XVI

1° _Le baron de Bourqueney au maréchal Soult_.

Londres, le 25 mai 1839.

Monsieur le maréchal,

Ainsi que je l'annonçais hier à Votre Excellence, lord Palmerston a

communiqué sans retard à tous les membres du conseil la nouvelle de la

reprise des hostilités entre l'armée turque et l'armée égyptienne.

Le soir, au bal qui a eu lieu chez la reine, lord Melbourne, lord

Lansdowne, lord Normanby, m'ont, tous les trois, à diverses reprises,

exposé l'aspect sérieux sous lequel ils envisageaient cet événement; ils

cherchaient néanmoins à se persuader encore que la nouvelle pouvait

ne pas être parfaitement exacte, et ils se fondaient sur le contraste

qu'elle présente avec celles qui la précédaient, soit de Constantinople,

soit d'Alexandrie. Quoique j'eusse entouré de tout le secret possible ma

communication, elle avait déjà transpiré. Dans la soirée Reschid-Pacha,

qui devait prendre aujourd'hui congé de la reine, informé directement

par lord Palmerston, annonçait tout haut qu'il avait suspendu son

départ; le comte Orloff savait aussi la nouvelle, et sans la commenter

dans ses conséquences, il en proclamait la gravité avec affectation.

Lord Palmerston a désiré me revoir aujourd'hui. Nous avons eu une

nouvelle conférence qui a duré deux heures. Le temps me manque pour

en rendre un compte détaillé à Votre Excellence; mais j'aime mieux me

borner aux points principaux de la conversation que d'en ajourner une

analyse plus complète.

Lord Palmerston venait de recevoir la dépêche de lord Granville qui

confirme entièrement celle que je lui ai communiquée hier, et qui ajoute

même que la nouvelle est arrivée à Malte de deux points différents, de

Syra et d'Alexandrie Nous avons laissé les doutes d'hier de côté, et le

mal admis, il ne s'est plus agi que du remède.

Lord Palmerston a commencé par me déclarer qu'il allait me soumettre

ses vues personnelles sur l'état de la question, que lundi il les

proposerait au conseil, mais que rien n'y serait arrêté d'une manière

définitive avant les réponses de Paris. Je n'ai pas besoin d'ajouter

que, dans cette longue conversation, j'ai toujours eu soin de me

présenter comme dépourvu de toute instruction, de manière qu'aucune de

mes paroles ne passât pour l'expression, même la plus affaiblie, de la

pensée de mon gouvernement.

Lord Palmerston, monsieur le maréchal, a posé d'abord une hypothèse de

laquelle découle tout l'ordre d'idées dans lequel il s'est placé:

«Je prends pour point de départ, m'a-t-il dit, que le but de notre

politique commune est la conservation de l'empire ottoman, comme la

moins mauvaise garantie du maintien de l'équilibre européen; il y a chez

nous, comme en France, une certaine opinion favorable au développement

de la puissance égyptienne. Cette opinion, le cabinet anglais ne la

partage pas, mais c'est une des difficultés nombreuses qu'il rencontre

sur sa route dans les affaires d'Orient.

«La conservation de l'empire ottoman admise comme but, nous avons à le

défendre de ses _amis_ et de ses _ennemis_.

«L'événement actuel nous surprend et nous laisse dans l'ignorance de

ce que nous avons à craindre des amis de l'empire ottoman; c'est une

éventualité à laquelle nous aurons à parer plus tard; commençons par les

ennemis. «Le fait d'agression (attribué par la nouvelle télégraphique

aux Turcs) a son importance morale, car il y a un principe de justice,

dont nous ne pouvons méconnaître la puissance, dans une première

disposition à faire retomber les conséquences de la guerre sur

l'agresseur; mais nous devons en même temps nous rappeler que nous ne

nous sommes jamais portés garants des arrangements de Kutaièh, que nous

n'avons jamais, par un acte quelconque, oblitéré la qualité de vassal

dans le vainqueur et de souverain dans le vaincu; nous avons cédé à la

force des choses; ces choses venant à changer, il y aurait à examiner

jusqu'à quel point le souverain a le droit de ressaisir par les armes ce

que les armes du vassal lui ont enlevé.

