4° _Le baron de Bourqueney au maréchal Soult._

Londres, 17 juin 1839.

Monsieur le maréchal,

Hier lord Palmerston m'a écrit pour me prier de passer chez lui,

m'annonçant qu'il désirait m'entretenir des affaires d'Orient. Je m'y

suis rendu sans retard. J'avais évité depuis quelques jours de presser

trop vivement la réponse aux ouvertures que Votre Excellence m'avait

chargé de faire au cabinet anglais; mais la réponse annoncée, j'ai cru

devoir témoigner le plus vif empressement de la recevoir de la bouche de

lord Palmerston.

Lord Palmerston m'a annoncé que le Conseil avait enfin délibéré samedi

sur les affaires d'Orient, et qu'il était à même de me communiquer le

résultat de cette délibération. Il a eu soin d'ajouter que le prince

Esterhazy ne la connaîtrait qu'après moi.

«Vous n'avez eu jusqu'ici, a commencé lord Palmerston, que mes propres

impressions sur la question d'Orient; je vais vous donner aujourd'hui

l'opinion arrêtée du Conseil; cette opinion, je vous prie de la porter

à la connaissance de votre gouvernement, mais d'ajouter, en la

transmettant, que nous attendrons, pour agir, le jugement qu'il en

portera lui-même.»

Je vais, Monsieur le maréchal, résumer, aussi sommairement et aussi

fidèlement qu'il me sera possible, tout ce que ma mémoire a retenu et ma

raison classé du résultat des délibérations du Conseil:

Le Conseil a décidé:

Que l'Angleterre devait marcher dans un accord intime avec la France;

que tout était impossible sans cet accord: tout facile, possible au

moins, avec lui.

Le Conseil a divisé la question en deux parties: 1° L'action immédiate

pour l'éventualité d'un conflit déjà commencé entre les armées turque

et égyptienne; 2° la négociation de l'arrangement destiné à rendre le

retour de ce conflit impossible.

L'envoi immédiat de nos deux escadres sur la côte de Syrie a été jugé

indispensable.

Nos amiraux auraient l'ordre, s'ils trouvaient les hostilités

commencées, de sommer les deux généraux d'arrêter sans délai la marche

de leurs armées et même d'augmenter le rayon de distance qui séparait

encore il y a six semaines les deux avant-gardes. Leur sommation serait

accompagnée de la déclaration, au nom de leurs gouvernements, qu'à

Constantinople et à Alexandrie les grandes puissances de l'Europe

traitent d'un arrangement qui doit satisfaire les justes prétentions des

deux parties.

Si les Turcs refusaient de s'arrêter, nos amiraux expédieraient sans

retard à Constantinople deux officiers de nos escadres pour annoncer à

nos ambassadeurs le refus du commandant de l'armée ottomane d'obtempérer

à nos conseils et ils le rendraient responsable d'une aussi grave

atteinte portée aux relations de la Porte avec toutes les puissances de

l'Europe. Nos escadres conserveraient une attitude expectante sur la

côte de Syrie.

Si les Égyptiens méprisaient notre sommation, nos amiraux auraient

l'ordre d'empêcher tout ravitaillement par mer, et ils détacheraient une

partie considérable de l'escadre sur Alexandrie où nous paraîtrions

en force imposante et la menace du blocus à la bouche, dans le cas où

Méhémet-Ali refuserait d'arrêter la marche de son fils.

Le Conseil a pensé que cette démonstration suffirait pour empêcher les

hostilités d'éclater si elles n'avaient pas eu lieu,--pour les arrêter,

si elles avaient déjà commencé.

Pendant ce temps, nous ouvririons à Constantinople et à Alexandrie une

négociation sur la double base de la constitution de l'hérédité de

l'Egypte dans la famille de Méhémet-Ali et de l'évacuation de la Syrie

par les troupes égyptiennes. L'opinion du Conseil est que nous ne

rencontrerions aucune difficulté sérieuse à Constantinople, et que, s'il

s'en présentait à Alexandrie, il suffirait d'y convaincre le pacha de

notre union pour en triompher. Le Conseil n'a fixé ni le lieu ni

la forme de la négociation; il n'en a que posé la base et reconnu

l'indispensable nécessité pour rasseoir la paix du monde sur un

fondement solide.

Pour le succès de cette négociation, le Conseil compte sur l'efficacité

de la coopération de l'Autriche; mais cette coopération doit être, selon

lui, dominée, entraînée par l'union de nos deux cabinets. Un seul doute

à Vienne sur cette union, et nous n'y aurons plus que des paroles.

Enfin. Monsieur le maréchal, le Conseil a examiné le cas où, désavoués

par les événements au delà même des bornes d'une prévision raisonnable,

nous trouverions les Russes établis à Constantinople, ou en marche vers

la capitale de l'empire ottoman. Cette immense question a été discutée

sous la profonde impression qu'a causée ici la phrase de là dépêche

n³ 16 de Votre Excellence: «Je crains qu'on n'ait pris à Londres bien

facilement son parti d'une nouvelle expédition russe.» Le Conseil

a pensé que, dans ce cas, nos escadres devraient paraître devant

Constantinople, en amies, si le sultan acceptait nos secours, de force

s'il les refusait. On a même discuté militairement la question du

passage des Dardanelles; on le croit possible, mais dangereux, pendant

les six mois d'hiver où le vent souffle de la Méditerranée. On le

regarde comme facile pendant les six autres, mais avec des troupes de

débarquement. Je n'ai pas besoin d'ajouter, Monsieur le maréchal, que

ce dernier parti n'est, si je puis m'exprimer ainsi, qu'une conjecture

extrême, mais devant la réalisation de laquelle ma conviction est qu'il

ne tiendrait qu'à nous d'empêcher l'Angleterre de reculer.

Voilà, Monsieur le maréchal, l'analyse exacte des décisions arrêtées par

le conseil de cabinet qui s'est tenu avant-hier. Ma dépêche les portera

à Votre Excellence avant une communication plus directe et plus

détaillée que prépare en ce moment lord Palmerston. J'ai insisté sur

la rédaction d'un projet d'instructions aux amiraux; de semblables

questions ne sauraient être trop précisées. Le projet sera communiqué

par lord Granville à Votre Excellence.

Le prince Esterhazy m'a remplacé chez lord Palmerston. Il aura reçu les

mêmes ouvertures que celles qui venaient de m'être faites (à certaines

réticences près). Le prince est plein d'espoir dans le succès de la

négociation turco-égyptienne.

L'ambassade russe écoute, regarde, mais hésite dans son action comme

dans son langage. Nous avons eu bien des Russes depuis un mois à

Londres, Monsieur le maréchal, et des plus haut placés dans la confiance

de l'empereur. Je hasarde timidement une opinion formée à la hâte; mais

il me semble évident que de ce côté-là on n'est pas prêt non plus pour

les partis extrêmes.

J'ose supplier Votre Excellence, Monsieur le maréchal, de vouloir bien

me faire connaître aussitôt qu'il lui sera possible l'opinion que se

sera formée le gouvernement du Roi du plan proposé par le gouvernement

britannique. Cette opinion sera décisive sur la marche des événements.

Il y a longtemps que je n'avais aussi bien senti qu'aujourd'hui de quel

poids la France pèse dans la balance de l'Europe.

Veuillez agréer, etc.

BOURQUENEY.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 4) · 第 39 / 76 题