Londres, 31 juillet 1859.
Monsieur le maréchal.
Hier, au moment où je me disposais à expédier le portefeuille de
l'ambassade, lord Palmerston m'a écrit pour me prier de passer chez lui.
Il venait de recevoir son courrier de Paris et il voulait mettre sous
mes yeux la correspondance de lord Granville, frappé de quelques
différences de rédaction entre sa dépêche et celle que je lui avais
communiquée la veille.
Lord Granville, Monsieur le maréchal, écrit le 26 au soir que Votre
Excellence lui a déclaré que dans l'opinion du gouvernement du Roi:
«Ni la désastreuse défaite de l'armée turque, ni la trahison du capitan
pacha, ni l'attitude abattue du divan, ne doivent modifier la marche
que les grandes puissances de l'Europe se proposent de suivre; que
tout arrangement fait entre le sultan et Méhémet-Ali, au moment où
les conseillers de l'empire étaient ou paralysés par la crainte, ou
traîtreusement occupés à satisfaire leur ambition, au mépris des
droits de leur souverain, _devait être considéré comme nul_ et _qu'une
déclaration dans ce sens devait être faite à Méhémet-Ali._»--Enfin,
Votre Excellence aurait ajouté qu'elle _écrivait le jour même à Vienne
à l'ambassadeur de France_ pour lui transmettre cette opinion du
gouvernement du Roi, et _l'engager à la faire partager au cabinet
autrichien_.
Je cite textuellement la dépêche de lord Granville.
Lord Palmerston répond à lord Granville que le cabinet anglais adhère à
_chaque syllabe_ de la déclaration de Votre Excellence; que, sans s'être
concertés, les deux cabinets sont arrivés d'eux-mêmes à une conclusion
parfaitement identique, et que rien ne prouve mieux la communauté du but
qu'ils se proposent et la solidarité du sentiment qui les anime.
Mais lord Palmerston avait remarqué avec inquiétude quelques divergences
entre la déclaration de Votre Excellence rapportée par lord Granville et
les phrases suivantes de la dépêche n° 31 qu'elle m'a fait l'honneur de
m'adresser:
«Il faut faire sentir au vice-roi que quels que soient les avantages
qu'il vient d'obtenir, il risquerait de les _compromettre_ en voulant
les pousser trop loin.....
«Il y aurait de l'affectation à paraître croire qu'après les succès que
vient de procurer à Méhémet-Ali la folle agression de la Porte, il
n'a rien à attendre de plus que ce qu'il était en droit de demander
auparavant; ce serait méconnaître l'empire des faits et les nécessités
de la situation.....»
Je me suis attaché, Monsieur le maréchal, à affaiblir autant qu'il était
en moi le contraste que me signalait lord Palmerston; je l'ai même
réduit à une simple nuance de rédaction; j'ai montré la pensée qui
dominait à la fois et la déclaration de Votre Excellence à lord
Granville, et la dépêche qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire; pensée
qui consiste à empêcher un arrangement direct entre le sultan et le
pacha, dans lequel les intérêts de l'empire ottoman seraient sacrifiés à
un ensemble de circonstances désastreuses, et les intérêts de l'Europe
privés de la garantie qu'ils cherchent dans une transaction conclue sous
l'influence des grandes puissances. Mais privé d'informations positives
sur les bases mêmes que le gouvernement du Roi veut donner à cet
arrangement, je ne me suis point laissé attirer sur ce terrain de
discussion. Lord Palmerston n'a cependant pas laissé échapper l'occasion
de me formuler plus nettement la pensée du cabinet anglais, et il m'a
dit:
«Plus je réfléchis à cette question d'Orient (et je vous affirme qu'il
n'y a pas dans mon esprit une seule préoccupation _anglaise_ exclusive),
plus j'arrive à cette conclusion que la France et l'Angleterre ne
peuvent que vouloir identiquement la même chose, la sécurité, la force
de l'empire ottoman, ou si ces mots sont trop ambitieux, son retour à
un état qui laisse le moins de chances possible à une intervention
étrangère. Eh bien, cet objet nous ne l'obtiendrons qu'en séparant le
sultan et son vassal _par le désert;_ que Méhémet-Ali reste maître de
son Egypte, qu'il y obtienne l'hérédité qui a fait le but constant
de ses efforts, mais qu'il n'y ait plus de collision possible et par
conséquent pas de _voisinage_ entre ces deux puissances rivales. La
Russie convoite (d'avenir) les provinces d'Europe, et au fond de son
coeur elle voit avec joie les provinces d'Asie se séparer du corps
ottoman. Pouvons-nous servir cet intérêt? Évidemment non. On parle des
difficultés matérielles que nous rencontrerons pour arriver à notre but;
je pense que Méhémet-Ali ne résistera pas à une volonté sincère exprimée
en commun par les grandes puissances; mais le fît-il, ses droits
n'auront pas augmenté par le mépris qu'il aura fait des conseils de
l'Europe, tout en sauvant les apparences; et si la force devenait
nécessaire, le résultat ne serait ni long ni douteux.
«Telle est, a continué lord Palmerston, l'opinion bien arrêtée du
cabinet anglais; si nous pensions que Méhémet-Ali pût s'asseoir fort et
respecté sur le trône ottoman et posséder l'empire dans son indépendance
et son intégrité, nous dirions: soit. Mais convaincus que, s'il reste
encore quelque chose en Turquie, c'est le respect religieux pour la
famille impériale, et que jamais l'empire tout entier ne consentira à
traiter Méhémet-Ali comme un descendant du prophète, Dieu nous garde de
nous embarquer dans une semblable politique! Nous aurions une seconde
_Amérique du Sud_ en Orient, et celle-là aurait des voisins qui ne la
laisseraient pas éternellement se consumer en luttes intérieures.»
J'ai reproduit, Monsieur le maréchal, l'opinion de lord Palmerston avec
le style même de conversation avec lequel il la développait; je n'ai
pas besoin d'ajouter qu'elle ne répondait nullement à une pensée, même
présumée, du gouvernement du Roi; mais les dernières publications de la
presse, dans les deux pays, ont mis récemment en circulation quelques
idées que lord Palmerston saisissait l'occasion de réfuter.
J'ai promis à lord Palmerston, en le quittant, Monsieur le maréchal, que
j'appellerais votre attention sur la légère nuance de divergence qu'il
m'avait signalée entre la correspondance de lord Granville et la
dernière dépêche de Votre Excellence.
D'après les instances de lord Palmerston, le chargé d'affaires de
Prusse avait prié le cabinet prussien de s'expliquer sur les bases de
l'arrangement projeté entre le sultan et Méhémet-Ali. M. de Werther est
venu me lire la réponse confidentielle qu'il a reçue de son père. Le
baron de Werther établit dans cette lettre que le cabinet prussien ne
voulant prendre aucune initiative dans la question d'Orient, ce n'est
point l'opinion de son gouvernement, mais la sienne propre qu'il
transmet à Londres, et cette opinion est que les bases de l'arrangement
doivent être l'hérédité dans la famille de Méhémet-Ali, et la
rétrocession complète de la Syrie au sultan. M. de Werther a communiqué
la lettre de son père à lord Palmerston.
Veuillez agréer, etc.
BOURQUENEY.