«Passons encore sur le fait d'agression et supposons-le résolu en faveur

de l'Egypte; nous ne pouvons vouloir ni que le pacha victorieux de

nouveau remette l'empire ottoman au bord de sa ruine et le force à

se jeter dans les bras de la Russie, ni que le sultan, excité par de

premiers succès (succès bien douteux!), laisse la paix de l'Europe en

péril tout le temps qu'il lui plaira de disputer au pacha ses dernières

conquêtes et peut-être ses anciennes possessions.

«Notre premier devoir est donc d'arrêter le plus tôt possible la

collision si malheureusement entamée: avec quels moyens d'action? dans

quelles limites?

«Les moyens d'action peuvent être de deux sortes: des vaisseaux et

des troupes de débarquement. J'ignore s'il entrerait dans les vues du

gouvernement français d'envoyer sur le théâtre des événements un

corps expéditionnaire; occupés comme nous le sommes dans l'Inde et

en Amérique, nous ne pourrions y paraître nous-mêmes avec une force

suffisante en temps utile. Cette dernière condition s'appliquerait aussi

à l'intervention militaire de la France, car un corps expéditionnaire

devrait être au moins de quinze mille hommes, et le temps de le réunir

et de l'embarquer ne saurait être moins de deux à trois mois. Restent

donc les escadres. Celles-là sont sur les lieux, et peuvent même être

rapidement accrues. Nous avons huit vaisseaux dans l'Archipel et deux

dans le Tage. Nos escadres réunies suffisent à tous les événements de

mer.

«Les instructions de nos amiraux devraient prévoir deux cas: celui

où, en se présentant sur la côte de Syrie, ils trouveraient le pacha

victorieux, celui où ils arriveraient pour assister à sa défaite.

«Si l'avantage est resté aux armes du pacha, nos amiraux auraient à

lui intimer l'ordre de s'arrêter dans la situation où il serait à leur

arrivée, sous menace de voir ses communications coupées avec Alexandrie

et tout ravitaillement par mer rendu désormais impossible. Un nombre

suffisant de vaisseaux paraîtrait en même temps devant Alexandrie,

déclarerait le port en état de blocus jusqu'à ce qu'Ibrahim eût reçu

l'ordre de son père de suspendre sa marche victorieuse, empêcherait

la sortie de la flotte égyptienne, si elle était dans le port, et ne

permettrait sa rentrée, si elle était en mer, qu'après l'acceptation des

conditions proposées.

«Si l'armée ottomane a commencé par des succès, la même intimation sera

faite au pacha qui la commande; nos amiraux auraient à user de toute

leur influence pour le déterminer à ne pas pousser ses avantages au delà

d'une portion de territoire (qu'il s'agirait de fixer en commun), et ils

lui annonceraient qu'ils demanderont sans retard les instructions de

leur gouvernement pour le cas éventuel où leur conseil resterait

sans effet. Pendant ce temps, les efforts de nos deux missions à

Constantinople s'exerceraient sans relâche pour ramener et contenir le

sultan dans les bornes d'une sage modération.»

Telle est en peu de mots, Monsieur le maréchal, l'action navale des

deux puissances, telle que la comprend lord Palmerston, telle qu'il la

proposera lundi au conseil, telle qu'il la soumet au gouvernement du

Roi. Il a ajouté, comme de raison, que cette action, pour être efficace,

doit être immédiate et qu'il n'y a pas un moment à perdre pour combiner

les mouvements de nos flottes, et préparer les instructions de nos

amiraux.

Je passe à l'action diplomatique.

Lord Palmerston est d'avis que nous nous présentions sans retard à

Vienne unis d'intentions et d'efforts pour la conservation de l'empire

ottoman, que nous y exposions franchement le but que nous nous proposons

d'atteindre, et que nous pressions l'Autriche d'y concourir par tous les

moyens en son pouvoir. Une démarche de même nature aurait lieu en même

temps à Berlin.

«Ici, encore, a repris lord Palmerston, nous avons deux cas différents à

prévoir. La Porte peut avoir déjà _imploré_ et _reçu_ les secours de la

Russie en hommes et en vaisseaux; elle peut les avoir demandés et la

Russie hésitera les accorder.

