7° _Le maréchal Soult au baron de Bourqueney._

Paris, 6 juillet 1839.

...Le gouvernement du Roi a appris avec une vive satisfaction l'adhésion

du cabinet de Londres à la proposition d'une démarche à faire auprès

de la Porte, à l'effet d'obtenir le passage des Dardanelles pour les

escadres de France et d'Angleterre dans le cas où les forces d'une autre

puissance seraient appelées au secours de Constantinople. L'empressement

que ce cabinet met à y donner suite en se préparant à faire passer à

lord Ponsonby les instructions nécessaires est un gage non équivoque de

la sincérité et de la vivacité de cette adhésion. Cependant je ne sais

si à Londres on s'est bien rendu compte d'un accord parfait pour la

forme aussi bien que pour le fond, dans une négociation aussi grave,

aussi délicate, et qui va se trouver confiée à deux ambassadeurs que

leurs antécédents réciproques disposent malheureusement assez mal à un

pareil accord. Pour parer autant que possible à ce dernier inconvénient,

j'avais fait préparer le projet de note ci-joint, dans l'intention de le

communiquer préalablement au cabinet britannique pour en concerter avec

lui la rédaction commune et définitive. Comme vous le verrez, la pensée

qui y domine est de donner, à la démarche dont il s'agit, un caractère

européen. Veuillez le mettre sous les yeux de lord Palmerston. Il pourra

se faire qu'il arrive lorsque les instructions destinées à lord Ponsonby

seront parties; mais, si le gouvernement britannique approuvait la

rédaction, il pourrait envoyer à son ambassadeur des instructions

supplémentaires....M. de Sainte-Aulaire donnera connaissance à M. de

Metternich de la mission confiée aux deux ambassadeurs, et il essayera

d'y associer l'internonce dans une mesure quelconque.

Ce que vous m'avez fait connaître de la substance des instructions que

recevra lord Ponsonby m'a suggéré une réflexion sur laquelle il ne

serait peut-être pas hors de propos d'appeler l'attention de lord

Palmerston. Demander à la Porte d'appeler, dans un cas donné, le secours

de nos escadres, n'est-ce pas en quelque sorte lui ménager la facilité

de les éloigner des Dardanelles en éludant ou en retardant cette

invitation, au moyen de quelque prétexte plus ou moins spécieux? Ne

vaudrait-il pas mieux lui demander simplement de donner les ordres

nécessaires pour que ces escadres fussent reçues dans le détroit, au

moment même où elles s'y présenteraient, après l'accomplissement de la

condition qui leur permettrait de s'y montrer? Je crois qu'il y aurait

un avantage réel à nous réserver ainsi l'initiative, et c'est dans ce

sens qu'est rédigé le projet que je vous envoie.

Les nouvelles d'Alexandrie vont jusqu'au 19 juin. Le vice-roi, informé

du progrès de l'invasion de l'armée ottomane en Syrie, venait de faire

parvenir à Ibrahim-pacha l'ordre de la repousser et de la poursuivre au

delà de la frontière, lorsque mon officier d'ordonnance, M. Callier,

dont je vous avais annoncé la mission, est arrivé à Alexandrie. Le

vice-roi, après avoir écouté les représentations que M. Callier, de

concert avec M. Cochelet, lui a fait entendre de ma part, a consenti,

non sans une répugnance facile à concevoir, à révoquer l'autorisation

qu'il avait donnée à Ibrahim, et à lui enjoindre de se borner à

repousser l'invasion, et, ce résultat obtenu, de s'arrêter là où il

se trouverait. C'est M. Callier lui-même qui a dû porter cet ordre à

Ibrahim-Pacha.......Il serait difficile de ne pas reconnaître que les

Turcs, dans toute la suite de cette affaire, semblent se plaire à

laisser à leurs adversaires l'avantage de la sincérité et de la

modération.

Cette observation prend un caractère d'évidence bien plus incontestable

encore lorsque l'on compare l'accueil que le vice-roi a fait à nos

conseils à celui qu'ont obtenu à Constantinople les avertissements de M.

l'amiral Roussin. Vainement cet ambassadeur, sans se laisser décourager

par le peu de succès de ses précédentes démarches, a-t-il cru devoir

demander des explications sur la sortie de la flotte; vainement, après

avoir reçu les instructions nouvelles qu'on lui a portées de ma part,

est-il encore revenu à la charge pour ouvrir les yeux du sultan sur les

dangers dans lesquels il se précipite ainsi de gaieté de coeur......la

Porte a complétement jeté le masque dont elle se couvrait encore peu de

jours auparavant; elle avoue maintenant ses projets hostiles et que la

flotte est destinée à opérer un débarquement.

