

26° _Le général Sébastiani au maréchal Soult_.

Londres, 5 septembre 1839.

Monsieur le maréchal,

....J'ai à rendre compte à Votre Excellence de mon premier entretien

avec lord Palmerston.

Avant de passer en revue les questions que nous avons discutées

séparément, je dois déclarer à Votre Excellence que l'impression pour

moi résultant de cette conférence est que le cabinet anglais veut comme

nous, au même degré que nous, avec aussi peu d'arrière-pensées que nous,

le maintien de l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman, et

que ce but il veut l'atteindre pacifiquement et sans compromettre les

grandes puissances entre elles.

J'ai saisi la première occasion qui m'était offerte de discuter et de

combattre les mesures proposées par le cabinet anglais et communiquées

par M. Bulwer à Votre Excellence.

J'ai d'abord établi d'une manière absolue que la question de la flotte

ottomane ne devait point être traitée spécialement et préalablement aux

conditions de l'arrangement final à intervenir entre le sultan et le

pacha. J'ai dit que nous ne devions pas user notre force contre un

incident, mais la réserver tout entière pour le fait principal. J'ai

même engagé lord Palmerston à réfléchir sérieusement aux conséquences

d'un succès, c'est-à-dire à la rentrée de la flotte ottomane à

Constantinople avec un corps d'officiers imbus d'admiration pour

Méhémet-Ali et peu rassurés eux-mêmes, malgré la garantie des

puissances, contre les vengeances réactionnaires de la Porte.

Ces derniers arguments, Monsieur le maréchal, ont produit de

l'impression sur l'esprit de lord Palmerston. Il m'a répondu néanmoins

que si les puissances, toutes également pénétrées de la nécessité de

réprimer ou plutôt de réparer un acte aussi coupable de la part d'un

vassal contre son souverain, s'arrêtaient devant un refus péremptoire de

Méhémet-Ali, il ne pourrait à son tour que se sentir plus encouragé dans

la résistance à l'acceptation d'un arrangement final.

J'ai fait valoir tous les motifs qui doivent nous détourner d'une

démonstration armée contre l'île de Candie; j'ai parlé du parti grec qui

pourrait en profiter pour proclamer son indépendance, et j'ai ajouté que

ce serait répandre dans le reste de l'empire l'exemple et le besoin

de soulèvements intérieurs. J'espère avoir réussi à convaincre lord

Palmerston qu'il n'y avait ni opportunité ni avantage réel dans

l'occupation de l'île de Candie par les forces de l'Angleterre et de la

France.

J'ai discuté le rappel des consuls généraux d'Alexandrie et j'ai montré

les graves inconvénients qu'il offrirait en nous laissant avec le

vice-roi sans organes au moment où nous aurions le plus pressant besoin

d'agir sur son esprit par d'actives communications.

Lord Beauvale, Monsieur le ministre, a déjà reçu les instructions et les

pouvoirs relatifs à la flotte ottomane; je ne puis donc faire espérer

à Votre Excellence que ces instructions soient rappelées ou même

modifiées; mais la question étant portée au centre même des

négociations, l'influence du gouvernement du Roi pourra s'y exercer

d'une manière puissante, et je crois que de Londres même on signalera

à lord Beauvale les points sur lesquels il ne doit pas insister,

s'il rencontre la voix de la France tout à fait opposée à celle de

l'Angleterre.

Je ne puis, du reste, le dissimuler à Votre Excellence; la disposition

du cabinet anglais à l'emploi des moyens coercitifs contre Méhémet-Ali,

soit pour obtenir la restitution de la flotte ottomane, soit pour lui

faire accepter exclusivement l'hérédité de l'Égypte comme base de

l'arrangement à intervenir avec la Porte, _peut bien de temps à autre

céder sur certains points aux représentations de la France, mais elle

reparaît toujours, et si elle rencontre de notre part une répugnance

invincible et absolue_ à l'emploi d'un moyen de coercition quelconque

contre le vice-roi, _je crains que l'on ne se persuade ici quil est

inutile_ de continuer une négociation dans laquelle on a ôté d'avance à

ses conseils la sanction même éventuelle de la force.

