CHAPITRE XXVI

LA QUESTION D'ORIENT.

(12 mai 1839--25 février 1840.)

Situation du cabinet du 12 mai 1839 à son avènement.--La mienne.--Mon

emploi de mon loisir politique.--On me demande de surveiller la

traduction et la publication en France des lettres et des écrits

de Washington.--Je m'en charge.--Grand intérêt que m'inspire ce

travail--Mon _Étude historique_ sur la vie et le caractère de

Washington.--Son succès.--Témoignages de reconnaissance que je reçois

des Américains.--Lettre du roi Louis-Philippe.--Renaissance de la

question d'Orient.--Pourquoi on donne ce nom à la querelle entre

le sultan et le pacha d'Égypte.--État général de l'empire

Ottoman.--Dispositions et politique des grandes puissances

européennes.--La guerre éclate entre Mahmoud et Méhémet-Ali.--Accord

entre la France et l'Angleterre.--Mort du sultan Mahmoud.--Bataille de

Nézib.--Le dissentiment commence entre la France et l'Angleterre sur la

question territoriale entre le sultan et le pacha.--Vicissitudes des

négociations à Londres.--Attitude de la Russie.--Elle se met à la

disposition de l'Angleterre.--La France persiste dans son dissentiment

et le cabinet anglais dans ses résolutions.--Le général Sébastiani.--M.

de Brünnow à Londres.--Lord Palmerston.--Le cabinet français me propose

l'ambassade de Londres.--J'accepte.--Mes motifs.--Le roi Louis-Philippe

s'y montre contraire.--Par quels motifs.--Le cabinet insiste.--Le Roi

cède.--Ma nomination.--Rejet par la Chambre des députés de la

dotation demandée pour M. le duc de Nemours.--Situation incertaine du

cabinet.--Je pars pour Londres.

La formation du cabinet du 12 mai causa, dans les Chambres et dans

Paris, une satisfaction plus générale que vive. C'était un terme à

la plus longue crise ministérielle qu'on eût encore vue. Non que la

solution parût pour longtemps assurée; mais on avait enfin un ministère;

il tirait le public d'inquiétude, et ceux-là même qu'il ne satisfaisait

guère se sentaient avec plaisir hors de leurs hésitations et de leurs

embarras.

Le cabinet aussi avait, en lui-même et pour son propre compte, des

motifs de satisfaction et de confiance. Ses membres ne pouvaient être

taxés d'intrigue et d'ambition; l'urgence de l'intérêt et du péril

public les avait seule décidés; ils avaient fait, en acceptant, acte de

dévouement et de courage. Ils étaient, les uns envers les autres, en

bonnes relations et dispositions: quoique jusque-là ils eussent marché

dans des rangs différents, M. Duchâtel et M. Villemain d'une part,

M. Dufaure et M. Passy de l'autre, se connaissaient pour des hommes

d'honneur et de bien, éclairés, modérés, et qui pouvaient conduire

loyalement ensemble les affaires du pays. Ils avaient des liens de

raison et d'intégrité commune, et point d'incommode rivalité. Les

Chambres se montraient contentes de leur acceptation, et leur

témoignaient un bon vouloir qui demandait plus de soins pour conserver

que d'efforts pour conquérir la majorité.

J'étais, pour mon compte, résolu à soutenir fermement le cabinet.

J'avais confiance dans les amis qui y représentaient mes opinions. Je ne

ressentais ni humeur, ni impatience. On m'approuvait, dans les Chambres,

d'avoir mis de côté toute vue personnelle. Le Roi me savait gré de

l'avoir aidé à sortir de la crise. À la situation compliquée et

militante que m'avait faite la coalition, succédait, pour moi, une

situation claire et calme. Elle me convenait dans le présent, et me

laissait, dans l'avenir, toute liberté.

Un incident inattendu vint remplir et animer les loisirs que me faisait

la politique. Le fondateur, par les armes et par les lois, de la

république des États-Unis d'Amérique, Washington avait laissé, à sa

mort, deux cents volumes in-folio comprenant toute sa correspondance,

les lettres qu'il avait reçues comme celles qu'il avait écrites, pendant

le cours de sa vie publique. Le congrès des États-Unis acheta de ses

héritiers ces précieux papiers et les fit déposer dans les archives de

l'État. Un habile éditeur, M. Jared Sparks, déjà connu par d'importants

travaux historiques, entre autres par la publication de la

_Correspondance diplomatique des États-Unis pendant la guerre de

l'indépendance,_ examina, dépouilla, mit en ordre cette grande

collection. Il fit plus, il parcourut l'Amérique et l'Europe; les dépôts

publics et les recueils particuliers de la France et de l'Angleterre lui

furent libéralement ouverts; il rechercha, rassembla tous les documents

propres à compléter cette biographie authentique d'un grand homme,

qui est l'histoire du berceau d'un grand peuple; et à la suite de ce

patriotique travail, une complète et belle édition des _Écrits et des

Lettres de Washington_ parut à Boston, de 1834 à 1837. Dès qu'elle fut

terminée, en 1838, les éditeurs américains, jaloux que Washington fût

aussi bien connu en France que dans sa patrie, vinrent me prier

de choisir, dans ce vaste recueil, les lettres, les pièces qui me

paraîtraient spécialement propres à intéresser le public français,

et d'en surveiller la traduction et la publication. Je me chargeai

très-volontiers de ce soin.

Je n'avais fait alors, sur l'histoire de la fondation de la République

américaine, point d'étude spéciale et approfondie. J'étais engagé à la

monarchie constitutionnelle, et plus j'ai avancé dans l'expérience du

gouvernement, plus s'est affermie en moi la conviction que celui-là seul

convient à la France. Mais j'ai toujours ressenti et je garde, pour la

grande nation qui s'est formée dans l'Amérique du Nord et pour la grande

épreuve politique qu'elle tente, une vive sympathie. C'est maintenant un

lieu commun de dire qu'il faut se préoccuper des résultats pratiques des

gouvernements bien plus que de leurs noms et de leurs formes. Je crains

que ce lieu commun ne soit plus souvent répété que bien compris et

réellement accepté. Malgré tant d'essais malheureux, le nom et la forme

de la République conservent de nos jours une périlleuse puissance, car

là est encore le rêve de beaucoup d'esprits ardents et généreux: rêve

auquel nos moeurs actuelles et notre nouvel état social donnent souvent

l'apparence d'une possible et prochaine réalité. Il y a, d'ailleurs,

entre quelques-uns des principes de la monarchie constitutionnelle et

ceux de la République, des affinités qui semblent rendre naturel le

passage de l'une à l'autre, et qui maintiennent, aux tendances et aux

espérances républicaines, une force que leurs échecs répétés devraient

leur enlever. L'examen sérieux des origines et des premiers pas de la

grande république américaine a donc, pour nous, autant d'importance que

d'attrait; nulle part, nous ne pouvons mieux apprendre à pénétrer, en

fait de gouvernement, au delà des apparences, à estimer le fond plus que

la forme, et à reconnaître quels sont, en tout cas, les vrais caractères

et les impérieuses conditions de la liberté.

Outre l'événement même, un autre fait, dans la fondation des États-Unis

d'Amérique, m'attirait et m'intéressait puissamment; c'était l'homme qui

avait dirigé l'oeuvre, dans la guerre et dans la paix; Washington, grand

homme par force, pour ainsi dire, et contre son goût, qui s'est trouvé

au niveau de toutes les situations et de toutes les tâches sans en avoir

recherché ni désiré aucune, qui ne ressentait aucun besoin naturel et

ardent des grandes choses dont il était capable et qu'il a faites, et

qui eût pu vivre propriétaire, agriculteur, chasseur habile et ignoré si

la nécessité et le devoir n'avaient fait de lui un général d'armée et un

fondateur d'État.

Plus je pénétrai dans l'étude de l'événement et de l'homme, plus je me

sentis intéressé et éclairé, aussi bien pour ma vie publique que dans

ma pensée solitaire. Je passais et repassais sans cesse de France en

Amérique et d'Amérique en France. J'avais devant moi deux sociétés

profondément diverses: l'une ancienne, catholique, libre d'esprit sans

liberté politique, pleine de traditions monarchiques, de souvenirs

aristocratiques et de passions démocratiques, mêlée à toute l'histoire,

à toutes les affaires de l'Europe et du monde; l'autre nouvelle,

protestante, dressée aux habitudes républicaines quoique fidèle aux

moeurs légales et respectueuses de sa mère patrie, sans rivaux, sans

voisins, isolée dans l'espace, sans souci du passé, hardiment confiante

dans l'avenir. Ces deux sociétés venaient d'accomplir deux révolutions

aussi diverses qu'elles-mêmes; l'Amérique, une révolution d'indépendance

nationale, la France, une révolution de refonte sociale; et à ces deux

révolutions succédait, pour l'une et l'autre de ces sociétés, le

travail de la fondation de deux gouvernements très-divers aussi, l'un

républicain et fédératif, l'autre monarchique et unitaire, mais tous

deux inspirés par le même voeu et tendant au même but, la liberté

politique. Pour un homme appelé à prendre quelque part à ce difficile

dessein de la France de 1789, il y avait, à coup sûr, dans la fondation

des États-Unis de 1776, un grand spectacle à contempler et de grands

enseignements à recevoir.

Quand, au milieu de l'événement américain, je regardai de près à l'homme

qui l'avait dirigé, le spectacle devint encore bien plus saisissant et

les enseignements bien plus clairs. Je vis Washington préoccupé, dès ses

premiers pas, d'une judicieuse et vertueuse inquiétude, la crainte de

l'emportement populaire et anarchique. Il avait, l'un des premiers,

accepté, et proclamé la périlleuse entreprise de la révolution

américaine; il l'avait, pendant neuf ans, soutenue et fait triompher par

la guerre. Dès qu'il mit la main au gouvernement, il se dévoua à une

politique de résistance et de paix, la seule, à ses yeux, qui pût

fonder, dans son pays, l'indépendance nationale et la liberté.

