5³ _Le baron de Bourqueney au maréchal Soult._

Londres, le 20 juin 1839.

Monsieur le maréchal,

J'ai reçu hier la dépêche n° 23 que Votre Excellence m'a fait l'honneur

de m'adresser sous la date du 17 juin, avec les extraits des dernières

correspondances de Pétersbourg, Vienne, Berlin, Constantinople et

Alexandrie. J'ai annoncé à lord Palmerston que j'avais à lui faire une

communication, au nom du gouvernement du Roi, sur les affaires d'Orient.

Lord Palmerston m'avait fixé un rendez-vous le jour même; mais la séance

de la chambre des Communes ayant commencé par un vote important auquel

il ne pouvait s'empêcher de prendre part, ma visite a été forcément

remise au lendemain.

Ma dépêche n° 53, qui s'est croisée avec celle de Votre Excellence,

contenait déjà une réponse à la plupart des questions sur lesquelles

Votre Excellence me charge de provoquer une décision du cabinet anglais;

ma conférence d'aujourd'hui me permettra de compléter mes informations.

J'ai remis à lord Palmerston la dépêche de Votre Excellence et je l'ai

prié de la lire lui-même et d'en bien peser le fond et la forme.

Lord Palmerston, après avoir lu la dépêche, m'a dit ces propres paroles:

«Nous nous entendons sur tout; notre accord sera complet. Principe,

but, moyens d'exécution, tout est plein de raison, de simplicité et de

clairvoyance. Ce n'est pas la communication d'un gouvernement à un autre

gouvernement; on dirait plutôt qu'elle a lieu entre collègues, entre les

membres d'un même cabinet.»

J'ai prié alors lord Palmerston de me permettre de reprendre

successivement les points sur lesquels j'apercevais quelques

différences, légères à la vérité, mais réelles, entre l'exposé des vues

du gouvernement du Roi et l'opinion du cabinet anglais telle qu'il me

l'avait développée dans sa dernière conversation.

J'ai commencé par les instructions aux amiraux: Lord Palmerston m'a dit

que lord Granville avait été chargé de communiquer à Votre Excellence un

projet d'instructions qui se rapprochait tellement de l'esprit et de la

lettre de la dépêche dont il venait de prendre lecture qu'il regardait

la question d'identité comme résolue. Je lui ai fait observer que

notre action navale était proposée sous la forme de médiation et par

conséquent avec le caractère d'impartialité qui convient à ce rôle;

c'est-à-dire que nous parlerions le même langage au commandant de la

flotte ottomane et à celui de la flotte égyptienne. Lord Palmerston

ne s'est plus montré, comme le premier jour, opposé à ce plan; il m'a

ajouté que dans le projet d'instructions transmis à lord Granville pour

être communiqué à Votre Excellence, on proposait même de séparer

les deux flottes et de leur faire prendre, à l'une la route de

Constantinople, à l'autre celle d'Alexandrie. Lord Palmerston a partagé

de plus l'opinion émise par Votre Excellence sur l'avantage de réunir

ainsi l'effet moral que ne manquera pas de produire en Orient et

ailleurs ce vaste et imposant développement de nos forces maritimes.

Passant des instructions aux amiraux à la force respective des escadres,

lord Palmerston a appris avec une véritable satisfaction l'accroissement

que nous nous apprêtions à donner à la nôtre, et il m'a confirmé que la

flotte anglaise, déjà de huit vaisseaux de ligne, serait incessamment

portée à dix, qu'il s'y joindrait quatre ou cinq frégates, trois

bâtiments à vapeur et un nombre assez considérable de bâtiments légers.

Revenant ensuite au cas peu vraisemblable où nos escadres, en arrivant

sur les côtes de Syrie, trouveraient déjà les Russes en marche vers

le théâtre de l'événement, lord Palmerston m'a répété que le cabinet

anglais proposait que nos amiraux, après avoir fait aux deux parties

belligérantes la sommation de cesser les hostilités, s'adressassent à

nos ambassadeurs à Constantinople pour demander à la Porte l'entrée de

nos flottes dans le Bosphore. Il a ajouté qu'il ne concevait pas quel

prétexte le sultan pourrait invoquer pour refuser nos secours,

sans démasquer une soumission telle à l'influence russe que cette

manifestation nous forcerait à aviser à d'autres moyens pour la

combattre ou la partager.

Du reste, Monsieur le maréchal, j'ai trouvé à cet égard lord Palmerston

très-disposé à admettre, comme Votre Excellence (et se fondant aussi

sur les correspondances de Pétersbourg et de Vienne) que la Russie

craindrait en ce moment d'être mise en demeure d'exécuter le traité

d'Unkiar-Skelessi, et qu'elle n'est nullement prête pour une rupture

avec l'Europe occidentale.

Nous avons passé ensuite à la négociation dont Votre Excellence propose

de fixer le siège à Vienne et dont sa dépêche expose à la fois les

principes et le but.

Lord Palmerston, sur la première question, celle de la fixation du siège

de la négociation, m'a demandé la permission de m'exposer franchement

les doutes qui s'élevaient dans son esprit. Il m'a dit qu'il redoutait

que l'influence russe ne s'exerçât plus efficacement à Vienne sur le

prince de Metternich que sur le comte Appony à Paris, ou sur le prince

Esterhazy à Londres. Je lui ai fait quelques-unes des objections qui

se présentaient tout naturellement à mon esprit; je lui ai dit que le

prince de Metternich serait vraisemblablement flatté du choix de Vienne

comme lieu de la négociation; que ce sentiment le disposerait mieux

au concours que nous cherchons; que, dans une question étrangère à la

politique de principe, et où l'intérêt autrichien apparaissait dans

toute son évidence en opposition à l'intérêt russe, le prince de

Metternich serait lui-même contrôlé à Vienne plus qu'ailleurs par

une opinion autrichienne très-prononcée. Enfin je lui ai parlé de la

position centrale de Vienne comme d'un argument décisif en faveur du

choix proposé. Lord Palmerston, Monsieur le Maréchal, a fini par me

dire: «J'ai pensé tout haut devant vous, je vois le pour et le contre,

et à tout prendre, je crois que le _pour l'emportera_; mais je suis

obligé de consulter le cabinet, je vous donnerai sa décision.» Je pense,

Monsieur le Maréchal, qu'elle sera favorable.

Quant à la donnée générale de la négociation, c'est-à-dire la

concession de l'hérédité à la famille de Méhémet-Ali et la compensation

territoriale du sultan, lord Palmerston m'a répété que le cabinet

anglais entrait complètement dans les vues du gouvernement du Roi. La

fixation des limites de cette compensation territoriale sera sans doute

matière à négociation; mais lord Palmerston a voulu que j'affirmasse à

Votre Excellence que, du point de départ au but de la négociation,

du principe à l'exécution, l'accord et le concert le plus intime ne

cesseraient de régner entre nos deux cabinets.

Voilà, Monsieur le maréchal, l'analyse exacte de la conversation que

j'ai eue ce matin avec lord Palmerston.

Lord Palmerston m'a demandé la permission de communiquer à lord

Melbourne la dépêche de Votre Excellence; j'ai cru ne pas devoir refuser

cette marque de confiance.

Veuillez agréer, etc.

BOURQUENEY.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 4) · 第 40 / 76 题