Paris, le ler août 1839.
Monsieur, je vous envoie la copie d'une dépêche télégraphique que je
viens de recevoir du consul général de France à Alexandrie. Il en
résulte que la flotte ottomane est venue le 14 juillet se mettre à la
disposition de Méhémet-Ali, qui a déclaré l'intention formelle de ne la
rendre à la Porte qu'après que le grand vizir aurait été destitué et
qu'on lui aurait accordé pour lui-même l'investiture héréditaire du pays
qu'il gouverne. En faisant part à lord Palmerston de cette information,
veuillez lui demander quelle est l'opinion du cabinet de Londres sur
l'attitude nouvelle que la France et l'Angleterre peuvent se trouver
appelées à prendre par suite de cette grave complication.
M. de Metternich a fait une réponse convenable à notre déclaration en
faveur de l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman. D'après
ce que m'écrit M. de Sainte-Aulaire, le chancelier d'Autriche, qui
se montrait naguère fort satisfait des intentions manifestées par la
Russie, en est maintenant assez inquiet. Il paraît que le cabinet de
Saint-Pétersbourg, loin de continuer les assurances, d'ailleurs assez
vagues, qu'il avait d'abord données de sa volonté d'agir de concert avec
les autres puissances, se refuse, sous d'assez frivoles prétextes, à
tout ce qui pourrait les préciser ou les traduire en actes formels.
Ce qui me surprend, c'est l'étonnement que M. de Metternich paraît en
éprouver. Je n'ai jamais pensé que l'on pût, dans la question actuelle,
amener la Russie à s'associer franchement aux autres cabinets dont
la politique est si différente de la sienne; j'ai cru que tout en
paraissant y travailler, tout en employant les formes les plus
conciliantes, on devait se proposer pour unique but de la contenir, de
l'intimider jusqu'à un certain point, par la démonstration de l'accord
des autres grandes puissances, unies dans un même intérêt. Il
importerait pour cela que les puissances, et surtout la France et
l'Angleterre, tinssent au cabinet de Pétersbourg un langage absolument
uniforme et ne fissent auprès de lui que des démarches concertées. Aussi
n'ai-je pas vu sans quelque regret celle que lord Clanricarde a été
chargé de faire auprès de M. de Nesselrode.
Le gouvernement russe a dû naturellement en induire que, sur un point
au moins, celui des limites à imposer à Méhémet-Ali, l'Angleterre
s'attendait à trouver plus de sympathie en lui que dans les autres
cabinets; il en aura conclu, bien à tort sans doute, qu'une alliance
où se manifestaient de semblables divergences n'avait rien de bien
homogène, ni de bien imposant.
Ce n'est pas seulement à Pétersbourg qu'il est essentiel, je crois, de
ne rien négliger pour faire croire à l'union intime des cours de Londres
et de Paris; à Vienne aussi, malgré le grand intérêt qui semblerait, au
moins momentanément, devoir imposer silence aux préventions étroites
d'une politique surannée, à Vienne on n'est que trop porté à accueillir,
avec une sorte de satisfaction, ce qui peut faire croire que cette union
n'existe pas ou n'a existé qu'incomplètement. M. de Metternich affecte
sans cesse, je ne sais trop dans quel but, de faire entendre à notre
ambassadeur qu'à Paris et à Londres on n'est pas d'accord et qu'il
en sait là-dessus plus qu'il ne veut en dire; il relève avec un soin
minutieux les moindres circonstances qui peuvent venir à l'appui de
cette assertion. C'est ainsi qu'en dernier lieu il faisait remarquer
que lord Beauvale n'avait pas été chargé, comme M. de Sainte-Aulaire,
d'engager la cour de Vienne à réclamer avec nous la libre admission
des escadres alliées dans la mer de Marmara. C'est ainsi encore qu'il
signalait avec exagération les différences des instructions données aux
deux amiraux.
Veuillez, Monsieur, appeler l'attention de lord Palmerston sur les
considérations que je viens de vous indiquer. Dans la franchise de notre
langage, il verra sans doute un témoignage éclatant du désir que nous
avons de maintenir à nos relations avec le cabinet anglais le caractère
d'intimité si impérieusement réclamé par tous les grands intérêts
européens.