Deux traits dominent dans le caractère de Washington: un profond

attachement à la cause de son pays, une ferme indépendance de jugement

et de conduite dans le service de son pays. C'était un vrai planteur

anglo-américain, fortement imbu des traditions anglaises et des moeurs

américaines, en parfaite sympathie avec le sentiment et le voeu général

de ses compatriotes, mais dont l'esprit invinciblement sain restait

étranger aux passions, aux préventions, aux fantaisies publiques, et les

jugeait avec autant de liberté que de calme quand elles apparaissaient

devant lui, ne leur rompant jamais brusquement en visière, mais toujours

décidé à leur résister dès qu'elles compromettaient la politique que,

dans sa conviction, l'intérêt public lui prescrivait de maintenir. En

même temps qu'il avait l'instinct et le don naturel de l'autorité, il

portait dans le gouvernement beaucoup de prudence et de scrupule. Il

était plein de respect pour les hommes en général et pour les droits de

tous, mais sans nul goût ni laisser-aller démocratique, et en gardant,

en toute circonstance, une dignité presque sévère. Admirable mélange

de grand sens et de tempérance intellectuelle comme de fierté sans

ambition, ce qui commandait à la fois le respect et la confiance, et

faisait de lui le chef incontesté du peuple qui voyait en lui son plus

désintéressé, plus sûr, plus capable et plus digne serviteur.

Je pris plaisir, un plaisir toujours croissant, à contempler et à

peindre cette grande figure, bien moins variée dans ses aspects, moins

brillante, moins chaude que celle d'autres grands hommes de même rang,

mais merveilleusement sereine, harmonieuse, pure de tout égoïsme,

puissante avec sagesse et vertu, et parfaitement appropriée à son pays,

à son temps, à sa mission. L'_Étude historique_ que je consacrai à la

vie et au caractère de Washington obtint, en Amérique comme en Europe,

un succès dont je jouis vivement, et pour mon propre compte, et comme

symptôme de l'état des esprits. Dans notre époque de transformation et

de transition, nous sommes atteints de bien des maladies sociales et

morales; il y a bien des folies dans les têtes, bien des mauvaises

passions et bien des faiblesses dans les coeurs; mais les sources pures

ne sont point taries; les forces honnêtes ne sont point éteintes; et

quand les hommes voient apparaître, dans une personnification un peu

éclatante, la santé de l'esprit et de l'âme, ils s'inclinent avec

respect et la prennent volontiers pour conseiller et pour guide.

Washington n'est pas seulement un beau modèle politique; c'est aussi

un exemple encourageant, car, à travers les obstacles, les périls, les

tristesses et les mécomptes inséparables de toute grande oeuvre humaine,

il a réussi au delà de sa propre attente, et il a obtenu, de son vivant

même, autant de succès pour sa cause que de gloire pour son nom.

Je ne me ferai point scrupule de consigner ici deux témoignages de

l'effet que produisit ce portrait historique de Washington, et de

l'appréciation qu'en firent les juges les plus compétents. Peu de temps

après que l'ouvrage eut été traduit et publié en Amérique, vingt-cinq

Américains notables m'adressèrent cette lettre:

«Monsieur,

Les soussignés, citoyens des États-Unis d'Amérique et qui résident en

ce moment à Paris, profondément touchés de l'esprit amical et du mérite

supérieur de l'_Introduction_ que vous avez placée en tête de votre

précieuse édition de la vie et des écrits de Washington, se sont réunis

pour vous prier de vouloir bien donner, à un artiste américain justement

célèbre dans sa profession, les séances nécessaires pour qu'il fasse

votre portrait. Notre dessein est d'envoyer ce portrait aux présidents

de notre congrès, et de demander qu'il soit placé dans la bibliothèque

de ce corps, comme un témoignage permanent du respect que nous

ressentons pour votre personne et pour vos travaux, et aussi comme un

gage de la reconnaissance que vous doivent tous les Américains pour

votre libéral empressement à faire bien connaître de l'Europe la vraie

nature de notre Révolution et la supériorité caractéristique de son

héros[23].»

[Note 23: _Pièces historiques_, n° XV.]

Cette double intention s'accomplit: M. Healy, habile peintre américain,

fit mon portrait qui fut placé à Washington, dans la bibliothèque du

Congrès, et je reçus de lui, en présent, le portrait de Washington avec

celui de Hamilton, le plus éminent, à coup sûr, par le caractère comme

par la pensée, des compagnons politiques du fondateur de la république

américaine, et qui, en Europe du moins, ne tient pas, dans cette grande

histoire, toute la place qui lui est due.

C'était au Val-Richer, loin des bruits du monde comme des affaires de

l'État, que j'avais écrit cette _Étude historique._ J'en adressai un

exemplaire au roi Louis-Philippe qui, pendant son séjour aux États-Unis,

avait personnellement connu Washington et m'en avait raconté quelques

traits remarquables. En rentrant à Paris, je reçus de lui la lettre

suivante, datée du 26 décembre 1839:

«Mon cher ancien ministre, si j'ai autant tardé à vous répondre, c'est

que je voulais vous remercier moi-même de votre ouvrage sur Washington,

et vous dire combien je jouirais s'il m'était donné d'avoir le temps de

le lire et de m'en entretenir avec vous. Vous ne savez que trop combien

je suis privé de ces paisibles loisirs. Cependant je tâcherai de lire au

moins l'_Introduction,_ dont j'entends parler comme d'un chef-d'oeuvre.

Mes trois ans de séjour en Amérique ont eu une grande influence sur

mes opinions politiques et sur mon jugement de la marche des choses

humaines. La révolution puritaine et démocratique, vaincue en Angleterre

et réfugiée dans les petits États de Massachusetts, de Rhode-Island

et de Connecticut, a débordé, subjugué tous les autres éléments de

population du vaste continent sur lequel la tempête européenne l'avait

poussée; et quoique les Hollandais à New-York, les Anglais catholiques

sous lord Baltimore, à Baltimore (1632), et plus anciennement que tous,

les Français (sous Henri IV), eussent essayé cette grande colonisation,

ils ont été étouffés sous la démocratie puritaine et les débris du _long

Parliament_ et de son armée. Mais Washington n'était ni puritain, ni

aristocrate, ni encore moins démocrate; il était essentiellement homme

d'ordre et gouvernemental, cherchant toujours à combiner et à exploiter

de son mieux les éléments souvent discordants et toujours assez faibles

avec lesquels il devait combattre l'anarchie et en préserver son

pays. Je suis persuadé que c'est ainsi que vous l'avez dépeint, et la

confiance que j'en ai ajoute beaucoup au regret que j'éprouve de n'avoir

pas le temps de lire votre _Washington_; mais c'est toujours avec

plaisir que je vous renouvelle l'assurance de tous mes sentiments pour

vous.»

Pendant que je m'adonnais à ce travail, charmé de reconnaître, entre la

politique de Washington dans le gouvernement naissant des États-Unis

et celle que nous avions soutenue, mes amis et moi, depuis 1830, une

évidente analogie, des perspectives nouvelles s'ouvraient devant moi; la

France cessait d'être violemment troublée à l'intérieur; l'ordre public

et la sûreté de la monarchie constitutionnelle ne semblaient plus

menacés; les affaires extérieures devenaient la principale préoccupation

des esprits comme l'intérêt dominant de la situation, et j'étais sur

le point d'être appelé à y prendre une part très-active. La question

d'Orient renaissait, plus compliquée et plus pressante qu'elle n'avait

encore été. Je dis la _question d'Orient,_ et c'était bien là, en effet,

le nom que donnait tout le monde à la querelle élevée entre le sultan

Mahmoud et son sujet, le pacha d'Égypte, Méhémet-Ali. Pourquoi un si

grand mot à propos d'une lutte locale? L'Égypte n'est pas tout l'empire

ottoman. L'empire ottoman n'est pas tout l'Orient. Le soulèvement, la

séparation même d'une province ne font pas tout le sort d'un empire. Les

grands États de l'Europe occidentale ont perdu ou acquis tour à

tour, soit par des déchirements intérieurs, soit par la guerre, des

territoires considérables, sans qu'à l'aspect de telles circonstances

on ait songé à dire la _question d'Occident._ Pourquoi un langage,

dont personne ne s'est avisé dans les crises territoriales de l'Europe

chrétienne, a-t-il été, est-il en effet, quand il s'agit de l'empire

ottoman, parfaitement naturel et légitime?

C'est qu'il n'y a maintenant, dans l'empire ottoman, point de question

locale et partielle; c'est que pas une secousse ne peut se faire sentir

dans un coin de l'édifice, pas une pierre ne peut s'en détacher que

l'édifice entier ne paraisse et ne soit, en effet, près de crouler.

On peut différer d'opinion sur ce qui reste encore de force et de vie

probable à ce grand malade; mais personne ne croit sérieusement qu'il

guérisse; sa mort, plus ou moins prochaine, plus ou moins naturelle,

est un fait qui domine toute la situation, un pressentiment qui trouble

toute l'Europe. La question d'Égypte était bien, en 1839, la question

de l'empire ottoman lui-même. Et la question de l'empire ottoman, c'est

bien la question d'Orient; non-seulement de l'Orient européen, mais de

l'Orient asiatique, car l'Asie est maintenant le théâtre des ambitions

et des rivalités des grandes nations européennes, et l'empire ottoman

est le chemin, la porte, la clef de l'Asie. Il y a là, pour le monde

européen et chrétien, un avenir immense, déjà visible, imminent

peut-être.

Qu'à la perspective d'un tel avenir, les philosophes politiques, les

esprits spéculatifs s'émeuvent, qu'ils se livrent à toute la liberté de

leur pensée, qu'ils imaginent vingt solutions du grand problème posé

devant eux, rien de plus simple; nous avons vu éclater toutes ces

inventions plus ou moins brillantes et spécieuses; on nous a proposé,

les uns la résurrection de l'empire ottoman, les autres sa mort

violemment avancée et tel ou tel partage de ses dépouilles, d'autres

la fondation, à sa place, d'un grand empire arabe, d'autres encore

l'érection désintéressée d'un nouvel empire chrétien à Constantinople.