C'est une chose déplorable que le refus fait par lord Ponsonby d'appuyer

les représentations de son collègue; le silence seul de l'ambassadeur

d'Angleterre, dans de telles conjonctures, a été un encouragement donné

aux projets téméraires de la Porte. Malheureusement cet encouragement

résulte bien plus directement encore d'une circonstance étrange à

laquelle fait allusion la correspondance de M. l'amiral Roussin, celle

de la promesse d'un envoi de forces anglaises à Bassora, dans le but de

prévenir les prétendus projets agressifs des Égyptiens. Ce ne serait pas

un des moindres dangers d'une pareille mesure que le prétexte ou plutôt

la justification qu'elle préparerait à une occupation de Constantinople

par une armée russe. J'en ai parlé à lord Granville avec une grande

franchisse, tout en évitant ce qui eût pu donner à mon langage

l'apparence d'une plainte officielle. Quant à vous, Monsieur, vous vous

bornerez à mettre sous les yeux de lord Palmerston les documents que je

vous envoie et à m'informer des éclaircissements qu'il jugera à propos

de vous donner.

8º _Le baron de Bourqueney au maréchal Soult_.

Londres, 9 juillet 1839.

Monsieur le maréchal,

En entrant hier chez lord Palmerston, j'ai commencé par m'informer si le

courrier, porteur des instructions pour lord Ponsonby, était en route

pour sa destination; lord Palmerston m'a répondu que l'expédition

n'était pas encore complétement prête et qu'elle ne pouvait l'être avant

vingt-quatre heures.--«Je m'en félicite, ai-je repris, car je viens,

par ordre de mon gouvernement, vous proposer, dans la forme de votre

démarche auprès du sultan, une modification dont je ne doute pas que

vous n'appréciiez la haute convenance;» et j'ai commencé la lecture

de la dépêche de Votre Excellence. Je me suis arrêté au troisième

paragraphe, me réservant de revenir plus tard à ceux qui terminent la

dépêche, mais insistant pour traiter et résoudre séparément la question

des instructions à nos ambassadeurs. J'ai remis ensuite à lord

Palmerston le projet de note préparé pour l'amiral Roussin.

Lord Palmerston, Monsieur le maréchal, qui avait écouté avec la plus

sérieuse attention la dépêche de Votre Excellence et lu lui-même, en

en pesant chaque terme, le projet de note de l'ambassadeur du Roi à

Constantinople, a rendu complétement justice à la pensée politique

sous l'influence de laquelle cette note avait été rédigée. Au fond il

reconnaît, avec Votre Excellence, qu'il y a pour les deux cabinets un

avantage réel à se réserver l'initiative de la démarche en demandant

immédiatement à la Porte de donner les ordres nécessaires pour

l'admission de nos escadres, après l'accomplissement de la condition à

laquelle nous subordonnons nous-mêmes cette admission. Dans la forme,

lord Palmerston croit que la première partie de la note, malgré toutes

les précautions de langage dont elle, s'entoure, fait peut-être au

sultan un tableau trop fidèle, mais aussi trop sombre de sa situation;

il craint que l'expression aussi franche de la vérité ne le dispose pas

à adhérer à notre démarche; il ne doute pas que ces documents ne soient

communiqués par la Porte à la Russie le jour même où ils arriveront à

Constantinople, et il redoute l'abus que la Russie ferait, sur l'esprit

hautain et aveugle du sultan, d'un langage qu'elle pourrait lui

présenter comme humiliant pour sa couronne. La seconde partie de la note

et toutes les considérations sur lesquelles elle fonde l'accord européen

lui semblent excellentes. Du reste, lord Palmerston n'insiste pas même

sur la première observation; il se contente de la soumettre aux lumières

du gouvernement du Roi. Seulement il nous prévient que la note de

lord Ponsonby présentera dans cette partie de sa rédaction une légère

différence avec celle de l'amiral Roussin.