J'ai cherché à effrayer lord Palmerston sur les conséquences auxquelles

exposeraient la paix du monde les partis extrêmes où le vice-roi

pourrait se laisser entraîner si les puissances persistaient à lui

refuser les conditions qu'il met à sa réconciliation avec la Porte. Lord

Palmerston m'a répondu que sans doute la marche sur Constantinople était

possible, mais qu'alors rien ne serait plus facile aux puissances de

l'Europe que de préserver la capitale de l'empire ottoman, que nous y

concourrions tous avec nos flottes, et la Russie avec ses soldats, mais

qu'on réglerait les forces des troupes russes et qu'on fixerait la date

de leur départ. «Nous arriverions ensemble, a continué lord Palmerston,

et nous partirions ensemble. La Russie est enchaînée en ce moment,

soyez-en sûr. Je sais très-bien que cela tient à ce qu'elle n'est pas

prête; mais enfin c'est un fait et nous devons en profiter. Elle n'agira

pas sans nous, et si elle agit, ce ne sera qu'avec nous et comme nous.»

Lord Palmerston m'a parlé des dispositions du cabinet prussien et du

cabinet de Vienne comme se rapprochant entièrement de celles du

cabinet de Londres dans tout ce qui tient à la fixation des bases de

l'arrangement final entre la Porte et le vice-roi.

Lord Palmerston a répondu à la dernière communication russe par une

dépêche à lord Clanricarde dont il m'a donné lecture, et par laquelle

il établit formellement l'union et la solidarité de la France et de

l'Angleterre dans tout ce qui touche à l'entrée éventuelle de nos

escadres dans la mer de Marmara.

J'ai redoublé d'efforts pour ramener le point de vue du cabinet anglais

à celui du gouvernement du Roi. Lord Palmerston, à propos de la retraite

de nos consuls généraux d'Alexandrie, m'a dit qu'il n'avait jamais songé

à étendre cette mesure aux agents véritablement consulaires; que ce

n'était qu'à cause du caractère diplomatique de nos consuls généraux

qu'il avait voulu faire de leur rappel une démonstration de

mécontentement des puissances contre Méhémet-Ali; mais que nous

conserverions après leur départ, s'il s'effectuait, de véritables

consuls qui pourraient encore nous servir d'organes avec le vice-roi.

Lord Palmerston m'a annoncé que le colonel Campbell serait remplacé dans

tous les cas par un autre agent. On n'a pas approuvé sa conduite dans

les derniers événements et on lui donne un successeur. Lord Palmerston

venait de recevoir des dépêches de Constantinople qui lui annoncent

qu'un brick égyptien avait porté des agents du vice-roi à Salonique.

Lord Ponsonby a donné ordre à l'amiral Stopford de poursuivre le brick

égyptien, de s'en emparer et de faire échouer sa mission. L'amiral

Roussin a donné son approbation à cette mesure.

Veuillez agréer, etc.

H. SÉBASTIANI.

27° _Le général Sébastiani au maréchal Soult_.

Londres, 23 septembre 1839.

Monsieur le maréchal,

Lord Palmerston a passé ce matin quelques heures à Londres. J'ai à

rendre compte à Votre Excellence de l'importante conversation que je

viens d'avoir avec lui.

Le baron de Brünnow propose, au nom de son gouvernement, de régler et

de définir la part d'action coercitive de chacune des cinq puissances

contre Méhémet-Ali pour assurer un arrangement final entre le sultan

et le pacha. Dans ce but, une convention serait signée entre les cinq

cours, stipulant que la France et l'Angleterre se serviront de leurs

escadres contre Méhémet-Alj, s'il refuse d'accepter les conditions; que

la Russie, dans le cas où Ibrahim-Pacha marcherait sur Constantinople,

emploierait son armée et sa flotte dans le Bosphore et dans l'Asie

Mineure, en deçà de Taurus, pour protéger l'existence de l'empire

ottoman; mais qu'à l'avenir, la fermeture du Bosphore et du détroit des

Dardanelles demeurera un principe de droit public européen, et que la

Russie s'engage à ne pas renouveler le traité d'Unkiar-Skelessi. Il

serait enfin entendu, quoique non écrit, que, dans la circonstance

actuelle, la dérogation russe au principe de fermeture des deux détroits

aura lieu sans que les puissances maritimes s'en autorisent comme

d'une cause légitimant la présence de leurs propres vaisseaux dans le

Bosphore.