Ce sont là des jeux de l'imagination ou de la méditation complaisante,

des utopies diplomatiques ou guerrières. Que les politiques pratiques et

sérieux en sourient, rien de plus simple encore; quand on tient en main

les affaires, quand on porte la responsabilité des événements, on mesure

toute la difficulté du problème et toute la vanité de ces solutions

cavalièrement offertes. Mais si les politiques sérieux ont droit de

sourire des utopies, ils n'ont pas droit de méconnaître ou d'oublier les

faits; or, je n'hésite pas à dire que la maladie irrémédiable et la mort

inévitable de l'empire ottoman sont des faits certains, dont l'explosion

définitive peut être plus ou moins prochaine, mais dont, soit qu'ils lui

plaisent ou qu'ils lui déplaisent, toute politique sensée doit tenir,

dès aujourd'hui, grand compte.

J'ai déjà dit quelle était, en présence de ces faits, la diverse

attitude des grandes puissances européennes. Deux d'entre elles,

l'Angleterre et l'Autriche, semblaient ne prendre en aucune

considération l'avenir, et ne s'inquiéter que de défendre et de

maintenir, tel quel, l'empire ottoman. La Russie, au contraire, suivait

pas à pas sa décadence progressive, et se préparait à profiter de sa

chute, sans exciter, en la devançant ou en l'amenant elle-même, la

résistance préméditée de l'Europe. La Prusse se prêtait, avec une

curiosité assez indifférente et des complaisances alternatives, au

travail, conservateur ou destructeur, tantôt de la Russie, tantôt de

l'Autriche et de l'Angleterre. Je fus appelé le 2 juillet 1839, dans

la Chambre des députés, à caractériser avec précision la politique que

devait adopter, à ce sujet, la France. Je reproduirai ici mes propres

paroles de cette époque, car elles sont encore aujourd'hui l'expression

vraie de ma pensée:

«Nous n'avons pas, dis-je, à chercher longtemps la politique qui

convient à la France; nous la trouvons depuis longtemps toute faite.

C'est une politique traditionnelle, séculaire; c'est notre politique

nationale. Elle consiste dans le maintien de l'équilibre européen par le

maintien de l'empire ottoman, selon la situation des temps et dans les

limites du possible, ces deux lois du gouvernement des États.

«Si je cherchais des noms propres, je rencontrerais Henri IV, Richelieu,

Louis XIV, Napoléon; ils ont tous pratiqué cette politique, celle-là et

aucune autre.

Que vous ont dit, hier encore, tous les orateurs? que c'est là, en

effet, la meilleure politique, et que, si elle est encore possible, il

faut persister à la suivre. Ils en ont seulement nié ou révoqué en doute

la possibilité, et alors chacun a produit son système à la place de ce

qu'il déclarait impraticable.

Voici donc la véritable question: la politique historique et nationale

de la France, le maintien de l'équilibre européen par le maintien de

l'empire ottoman, est-elle encore praticable?

La réponse dépend de deux choses: l'état de l'empire ottoman lui-même et

l'état des grandes puissances européennes.

Quant à l'empire ottoman, je suis loin de contester son déclin; il est

évident. Cependant, Messieurs, prenez garde; n'allez pas trop vite dans

votre prévoyance; les empires qui ont longtemps duré sont très-longtemps

à tomber, et on pressent, on attend leur chute bien longtemps avant

qu'elle s'accomplisse. La Providence, qui ne partage pas les impatiences

et les précipitations de l'esprit humain, semble avoir pris plaisir à

donner d'avance un démenti aux prédictions dont l'empire ottoman est

maintenant l'objet; elle a donné ce démenti sur le même sol, dans les

mêmes murs; elle a fait durer là un autre empire, l'empire grec, non

pas des années, mais des siècles, après que les gens d'esprit du temps

avaient prédit sa ruine.

«Je pourrais m'en tenir à cette réponse générale, et le démenti serait

peut-être suffisant. Mais entrons plus avant dans les faits; voyons

de plus près comment s'est opéré, depuis cinquante ans, le déclin

de l'empire ottoman, et quelles circonstances l'ont accompagné et

l'accompagnent encore de nos jours.

Cet empire a beaucoup perdu; il a perdu des provinces bonnes à faire des

royaumes. Comment les a-t-il perdues? Depuis longtemps déjà ce n'est

plus par la conquête; il y a déjà longtemps qu'aucune des puissances

européennes n'a rien enlevé, par la guerre, par la force ouverte, à

l'empire ottoman; la Crimée est la dernière conquête qui lui ait été

ainsi arrachée; car je ne parle pas de la régence d'Alger, qui lui était

devenue presque complètement étrangère.

Qu'est-il donc arrivé? Comment l'empire ottoman a-t-il presque perdu les

Principautés danubiennes, puis tout à fait la Grèce, puis déjà à moitié

l'Égypte? Ce sont, permettez-moi cette expression, ce sont des pierres

qui sont tombées naturellement de l'édifice. Que les ambitions et les

intrigues étrangères aient eu quelque part à ces événements, je le veux

bien; mais elles ne les ont pas faits; elles ne les auraient pas menés

à fin; ce sont des démembrements naturels, spontanés; ces provinces

se sont, d'elles-mêmes et par leur mouvement intérieur, détachées de

l'empire ottoman qui s'est trouvé hors d'état de les retenir.

«Et une fois détachées, que sont-elles devenues? Sont-elles tombées

entre les mains de telle ou telle grande puissance européenne? Non

encore; elles ont travaillé à se former en États indépendants, à se

constituer à part, sous tel ou tel protectorat, plus ou moins pesant,

plus ou moins périlleux, mais qui les a laissées et les laisse subsister

à titre de peuples distincts, de souverainetés nouvelles dans la grande

famille des nations.

Et croyez-vous, Messieurs, que sans cette perspective, sans l'espoir de

voir ces débris de l'empire ottoman se transformer ainsi en nouveaux

États, croyez-vous que nous eussions pris à ce qui s'est passé en

Orient, au sort de la Grèce par exemple, l'intérêt si vif, la part si

active que nous y avons pris? Non, certes: s'il se fût agi de détacher

de l'empire ottoman une telle province pour la donner à quelque autre

puissance, à coup sûr vous n'auriez pas vu éclater parmi nous ce

mouvement national qui est venu au secours de la Grèce et qui l'a

sauvée.

Ce que je dis de la Grèce, je le dirai de l'Égypte; malgré des

différences notables, il y a ici un fait analogue. Ce n'est pas nous qui

avons amené l'Égypte si près d'échapper à l'empire ottoman. Sans doute,

par notre expédition de 1798, par les exemples et les triomphes de

l'armée française et de son glorieux chef, nous sommes pour quelque

chose dans l'apparition de cette puissance nouvelle; elle n'est pourtant

pas de notre fait; c'est là aussi un démembrement naturel de l'empire

ottoman, tenté et presque accompli par le génie et la puissante

volonté d'un homme. C'est Méhémet-Ali qui a fait l'Égypte actuelle, en

s'emparant du mouvement que nous y avions porté. Nous l'avons protégé

dès son origine, et naguère encore en 1833, comme nous avions, sous la

Restauration, protégé la Grèce naissante, et par les mêmes raisons. Nous

avons vu là une dislocation naturelle de l'empire ottoman, et peut-être

une puissance nouvelle destinée à devenir indépendante et à jouer un

jour son rôle dans les affaires du monde. Regardez bien, Messieurs,

à tout ce qui s'est passé, depuis trente ans, en Orient et dans les

domaines de l'empire ottoman; vous reconnaîtrez partout le même fait;

vous verrez cet empire se démembrer naturellement sur tel ou tel point,

non au profit de telle ou telle des grandes puissances européennes,

mais pour commencer, pour tenter du moins la formation de quelque

souveraineté nouvelle et indépendante. Personne, en Europe, n'eût

voulu souffrir que la conquête donnât, à telle ou telle des anciennes

puissances, de tels agrandissements. C'est là la vraie cause du cours

qu'a pris la désorganisation progressive de l'empire ottoman, et c'est

à ces conditions et dans ces limites que la France s'y est prêtée.

Maintenir l'empire ottoman pour maintenir l'équilibre européen, et

quand, par la force des choses, par le cours naturel des faits, quelque

démembrement s'opère, quelque province se détache de cet empire en

décadence, favoriser la transformation de cette province en une

souveraineté nouvelle et indépendante qui prenne place dans la famille

des États, et qui serve un jour au nouvel équilibre européen, à

l'équilibre destiné à remplacer celui dont les anciens éléments ne

subsisteront plus; voilà la politique qui convient à la France, à

laquelle elle a été naturellement conduite, et dans laquelle elle fera

bien, je crois, de persévérer.»

Telles étaient les dispositions des grands cabinets européens lorsqu'ils

apprirent, vers le milieu de mai 1839, que l'arrangement conclu le 5 mai

1833, à Kutaièh, entre le sultan Mahmoud et Méhémet-Ali, était rompu,

que l'armée turque avait passé l'Euphrate le 21 avril pour attaquer

celle du pacha que commandait son fils Ibrahim, et qu'ainsi renaissait

la question d'Orient avec toutes ses chances et tous ses embarras.