«Dans le premier cas, nous devons proposer au cabinet autrichien de

s'unir à nous pour déclarer que l'Europe occidentale exige, au nom

de l'équilibre européen, que les troupes auxiliaires russes rentrent

immédiatement sur leur territoire après avoir accompli l'objet de leur

mission, et sans qu'il puisse en résulter pour le gouvernement russe ni

conquêtes, ni stipulation d'avantages commerciaux ou politiques. Cette

déclaration, quelle que fût sa forme, devrait être péremptoire au fond,

et ne laisser à la Russie aucune incertitude sur les conséquences

auxquelles une conduite opposée à celle de ses alliés l'exposerait

inévitablement.

«Dans le second cas, nous presserions la cour de Vienne de proposer

avec nous à Pétersbourg un concert préalable entre les cinq grandes

puissances, concert dont le but serait le maintien de l'indépendance

de l'empire ottoman, et dont l'action se fixerait en commun. Nous

réglerions alors le rôle auxiliaire de la Russie, et nous l'enfermerions

dans les limites d'une entente commune.

«Dans ces deux hypothèses, nous atténuerions, autant qu'il est en

nous, le désastreux effet des destinées de l'empire ottoman commises

uniquement à la Russie.»

Tel est, Monsieur le maréchal, le résumé le plus fidèle que ma mémoire

a pu reproduire de mes deux conférences avec lord Palmerston. Je crois

avoir rendu sa pensée exacte. J'ose supplier Votre Excellence de

vouloir bien me mettre le plus promptement possible à même de lui faire

connaître le jugement qu'en portera le gouvernement du Roi.

Veuillez agréer, etc.

BOURQUENEY.

2° _Le maréchal Soult au baron de Bourqueney_.

Paris, 13 juin 1839.

Monsieur, nous n'avons pas encore reçu les lettres arrivées par le

dernier paquebot de l'Orient, mais une dépêche télégraphique de

Marseille, insérée dans le _Moniteur_, prouve qu'à la date la plus

récente, malgré une rixe entre les soldats turcs et égyptiens, les

craintes d'une collision entre les armées ne s'étaient pas encore

réalisées. Le temps qui s'écoule fortifiera inévitablement l'espoir

qu'il est permis de fonder, pour le maintien de la paix, sur l'accord de

toutes les grandes puissances européennes.