Je n'ai pas pu m'empêcher, Monsieur le maréchal, de faire observer à

lord Palmerston qu'il n'y avait pas moyen d'échapper à la nécessité de

pressentir et de faire pressentir une catastrophe dans la rédaction

d'une note qui avait pour but d'offrir les moyens de la prévenir et qui

ne fondait l'opportunité de la démarche que sur les _préliminaires_

mêmes de cette catastrophe. J'ai ajouté que notre action sur la Porte,

depuis les événements de Syrie, avait toujours consisté à effrayer le

sultan pour le contenir dans les bornes de la modération, à lui dire

enfin la vérité pour le rendre sage: «Vous avez raison, a repris lord

Palmerston; je reconnais qu'il y a là une nécessité qui nous domine;

aussi, je ne repousse pas l'idée; je vais même jusqu'au mot; seulement,

je crois qu'il faut être sobre au développement.»

J'ai promis à lord Palmerston, Monsieur le maréchal, de faire connaître

cette observation à Votre Excellence.

J'ai offert à lord Palmerston de rendre porteur de la dépêche de lord

Ponsonby le courrier que Votre Excellence se dispose à envoyer par la

voie de terre à l'amiral Roussin. Lord Palmerston m'a remercié; il se

servira naturellement de celui qui devait partir hier et dont le départ

est retardé de quarante-huit heures, pour faire subir aux instructions

destinées à lord Ponsonby les modifications proposées par le

gouvernement du Roi.

Le courrier anglais passera comme le vôtre, Monsieur le maréchal, par

Vienne, et lord Beauvale, comme M. de Sainte-Aulaire, aura ordre de

faire tous ses efforts pour engager le cabinet autrichien à s'associer à

notre démarche.

Cette première question réglée, j'ai repris la dépêche de Votre

Excellence et j'en ai achevé la lecture. J'ai ensuite placé sous

les yeux de lord Palmerston les extraits des dernières dépêches de

l'ambassadeur du Roi à Constantinople; puis j'ai ajouté: «Je ne suis

chargé d'aucune plainte officielle; quelques faits étranges ont eu

lieu; j'ai l'ordre de porter à votre connaissance les pièces qui les

constatent et d'attendre les éclaircissements que vous croirez devoir

donner à la mutuelle confiance de nos deux cabinets.»

Lord Palmerston a sonné et s'est fait apporter les quatre derniers mois

de la correspondance de lord Ponsonby, et les deux dernières années de

celle du colonel Campbell.

«Occupons-nous d'abord, m'a-t-il dit, de ce qui concerne lord Ponsonby;

nous reviendrons ensuite à l'affaire de Bassora. Je tiens d'abord à vous

prouver que mes instructions n'ont jamais varié sur ce point fondamental

que le rôle de l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople devait être

de contenir les penchants guerriers du sultan. Sur le fond même de la

question, nulle divergence entre vous et nous: que nous nous soyons un

peu plus préoccupés de la qualité du souverain que de celle du vassal,

que nous ayons fait pencher la balance du côté du principe, cela est

vrai; mais c'est que pour nous le fait était à côté du principe;

l'indépendance et la stabilité du trône du sultan nous semblaient exiger

cette partialité, et nous avons toujours craint, en blessant l'orgueil

du souverain à Constantinople, de donner une arme contre nous à la

Russie. Mais je vous l'affirme, nous avons constamment répété à lord

Ponsonby: Empêchez la guerre d'éclater.»

Lord Palmerston m'a fait lire alors sept ou huit dépêches écrites par

lui à lord Ponsonby, depuis la fin de janvier jusqu'au milieu de juin,

et toutes fondées sur cette donnée générale.

«Maintenant, a repris lord Palmerston, je ne saurais vous nier que

l'opinion personnelle de lord Ponsonby, opinion que je ne partage pas, a

toujours été opposée au maintien du _statu quo_ de Kutaièh; il préférait

même les partis extrêmes comme susceptibles au moins d'un dénoûment

favorable; mais je suis fondé à croire que, dans les rapports officiels

à Constantinople, l'ambassadeur a fait passer ses opinions personnelles

après ses instructions. C'est du moins ce que je dois inférer de sa

correspondance.» (Et lord Palmerston m'a lu au hasard toutes les

dernières dépêches de lord Ponsonby qui constataient ses efforts

pacifiques auprès de la Porte.)