Cette convention, la Russie la présente à l'acceptation des quatre

puissances, mais elle est prête à la signer ici avec trois; si

la cinquième, si la France ne croit pas devoir en accepter les

stipulations.

Telle est, Monsieur le maréchal, la substance des propositions dont le

baron de Brünnow est l'organe; je n'ai pas besoin d'en caractériser

l'immense portée.

Lord Palmerston m'a dit qu'il réunirait prochainement les membres du

cabinet qui se trouvent dans le voisinage de Windsor ou de Londres, et

qu'il leur soumettrait l'état de la question; mais il ne m'a pas laissé

ignorer que personnellement il était favorable à l'acceptation des

propositions russes; il est probable que la détermination du cabinet

sera conforme à l'opinion de lord Palmerston.

J'ai demandé quelles bases la Russie donnait à l'arrangement entre le

sultan et le pacha; lord Palmerston m'a dit que M. de Brünnow n'était

chargé d'aucune proposition à cet égard, mais que le cabinet russe se

prononçait, comme le cabinet anglais, en faveur de la rétrocession

complète de la Syrie et de ses annexes.

Lord Palmerston voudrait ajouter au projet russe l'envoi d'un corps

autrichien en Syrie en cas de résistance du vice-roi. Ce corps, réuni

aux débris de l'armée ottomane, devrait opérer par la force l'évacuation

des provinces occupées par l'armée égyptienne.

J'ai commencé, Monsieur le maréchal, par déclarer que j'étais sans

instructions du gouvernement du Roi sur la plupart des questions

qui m'étaient soumises; mais que je me sentais néanmoins autorisé à

repousser et à combattre, au moins en mon nom, presque toutes les

données sur lesquelles repose le nouveau plan proposé par la Russie et

presque adopté par l'Angleterre.

But, moyens, facilité d'exécution, j'ai tout contesté. J'ai appuyé sur

cette considération que, possesseur héréditaire de l'Égypte et de

la Syrie, Méhémet-Ali retomberait essentiellement dans la sphère

d'influence et d'action des deux grandes puissances maritimes, et

que ces mêmes puissances pourraient à leur tour se servir des

forces égyptiennes pour imposer à la Russie dans ses projets sur

Constantinople. Je ne fatiguerai pas Votre Excellence de la reproduction

des arguments dont je me suis servi; ils étaient tous puisés dans

l'ordre d'idées et de faits où s'est placé le gouvernement du Roi dans

sa correspondance avec l'ambassade.

Il m'est démontré, Monsieur le maréchal, que le cabinet anglais regarde

l'abolition du traité d'Unkiar-Skelessi comme un succès suffisant pour

sa politique actuelle en Orient. Or, ce succès il ne croit pas trop le

payer par son assentiment préalable à l'apparition des forces russes

dans le Bosphore; et, d'ailleurs en la subordonnant à la marche

d'Ibrahim-Pacha sur Constantinople, il espère poser une hypothèse qui ne

se réalisera pas.

J'ai dit à lord Palmerston que la convention dont il venait de me

développer les bases passerait en Europe pour un acte de faiblesse et de

pusillanimité envers la Russie. Lord Palmerston la considère comme un

acte d'habileté; l'action russe, même à Constantinople, réglée, définie

d'avance par le concours des autres puissances, lui paraît toujours

l'action des cinq cours et l'abdication du protectorat russe exclusif.

La dernière dépêche de Votre Excellence me mettait en mesure de

démontrer à lord Palmerston combien les divers cabinets de l'Europe sont

loin jusqu'ici de s'associer à l'activité et à l'énergie des mesures

actuelles contre Méhémet-Ali. Lord Palmerston m'a répondu qu'il ne

mettait pas un instant en doute que les propositions dont M. de Brünnow

était porteur ne reçussent le plus sincère et le plus cordial appui des

cabinets de Vienne et de Berlin.

