20° _Le baron de Bourqueney au maréchal Soult._

Londres, 3 août 1830, 9 h. du soir.

Monsieur le maréchal,

J'ai écrit immédiatement à lord Palmerston que Votre Excellence m'avait

chargé à la fois et de lui annoncer l'entrée de la flotte ottomane à

Alexandrie et de consulter le cabinet anglais sur l'attitude nouvelle

que la France et l'Angleterre pourraient se trouver appelées à prendre

par suite de cette grave complication.

Lord Palmerston m'a engagé à me rendre à quatre heures au

Foreign-Office. Un conseil avait été convoqué pour deux heures;

l'importante nouvelle que je venais de transmettre devait être l'objet

de ses délibérations.

Lord Palmerston est sorti du conseil accompagné de lord Minto; il m'a

dit en entrant dans son cabinet que le premier lord de l'Amirauté

assisterait à notre conférence.

«Le conseil, m'a dit lord Palmerston, vient de délibérer sur la nouvelle

que le gouvernement français a bien voulu vous charger de porter à

notre connaissance. Son premier soin a été de relire les instructions

adressées à l'amiral Stopford; il n'y a rien trouvé qui pût servir de

direction au chef de notre escadre dans la circonstance actuelle, et il

a décidé qu'il serait envoyé à l'amiral Stopford des instructions plus

spéciales.

«Le conseil a pensé que la défection consommée du capitan-pacha ne

pouvait modifier la pensée politique qui a dirigé votre marche et la

nôtre depuis six semaines; il y a vu au contraire un motif de plus de

persévérance et de progrès dans cette même ligne.

«Ce principe posé, le conseil a été d'avis que nous devions employer les

moyens de coercition pour obtenir la restitution de la flotte ottomane.

Ces moyens de coercition doivent être l'objet même des instructions à

l'amiral Stopford et ce sont ces instructions que lord Minto et moi nous

allons rédiger en votre présence.»

J'ai répondu à lord Palmerston que le gouvernement du Roi apprécierait

beaucoup cette marque de confiance; mais j'ai ajouté que j'étais

moi-même sans instructions, que je n'avais été chargé que de _consulter_

et non de _délibérer_; que par conséquent aucune de mes paroles

n'engagerait en quoi que ce soit le gouvernement du Roi. Lord Palmerston

a dit que cela était parfaitement entendu, et il a pris la plume.

Votre Excellence trouvera joint à ma dépêche le projet d'instructions

rédigé séance tenante par lord Palmerston et lord Minto.

Le but est la restitution de la flotte ottomane au sultan; les moyens de

coercition sont gradués sur le degré de résistance que la sommation des

amiraux rencontrera de la part de Méhémet-Ali, depuis l'apparition des

flottes alliées devant Alexandrie jusqu'à la prise de possession de

la flotte égyptienne et au blocus du port, sauf réserve du droit des

neutres. Lord Palmerston et lord Minto sont partis du principe que la

flotte égyptienne serait en mer, parce que, comme elle ne peut rentrer à

Alexandrie sans s'_alléger_, cette opération équivaut à un désarmement,

et Méhémet ne doit pas pouvoir se passer de sa flotte en ce moment, même

pour les besoins de son armée en Syrie. On laisse aux amiraux beaucoup

de latitude dans le choix des points sur lesquels ils auront à se

diriger dans telle ou telle éventualité.

Enfin, Monsieur le maréchal, une instruction supplémentaire prévoit le

cas où le cours des événements amènerait les ambassadeurs à requérir,

conformément aux ordres de leurs cours, la présence de nos flottes dans

le Bosphore, au moment même ou nos amiraux recevront les nouvelles

instructions; dans cette hypothèse, les amiraux auraient à se rendre

sans retard à cet appel, et ils réserveraient, pour une époque plus

éloignée, l'exécution des présentes instructions.

Tel est le résumé du document que je joins à ma dépêche.

Pénétrés de l'avantage de ne pas perdre un moment dans ces graves

circonstances, mais plus encore de la nécessité de n'agir que de concert

avec nous, lord Palmerston et lord Minto m'ont prié avec instance de

transmettre ce soir même le projet d'instructions à Votre Excellence. Un

courrier de l'Amirauté anglaise partira demain pour Paris et se mettra

lundi soir à la disposition de lord Granville. Si le gouvernement du Roi

approuve le projet et croit devoir adresser des instructions analogues

à l'amiral Lalande, Votre Excellence voudra bien l'annoncer à lord

Granville, et le courrier anglais continuera sa route vers Marseille;

dans le cas contraire, Votre Excellence aura également la bonté de

prévenir lord Granville, et le courrier attendra à Paris de nouvelles

instructions de Londres. Les objections du gouvernement du Roi, s'il

croit devoir en élever, seront pesées ici avec le désir sincère

d'arriver à une entente complète entre les deux cabinets.

Je n'ai pas cru devoir laisser se terminer cette conférence sans appeler

la plus sérieuse attention de lord Palmerston sur les considérations

développées dans la dernière dépêche de Votre Excellence. La présence

de lord Minto ne m'a paru qu'un encouragement de plus à signaler au

gouvernement anglais l'abus que l'on fait en Europe des divergences qui

se manifestent entre nos agents extérieurs et les conclusions qu'on en

tire contre la solidité de l'alliance des deux cours. J'ai insisté avec

une certaine vivacité sur la nécessité de concerter préalablement leurs

démarches, surtout à Pétersbourg; j'ai cité celle de lord Clanricarde

comme de nature à créer de fausses impressions en accréditant l'idée que

le cabinet anglais cherchait un point d'appui auprès du cabinet russe

dans la question des limites de la _rétrocession égyptienne_,

question si secondaire comparée au but que nous nous proposons tous,

l'établissement du principe que les affaires d'Orient ne se traitent

plus que de concert entre les grandes puissances de l'Europe.

Lord Palmerston et lord Minto ont pris ces observations en très-bonne

part. Lord Palmerston m'a affirmé que lord Clanricarde avait manqué à

ses instructions s'il avait donné à sa démarche un caractère quelconque

qui ne fût pas l'expression de la parfaite union de nos deux cabinets.

Je n'ai point voulu étendre davantage, Monsieur le maréchal, le cercle

des récriminations; mais la sincérité de notre désir d'entente avec le

cabinet anglais nous donne bien parfois le droit d'être francs avec ses

organes; cette franchise même est un gage de plus de notre loyauté,

et je puis vous assurer que c'est l'impression qu'a laissée sur lord

Palmerston et sur lord Minto la lecture que j'ai faite à haute voix de

la dernière dépêche de Votre Excellence.

Veuillez agréer, etc.

BOURQUENEY.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 4) · 第 49 / 76 题