J'ai fait observer à lord Palmerston qu'il me semblait bien difficile

que l'opinion personnelle de l'ambassadeur, facilement pénétrée sur les

lieux et _transparente_ même à travers les dépêches que je venais de

lire, n'eût pas ôté quelque chose à l'efficacité de son action pacifique

à Constantinople. Lord Palmerston, sans abonder dans mon sens, m'a

répondu de manière à me prouver qu'il le craignait comme moi.

Dans tout autre pays, Monsieur le maréchal, la conclusion de cette

conversation eût été le changement probable de lord Ponsonby; ici

les choses se passent autrement: les affaires extérieures ne passent

qu'après les influences intérieures.

A propos du refus qu'avait fait lord Ponsonby de s'associer à la

démarche dont l'amiral Roussin rend compte dans sa dépêche du 14

juin, j'ai demandé à lord Palmerston si une pareille circonstance se

renouvellerait encore, après l'étroite union qui venait de se manifester

entre les deux cabinets sur les affaires d'Orient. Lord Palmerston m'a

dit que lord Ponsonby avait déjà reçu et recevrait encore prochainement

des instructions _officielles_ et _confidentielles_, qui donneraient un

tout autre caractère à son langage et à sa conduite.

«Je viens, m'a dit lord Palmerston, à l'affaire de Bassora. Voici plus

de deux ans que nous avons engagé Méhémet-Ali à ne pas étendre son

occupation vers le golfe Persique; à nos représentations à Alexandrie il

a toujours été répondu par une dénégation des faits. Les rapports de nos

agents n'ont pas tardé à nous prouver que l'occupation avait réellement

eu lieu, et que des officiers égyptiens étaient entrés à Bassora,

à Lalesa et à Katif, et menaçaient la petite île de Baleraie, sous

prétexte d'empêcher qu'elle ne devînt, contre eux-mêmes, un foyer

d'insurrection. Nous avions menacé à Alexandrie d'employer la force pour

empêcher tout établissement égyptien sur la côte du golfe Persique;

mais, avant d'y avoir recours, nous avons cru devoir nous adresser au

souverain de droit pour demander s'il avait donné son adhésion à cette

extension de la puissance égyptienne; sans doute, nous savions que la

réponse serait négative, mais nous pensions devoir régulariser ainsi

notre action. Voilà la démarche dont il est question dans les dépêches

que vous venez de me lire. Après cela, je vous ajouterai qu'il ne s'est

jamais agi que de l'envoi d'un bâtiment de guerre et nullement de

troupes de débarquement. Cette seule démonstration nous a paru devoir

être plus que suffisante. Je dois vous ajouter aussi que cette question,

toute spéciale pour nous, du golfe Persique, n'a rien de commun avec les

événements de Syrie, et n'influera en quoi que ce soit sur notre marche

dans la négociation générale.»

J'ai demandé à lord Palmerston s'il ne craignait pas qu'à Constantinople

on n'eût traduit la démarche récente de lord Ponsonby en un

encouragement donné aux propensions belliqueuses du sultan. A cela, lord

Palmerston m'a répondu que, si on l'avait fait, c'est qu'on avait voulu

s'aveugler sur sa portée, parce que depuis un an au moins on savait

que cette affaire se suivait entre le gouvernement anglais et le pacha

d'Egypte.

Lord Palmerston m'a mis sous les yeux toute la correspondance du colonel

Campbell depuis novembre 1837, et j'avoue qu'elle établit la question

sur les données qu'il venait de m'exposer.

Ce n'est pas à moi qu'il appartient de décider si le gouvernement du Roi

se contentera de ces explications; mais ce que je puis affirmer à Votre

Excellence, c'est qu'ici on a voulu les donner satisfaisantes.

Veuillez agréer, etc.

BOURQUENEY.

9° _Le baron de Bourqueney au maréchal Soult_.

Londres, 11 juillet 1839.

Monsieur le maréchal,

....Lord Palmerston donne son assentiment le plus absolu au projet de

déclarations par lesquelles les puissances s'engageraient à maintenir

l'intégrité de l'empire ottoman et à n'accepter aucune part de son

territoire. Lord Palmerston est prêt à faire cette déclaration au nom du

gouvernement britannique, et il propose de plus au gouvernement du Roi,

quand toutes les déclarations seront parvenues à Vienne, de les y réunir

sous la forme la plus solennelle d'un engagement général...