Le prince Esterhazy, qui a vu lord Palmerston aujourd'hui, a mis en

avant le défaut d'instructions de sa cour, pour éviter de se

prononcer sur tous les nouveaux projets qui lui étaient soumis, et

particulièrement sur l'envoi d'un corps autrichien en Syrie; mais

évidemment, il est convaincu que le plan du cabinet russe sera approuvé

par le cabinet de Vienne.

La restitution de la flotte ottomane est maintenant confondue avec la

question générale. Lord Palmerston renonce à l'en détacher.

Lord Palmerston, à qui j'ai demandé où aurait lieu la signature de la

convention qu'il venait de m'analyser, m'a répondu: «Je n'y avais pas

songé, mais à Londres si l'on veut.»

Agréez, etc.

H. SÉBASTIANI.

28° _Le général Sébastiani au maréchal Soult_.

Londres, 3 octobre 1839.

Monsieur le maréchal,

Le cabinet anglais n'adhère point aux propositions du cabinet impérial

présentées par M. le baron de Brünnow. Lord Palmerston a déclaré ce

matin à l'envoyé russe que la France ne pouvait consentir pour sa part à

l'exclusion des flottes alliées de la mer de Marmara dans l'éventualité

de l'entrée des forces russes dans le Bosphore, et que l'Angleterre ne

voulait point se détacher de la France avec laquelle elle avait marché

avec une parfaite union depuis l'origine de la négociation.

Cela posé, au lieu de la convention originairement présentée par le

cabinet impérial, lord Palmerston propose un acte entre les cinq

puissances, par lequel elles régleraient leur part d'action dans la

crise actuelle des affaires d'Orient, mais sans privilège acquis

au pavillon russe à l'exclusion des pavillons français, anglais

et autrichien. La Russie, en cas de résistance de Méhémet-Ali aux

conditions qui lui seront proposées, s'engagerait à se servir de ses

troupes en Asie Mineure, mais en deçà du Taurus. L'indépendance et

l'intégrité de l'empire ottoman dans la dynastie régnante seraient

stipulées pour le plus long espace de temps possible; enfin la clôture

des détroits deviendrait un principe de droit public européen.

Telle est l'importante modification apportée aux propositions russes par

le cabinet britannique...

De l'acte européen que je viens d'analyser, passant aux conditions

mêmes de l'arrangement à intervenir entre le sultan et le pacha, lord

Palmerston, pressé à la fois et par mon argumentation et par le désir

que je crois sincère de faire acte de déférence envers la France,

lord Palmerston a consenti, après une longue discussion, à ajouter à

l'investiture _héréditaire_ de l'Égypte en faveur de Méhémet-Ali, la

possession également _héréditaire du pachalik d'Acre_. La ville seule

d'Acre demeurerait à la Porte et la frontière partirait du glacis de la

place dans la direction du lac Tabarié. La Porte recouvrerait tout le

reste de la Syrie, y compris les villes saintes, considération d'un

poids énorme aux yeux du cabinet anglais. Cette seconde concession,

Monsieur le maréchal, repose, je dois le dire, sur la donnée que le

gouvernement du Roi, une fois d'accord avec ses alliés sur les limites

territoriales de l'arrangement, acceptera sa part d'action pour y

contraindre Méhémet-Ali en cas de refus.

Cette nouvelle situation est le résultat de nos efforts persévérants

pour ramener le cabinet anglais au point de vue de la France sur la

question d'Orient. Sans doute, le retour n'est point aussi complet

que nous pourrions le désirer; mais il y a un immense pas de fait; je

crains, je l'avoue, que ce ne soit le dernier.

J'ai demandé comment le baron de Brünnow avait reçu l'annonce d'une

aussi grave modification dans les premières dispositions du cabinet

britannique. Lord Palmerston m'a dit qu'il avait pris les propositions

nouvelles _ad referendum_. Son désappointement a dû être vif.

