Londres, 5 janvier 1849.
Monsieur le maréchal,
Ainsi qu'il me l'avait promis, lord Palmerston m'a donné lecture de
la rédaction laissée entre ses mains par M. de Brünnow. Après l'avoir
commentée et discutée dans ses détails, il s'était engagé à m'en envoyer
copie aujourd'hui assez tôt pour que je pusse l'expédier ce soir à
Paris et la prendre pour base du compte rendu de notre entretien. À la
communication textuelle du libellé russe, lord Palmerston substitue une
espèce de résumé fort incomplet, dont je vais essayer de combler les
lacunes. J'ai suivi avec assez de soin la lecture d'hier pour me croire
sûr de ne rien omettre d'important.
Pour donner un corps aux idées du cabinet de Saint-Pétersbourg, tout en
évitant de leur imprimer un caractère officiel, la finesse de l'envoyé
russe a eu recours à un expédient étrange: il les a consignées dans une
dépêche officielle adressée à un autre agent de la Russie.
C'est au sujet de sa rencontre à Calais avec M. de Neumann que M. de
Brünnow exprime à M. de Tatischeff la satisfaction que lui causent
l'envoi de l'agent autrichien, l'accord entre les deux cours de
Pétersbourg et de Vienne, dont cette mission est le gage, et l'espoir
que M. de Neumann recevra les pouvoirs nécessaires pour concourir aux
grands résultats que l'empereur son maître l'a chargé de poursuivre à
Londres.
Vient alors le développement détaillé de la politique et du plan russes
sur la question d'Orient.
La cour de Pétersbourg propose:
«Que le différend entre la Porte et le pacha soit définitivement réglé
sous la garantie des puissances par un partage territorial;
«Que la part offerte au pacha avec l'investiture héréditaire soit
_l'Égypte et la Syrie jusqu'à la forteresse d'Acre_ comme limite; que la
rétrocession de toutes les autres possessions détenues par Méhémet-Ali
soit effectuée immédiatement;
«Qu'en cas de résistance de la part du pacha, un choix soit fait dans
les diverses mesures coercitives successivement débattues dans les
communications antérieures des cabinets;
«Qu'on mette à exécution immédiate et vigoureuse toutes celles qui
seront de nature à hâter la solution; qu'on s'abstienne de celles qui
sembleraient entamer le droit qu'on veut faire triompher;
«Qu'ainsi on envoie des forces maritimes à la hauteur d'Alexandrette,
parce que leur objet évident sera d'inquiéter le flanc de l'armée
d'Ibrahim; mais qu'on évite de déclarer les côtes de la Syrie en état de
blocus, parce que ce serait agir comme si l'on était en hostilité avec
le souverain légitime de territoires occupés momentanément par un sujet
révolté;
«Que l'on dirige, qu'on protège une expédition turque sur Candie, mais
qu'on ne retire pas les consuls d'Alexandrie, parce que ce serait
traiter trop en souverain un pacha victorieux; ce serait d'ailleurs se
priver des avantages de moyens d'influence et d'information importants
à conserver, et compromettre en même temps les intérêts commerciaux des
puissances;
«La partie _turco-égyptienne_ de la question ainsi décidée, on
s'occupera concurremment à Londres de la partie européenne;
«Le mode d'intervention de la Russie, au cas où elle serait appelée par
la Porte, sera convenu et réglé entre les puissances;
«La Russie, dans l'éventualité de la marche d'Ibrahim sur Constantinople
et de l'appel du Divan, _franchira le Bosphore avec des troupes de
débarquement_ et sera _chargée de la défense de Constantinople au nom de
l'Europe_;
Les autres puissances pourront alors faire _passer les Dardanelles à
quelques bâtiments de guerre qui croiseront dans les eaux de la mer de
Marmara, de Brousse à Gallipoli_;
«Le nombre de ces bâtiments sera de _deux à trois_ pour chaque pavillon:
«Une fois le but que se proposent les puissances atteint par la
soumission de Méhémet-Ali, la Porte rentrera en pleine et immuable
possession _du droit de clôture des deux détroits à tous les pavillons
européens_.