Dans un premier mouvement d'humeur et d'équité, on se demanda d'abord

quel était l'agresseur. Le cabinet anglais lui-même, malgré son parti

pris en faveur du sultan, se montra préoccupé de cette question:

«L'événement actuel nous surprend, disait, le 25 mai, lord Palmerston

au baron de Bourqueney, alors chargé d'affaires de France à Londres; le

fait d'agression, attribué par la nouvelle télégraphique aux Turcs, a

son importance morale, car il y a un principe de justice, dont nous ne

pouvons méconnaître la puissance, dans une première disposition à faire

retomber les conséquences de la guerre sur l'agresseur[24].» Il fut

bientôt impossible de douter que l'agression vînt de Constantinople;

depuis plusieurs mois, tout y présageait, tout y préparait la guerre:

«Des émissaires arrivent chaque jour d'Égypte et de Syrie envoyés

secrètement par le sultan, écrivait le 16 mai l'amiral Roussin au

maréchal Soult; ils lui rapportent que toutes les populations sont

prêtes à s'insurger contre Méhémet-Ali au premier signal. Tahar-Pacha,

parti il y a deux mois pour le camp de Hafiz-Pacha, avait mission

ostensible de lui ordonner de rester en deçà de la frontière; mais il

a reçu des instructions secrètes du sultan; on les ignore, mais on les

devine. Le sultan veut détruire son vassal ou succomber; il le dit tout

haut. On ne sait pas et on ne croit pas que l'armée ait franchi la

frontière; mais on espère qu'elle en est assez près pour rendre

l'attaque des Égyptiens inévitable, et le sultan le désire ardemment.»

De son côté, le colonel Campbell, consul général d'Angleterre à

Alexandrie, écrivait le 28 mai à lord Palmerston: «La conduite emportée

du sultan, qui a agi contrairement aux conseils des ambassadeurs à

Constantinople, n'aura pas seulement épuisé ses ressources; elle aura

fort affaibli son influence morale en Turquie; tandis que la conduite

modérée et prudente d'Ibrahim-Pacha qui, d'après les ordres de son père,

s'est abstenu de tout acte hostile, élèvera Méhémet-Ali et accroîtra son

influence sur les esprits dans l'empire ottoman.» Enfin, l'ambassadeur

d'Angleterre à Constantinople, lord Ponsonby lui-même, si passionné

contre Méhémet-Ali et toujours si enclin à rejeter sur lui tous les

torts, avait écrit le 20 mai à lord Palmerston: «Le sultan a dit qu'il

mourrait plutôt que de ne pas détruire son sujet rebelle,» et le 22 mai:

«Je me suis convaincu que la Sublime Porte a enfin résolu de faire la

guerre au pacha d'Égypte. Il ne paraît pas que les hostilités aient

encore commencé[25].»

[Note 24: _Pièces historiques_, n° XVI.]

[Note 25: _Correspondence relative to the affairs of the Levant_. Part.

I, p. 28, 56, 106, 153.]

Comment le sultan Mahmoud aurait-il réprimé sa passion? Lord Ponsonby

lui-même le poussait à la satisfaire. Quand les intentions agressives

de la Porte furent évidentes, l'amiral Roussin lui adressa de vives

représentations; lord Ponsonby refusa d'y joindre les siennes: «C'est

une chose déplorable que ce refus, écrivit le 6 juillet le maréchal

Soult à M. de Bourqueney; le silence seul de l'ambassadeur d'Angleterre,

dans de telles conjonctures, est un encouragement donné aux projets

téméraires de la Porte.» M. de Bourqueney eut ordre d'entretenir de

cette circonstance lord Palmerston: «Je ne suis chargé, lui dit-il,

d'aucune plainte officielle; quelques faits étranges ont eu lieu; j'ai

ordre de porter à votre connaissance les pièces qui les constatent, et

d'attendre les éclaircissements que vous croirez devoir donner à la

mutuelle confiance de nos deux cabinets.»--«Lord Palmerston a sonné,

continue M. de Bourqueney, et s'est fait apporter les quatre derniers

mois de la correspondance de lord Ponsonby et les deux dernières années

de celle du colonel Campbell:--Occupons-nous d'abord, m'a-t-il dit,

de ce qui concerne lord Ponsonby; je tiens à vous prouver que mes

instructions n'ont jamais varié sur ce point fondamental que le rôle de

l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople devait être de contenir les

penchants guerriers du sultan; nous avons constamment répété à lord

Ponsonby: «Empêchez la guerre d'éclater.»--Lord Palmerston m'a fait lire

alors sept ou huit dépêches écrites par lui à lord Ponsonby depuis la

fin de janvier jusqu'au milieu de juin, et toutes fondées sur cette

donnée générale.--«Maintenant, a-t-il repris, je ne saurais vous nier

que l'opinion personnelle de lord Ponsonby, opinion que je ne partage

pas, a toujours été opposée au maintien du _statu quo_ de Kutaièh; il

préférait même les partis extrêmes comme susceptibles au moins d'un

dénoûment favorable; mais je suis fondé à croire que, dans les rapports

officiels à Constantinople, l'ambassadeur a fait passer ses opinions

personnelles après ses instructions; c'est du moins ce que je dois

inférer de sa correspondance.»--Et lord Palmerston m'a lu au hasard

toutes les dernières dépêches de lord Ponsonby qui constataient

ses efforts pacifiques auprès du sultan. J'ai fait observer à lord

Palmerston qu'il me semblait bien difficile que l'opinion personnelle de

l'ambassadeur, facilement pénétrée sur les lieux et transparente même à

travers les dépêches que je venais de lire, n'eût pas ôté quelque

chose à l'efficacité de son action pacifique à Constantinople. Lord

Palmerston, sans abonder dans mon sens, m'a répondu de manière à me

prouver qu'il le craignait comme moi. Dans tout autre pays, monsieur

le maréchal, la conclusion de cette conversation eût été le changement

probable de lord Ponsonby; ici les choses se passent autrement;

les affaires extérieures ne passent qu'après les influences

intérieures[26].»

[Note 26: Le baron de Bourqueney au maréchal Soult, 9 juillet 1839.]

La question de savoir lequel, du sultan ou du pacha, avait recommencé

la guerre disparut bientôt devant la gravité de l'événement et les

inquiétudes qu'il inspirait. Elles étaient les mêmes à Paris et à

Londres; les deux cabinets avaient le même désir d'arrêter en Orient la

lutte et d'empêcher que la Russie n'en profitât pour dominer de plus en

plus à Constantinople. Le maréchal Soult fit partir sur-le-champ deux de

ses aides de camp, l'un pour Constantinople, l'autre pour Alexandrie,

où ils devaient réclamer la suspension immédiate des hostilités et en

porter eux-mêmes l'ordre, l'un à l'armée turque, l'autre à l'armée

égyptienne. Un crédit de dix millions fut demandé aux Chambres pour

donner à nos armements maritimes le développement nécessaire. Le baron

de Bourqueney eut ordre de communiquer au cabinet anglais toutes les

informations reçues à Paris, toutes les idées qu'y faisait naître,

toutes les mesures qu'y faisait préparer la situation nouvelle, et

d'établir, entre les deux gouvernements, le plus franc et le plus intime

concert: «En exposant ainsi au cabinet de Londres l'ensemble de notre

manière de voir sur les graves circonstances du moment, écrivait le duc

de Dalmatie, nous lui donnons un gage non équivoque de la confiance

qu'il nous inspire, et du désir que nous avons de marcher avec lui dans

le plus parfait accord[27].»

[Note 27: Le maréchal Soult au baron de Bourqueney, 17 juin 1839.]

Le cabinet anglais accueillit ces ouvertures avec une satisfaction

franchement déclarée: «Nous nous entendons sur tout, dit lord Palmerston

au baron de Bourqueney, après avoir lu la dépêche du maréchal Soult;

notre accord sera complet. Principe, but, moyens d'exécution, tout

est plein de raison, de simplicité et de prévoyance. Ce n'est pas la

communication d'un gouvernement à un autre gouvernement; on dirait

plutôt qu'elle a lieu entre collègues, entre les membres d'un même

cabinet.» Quand on en vint aux mesures pratiques, l'entente fut prompte

et efficace: on se mit d'accord sans la moindre difficulté sur la force

respective des flottes française et anglaise et sur les instructions à

donner aux deux amiraux pour qu'ils s'employassent de concert à arrêter

les hostilités. Afin de réunir dans une action commune les cinq

grandes puissances, et pour profiter de l'influence de l'Autriche à

Constantinople, le maréchal Soult proposa qu'on fît de Vienne le siège

des délibérations communes; lord Palmerston témoigna d'abord à ce

sujet quelques doutes; il craignait, dit-il, que l'influence russe ne

s'exerçât plus efficacement à Vienne sur le prince de Metternich que sur

le comte Appony à Paris ou sur le prince Esterhazy à Londres; mais

il insista peu: «J'ai pensé tout haut devant vous, dit-il à M. de

Bourqueney; je vois le pour et le contre, et à tout prendre, je crois

que le pour l'emportera; mais je suis obligé de consulter le cabinet;

je vous donnerai sa décision;» et la décision du cabinet anglais fut

favorable à la proposition du maréchal Soult. On convint que quelques

bâtiments autrichiens se joindraient dans la Méditerranée aux flottes de

la France et de l'Angleterre. On se mit d'accord sur l'idée et sur

les termes d'une déclaration solennelle par laquelle les puissances

s'engageraient à maintenir l'intégrité de l'empire ottoman et à

n'accepter aucune part de son territoire. Une question plus difficile

s'éleva; qu'y aurait-il à faire si, en vertu du traité d'Unkiar-Skélessi

et d'une demande de la Porte, les vaisseaux et les troupes russes

arrivaient tout à coup à Constantinople pour protéger le sultan contre

le pacha? Le cabinet français avait témoigné à M. de Bourqueney quelque

inquiétude sur les dispositions du cabinet anglais dans cette hypothèse:

«Je crains, lui écrivait le 30 mars le duc de Montebello, alors ministre

provisoire des affaires étrangères, qu'on ne prenne à Londres bien

facilement son parti d'une nouvelle expédition russe à Constantinople.»