L'accueil qu'ont reçu à Berlin et surtout à Vienne nos premières

ouvertures pour arriver à un concert propre à assurer ce résultat est

de la nature la plus satisfaisante. Le cabinet prussien, appelé par sa

situation à un rôle secondaire dans tout ce qui se rapporte à l'Orient,

n'a pu naturellement que se montrer disposé à appuyer, dans la mesure

de ses moyens, les efforts de ses alliés; mais celui de Vienne, dont

la situation est toute différente, n'a pas hésité à se prononcer

franchement, catégoriquement, sur les dispositions à prendre dans

cette grave circonstance, et M. le comte Appony a reçu l'ordre de me

communiquer une dépêche fort développée dans laquelle M. de Metternich

avoue, avec les formes diplomatiques qui lui sont habituelles, sa

manière de voir sur cet objet important. Il commence par reconnaître

que, au point où les choses en sont venues, un _statu quo_, source de

tant d'inquiétudes et presque également odieux aux deux parties, est

bien difficile à maintenir. Si l'on devait en sortir par la rentrée de

la Syrie sous l'autorité de la Porte, au moyen du seul effort des armes

turques, il applaudirait à cette solution; mais il la regarde comme plus

qu'invraisemblable, et il croit que, dans la lutte qui s'engagerait,

toutes les chances seraient en faveur de Méhémet-Ali. Dans cet état de

choses et sans préjudice des négociations à ouvrir pour un arrangement

définitif, il est comme nous d'avis que les grandes cours doivent

s'entendre dans le but de prévenir les hostilités, si elles sont

commencées, d'y mettre fin, si elles avaient malheureusement éclaté,

de concilier, en tenant compte de la puissance des faits, les voeux

raisonnables des deux parties par une transaction qui assure l'avenir,

et d'arrêter ce qu'il y a d'exagéré dans leurs prétentions. Admettant

comme axiomes incontestables qu'aucune des puissances ne désire le

renversement du sultan, qu'aucune ne croit à la possibilité d'expulser

Méhémet-Ali de l'Égypte, et qu'aucune enfin ne cherche à s'agrandir

aux dépens de l'empire ottoman, il en conclut qu'il leur est facile de

tomber d'accord, et il répète qu'elles ont entre les mains tout ce qui

est nécessaire pour donner du poids à leur détermination. Des escadres

françaises et anglaises sont dans la Méditerranée, les troupes de terre

et de mer ne manquent pas à la Russie; un langage ferme et uniforme à

Alexandrie et à Constantinople, secondé par les attitudes également

sérieuses, mais expectantes que prendraient les forces maritimes,

suffirait probablement, suivant M. de Metternich, pour assurer le succès

de la médiation des puissances. Tel est le résumé de la dépêche que m'a

communiquée M. le comte Appony. Elle se termine par une observation

qui m'a frappé, parce que j'y ai vu l'apparition timide d'une pensée

toujours caressée par le cabinet autrichien et toujours repoussée par la

Russie, celle d'établir dans la capitale de l'Autriche une conférence

des affaires d'Orient; Vienne, dit M. de Metternich, est, relativement

à la grande question dont il s'agit, un point tellement central que

les réponses peuvent y parvenir pour ainsi dire en même temps. Des

communications semblables à celle que contenait la dépêche écrite par M.

le comte Appony ont été transmises à Saint-Pétersbourg, à Vienne et à

Berlin.

Aussitôt que je saurai quelque chose de plus, je m'empresserai de vous

en informer pour que vous puissiez en entretenir lord Palmerston.

3° _Le maréchal Soult au baron de Bourqueney_.

Paris, 17 juin 1839.

Ma précédente expédition vous a fait connaître la réponse du cabinet de

Vienne à nos premières communications...

Les nouvelles arrivées il y a trois jours par le paquebot de l'Orient

ne nous ont appris aucune nouvelle tant soit peu importante; les armées

étaient toujours en présence sur les bords de l'Euphrate, mais rien

n'annonçait de la part des chefs la volonté d'en venir aux mains... Les

Turcs seraient peu en mesure de commencer les hostilités; leur armée,

dit-on, ne s'élèverait pas au-dessus de 36,000 hommes, affaiblis même

par le défaut d'approvisionnements et par la désertion.

L'état des choses, tel qu'il se présente dans ce moment, est propre à

justifier de sérieuses inquiétudes. Je vais maintenant vous mettre à

même de répondre aux questions que vous a adressées lord Palmerston sur

l'opinion que s'est formée le gouvernement du Roi des dispositions à

prendre dans le but de pourvoir aux nécessités du moment.

Le gouvernement du Roi comprend l'utilité et la convenance d'un concert

entre les grandes puissances pour aviser aux moyens d'assurer, par une

attitude et un langage communs le maintien de l'empire ottoman, et il

pense que c'est à Vienne que pourrait être établi, de la manière la plus

avantageuse, le siège des délibérations qui s'ouvriraient à cet effet.

Il croit que pour empêcher les hostilités, si elles n'ont point encore

existé, ou pour y mettre fin, si malheureusement elles avaient déjà

commencé, les escadres anglaise et française seraient une sorte de

médiation armée maîtresse de la mer, à imposer aux forces de l'Egypte

et de la Porte; et les obliger de rentrer dans leurs ports, si elles en

étaient sorties.

L'escadre anglaise paraît être forte de six vaisseaux de ligne, sans

compter les autres bâtiments; la nôtre sera portée aussi à six vaisseaux

et comptera de plus quatre ou cinq frégates avec quatre bateaux à vapeur

au moins et d'autres bâtiments plus légers. Déjà six vaisseaux sont

réunis à Smyrne, ou en route pour s'y rendre; les trois autres partiront

très-prochainement. Il importe que des instructions, non pas communes,

mais inspirées par une idée identique et que les deux cours se

communiqueraient au préalable, soient envoyées sans retard aux

commandants des deux escadres pour diriger leurs opérations.