«Ce droit sera également et formellement consacré en principe dans la
convention à intervenir à Londres, préalablement à toute action en
Orient.
«On est sûr de l'accord de l'Autriche, de l'Angleterre et même de la
Prusse, sur tous les points ci-dessus mentionnés; on espère que la
France ne voudra pas _s'isoler_ des autres puissances et unira son
action à la leur.
«C'est à _tous les cabinets_ que s'adressent les idées de l'empereur;
c'est un intérêt européen qu'il a à coeur de consacrer, etc...»
Telle est en substance, Monsieur le maréchal (et, je le répète, je crois
ma mémoire fidèle), cette dépêche confidentielle, le seul document écrit
qu'il y ait encore sur la négociation suivie par M. de Brünnow.
Le temps me manque pour entrer dans quelques développements. Je dois
cependant consigner ici une information qui ne sera pas sans intérêt
pour Votre Excellence. Hier, arrivé au paragraphe relatif à la part à
faire à Méhémet-Ali, c'est-à-dire à la _cession de la Syrie jusqu'à
Saint-Jean d'Acre_, lord Palmerston, interrompant sa lecture, m'a dit:
«J'ai vivement combattu cette idée dans mes entretiens avec M. de
Brünnow; elle compromettrait le _principe: l'Égypte seule et le désert
pour frontière_, voilà le vrai. J'ai ramené M. de Brünnow et je suis sûr
de l'adhésion des deux autres.»
Veuillez agréer, etc.
H. SÉBASTIANI.
32° _Le général Sébastiani au maréchal Soult_.
Londres, 10 janvier 1840.
Monsieur le maréchal,
Je n'avais pas cru, d'après les termes où m'avait placé la dernière
communication de lord Palmerston, devoir montrer d'empressement à lui
faire connaître la substance de la première de vos dépêches; l'arrivée
de la seconde, qui m'a paru contenir à la fois le complément et le
correctif que demandaient les circonstances présentes, m'a fourni une
occasion naturelle de chercher un entretien dont elles, toutes deux
successivement, font l'objet, et dont je vais avoir l'honneur de vous
rapporter les traits principaux.
À l'avertissement plein de sens et de modération que donnait encore une
fois Votre Excellence à son alliée sur le véritable but que cherche
la Russie, lord Palmerston a répondu: «Mais je n'ai jamais pensé à
abandonner l'alliance et surtout à la sacrifier à la Russie. Il y a
seulement entente entre la Russie et nous sur une question _spéciale_,
celle d'Orient; sur toutes les autres questions, l'alliance subsiste; et
encore quand je dis entente _entre la Russie et nous_, je m'exprime mal;
c'est _entre nous et toutes les puissances_ qu'il faut dire.»
Je lui ai alors donné connaissance des informations parvenues au
gouvernement du Roi sur les intentions présumables du pacha concernant
la possession de l'Arabie et des lieux saints. Lord Palmerston les a
accueillies avec satisfaction.
Veuillez agréer, etc.
H. SÉBASTIANI.
33° _Le maréchal Soult au général Sébastiani_.
Paris, 20 janvier 1840.
Je désirerais, Monsieur le comte, que vous me fissiez connaître le
langage tenu par le corps diplomatique, et particulièrement par les
ambassades d'Autriche et de Russie, sur la dernière phase de la mission
confiée à M. de Brünnow; les informations que vous me donnerez à cet
égard nous mettraient à même de mieux comprendre la portée de cet
incident.
Je dois vous dire aussi que, dans la grave situation où paraît se
trouver en ce moment le ministère de Sa Majesté Britannique, je regrette
quelquefois de ne pas trouver dans votre correspondance, sur l'état
intérieur du pays que vous habitez, des détails et surtout des
appréciations auxquelles votre esprit judicieux donnerait tant de prix.