10° _Le baron de Bourqueney au maréchal Soult_.

Londres, 12 juillet 1839.

Monsieur le maréchal,

Lord Palmerston venait de recevoir son courrier de Vienne au moment où

je lui ai apporté la dépêche n° 27 de Votre Excellence et les extraits

de la correspondance de M. le comte de Sainte-Aulaire. A la lecture que

je lui en ai donnée, lord Palmerston a répondu par celle des dépêches

et des lettres confidentielles de lord Beauvale: il n'en a pas omis une

syllabe.

Même jugement de nos deux ambassadeurs, Monsieur le maréchal, sur les

dispositions du prince de Metternich; même espoir d'entraîner le cabinet

autrichien dans notre action politique à Constantinople; même prévision

de la mort du sultan et même approbation du projet de déclarations par

lesquelles les puissances européennes s'engageraient solennellement au

maintien de l'intégrité de l'empire ottoman, projet dont l'initiative a

été prise par M. de Metternich dans ses conférences successives avec M.

de Sainte-Aulaire et avec lord Beauvale.

Ainsi que j'ai eu l'honneur de l'annoncer hier par ma dépêche n° 62,

lord Palmerston a ratifié sans réserve l'opinion favorable que Votre

Excellence exprimait sur la proposition du prince de Metternich de

toutes les mesures à prendre. Partant toujours de cette donnée générale

que la Russie ne _peut pas_ en ce moment, lord Palmerston croit que nous

obtiendrons son concours. Un refus nous placerait dans un autre ordre de

faits.

Lord Palmerston m'a demandé si le gouvernement du Roi, favorable, comme

il se montrait, à la pensée de M. de Metternich, avait déjà eu le temps

d'arrêter la forme même de la déclaration par laquelle il répondrait à

celle du cabinet autrichien. J'ai dit a lord Palmerston que je ne savais

encore rien à cet égard. C'est alors qu'il m'a chargé de consulter

le gouvernement du Roi sur le projet de réunir à Vienne, en un acte

européen, toutes les déclarations individuelles des puissances aussitôt

qu'elles seraient parvenues au siége de la négociation. Depuis que lord

Palmerston s'est rendu à l'avantage de laisser prendre à la négociation

la route de Vienne, je lui dois la justice de reconnaître qu'il ne s'est

pas manifesté en lui la plus petite arrière-pensée d'en rien conserver à

Londres, au delà de la part de direction qui appartient naturellement à

tout cabinet dans ses rapports avec son ambassadeur.

Lord Palmerston ne sera pas moins empressé de connaître, Monsieur le

maréchal, si le gouvernement partage l'opinion qu'il m'a exprimée hier,

et que j'ai déjà eu l'honneur de transmettre à Votre Excellence, sur la

nécessité de faire de la mort présumée du sultan un cas d'admission de

nos escadres dans la mer de Marmara. Ce projet entraîne un peu plus

de latitude et de responsabilité dans les instructions à donner à nos

ambassadeurs à Constantinople; car pour une semblable éventualité, il

faut nécessairement les laisser juges de circonstances dont la prévision

échappe à la distance où nous sommes du théâtre de l'événement.

Pans sa dépêche du 1er juillet, lord Beauvale appuie vivement auprès

de lord Palmerston le projet d'adjoindre à nos escadres sur la côte

de Syrie quelques bâtiments russes de la flotte de la mer Noire. Les

arguments sont habilement présentés: «Nous flattons la Russie et nous

l'enchaînons dans le concert européen; nous lui enlevons tout prétexte

d'user de son influence à Constantinople pour faire fermer les

Dardanelles à nos flottes; enfin, nous lui faisons donner un gage, car

c'en est un que son escadre entre les deux nôtres.» Ce raisonnement

n'a point ébranlé jusqu'ici l'opinion que lord Palmerston m'avait déjà

exprimée sur la fermeture de la mer de Marmara par le Bosphore et par le

détroit des Dardanelles. La manière générale d'envisager cette question

demeure la même, moins, bien entendu, l'exception à laquelle nous avons

recours en ce moment, puisque nous avons sur la route de Constantinople

les courriers porteurs de la demande de l'admission de nos escadres dans

un cas donné, et que la prévision de la mort du sultan vient s'ajouter

de plus aux éventualités qui peuvent la rendre nécessaire. «Mais, m'a

dit lord Palmerston, l'avantage de la présence des bâtiments russes sur

la côte de Syrie ne me semble pas assez démontrée pour en faire un cas

de déviation de principe;» et il a ajouté ce fait curieux: «Lorsqu'en

1835 nous revînmes au pouvoir, je me rendis chez le duc de Wellington;