Lord Palmerston me paraît se flatter que nous amènerons la Russie à

adhérer à l'acte européen qu'il propose. Je ne vois pas les données

sur lesquelles il base cette confiance; mais quoi qu'on fasse à

Saint-Pétersbourg, il n'en est pas moins de la dernière importance

d'avoir arrêté ici tout arrangement en dehors de la France, et ramené le

cabinet anglais à son premier sentiment du besoin de notre alliance.

Veuillez agréer, etc.

H. SÉBASTIANI.

29° _Le général Sébastiani au maréchal Soult_.

Londres, 10 octobre 1839.

Monsieur le maréchal,

J'ai donné lecture à lord Palmerston de la dernière dépêche de Votre

Excellence. Il avait été déjà directement préparé par M. Bulwer à

la nouvelle que la concession du pachalik d'Acre n'était pas jugée

suffisante par le gouvernement du Roi. Cette nouvelle l'a rejeté de

suite dans son ancien système d'argumentation. Je n'ai laissé aucune

de ses objections sans réponse; mais j'ai pu facilement me convaincre

aujourd'hui que ce serait une tâche presque sans espoir d'essayer

d'obtenir quelque chose de plus que celle dernière concession. Lord

Palmerston m'a fait valoir le sacrifice fait à l'espoir de renouer ses

premiers liens avec la France, et il m'a donné clairement à entendre

que, si le cabinet anglais se trouvait déçu dans cette tentative, il

serait nécessairement forcé de chercher ailleurs l'appui qu'il ne

trouverait pas en nous.

Rien ne se fera ici avant qu'on connaisse d'une manière positive et

formelle les dernières déterminations du gouvernement du Roi...

Mon impression est que le cabinet anglais reviendra aux premières

propositions de la Russie, si les dernières concessions sont repoussées.

Le baron de Brünnow s'embarque le 13 pour Rotterdam.

Veuillez agréer, etc.

H. SÉBASTIANI.

30° _Le maréchal Soult au général Sébastiani_.

Paris, le 9 décembre 1839.

La nouvelle que vous me donnez du prochain retour à Londres de M.

de Brünnow, muni de pleins pouvoirs pour signer une convention qui

réglerait sur un pied d'égalité les rapports de protection des

puissances à l'égard de la Porte, a excité, comme vous pouvez le croire,

la plus sérieuse attention du gouvernement du Roi. Nous attendons

impatiemment les détails. S'ils sont tels, en effet, que doit le faire

supposer le langage de lord Palmerston, si par conséquent ils emportent,

de la part de la Russie, une renonciation effective à la position

exceptionnelle qu'elle s'attribuait à Constantinople, si l'addition

d'aucune clause secrète ou indirecte ne vient paralyser d'un autre côté

les concessions que semble faire le cabinet de Saint-Pétersbourg, je

n'ai pas besoin de vous dire que la détermination de ce cabinet,

quel qu'en puisse avoir été le motif, nous causera une très-vive

satisfaction. Elle nous donnera en effet gain de cause sur le point qui

nous a paru constamment le plus important dans la question d'Orient;