Vous verrez par l'extrait ci-joint que les agents russes ne tiennent
pas partout le même langage par rapport aux conditions à faire à
Méhémet-Ali.
34° _Le général Sébastiani au maréchal Soult_.
Londres, 20 janvier 1840.
Monsieur le maréchal,
Lord Palmerston m'avait annoncé qu'avant d'arrêter le projet dont la
rédaction lui a été confiée et dont nous nous étions entretenus à
plusieurs reprises depuis la dernière réunion du cabinet, il comptait
m'en donner connaissance, ce qu'il a fait ce matin.
Ce projet n'étant encore effectivement qu'à l'état d'ébauche et lord
Palmerston ayant paru vouloir consulter mon avis personnel plutôt que
produire le formulé définitif des propositions britanniques, j'oserai
prier Votre Excellence de réserver à cette communication tout son
caractère confidentiel.
Ce projet est celui d'une convention en _huit articles_, précédés d'un
_préambule_.
La convention ne se conclut pas, comme dans le plan primitif, _entre les
grandes puissances_, mais bien _entre les grandes puissances d'une part
et la Porte de l'autre_.
Le préambule a pour objet de poser la question dans ce sens: «Les
puissances, convaincues que l'intégrité et le repos de l'empire ottoman
importent à l'équilibre comme à la paix de l'Europe, et prenant, d'un
commun accord, en considération les circonstances où se trouve le
sultan, mettent à sa disposition les secours dont il peut avoir besoin
pour assurer la tranquillité de son empire et la soumission de son
vassal aux conditions qu'il lui convient de lui offrir.»
Le sultan déclare qu'il accorde à Méhémet l'investiture héréditaire
de l'Egypte, à la condition de la rétrocession immédiate des autres
territoires occupés par le pacha.
Au cas où la rétrocession serait refusée et où un mouvement de l'armée
égyptienne viendrait à menacer Constantinople, le sultan appellera le
secours des puissances.
Ces secours, dont la force et la composition seront déterminées de
concert entre les puissances contractantes, agiront en même temps.
Le sultan demandera simultanément l'envoi à la Russie de six vaisseaux
et de deux frégates portant à bord des troupes de débarquement (lord
Palmerston n'en a pas encore fixé le nombre, mais il compte proposer
15,000 hommes) qui franchiront le Bosphore;
A la France et à l'Angleterre, six vaisseaux et deux frégates (trois
vaisseaux et une frégate pour chaque pavillon) qui passeront les
Dardanelles et iront croiser sur les côtes d'Asie;
A l'Autriche, un détachement de son escadre qui suivra les pavillons
anglais et français dans la mer de Marmara.
Le sultan étant provisoirement privé de sa flotte par la défection du
capitan-pacha, sur sa demande les escadres combinées couperont les
communications, entre l'Égypte et les côtes de Syrie, aux vaisseaux du
vice-roi, et arrêteront tout transport de munitions de guerre ou de
bouche.
Les puissances mettront de plus à la disposition du sultan un convoi
suffisant pour protéger la route et l'arrivée du gouverneur qu'il lui
plaira d'envoyer à Candie; ces forces contribueront aussi, par des
moyens maritimes, à assurer le rétablissement de l'autorité de la Porte
dans l'île;
Le but que se propose le sultan, en appelant le secours des puissances
dans les eaux de la mer de Marmara, une fois atteint, ces secours les
quitteront, comme ils auront été admis, en même temps.
La clôture des deux détroits à tous les pavillons de guerre est
formellement reconnue comme droit permanent et inaliénable de la Porte,
et fait désormais, comme par le passé, partie du droit public européen.
Toutefois la Porte garantit en temps de paix, à tous les pavillons
marchands, le libre accès des eaux de Constantinople; aussi à toute
frégate portant à son poste un envoyé diplomatique, à la condition
qu'une seule frégate à la fois, par chaque pavillon, sera admise dans la
mer de Marmara.