mes rapports avec lui me permettaient une démarche de confiance, et je

dis au duc que l'Orient étant appelé à jouer un grand rôle dans les

affaires de l'Europe, je tenais essentiellement à connaître son opinion

sur les deux systèmes qui se présentaient à notre politique, travailler

à ouvrir la mer de Marmara à nos flottes et conséquemment à celles des

autres puissances, ou la fermer à toutes, y compris les nôtres. Le duc

me répondit sans hésitation: «à la fermer; nous sommes dans ces parages

trop loin de nos ressources et la Russie touche aux siennes.» Ce mot, a

continué lord Palmerston, m'a frappé comme plein de sens et de raison.»

Lord Palmerston m'a lu la dépêche qu'il adresse à lord Clanricarde, en

réponse à la dernière communication du comte de Nesselrode. Le cabinet

anglais remercie le cabinet de Pétersbourg de l'empressement avec lequel

il offre de coopérer à restreindre le théâtre de la lutte entre les

deux parties belligérantes; mais il insiste sur la nécessité de rendre

impossible le retour des événements qui pourraient encore compromettre

la paix du monde; et il considère un arrangement permanent entre la

Porte et Méhémet-Ali comme le moyen le plus sûr d'atteindre le but que

se proposent les puissances de l'Europe. La dépêche revient à plusieurs

reprises sur l'étroite union qui se manifeste entre les cabinets de

Londres et de Paris, union qui a dicté les instructions envoyées aux

amiraux commandant nos escadres dans la Méditerranée.

Lord Beauvale avait joint à sa dépêche du 2 juillet à lord Palmerston

une lettre particulière de lord Ponsonby que venait de lui apporter

la dernière poste de Constantinople. Lord Palmerston a voulu que j'en

prisse lecture. Je crois qu'il tenait à prouver que lord Ponsonby

ne ménage pas toujours _son propre cabinet_. C'était un appel à

l'indulgence de ses collègues et des cabinets qu'ils représentent. Dans

cette lettre, lord Ponsonby raisonne sur la mort du sultan comme sur

un fait réalisé; il s'emporte contre la politique du _statu quo_ qui a

perdu, selon lui, l'Orient depuis 1832. Il dit qu'il n'y a pas un moment

à perdre pour réparer ses fautes. Il faut que nos pavillons flottent

devant Constantinople, que l'Autriche se montre déterminée à pousser

au besoin une armée en avant, etc. Constantinople aux Russes, et il ne

reste pas une seule puissance de premier ordre en Europe, l'Angleterre

exceptée, si elle veut entrer dans un honteux marché avec le cabinet de

Pétersbourg. Tout cela, Monsieur le maréchal, est mêlée d'idées bonnes

et mauvaises, ingénieuses presque toujours, mais souvent inapplicables.

Je croyais savoir que lord Ponsonby n'est pas l'organe bien scrupuleux

de la politique de son cabinet; aujourd'hui j'en suis sûr. J'ose

supplier Votre Excellence de conserver secrète la communication que je

ne dois qu'à la confiance de lord Palmerston.

Veuillez agréer, etc.

BOURQUENEY.

11° _Le maréchal Soult au baron de Bourqueney_.

Paris, 17 juillet 1839.

