Paris, le 27 juin 1839.
L'approbation donnée par le cabinet britannique au plan que vous aviez
été chargé de communiquer à lord Palmerston pour l'arrangement des
affaires d'Orient, plan qui se rapproche tellement, dans toutes ses
parties, des idées dont ce ministre nous avait lui-même entretenus, a
causé une vive satisfaction au gouvernement du Roi. Nous trouvons un
nouveau gage de cet accord dans les instructions destinées à l'amiral
Stopford et dont lord Granville m'a fait connaître la substance.
L'esprit dans lequel elles sont conçues est généralement en rapport avec
notre manière de voir sur les moyens de résoudre la crise qui menace la
paix du monde. Vous en jugerez par la conformité de ces instructions
avec celles que le ministre de la marine a expédiées aujourd'hui même à
M. l'amiral Lalande. Je vous en envoie copie pour que vous puissiez les
mettre sous les yeux de lord Palmerston. Nous n'avons pas cru devoir y
toucher un point bien important, qui eût embarrassé les prévisions de
l'amirauté britannique, l'hypothèse de l'arrivée des forces russes
à Constantinople. Cela tient à des considérations que je vais vous
expliquer et que je vous prie de présenter à l'examen de lord
Palmerston.
Il nous a paru qu'en se préoccupant uniquement de la prolongation du
séjour des Russes après la retraite de l'armée égyptienne, en renvoyant
à cette époque, en réservant pour ce seul cas les mesures à prendre à
l'effet d'obtenir le passage des Dardanelles pour les escadres alliées,
le cabinet de Londres n'a pas suffisamment pourvu aux nécessités de la
situation; nous pensons qu'au moment même où les Russes arriveraient à
Constantinople, les grands intérêts sur l'équilibre européen, et plus
encore peut-être les susceptibilités de l'opinion publique justement
exigeante, demanderaient que les pavillons anglais et français s'y
montrassent aussi. Nous croyons donc qu'au lieu d'attendre les
événements et de laisser aux ambassadeurs et aux amiraux eux-mêmes
l'initiative et la responsabilité des actes si graves qui peuvent
prendre naissance, la France et l'Angleterre doivent, sans perdre un
moment et en obtenant, s'il se peut, pour cette démarche l'assentiment
de l'Autriche, faire demander à la Porte que leurs vaisseaux soient
admis à passer les Dardanelles en même temps que les forces russes
pénétreraient dans le Bosphore, et à concourir avec elles à la
protection du trône du sultan. Il est certain que la Porte livrée
à elle-même ne saurait manquer d'accepter avec joie les garanties
nouvelles qui lui seraient ainsi offertes contre les dangers de diverse
nature auxquels sont exposées son indépendance et sa sûreté. Si une
influence extérieure l'engageait au contraire à les refuser, un tel
refus serait significatif, et l'Angleterre et la France auraient alors à
s'entendre sur les résolutions qu'il appellerait de leur part; mais je
crois que, d'après les données positives que nous avons sur ce point,
il serait prématuré de confier aux amiraux des pouvoirs éventuels et
en quelque sorte hypothétiques qui, dans des circonstances faciles
à concevoir, pourraient entraîner de sérieuses et irrémédiables
complications.
Faites-moi savoir, je vous prie, le plus tôt possible ce que lord
Palmerston pense de cette proposition. Si le cabinet britannique juge
à propos de l'adopter, je crois qu'il importe d'y donner suite
immédiatement; le moindre retard pourrait lui ôter toute sa valeur.
Vous avez déjà appris le commencement des hostilités entre les Turcs
elles Égyptiens; voici l'extrait de la dépêche de M. Cochelet qui
annonce cette déplorable nouvelle. Elle contient de plus la réfutation
complète et péremptoire des griefs prétendus par lesquels la Porte
s'efforçait de mettre du côté du vice-roi le tort de la provocation.
A Constantinople on ignorait encore le 7 de ce mois ce qui venait de se
passer en Syrie, mais on s'y attendait. La flotte ottomane se préparait
à prendre la mer. Je ne dois pas vous cacher que tous les rapports
confirment les assertions de notre ambassadeur sur l'influence exercée
par lord Ponsonby.