Tel est en substance le projet dont lord Palmerston m'a donné lecture.
Votre Excellence voit que les mesures contre le pacha se bornent à
l'obstacle opposé au ravitaillement de l'armée d'Ibrahim d'une part, et
de l'autre à l'envoi et à la protection éventuelle d'un gouverneur
turc à Candie. On ne parle plus ni de blocus ni d'aucun autre moyen
de coaction quelconque. Votre Excellence remarquera aussi qu'il n'est
question d'aucune communication à faire à Alexandrie; les puissances ne
reconnaissent au pacha point d'existence indépendante; c'est à la Porte
seule qu'elles s'adressent.
Le projet a été communiqué déjà à MM. de Brünnow et Neumann.
M. de Brünnow a élevé des objections sur la forme même du projet, et
insiste pour qu'on revienne au plan primitif d'une convention des
_puissances entre elles_, qui agiraient ensuite vis-à-vis de la Porte en
conséquence des clauses convenues.
Il est inutile de dire à Votre Excellence que, consulté sur ce point par
lord Palmerston, je n'ai rien négligé de ce que j'ai cru propre à le
confirmer dans sa résolution, et que, toute réserve faite sur le fond
même de la question, j'ai cru devoir, quant à la forme, indiquer la
préférence pour celle qui tendait davantage à lui assurer le caractère
européen.
Si je suis bien informé du reste, le dissentiment de M. de Brünnow ne se
bornerait pas à la forme seule de la convention projetée. Mais jusqu'ici
la manifestation de ce dissentiment a été contenue. M. de Neumann, à en
croire un rapport assez digne de foi, serait moins réservé et laisserait
voir le désappointement que lui cause le plan du cabinet anglais.
En tout, les deux envoyés spéciaux sont évidemment mécontents et
déconcertés de la tournure actuelle de la négociation qui leur a été
confiée.
Lord Palmerston a aussi provoqué mon avis sur l'utilité et la convenance
que pourrait avoir l'insertion d'un article complémentaire par lequel
les ambassadeurs des puissances à Constantinople seraient chargés de
veiller à l'exécution de la convention. J'ai cru devoir encourager cette
idée qui permettrait et impliquerait même le séjour dans la mer de
Marmara de vaisseaux aux ordres de nos représentants à Constantinople.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que le point de départ de toute opinion
énoncée par moi dans cet entretien a été celui de l'ignorance la plus
entière des intentions du gouvernement du Roi, et que je n'ai pas dit un
mot qui pût avoir, pour lord Palmerston, d'autre valeur que celle de mon
_opinion personnelle_. Je dois seulement mentionner ici l'observation
faite par lord Palmerston en terminant la lecture de son projet: «Qu'il
en avait calculé la rédaction de manière à ce qu'il fût facile à
la France de l'accepter et de se rallier à l'action commune des
puissances.»
Avant d'être officiellement communiqué au gouvernement du Roi, ce projet
pourra recevoir, soit de lord Palmerston lui-même, soit du conseil
britannique, des modifications importantes.
Quant au conseil, je crois sa majorité, sinon son unanimité, assurée aux
idées de lord Palmerston. Les entretiens que j'ai eus ces jours-ci avec
plusieurs de ses membres me portent à croire leur opinion arrêtée. Je
n'ai rien négligé dans ces conversations pour faire bien apprécier à
chacun les véritables motifs qui ont dirigé la politique du gouvernement
du roi, et pour les pénétrer de la sincérité du désir et de la volonté
qui l'animent, de maintenir, autant qu'on le lui rendra possible,
l'accord le plus complet avec ses alliés.
Veuillez agréer, etc.
H. SÉBASTIANI.
35° _Le maréchal Soult au général Sébastiani_.
Paris, 26 janvier 1840.