Le maréchal Soult fut bientôt rassuré à cet égard: M. de Bourqueney lui

écrivit le 17 juin: «Le conseil a examiné le cas où, désavoués par les

événements, au delà même des bornes d'une prévision raisonnable, nous

trouverions les Russes établis à Constantinople, ou en marche vers la

capitale de l'empire ottoman. Cette immense question a été discutée sous

la profonde impression qu'a causée ici la phrase de la dépêche n° 16 de

Votre Excellence: «Je crains qu'on n'ait pris à Londres bien facilement

son parti d'une nouvelle expédition russe.» Le conseil a pensé que, dans

ce cas, nos escadres devraient paraître devant Constantinople; en amies,

si le sultan acceptait nos secours, de force s'il les refusait. On a

même discuté militairement la question du passage des Dardanelles; on le

croit possible, mais dangereux pendant les six mois d'hiver où le vent

souffle de la Méditerranée. On le regarde comme facile pendant les

six autres, mais avec des troupes de débarquement. Je n'ai pas besoin

d'ajouter, monsieur le maréchal, que ce dernier parti n'est, si je puis

m'exprimer ainsi, qu'une conjecture extrême, mais devant la réalisation

de laquelle ma conviction est qu'il ne tiendrait qu'à nous d'empêcher

l'Angleterre de reculer.» Le maréchal Soult s'empressa de répondre à ces

dispositions du cabinet anglais: «Nous pensons, écrivit-il au baron

de Bourqueney, qu'au moment même où les Russes arriveraient à

Constantinople, les grands intérêts de l'équilibre européen et, plus

encore peut-être, les susceptibilités de l'opinion publique justement

exigeante, demanderaient que les pavillons anglais et français s'y

montrassent aussi;» et il envoya à M. de Bourqueney un projet de note

que l'amiral Roussin serait chargé de présenter à la Porte et qui se

terminait en disant: «Le gouvernement du Roi a la conviction qu'il va

au-devant des intentions de la Sublime Porte en demandant que, dans le

cas où les forces de terre ou de mer d'une ou de plusieurs des cours

alliées seraient appelées à Constantinople, les ordres fussent donnés

pour ouvrir immédiatement le passage des Dardanelles à une escadre

française qui viendrait, de son côté, protéger le trône du sultan contre

les périls dont l'imminence aurait déterminé une telle mesure.» Il y

eut, entre les deux cabinets, quelque diversité d'avis et de plan

sur les termes et le mode d'exécution de cette démarche; mais ces

difficultés secondaires furent aisément aplanies et ne portèrent, à

l'accord actif des deux gouvernements, aucune atteinte. Assurés du

concours de l'Angleterre, le roi Louis-Philippe et ses conseillers

n'hésitaient pas plus, en 1839, à agir fortement en Orient et à forcer,

au besoin, les Dardanelles qu'ils n'avaient hésité en 1832 à entrer en

Belgique et à faire le siège d'Anvers.

En présence de ces brusques événements, du mouvement diplomatique qu'ils

suscitaient dans toute l'Europe, et surtout de l'intime accord qui

s'établissait entre Paris et Londres, la cour de Russie observait en

silence et restait en suspens, visiblement inquiète de l'avenir prochain

et de l'attitude qu'elle aurait à y prendre. Le grand-duc héritier,

aujourd'hui;'empereur Alexandre II, se trouvait en ce moment à Londres

avec le comte Orloff pour compagnon de son voyage: «Toutes les fois que

le comte Orloff m'a rencontré depuis cinq jours, écrivait le 29 mai M.

de Bourqueney au maréchal Soùlt, il a nié avec affectation devant moi

l'authenticité de la nouvelle de la reprise des hostilités entre les

Turcs et les Égyptiens. Il se fondait sur les dernières lettres de

l'empereur. Votre Excellence sait qu'il se donne volontiers pour le

confident de la pensée impériale. Il a tenu le même langage à presque

tous les membres du corps diplomatique.» Et quelques jours plus tard, le

17 juin: «L'ambassade russe écoute, regarde, mais hésite dans son action

comme dans son langage. Nous avons eu bien des Russes depuis un mois à

Londres, monsieur le maréchal, et des plus haut placés dans la confiance

de l'empereur. Je hasarde timidement une opinion formée à la hâte; mais

il me semble évident que, de ce côté-là, on n'est pas prêt pour les

partis extrêmes.» Précisément à la même date, les instructions du comte

de Nesselrode au comte Pozzo di Borgo, alors ambassadeur de Russie à

Londres, confirmaient pleinement la conjecture du baron de Bourqueney:

«Loin de vouloir provoquer une complication dans le Levant, écrivait le

vice-chancelier de Russie, nous employons tous nos soins à la prévenir;

et au lieu de nous prévaloir avec empressement de notre traité

d'alliance avec la Porte, nous sommes les premiers à désirer nous-mêmes

d'éloigner le renouvellement d'une crise qui nous forcerait, malgré

nous, à reprendre une attitude militaire sur les rives du Bosphore[28].»

Trois semaines plus tard, le 8 juillet, l'ambassadeur d'Angleterre à

Saint-Pétersbourg, lord Clanricarde, écrivait à lord Palmerston: «En

toute occasion, le comte de Nesselrode m'a exprimé le désir qu'avait

le gouvernement russe d'éviter la possibilité d'un _casus foederis_ en

vertu du traité d'Unkiar-Skélessi. Il a tenu le même langage à tous

mes collègues, et je crois que ce désir est, de sa part, aussi sincère

qu'inquiet.» Les faits prouvèrent bientôt que les inquiétudes pacifiques

du cabinet russe étaient sincères; il adhéra sans difficulté aux

propositions de délibération commune entre les cinq puissances que

lui adressa le prince de Metternich, et lord Beauvale, ambassadeur

d'Angleterre à Vienne, put écrire, le 11 juillet 1839, à lord

Palmerston: «Le plan de pacification entre la Porte et Méhémet-Ali est

déjà esquissé, et peut être considéré comme adopté par l'Angleterre,

l'Autriche, la Prusse et la Russie. Resté la France. Le prince de

Metternich demande au gouvernement anglais de persuader la France[29].»

[Note 28: _Correspondenee on the affairs of the Levant_. Part. I, p.

98.]

[Note 29: _Correspondence on the affairs of the Levant_. Part. I, p.

169, 177.]

Pendant que les diplomates conversaient ou correspondaient, les

événements s'étaient précipités et avaient profondément altéré la

situation. L'aide de camp que le maréchal Soult avait envoyé en Égypte,

le commandant Callier, avait obtenu de Méhémet-Ali une lettre qui

enjoignait à son fils Ibrahim de suspendre les hostilités; mais quand le

commandant Callier atteignit l'armée égyptienne, il trouva non-seulement

la guerre engagée, mais l'armée turque vaincue et détruite. Cinq jours

avant son arrivée, le 21 juin 1839, auprès du village de Nézib, une

bataille avait eu lieu, et après deux heures d'un faible combat, les

forces du sultan, général et soldats, s'étaient dispersées, laissant

entre les mains du vainqueur 9,000 prisonniers, leur artillerie et tout

leur camp. Lorsque la nouvelle de cette défaite arriva à Constantinople,

le sultan Mahmoud ne vivait plus; il était mort six jours auparavant,

le 30 juin, maudissant avec passion le nom de Méhémet-Ali, et pourtant

venant, lui aussi, d'accorder au second aide de camp du maréchal Soult,

le colonel Foltz, un ordre de suspension des hostilités. Quinze jours

s'étaient à peine écoulés depuis que le jeune fils de Mahmoud, le sultan

Abdul-Medjid, occupait le trône de son père, quand le commandant en chef

de ses forces maritimes, le capitan-pacha Achmet-Feruzi, sorti naguère

de la mer de Marmara, conduisit son escadre, forte de dix-neuf

vaisseaux, à Alexandrie et la livra à Méhémet-Ali. En trois semaines, la

Turquie avait perdu son souverain, son armée et sa flotte.

Tant de désastres, coup sur coup accumulés, jetèrent Constantinople dans

un trouble extrême. Le jeune sultan et ses conseillers tremblaient de

voir le pacha d'Égypte s'avancer immédiatement, par terre et par mer,

sur la capitale de l'empire. Ils s'empressèrent de faire, auprès de

lui, des démarches pacifiques. Son vieil ennemi, le grand vizir

Khosrew-Pacha, lui écrivit dès le 5 juillet: «Sa Hautesse, douée de

droiture et de sagacité, qualités dont le ciel l'a favorisée, a

dit, aussitôt qu'elle fut montée au trône: «Le pacha d'Égypte,

Méhémet-Ali-Pacha, s'étant permis certains procédés offensants envers

feu mon glorieux père, il s'est passé jusqu'à présent beaucoup de

choses, et dernièrement encore on a entrepris des préparatifs. Mais je

ne veux pas que la tranquillité de mes sujets soit troublée et que

le sang musulman soit versé. J'oublie donc le passé; et pourvu que

Méhémet-Ali remplisse exactement les devoirs de la sujétion et du

vasselage, je lui accorde mon pardon souverain; je lui destine une

décoration magnifique et semblable à celle de mes autres illustres

vizirs, et j'accorde la succession héréditaire de ses fils au

gouvernement de l'Egypte.» Déjà deux jours auparavant, le 3 juillet, le

ministre des affaires étrangères de la Porte, Nouri-Effendi, avait réuni

chez lui les représentants des cinq grandes puissances européennes, et

leur avait communiqué cette résolution du sultan: «Nous avons demandé,

écrivait le 5 juillet lord Ponsonby au consul général d'Angleterre

à Alexandrie, si l'on avait l'intention de laisser Méhémet-Ali

en possession de la Syrie, ou de la Mecque, ou de Médine, ou de

Saint-Jean-d'Acre, et la réponse a été négative.» La Porte était loin

pourtant d'être fermement résolue à limiter ainsi ses concessions, car

le 22 juillet suivant, le premier drogman de l'ambassade anglaise à

Constantinople, M. Frédéric Pisani écrivait à lord Ponsonby: «La Porte

est assez disposée à traiter avec Méhémet-Ali sur les bases suivantes,

proposées, dit-elle, par le prince de Metternich, et approuvées par

le cabinet de Saint-James: 1° le gouvernement de l'Egypte donné

héréditairement à Méhémet-Ali; 2° le gouvernement de toute la Syrie

donné à Ibrahim-Pacha; 3° à la mort de Méhémet-Ali, Ibrahim-Pacha aura

le gouvernement de l'Egypte, et la Syrie rentrera de nouveau sous

l'autorité immédiate de la Porte, comme cela était autrefois.»