elle nous amènera un résultat que nous avions déjà eu en vue et que

depuis quelque temps nous désespérions d'obtenir. Vous savez en effet

que, dès le principe de la négociation, nous nous sommes attachés à en

faire sortir l'annulation du protectorat exclusif exercé par la Russie

sur le sultan, et que nous avions signalé ce but à nos alliés comme

celui qu'on devait s'efforcer d'atteindre par tous les moyens. Nous

avons dit et répété sans cesse que c'était surtout à Constantinople

qu'il fallait garantir l'indépendance de la Porte, que le noeud de la

difficulté était là. Ce n'est pas notre faute si, en s'opiniâtrant trop

longtemps à le voir là où il n'était pas, dans la question, relativement

secondaire pour l'Europe, des rapports du sultan avec le vice-roi, on

a multiplié les complications et les embarras au point de les rendre

presque insolubles. Il est enfin permis d'espérer qu'on va entrer dans

la bonne voie; certes, ce n'est pas nous qui y mettrons obstacle; et je

vous le répète, si les propositions de la Russie sont telles qu'on vous

l'a dit, si elles ne contiennent rien de plus, rien au moins qui en

altère la portée, je suis prêt à vous envoyer l'autorisation d'y accéder

formellement. Je vais plus loin: le gouvernement du Roi, reconnaissant

avec sa loyauté ordinaire qu'une convention conclue sur de telles

bases changerait notablement l'état des choses, y trouverait un motif

suffisant pour se livrer à un nouvel examen de l'ensemble de la question

d'Orient, même dans les parties sur lesquelles chacune des puissances

semblait avoir trop absolument arrêté son opinion pour qu'il fût

possible de prolonger la discussion.

Telle est, Monsieur le comte, l'impression que nous avons reçue de

l'importante nouvelle que vous venez de me transmettre. Je ne dois

pas vous cacher au surplus que j'ai plutôt le désir que l'espoir d'en

apprendre bientôt l'entière confirmation. Je crains, je l'avouerai, que

les propositions confiées à M. de Brünnow ne contiennent quelque clause

insidieuse dont l'existence rendrait notre adhésion impossible, et sans

doute aussi déterminerait un nouveau refus de la part du cabinet de

Londres. Ce qui me confirme dans cette inquiétude, c'est l'impossibilité

que j'éprouve à me rendre compte des motifs qui pourraient décider le

gouvernement russe à une concession juste et raisonnable sans doute,

mais pour laquelle il avait jusqu'à présent manifesté une si invincible

répugnance. Si l'on voulait même supposer que sa pensée est de se mettre

en mesure d'accorder, de concert avec l'Angleterre, une protection

plus efficace à la Porte et d'imposer au vice-roi des conditions plus

rigoureuses, cette conjecture se trouverait démentie par ce qui se passe

à Constantinople. Reschid-Pacha a dit en effet à M. de Pontois que le

cabinet de Saint-Pétersbourg engageait la Porte à traiter directement

avec Méhémet-Ali et que M. de Tatitscheff en avait donné le conseil à

Vienne à l'ambassadeur ottoman. Un semblable conseil, fort raisonnable

en lui-même à notre avis, tant que la situation ne changera pas, n'en

est pas moins très-extraordinaire de la part du gouvernement qui affecte

de se placer dans des relations d'intimité avec l'Angleterre.... Lord

Palmerston se prévaut, pour s'affermir dans ses idées, de l'adhésion

qu'elles reçoivent du chancelier d'Autriche; je conçois la tactique qui

le porte, lorsqu'il s'entretient avec vous, à présenter les choses sous

cet aspect; mais j'ai peine à croire qu'il regarde réellement comme une

_adhésion_ les déclarations équivoques du cabinet de Vienne. L'Autriche,

après avoir approuvé nos propositions, a fini par accéder en principe à

celles de l'Angleterre, mais en rejetant les moyens de contrainte qui

pouvaient seuls leur donner quelque réalité. Si c'est là une adhésion

suffisante aux yeux de lord Palmerston, il n'est certes pas difficile à

contenter, et nous serions pour le moins aussi fondés à prétendre que

l'Autriche est entrée dans nos idées.

Quelques mots suffiront pour calmer les susceptibilités que lord

Palmerston vous a laissé voir au sujet de la formation d'une escadre de

réserve à Toulon. La nomination de M. l'amiral Rosamel n'a d'autre but

que de donner éventuellement un chef supérieur à notre escadre

commandée par deux officiers d'un grade égal, ce qui peut amener des

inconvénients. Il n'est nullement question en ce moment d'augmenter nos

forces navales, et si cela arrivait, nous ne manquerions pas d'en donner

avis à nos alliés.

Les dernières nouvelles de Constantinople ont peu d'intérêt. Méhémet-Ali

persiste dans toutes ses résolutions; il proteste qu'il ne renoncera pas

à Adana, à moins qu'on n'en confie le gouvernement à un de ses fils:

«C'est la clef de ma maison, dit-il, et je ne la remettrai qu'à un

membre de ma famille.»

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 4) · 第 50 / 76 题