Monsieur le baron,

Dans la crise si grave où la mort du sultan Mahmoud, survenant au milieu

des événements qui ont marqué les derniers mois de son règne, vient

de jeter l'empire ottoman, l'union des grandes puissances de l'Europe

pouvait seule offrir une garantie suffisante pour rassurer les amis

de la paix. Les communications échangées depuis quelques semaines ont

heureusement prouvé que cette union est aussi complète qu'il était

possible de le désirer. Tous les cabinets veulent l'intégrité et

l'indépendance de la Porte ottomane sous la dynastie actuellement

régnante; tous sont disposés à faire usage de leurs moyens d'action

et d'influence pour assurer le maintien de cet élément essentiel de

l'équilibre politique, et ils n'hésiteraient pas à se déclarer contre

une combinaison quelconque qui y porterait atteinte. Un pareil accord de

sentiments et de résolutions devant suffire lorsque personne ne pourra

plus en douter, non-seulement pour prévenir toute tentative contraire

à ce grand intérêt, mais encore pour dissiper des inquiétudes dont la

seule exigence constitue un danger véritable, par suite de l'agitation

qu'elles jettent dans les esprits; le gouvernement du Roi croit que les

cabinets feraient quelque chose d'important pour l'affermissement de

la paix, en constatant, dans des documents écrits, qu'ils se

communiqueraient réciproquement et qui nécessairement ne tarderaient pas

d'avoir une publicité plus ou moins complète, l'exposé des intentions

que je viens de rappeler. En ce qui nous concerne, Monsieur le baron,

je déclare formellement que ce sont, que ce seront invariablement les

nôtres et je vous autorise à laisser à lord Palmerston une copie de la

présente dépêche, après lui en avoir donné lecture. Je ne doute pas que

le gouvernement britannique, dans la réponse qu'il croira sans doute

devoir faire à la lettre par laquelle vous lui transmettez cette

dépêche, n'adhère, de son côté, de la manière la plus formelle, à cette

profession de foi si parfaitement conforme à l'expression, souvent

reproduite, de sa politique. Si, comme j'ai lieu de l'espérer, les

cabinets de Vienne, de Berlin et de Pétersbourg répondent de même aux

communications semblables que je vais leur faire parvenir, le but que se

propose le gouvernement du Roi se trouvera atteint.

Sa Majesté, voulant donner un témoignage non équivoque des dispositions

dont elle est animée à l'égard de la Porte, m'a ordonné d'envoyer à

l'amiral Roussin, sans attendre l'avis officiel ni même la confirmation

directe de la mort du sultan Mahmoud, les lettres de créance qui

l'accréditent auprès du nouvel empereur.

12° _Le maréchal Soult au baron de Bourqueney_.

Paris, 17 juillet 1839.

Monsieur, je vous ai fait connaître par le télégraphe la mort du sultan

Mahmoud, dont la nouvelle nous était parvenue par la même voie, et

que les dernières dépêches de Constantinople annonçaient déjà comme

imminente. Il est à craindre que l'ordre envoyé à Hafiz-Pacha d'arrêter

les hostilités ne lui soit arrivé trop tard pour empêcher la bataille

à laquelle on s'attendait. Bien qu'il soit difficile de prévoir dès à

présent le genre d'influence que ce changement de règne exercera sur les

destinées de l'Orient, il est évident qu'on est arrivé à un moment de

crise qui réclame de plus en plus le concours loyal et sincère de tous

les cabinets pour assurer le maintien de la paix. Il m'a paru que le

moment était venu de donner suite à l'idée mise en avant par M.

de Metternich, de garantir, au moyen d'un échange de déclarations

diplomatiques, le maintien de l'intégrité et de l'indépendance de

l'empire ottoman, et pour éviter tout retard, je me suis déterminé à

prendre moi-même l'initiative des démarches à faire à cet effet. La

dépêche ci-jointe formule, en ce qui nous concerne, rengagement dont il

est question. Lord Palmerston répondra sans doute à la communication que

vous lui en donnerez en termes assez précis pour atteindre le but que

nous avons en vue.

13° _Le baron de Bourqueney à lord Palmerston_.

Londres, 19 juillet 1839.

Milord,

Je m'acquitte des ordres de mon gouvernement en transmettant sans retard

à Votre Excellence copie de la dépêche que je viens de recevoir de M. le

maréchal duc de Dalmatie, sous la date du 17 juillet.

Le gouvernement du Roi, Milord, sait d'avance qu'il trouvera, dans le

cabinet de S.M. Britannique, des principes et des sentiments conformes

à ceux qui dirigent et qui continueront invariablement à diriger sa

politique dans les affaires d'Orient; mais il attache un véritable prix

à recevoir un nouveau témoignage de cette heureuse conformité.

Je prie Votre Excellence de vouloir bien m'accuser réception de cette

lettre, etc.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 4) · 第 42 / 76 题