Ni le prince de Metternich n'avait proposé, ni le cabinet anglais

n'avait approuvé de telles concessions; mais la Porte, traitant

elle-même avec le pacha d'Egypte, se laissait entrevoir prête à les lui

accorder.

Quand la nouvelle de cette négociation directe entre Constantinople

et Alexandrie et de ses chances arriva aux cabinets européens, ils

en reçurent des impressions très-diverses. On s'en félicita à

Saint-Pétersbourg, et on s'empressa d'approuver que la question

turco-égyptienne fût débattue et vidée entre les parties intéressées

elles-mêmes. La Russie échappait ainsi à l'intervention commune des

grandes puissances dans les affaires d'Orient, et à la nécessité de

perdre, en s'y associant, sa position isolée et indépendante. Le comte

de Nesselrode adressa à ce sujet, le 27 juillet, des instructions à M.

de Kisséleff, chargé d'affaires de Russie à Londres[30], et, le 9 août

suivant, M. de Bourqueney écrivit au maréchal Soult: «Lord Palmerston

m'avait annoncé hier que, d'après les nouvelles de Berlin, la Russie se

retirait des négociations projetées de Vienne. M. de Kisséleff, qui m'a

succédé chez lord Palmerston, était chargé d'une communication dans ce

sens. C'est au nom du respect pour l'indépendance des États souverains

que le cabinet russe décline toute intervention dans les affaires

intérieures de la Turquie. Avant les événements de Syrie, avant la

mort du sultan, quand il n'y avait, aux différends de la Porte et de

l'Égypte, point d'autre issue possible que la guerre, le cabinet russe

avait pu partager l'opinion des autres puissances de l'Europe sur

l'ouverture d'une négociation conduite en dehors des parties intéressées

elles-mêmes; mais aujourd'hui que la Porte va elle-même au-devant d'un

rapprochement, et adresse à l'Égypte des propositions d'accommodement

acceptables, il faut laisser marcher la négociation à Constantinople, et

la seconder uniquement de ses bons offices. Autrement, il n'y a plus de

puissance ottomane indépendante. Tel est, monsieur le maréchal, l'esprit

de la démarche de M. de Nesselrode. Ce n'est pas le gouvernement du Roi

qui s'étonnera de cette ouverture du cabinet de Saint-Pétersbourg; la

correspondance de Votre Excellence l'avait dix fois annoncée. Ici, où

l'on prend facilement ce qu'on désire pour ce qu'on croit, on avait été

plus confiant, non pas dans la sincérité des dispositions de la Russie,

mais dans les nécessités de la situation européenne. On a donc été

surpris, plus qu'on ne le sera à Paris. Mais enfin on a compris les

motifs de la dernière dépêche de M. de Nesselrode, et on y voit la

preuve évidente que, si le cabinet impérial ne croit pas le moment

arrivé de se commettre ouvertement avec l'Europe sur les affaires

d'Orient, il est au moins décidé à lutter diplomatiquement contre les

garanties écrites qui menaceraient d'enchaîner l'avenir. Lord Palmerston

a reçu poliment la communication de M. de Kisséleff; mais celui-ci n'a

pas dû se faire illusion sur le jugement qu'il en portait.»

[Note 30: _Correspondence relative to the affairs of the Levant_. Part.

I, p. 157.]

Lord Palmerston était parfaitement à son aise en déclinant l'ouverture

de la cour de Russie et en laissant entrevoir qu'il ne se méprenait

point sur ses motifs; il avait déjà la certitude que, dans cette

nouvelle phase de la question égyptienne, la politique de l'Angleterre

aurait l'adhésion et le concours de la France. Dès le 26 juillet, en

apprenant la démarche pacifique de la Porte auprès de Méhémet-Ali, le

maréchal Soult avait écrit au baron de Bourqueney: «La rapidité avec

laquelle marchent les événements peut faire craindre que la crise ne se

dénoue par quelque arrangement dans lequel les puissances européennes

n'auront pas le temps d'intervenir, et où, par conséquent, les

intérêts essentiels de la politique générale ne seraient pas pris en

considération suffisante. Pour l'Angleterre comme pour la France, pour

l'Autriche aussi, bien qu'elle ne le proclame pas ouvertement, le

principal, le véritable objet du concert, c'est de contenir la Russie et

de l'habituer à traiter en commun les affaires orientales. Je crois

donc que les puissances, tout en donnant une pleine approbation aux

sentiments conciliants manifestés par la Porte, doivent l'engager à

ne rien précipiter et à ne traiter avec le vice-roi que moyennant

l'intermédiaire de ses alliés, dont la coopération serait sans doute le

meilleur moyen de lui ménager des conditions moins désavantageuses

et mieux garanties.» Lord Palmerston s'empressa d'accepter cette

persévérance du cabinet français à faire, de l'accommodement entre

la Porte et l'Égypte, une question européenne: «Il est très-frappé,

répondit M. de Bourqueney au maréchal Soult, de la crainte que le

cabinet russe ne pousse, à Constantinople, à un arrangement direct entre

le sultan et Méhémet-Ali, qui fasse échouer, en les rendant inutiles,

les négociations de Vienne et les garanties qui en découleront; mais il

pense que, même dans le cas de l'arrangement direct admis, nous devrons

continuer nos efforts pour faire sortir, du concours moral des

quatre cours, un acte auquel la cinquième ne pourra s'empêcher de

souscrire[31].»

[Note 31: Le baron de Bourqueney au maréchal Soult, 27 juillet 1839.]

Ce résultat n'était pas difficile à atteindre; la cour de Russie, aussi

circonspecte dans sa conduite que superbe dans son attitude, tenait

encore plus à ne pas rester isolée en Europe qu'à maintenir à

Constantinople sa position isolée; elle n'insista point pour que la

Porte, par respect pour son indépendance, fût laissée seule en présence

de Méhémet-Ali et libre de négocier directement avec lui comme elle

l'entendrait. L'empereur Nicolas se déclara prêt à agir de concert avec

l'Angleterre, l'Autriche, la France et la Prusse, si elles croyaient

devoir persister à prendre elles-mêmes en main cette négociation; et

le 27 juillet, les représentants des cinq cours à Constantinople

adressèrent en commun à la Porte cette note: «Les soussignés ont reçu

ce matin de leurs gouvernements respectifs des instructions en vertu

desquelles ils ont l'honneur d'informer la Sublime Porte que l'accord

sur la question d'Orient est assuré entre les cinq grandes puissances,

et de l'engager à suspendre toute détermination définitive sans leur

concours, en attendant l'effet de l'intérêt qu'elles lui portent.»

A cette démarche, l'ambassadeur d'Angleterre, lord Ponsonby, laissa

éclater toute sa joie: «Le baron de Stürmer a reçu dans la matinée du

27 les instructions du prince de Metternich, écrivit-il-le 29 juillet à

lord Palmerston, et le soir même la note était signée et remise. Je vous

demande la permission d'exprimer en toute humilité mon approbation de

l'activité et de la promptitude avec lesquelles a agi le baron; je

considère cette mesure comme la plus salutaire qu'il fût possible de

prendre. Elle a été aussi très-opportune, car les ministres ottomans

venaient de se résoudre à faire au pacha d'Egypte des concessions qui

seraient, en ce moment même, sur la route d'Alexandrie, et qui auraient

déplorablement compliqué les affaires de cet empire. Notre démarche a

donné au grand vizir la force et le courage de résister au pacha, et de

défendre les droits et les intérêts du sultan. Elle assurera aussi, je

pense, la tranquillité de la capitale et par conséquent la sécurité de

ses habitants étrangers et chrétiens. Elle ouvre la voie à tout ce que

le gouvernement de Sa Majesté pourra juger bon et utile de faire. Elle a

placé le gouvernement de Sa Majesté dans une position qui le met en état

de garantir l'intégrité et l'indépendance futures de là Turquie[32].»

[Note 32: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._ Part.

I, p. 292, 293.]

Le cabinet français ne tarda pas à s'apercevoir que cette démarche ne

le mettait pas dans une situation aussi commode, ni aussi puissante que

celle que s'en promettait l'Angleterre. Il venait de s'engager à ne

pas laisser régler la question d'Orient en Orient même, entre les deux

parties intéressées, et à la régler en Occident, par l'accord des cinq

grandes puissances; il avait déclaré à la Porte «que cet accord était

assuré;» et loin d'avoir cette assurance, il avait déjà pu entrevoir

combien ses vues sur l'arrangement définitif entre le sultan et le pacha

différaient de celles de l'Angleterre. Dès le 16 juin, lord Palmerston

avait dit à M. de Bourqueney: «Il faudra ouvrir à Constantinople et à

Alexandrie une négociation sur la double base de la constitution de

l'hérédité de l'Egypte dans la famille de Méhémet-Ali et de l'évacuation

de la Syrie par les troupes égyptiennes. L'opinion du conseil est que

nous ne rencontrerons aucune difficulté sérieuse à Constantinople, et

que, s'il s'en présentait à Alexandrie, il suffirait d'y convaincre le

pacha de notre union pour en triompher.» Sans repousser formellement dès

l'abord cette vue du cabinet anglais, sans s'expliquer nettement sur ce

qu'on devrait concéder à Méhémet-Ali, le maréchal Soult chargea M. de

Bourqueney de témoigner des dispositions différentes: «Il faut, lui

écrivait-il le 26 juillet, que la fermeté, j'ai presque dit la sévérité

des conseils que les puissances exprimeront soit tempérée par un ton de

modération et de bienveillance qui, tout en arrêtant la hardiesse de

Méhémet-Ali, ne blesse pas trop fortement son orgueil et son ambition.