Lorsqu'on saura dans l'Orient que de telles forces agissent dans le même

esprit et tendent vers un même but, il n'est pas possible de supposer

que, soit la flotte du sultan, soit celle du pacha, veuillent s'exposer

à lutter contre elles. Je dis plus; leur déploiement, en rendant la

guerre presque impossible, ôtera à la Russie tout prétexte de mettre en

mouvement sa flotte de Sébastopol ou même son armée de terre.

Pour mieux atteindre le résultat que nous avons en vue, peut-être

serait-il à propos que le pavillon autrichien se montrât au milieu de

l'escadre combinée française et anglaise. Une ou deux frégates, avec

quelques bâtiments légers, seraient suffisantes pour cela. Il est à

remarquer au surplus que M. de Metternich en a déjà exprimé la pensée.

Telles sont, Monsieur, les mesures qui me paraissent devoir être

adoptées sans retard si l'on ne veut se laisser surprendre par les

événements. J'arrive à celles qui, lorsque des délibérations formelles

seraient ouvertes entre les cabinets, pourraient être prises pour

terminer la crise actuelle et en prévenir à jamais le renouvellement.

Dans le cas où nos délibérations et l'attitude de nos escadres

n'auraient point empêché les deux parties de prendre les armes, la

nécessité d'une action commune deviendrait évidente; et il n'y a pas

lieu d'espérer qu'on pût alors décider la Russie à ne pas intervenir

matériellement dans une question où ses intérêts seraient si directement

engagés. Ce qu'il faudrait obtenir, c'est que son action fût déterminée

et limitée, de concert avec les autres cours; c'est qu'elle se tînt à

celle que la France et l'Angleterre auraient de leur côté à exercer;

c'est qu'enfin, par le fait, une convention européenne remplaçât les

stipulations d'Unkiar-Skelessi. Je n'ignore pas tout ce qu'un

pareil projet rencontrerait d'obstacles de la part du cabinet de

Saint-Pétersbourg; cependant, il aurait peu d'arguments tant soit peu

spécieux à faire valoir, pour repousser des combinaisons évidemment

inspirées par le désir de la paix et appuyées de tous les alliés.

Il me reste à parler du but final de cette négociation, de l'arrangement

par lequel il serait possible de placer le sultan et son puissant vassal

dans une situation plus satisfaisante pour l'un et pour l'autre, plus

rassurante pour la tranquillité de l'Orient.

La nécessité de concéder à Méhémet-Ali l'investiture d'une partie au

moins de ses possessions actuelles paraît maintenant admise d'une

manière à peu près générale. On a compris qu'au point de grandeur où il

est parvenu, le besoin d'assurer l'avenir de sa famille et de la mettre,

après sa mort, à l'abri des vengeances de la Porte, se fasse sentir trop

impérieusement à son esprit pour qu'il puisse se livrer à des pensées

pacifiques tant qu'il n'a pas obtenu quelque satisfaction à cet égard.

D'un autre côté, on ne peut pas se flatter de l'espoir que la

Porte consente à lui accorder ce surcroît de force morale si, par

compensation, on ne lui donne pas à elle-même quelque avantage qui lui

fournisse une garantie matérielle contre les entreprises éventuelles

d'un ennemi dont elle aurait ainsi accru la puissance. La nature et

l'étendue de cet avantage ne sont certes pas faciles à déterminer. Lord

Palmerston pense qu'il ne faudrait pas moins que la rétrocession de la

Syrie tout entière.

A Berlin, on semble admettre que le sultan pourrait se contenter d'une

partie seulement de cette province. Quant à nous, Monsieur, nous

reconnaissons que la Porte aurait droit à une compensation réelle, mais

nous croyons que l'instant d'en fixer la proportion n'est pas arrivé,

qu'une question pareille ne peut être résolue que d'après des données

sérieuses et compliquées, dont l'appréciation ne peut être l'oeuvre d'un

moment, et que ce point doit être renvoyé au concert qui, si nos vues

viennent à prévaloir, s'établira entre les puissances.

Veuillez, Monsieur, donner lecture à lord Palmerston de la présente

dépêche. En exposant ainsi au cabinet de Londres l'ensemble de notre

manière de voir sur les graves circonstances du moment, nous lui donnons

un gage non équivoque de la confiance qu'il nous inspire et du désir que

nous avons de marcher avec lui dans le plus parfait accord.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 4) · 第 38 / 76 题