Monsieur le comte, j'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur
de m'écrire. L'importance des détails qu'elle contient a fixé la plus
sérieuse attention du gouvernement du Roi. Vous comprendrez que je ne
m'explique pas encore d'une manière complète sur la communication de
lord Palmerston; le caractère tout confidentiel de cette communication
dont les bases mêmes, et à plus forte raison la rédaction, n'étaient
pas encore définitivement arrêtées par le cabinet britannique, appelle
d'autant moins de notre part une réponse immédiate et officielle
que, dans une pareille matière, le fond ne peut guère être apprécié
indépendamment de la forme. Quoi qu'il en soit, et sans m'arrêter à
des points de détail qui pourraient demander des éclaircissements, je
n'hésite pas à dire qu'en ce qui concerne le mode de la protection à
accorder à la Porte contre un mouvement éventuel d'Ibrahim-Pacha sur
Constantinople, les modifications proposées par lord Palmerston au
plan du cabinet de Saint-Pétersbourg me paraissent constituer une
amélioration très-considérable. L'idée de faire intervenir la Porte dans
le traité qui réglerait ce mode de protection est surtout une concession
très-heureuse et d'une grande portée. Je regrette de ne pouvoir
approuver également, dans le projet de lord Palmerston, ce qui se
rapporte aux arrangements territoriaux à conclure entre le sultan et le
vice-roi. Nous persistons à croire que ce ministre ne tient pas assez
compte des ressources de Méhémet-Ali, de l'énergie de son caractère
et de l'impossibilité morale qu'un homme de cette trempe accepte sans
résistance des conditions qui lui ôteraient, avec une grande partie de
sa puissance matérielle, toute la force d'opinion dans laquelle réside
son principal appui. Plutôt que de les subir, je suis convaincu qu'il
s'exposerait aux plus grandes extrémités, et que, tout en s'abstenant
peut-être de marcher sur Constantinople, il n'hésiterait pas à envahir
la Mésopotamie, et à enlever à la Porte des provinces dont les
ressources lui permettraient d'opposer aux résolutions des puissances
la résistance la plus énergique. Contre de telles entreprises, que
pourraient les moyens de coaction indiqués par le nouveau projet
anglais? Que pourrait même l'intervention russe, dans les limites où il
tend à la contenir? N'est-il pas évident qu'une fois entrées dans cette
voie, les puissances n'auraient d'autre alternative que de reculer
devant Méhémet-Ali, ou de recourir au seul moyen réel de protéger la
Porte, en autorisant l'intervention russe dans le sens le plus étendu?
A moins d'abandonner le sultan à sa faiblesse, ne seraient-elles pas
forcées de souffrir qu'une armée impériale traversât l'Asie Mineure et
la Syrie pour refouler jusqu'en Egypte les soldats du vice-roi? Je ne
pense pas que cette extrémité pût convenir à l'Angleterre plus qu'elle
ne nous conviendrait à nous-mêmes. En vous signalant l'insuffisance
des voies coercitives proposées par le cabinet de Londres, j'ai voulu
surtout vous faire remarquer ce qu'il y a de contradictoire entre la
grandeur des concessions demandées à Méhémet-Ali et la faiblesse des
moyens par lesquels on se propose de les lui arracher. Sans doute
le cabinet de Londres se persuade que ce pacha cédera à la première
démonstration des puissances, et que hors d'état de suffire longtemps
aux charges d'un _statu quo_ rendu plus gênant et plus onéreux pour
lui par l'espèce de blocus qu'on établirait sur la côte de Syrie, il
s'empressera de s'y soustraire en acceptant l'arrangement qui lui
sera offert. Je crois fermement que c'est une erreur et que même en
admettant, ce qui n'est guère probable, que Méhémet-Ali ne se fît pas un
jeu de jeter l'Europe dans les complications les plus effrayantes plutôt
que de se soumettre aux injonctions des puissances, la prolongation du
_statu quo_ actuel avec ses incertitudes et ses dangers serait tout au
moins la conséquence de sa résistance passive. Il faudrait étrangement
méconnaître la situation respective des deux parties pour croire que
cette prolongation fût plus désavantageuse au vice-roi qu'au sultan.