Il y aurait certainement de l'affectation à paraître croire qu'après les

succès que vient de lui procurer la folle agression de la Porte, il

n'a rien à attendre de plus que ce qu'il était en droit de demander

auparavant. Ce serait méconnaître l'empire des faits et les nécessités

de la situation. Si le vice-roi acquérait la conviction qu'il ne doit

rien espérer de l'équité des puissances, il se révolterait contre leurs

représentations impérieuses, et son irritation pourrait amener, d'un

moment à l'autre, des conséquences dont la seule possibilité est de

nature à effrayer tout esprit prévoyant.» Quand M. de Bourqueney

communiqua à lord Palmerston cette dépêche à la fois claire et vague,

le ministre anglais lui développa en réponse toute sa pensée: «Plus je

réfléchis, lui dit-il, à cette question d'Orient (et je vous affirme

qu'il n'y a pas dans mon esprit une seule préoccupation anglaise

exclusive), plus j'arrive à cette conclusion que la France et

l'Angleterre ne peuvent que vouloir identiquement la même chose, la

sécurité, la force de l'empire ottoman, ou, si ces mots sont trop

ambitieux, son retour à un état qui laisse le moins de chances possible

à une intervention étrangère. Eh bien! cet objet, nous ne l'obtiendrons

qu'en séparant le sultan et son vassal par le désert; que Méhémet-Ali

reste maître de son Egypte; qu'il y obtienne l'hérédité qui a fait le

but constant de ses efforts; mais qu'il n'y ait plus de voisinage, et

par conséquent plus de collision possible entre ces deux puissances

rivales. La Russie convoite (d'avenir) les provinces d'Europe, et au

fond de son coeur elle voit avec joie les provinces d'Asie se séparer du

corps ottoman. Pouvons-nous servir cet intérêt? Évidemment non. On parle

des difficultés matérielles que nous rencontrerons pour arriver à notre

but. Je pense que Méhémet-Ali ne résistera pas à une volonté sincère

exprimée en commun par les grandes puissances; mais, le fît-il, ses

droits n'augmenteraient pas par le mépris qu'il ferait des conseils de

l'Europe, et si la force devenait nécessaire, le résultat ne serait ni

long ni douteux. Telle est l'opinion bien arrêtée du cabinet anglais.

Si nous pensions que Méhémet-Ali pût s'asseoir fort et respecté sur

le trône ottoman, et posséder l'empire dans son indépendance et son

intégrité, nous dirions: soit. Mais convaincus que, s'il reste encore

quelque chose en Turquie, c'est le respect religieux pour la famille

impériale, et que jamais l'empire tout entier ne consentira à traiter

Méhémet comme un descendant du prophète, Dieu nous garde de nous

embarquer dans une semblable politique! Nous aurions une seconde

Amérique du Sud en Orient, et celle-là aurait des voisins qui ne la

laisseraient pas éternellement se consumer en luttes intérieures.» Et

dix jours après, le 8 août, rentrant avec ardeur dans la conversation:

«Je ne puis assez vous répéter, disait lord Palmerston à M. de

Bourqueney, combien ma conviction est indépendante de toute

considération politique exclusivement anglaise; mais je suppose l'Egypte

et la Syrie héréditairement investies dans la famille de Méhémet-Ali, et

je me demande comment l'Europe peut se flatter que le moindre incident

ne viendra pas briser le dernier et faible lien qui unira ces provinces

à l'empire ottoman; l'indépendance viendra comme est venue l'hérédité.

Et savez-vous alors ce qu'on dira en Europe quand la Russie reprendra

son oeuvre de convoitise sur les provinces européennes? On dira que

l'empire ottoman, démembré par la séparation d'une partie de ses

provinces d'Asie, ne vaut plus la peine qu'on risque la guerre pour le

maintenir. Voilà l'ordre d'idées dans lequel je me place pour

juger cette grande question. Après cela, je ne crois nullement à

l'infaillibilité de mon opinion; je conçois parfaitement qu'on en

ait une autre, et je ne cherche aucune préoccupation française dans

l'opinion qu'exprime M. le maréchal Soult. Je crois si bien à la bonne

foi de cette politique que voici un raisonnement qui m'en convaincrait

si j'étais tenté d'en douter. La France a besoin d'exercer de

l'influence en Egypte; cela est et cela doit être; c'est une de ces

données qu'il faut accepter dans la politique générale. Eh bien! vous

voulez faire l'Egypte plus forte que nous ne le voulons; et cependant

votre influence sur le souverain, quel qu'il soit, d'Alexandrie

croîtrait en raison de sa faiblesse. Vous voyez si je cherche une

arrière-pensée sous la divergence de nos deux points de vue.»

Quoiqu'ils fussent divers en effet, ce n'était pas la divergence des

deux points de vue dans la politique générale qui faisait, pour le

cabinet français, la difficulté de la question et de la situation: dans

sa persistance à réclamer pour Méhémet-Ali la possession héréditaire de

la Syrie, il était déterminé par deux motifs moins systématiques et

plus directs. La cause de Méhémet-Ali était très-populaire en France;

entraînés, comme je l'ai déjà dit, par nos récents souvenirs et par

je ne sais quelle instinctive confusion de notre conquête et de ses

conquêtes, de notre gloire et de sa gloire, nous prenions, à la fortune

du pacha, un vif intérêt, et nous la regardions comme importante pour la

puissance de la France. Les brillants débats dont cette affaire venait

d'être l'objet, le remarquable rapport de M. Jouffroy sur les dix

millions demandés par le cabinet pour nos armements maritimes,

l'empressement des Chambres à voter ce crédit, tout avait concouru à

grandir la question et le maître de l'Egypte. Nous avions, en outre,

de sa force, une idée très-exagérée; nous nous le figurions résolu et

capable d'opposer à l'Europe, si elle se refusait à ses désirs, une

résistance désespérée, et de mettre en feu l'Orient d'abord, puis

l'Europe elle-même. Dominé par le sentiment public et trompé par ses

propres pressentiments, le cabinet français persista à combattre, sur

ce point, les vues du cabinet anglais, et à soutenir le pacha dans ses

prétentions à la possession héréditaire de la Syrie que, de son côté, le

cabinet anglais continua de repousser péremptoirement.

Ce fut là, de notre part, une grande faute, une faute qui, dès le

premier moment, engagea dans une mauvaise voie notre politique, et que

nous aurions d'autant moins dû commettre qu'elle était en contradiction

avec la conduite que nous avions tenue, quelques années auparavant, dans

une circonstance analogue. Quand il s'était agi de faire consacrer par

l'Europe un premier démembrement de l'empire ottoman et de constituer

le royaume de Grèce, nous avions aussi réclamé, pour le nouvel État, un

plus vaste territoire; nous aurions voulu lui faire donner la Thessalie,

Candie, de meilleures frontières. Nous avions rencontré, sur ce point,

l'opposition du gouvernement anglais, et nous avions renoncé à une

portion de notre dessein, mettant, avec raison, bien plus d'importance à

la fondation du nouvel État qu'à son étendue et à notre succès général

qu'à un mécompte partiel. Nous étions, en 1839, dans une situation

semblable qui nous conseillait la même tempérance. À considérer les

choses en elles-mêmes, il eût, à coup sûr, mieux valu qu'au lieu de

retomber au pouvoir de la Porte, la Syrie restât entre les mains de

Méhémet-Ali: par son voisinage, par l'état de son administration,

par l'énergie de son pouvoir, par son éloignement de tout fanatisme

musulman, le pacha d'Egypte eût maintenu dans cette contrée, au profit

de ses populations diverses et surtout des chrétiens, plus d'ordre et de

sécurité que le sultan n'était en état et en disposition de le faire. Si

cette solution eût été alors adoptée, l'Europe aurait peut-être échappé

aux déplorables spectacles et aux inextricables embarras que lui

donne aujourd'hui la Syrie. Mais, pour la France elle-même et son

gouvernement, il eût été bien plus sage et plus habile de consacrer, de

concert avec l'Angleterre, la conquête principale de Méhémet-Ali que de

se séparer du cabinet anglais pour suivre le pacha dans tous ses désirs.

L'Egypte, héréditairement possédée par des princes presque indépendants,

était un grand pas de plus dans cette voie des démembrements partiels

et naturels de l'empire ottoman reconnus par l'Europe, et formant ou

préparant de nouveaux États. C'était là la politique de la France; elle

l'avait naguère hautement proclamée et pratiquée avec succès; elle la

compromit par une exigence inconsidérée, au moment où elle pouvait en

obtenir une nouvelle et éclatante application.

Un fait aurait dû révéler au cabinet français le péril de son exigence

obstinée; ce fut la satisfaction qui éclata dans le cabinet anglais,

comme elle avait éclaté dans la correspondance de lord Ponsonby, quand

il apprit que le ministre de Russie à Constantinople, M. de Bouténeff,

avait signé la note du 27 juillet qui détournait la Porte de toute

négociation directe avec Méhémet-Ali et lui promettait l'accord comme

l'appui des cinq grandes puissances: «On ne s'attendait point à cette

soudaine adhésion du ministre de Russie à une démarche de cette

importance, écrivit le baron de Bourqueney au maréchal Soult[33]; à

Londres, comme à Paris sans doute, on raisonnait sur la donnée générale

que le cabinet russe, non-seulement déclinait la négociation en commun à

Vienne, mais travaillait à la rendre inutile en favorisant la conclusion

d'un arrangement direct entre le souverain et le vassal, sans

intervention extérieure quelconque, au moins patente.... Un grand

changement s'est opéré, depuis trente-huit heures, dans l'esprit des

membres du cabinet anglais: on n'admettait pas la possibilité du

concours de la Russie; aujourd'hui, on l'espère; on espérait le concours

de l'Autriche jusqu'au bout; on n'en doute plus. On en conclut que le

moment est venu de laisser un peu reposer l'attitude ombrageuse et

comminatoire envers le cabinet russe, sauf à la reprendre plus tard, et

plus tranchée, si les circonstances viennent à l'exiger.»

[Note 33: Dépêche du 18 août 1839.]