Dans l'état où la Porte est aujourd'hui réduite, elle a particulièrement
besoin pour se remettre, pour reprendre le degré de consistance et
de solidité exigé par l'intérêt général, de repos, de sécurité, d'un
sentiment de confiance dans l'avenir. De tels avantages sont bien
autrement importants pour elle que celui de recouvrer immédiatement
la possession de quelques provinces qu'elle serait peut-être fort
embarrassée d'avoir à gouverner et dont, en tout cas, la souveraineté
lui serait conservée. Mais la Porte ne peut recueillir ces avantages
que par une prompte réconciliation avec Méhémet-Ali, et pour que cette
réconciliation ait quelque chance de succès, il faut qu'elle repose
sur des bases qui soient dans une juste proportion avec la force et la
puissance des parties contractantes.
Telles sont, Monsieur le comte, les raisons qui nous font considérer
comme dangereuse et impraticable la proposition d'imposer à Méhémet-Ali
les conditions énoncées dans la communication de lord Palmerston. Il n'y
a, de notre part, ni obstination, ni prédilection aveugle, ni engagement
d'aucune sorte. Nos motifs sont tous puisés dans l'intérêt général,
dans la force des choses et dans des convictions profondes. Que lord
Palmerston les considère surtout comme inspirées par le plus vif désir
de nous entendre et d'établir entre nos deux gouvernements cette
identité de vues et de tendances qui serait la meilleure garantie de la
paix comme des intérêts des deux pays.
Je n'ai pas besoin de vous dire que le gouvernement du Roi s'en rapporte
entièrement à vous quant au choix du moment et de la forme qui vous
paraîtront les plus propres à produire avec avantage les arguments que
je viens de vous suggérer.
Je reçois votre dépêche du 24. Les détails qu'elle contient sur
l'attitude de MM. de Brünnow et Neumann sont d'une importance réelle. Je
me rends facilement compte des difficultés que trouve lord Palmerston à
rédiger son contre-projet. Je désire trop voir sortir de ces difficultés
mêmes des moyens de rapprochement entre les cours vraiment intéressées à
la pacification de l'Orient pour que je ne l'espère pas un peu.
36° _Le général Sébastiani au maréchal Soult_.
Londres, 28 janvier 1840.
Monsieur le maréchal,
Je quitte lord Palmerston. Il vient de m'annoncer que le conseil,
consulté par lui sur la question de savoir si la convention projetée
devait être conclue entre les cinq puissances seulement, ou bien entre
les puissances et la Porte, s'était prononcé pour le dernier avis et
avait décidé à l'unanimité que le sultan devait être appelé comme partie
contractante.
Cette résolution, la seule qu'ait encore définitivement arrêtée, dans
cette affaire, le cabinet britannique, semble ajourner forcément
non-seulement la conclusion, mais le débat de la négociation commencée,
et en reculer la reprise de tout le temps nécessaire à l'arrivée d'un
plénipotentiaire turc. Malgré la juste impatience qu'elle doit éprouver
de voir se résoudre une question si remplie de difficultés et de périls,
peut-être Votre Excellence trouvera-t-elle que ce délai, avec les
chances de conciliation et de retour qu'il ouvre devant nous, avec
les embarras nouveaux et croissants qu'il apporte à l'attitude et aux
démarches des deux plénipotentiaires autrichien et russe, n'est pas sans
avantage pour la politique du gouvernement du Roi, et qu'il est permis
de voir un succès dans tout retard opposé par le gouvernement anglais à
l'empressement et à l'activité de MM. de Brünnow et Neumann. Telle
est du moins ma propre conviction, et jusqu'à nouvel ordre de Votre
Excellence, elle dirigera ici ma conduite et mes paroles.
Vous ne verrez pas non plus sans quelque satisfaction, Monsieur
le maréchal, la décision du cabinet britannique tendre à placer
définitivement les droits de la Porte et les stipulations conclues par
elle dans le droit public européen.
Votre Excellence reconnaîtra aussi que malgré les alternatives et les
oscillations quotidiennes que subit forcément une négociation où tant
d'intérêts opposés et puissants se trouvent en présence et en lutte
(oscillations dont ma correspondance doit réfléchir les retours et même
les contradictions), aucun intérêt sérieux pour nous n'a encore été
compromis, aucune position importante n'a encore été prise.
Quant à la question territoriale, lord Palmerston vient de me dire
«qu'il tâcherait de faire la plus large part qu'il fût possible, dans
ses idées, d'accorder à Méhémet-Ali, afin de ménager à la France la
facilité d'accepter les bases de l'arrangement à intervenir.»
Veuillez agréer, etc.
H. SÉBASTIANI.
37° _Le baron de Bourqueney au maréchal Soult_.
Londres, 14 février 1840.
Monsieur le maréchal,
J'allais me retirer lorsque lord Palmerston m'a forcé, pour ainsi dire,
à lui demander s'il s'était passé quelque chose de nouveau depuis sa
dernière conversation avec le général Sébastiani sur les affaires
d'Orient: «Rien, m'a dit lord Palmerston; j'ai même renoncé, quant à
présent, à la rédaction de ce protocole sur lequel j'avais prié
le général Sébastiani de pressentir son gouvernement. Je modère
_l'empressement_ du négociateur russe, et puisque M. Guizot doit arriver
prochainement à Londres, sans doute dépositaire de la dernière et
complète pensée du cabinet français, je crois beaucoup plus convenable
d'attendre qu'il soit ici pour rouvrir la discussion.»--«Ainsi, ai-je
repris, non-seulement il ne se fait, mais il ne se prépare rien dans
l'intervalle?»--«Non, m'a répondu lord Palmerston, absolument rien.» Je
m'étais contenté de sourire au mot d'_empressement_ appliqué par lord
Palmerston au négociateur russe; d'abord, afin qu'il vît bien que je ne
confondais pas ce qui tient au rôle personnel du négociateur avec une
urgence prétendue d'instructions de sa cour; ensuite parce que le projet
de protocole mis à la charge du baron de Brünnow comme initiative est
répudié par lui dans ses entretiens confidentiels, et que je ne voulais
pas que lord Palmerston me crût ignorant de cette circonstance. Je n'ai
rien ajouté, Monsieur le maréchal, à cette courte digression; d'abord il
n'était ni dans mes instructions, ni dans mon rôle d'aborder la question
dans son ensemble, et je sais par expérience combien il faut être sobre
de provocation à ces axiomes échappés au premier mouvement qui lient
ici, plus que partout ailleurs, et qui chargent trop souvent l'avenir
de difficultés. Le terrain est net aujourd'hui; la négociation est
véritablement suspendue, et le nouvel ambassadeur du Roi y entrera avec
le secret de la faiblesse de ses adversaires. Cette situation est bonne,
quoique encore délicate; je ne voudrais pas avoir à me reprocher un mot
qui pût la modifier d'ici à l'arrivée de M. Guizot.
Le baron de Brünnow répond aux questions qu'on lui adresse sur son
départ, qu'il n'a encore reçu aucun contre-ordre de sa cour et que ses
instructions lui prescrivaient de quitter Londres pour se rendre à
Darmstadt le 20 février; mais il ajoute que le voyage du grand-duc
impérial est retardé, et que cette circonstance lui semble naturellement
devoir entraîner l'ajournement du sien. Au fait, il a l'air de préparer
les esprits à la prolongation de son séjour.
Veuillez agréer, etc.
BOURQUENEY.