On ne s'était pas plus attendu, à Paris qu'à Londres, à voir la Russie

abandonner tout à coup son attitude isolée et adhérer pleinement à

l'action commune des cinq puissances; mais, sans croire à une telle

résolution, on en entrevoyait la chance et le danger: «Je n'ai jamais

pensé, écrivait, le 1er août, le maréchal Soult au baron de Bourqueney,

que l'on pût, dans la question actuelle, amener la Russie à s'associer

franchement aux autres cabinets dont la politique est si différente

de la sienne; j'ai cru que, tout en paraissant y travailler, tout en

employant avec la Russie les formes les plus conciliantes, on devait se

proposer, pour unique but, de la contenir et de l'intimider jusqu'à

un certain point par la démonstration de l'accord des autres grandes

puissances unies dans un même intérêt. Il importerait pour cela que les

puissances, surtout la France et l'Angleterre, tinssent au cabinet de

Pétersbourg un langage absolument uniforme, et ne fissent, auprès de

lui, que des démarches concertées. Aussi, n'ai-je pas vu sans quelque

regret celle que lord Clanricarde a été chargé de faire auprès de M. de

Nesselrode. Le gouvernement russe a dû naturellement en induire que,

sur un point au moins, celui des limites à imposer à Méhémet-Ali,

l'Angleterre s'attendait à trouver plus de sympathie en lui que dans

les autres cabinets; il en aura conclu, bien à tort sans doute, qu'une

alliance où se manifestaient de semblables divergences n'avait rien de

bien homogène, ni de bien imposant.»

Le cabinet français pouvait regretter la démarche que, par un ordre de

lord Palmerston en date du 9 juillet précédent, lord Clanricarde avait

faite auprès du cabinet russe[34]; mais il n'avait nul droit de s'en

étonner ni de s'en plaindre; cette démarche était parfaitement simple

et le résultat naturel de la situation générale; lord Palmerston avait

chargé lord Clanricarde de faire, à Saint-Pétersbourg, les mêmes

communications, les mêmes propositions qu'il faisait faire par lord

Granville à Paris. Il avait donné, aux représentants de l'Angleterre

auprès des quatre grandes cours continentales, les mêmes instructions

sur la question égyptienne, et manifesté partout les mêmes vues fondées

sur les mêmes motifs. Dans ses entretiens avec le baron de Bourqueney,

il exprimait librement sa méfiance de la Russie et son désir d'une

complète intimité avec la France; mais il ne pouvait exclure la Russie

du concert européen qu'il réclamait, ni lui tenir un langage différent

de celui qu'il adressait aux autres puissances. En se laissant aller,

dans cette occasion, à une velléité d'humeur exclusive, le cabinet

français tombait dans la méprise que signalait le prince de Metternich

quand il disait: «La France, en parlant à d'autres, est trop souvent

disposée à se croire seule; quand on négocie, on est plusieurs.»

[Note 34: _Correspondence relative to ihe affairs of the Levant._ Part.

I, p. 156-158.]

Deux incidents presque simultanés vinrent, à cette époque, presser, sans

le changer, le cours de la négociation. Au commencement de septembre

1839, le général Sébastiani, qui jusque-là était resté en congé à Paris,

alla reprendre, à Londres, son poste d'ambassadeur; et quelques jours

après, le baron de Brünnow y arriva de Saint-Pétersbourg, spécialement

chargé de traiter des affaires d'Orient, et aussi de gérer en général

la légation de Russie. Négociateurs habiles l'un et l'autre, quoique

très-divers: le général Sébastiani, esprit ferme, calme, sagace, fin et

point compliqué, un peu lent, peu inventif, peu fécond en paroles ou

en écritures, mais imperturbablement judicieux et prévoyant, prompt à

reconnaître le but possible à atteindre et ce qu'il fallait faire ou

concéder pour l'atteindre; le baron de Brünnow, nourri dans les

desseins et les traditions de la chancellerie russe, instruit, adroit,

persévérant sans entêtement, point exigeant, point impatient, causeur

abondant et spirituel, rédacteur exercé et prompt, habile à démêler les

visées d'autrui et à envelopper les siennes sous un épais manteau de

concessions, de réserves et de commentaires. Ils se mirent à l'oeuvre

dès leur arrivée, appliqués, l'un à ramener lord Palmerston dans les

voies où se tenait la France, l'autre à lui bien persuader que la Russie

le suivrait dans celles où il voulait marcher.

Le général Sébastiani fut prompt à tirer son gouvernement de toute

illusion; il écrivit dès le 5 septembre au maréchal Soult: «Je dois

déclarer à Votre Excellence que l'impression résultant pour moi de mon

premier entretien avec lord Palmerston est que le gouvernement

anglais veut, comme nous, au même degré que nous, avec aussi peu

d'arrière-pensées que nous, le maintien de l'indépendance et de

l'intégrité de l'empire ottoman, et que ce but, il veut l'atteindre

pacifiquement et sans compromettre les grandes puissances entre elles...

Mais je ne puis le dissimuler à Votre Excellence, la disposition du

cabinet anglais à l'emploi des moyens coercitifs contre Méhémet-Ali,

soit pour obtenir la restitution de la flotte ottomane, soit pour lui

faire accepter exclusivement l'hérédité de l'Égypte comme base de

l'arrangement à intervenir avec la Porte, cette disposition, dis-je,

peut bien, de temps à autre, céder, sur certains points, aux

représentations de la France; mais elle reparaît toujours; et si elle

rencontre de notre part une répugnance invincible et absolue à l'emploi

d'un moyen de coercition quelconque contre le vice-roi, je crains que

l'on ne se persuade ici qu'il est inutile de continuer une négociation

dans laquelle on a ôté d'avance à ses conseils la sanction, même

éventuelle, de la force.»

Les 14 et 17 septembre, le général Sébastiani, revenant de Broadlands,

maison de campagne de lord Palmerston où il était allé passer deux

jours, écrivait encore au maréchal Soult: «Au milieu de notre

conférence, lord Palmerston a reçu son courrier de Londres; il lui

apportait des dépêches de Pétersbourg, de Berlin, de Vienne et de

Constantinople. Lord Palmerston me les a toutes lues. De Constantinople,

lord Ponsonby écrit que le divan a été réuni et a décidé qu'il ne serait

rien accordé à Méhémet-Ali au delà de l'investiture héréditaire de

l'Égypte. De Vienne, lord Beauvale annonce que le cabinet autrichien

adopte de plus en plus le point de vue anglais sur la nécessité de

réduire à l'Égypte les possessions territoriales du vice-roi. A Berlin,

même faveur pour le projet anglais. Enfin, lord Clanricarde écrit de

Saint-Pétersbourg que le cabinet russe s'unit sincèrement aux intentions

du cabinet britannique, qu'il partage son opinion sur les bases de

l'arrangement à intervenir, et qu'il offre sa coopération.--Voyez, a

repris lord Palmerston, voyez s'il est possible de renoncer à un système

que nous avons adopté, au moment même où il réunit les voeux et les

efforts de presque toutes les puissances avec lesquelles nous avons

entrepris de résoudre pacifiquement la question d'Orient. Ce système, je

ne puis trop vous le répéter, est fondé sur une base unique; les dangers

de la Porte ne viennent en ce moment que de son vassal; il y en a

d'autres pour elle, mais ils sont d'avenir. C'est des dangers du moment

que nous avons à garantir la Porte. Nous avons donné un avertissement

sérieux à la puissance d'où partent les dangers d'avenir. Il faut que

Méhémet-Ali soit mis hors d'état de renouveler et de rendre peut-être

plus décisifs les coups qu'il a déjà portés à l'empire ottoman. Voilà

la donnée générale qui a fondé toutes les déterminations du cabinet

anglais; je ne suis ici que son organe; mais je ne puis assez vous

exprimer la profonde affliction que j'éprouve à voir le cabinet

français, avec qui nous avons entamé la question dans une si parfaite

entente, se séparer de nous et de toutes les autres puissances. Je me

rends compte des circonstances particulières dans lesquelles vous êtes

placés; je sais que vous avez des préjugés, des exigences d'opinion

publique à ménager; mais, quelle que soit la cause de notre divergence,

je la déplore amèrement, et rien ne saurait nous être plus agréable que

d'en entrevoir le terme possible.--J'ai demandé à lord Palmerston s'il

ne trouvait pas matière à réflexion dans cette facilité avec laquelle la

Russie accourait au-devant du système anglais; c'est une alliance bien

éphémère, ai-je ajouté, c'est une coïncidence de vues bien fortuite pour

y sacrifier une alliance de principes et de sentiments.--Eh! a repris

lord Palmerston, nous savons parfaitement qu'elle est toute de

circonstance, et qu'elle n'empêchera pas plus tard les deux politiques

de reprendre l'allure qui leur est propre; mais comment la repousser

quand elle vient au secours des intérêts que nous voulons défendre, et

quand, par l'admission même de son concours et du nôtre, elle semble

abdiquer le protectorat exclusif et presque l'influence prépondérante

que nous combattions? Je vous le dis au reste avec franchise, et je suis

bien loin de m'en réjouir; je ne doute pas que le cabinet russe, dans

son aveugle et folle partialité contre la France, n'ait été surtout

préoccupé du désir de bien mettre notre dissentiment en évidence et de

prendre parti pour notre point de vue contre le vôtre; il n'y a sorte de

gracieusetés que la Russie n'ait essayées avec nous, depuis un an, pour

diviser nos deux gouvernements; nous sommes restés froids à toutes ses

avances; c'est avec vous que nous étions partis, c'est avec vous que

nous voulions marcher; mais comment voulez-vous que nous abandonnions

notre point de vue au moment même où la Russie vient s'y associer, et

quand les deux autres puissances l'ont déjà adopté? Le cabinet français

nous paraît en ce moment s'éloigner, non-seulement de nous, mais encore

du mouvement européen. Nous ne voulons pas abandonner l'espoir de l'y

voir rentrer... La renonciation formelle et préalable de toute mesure

coercitive contre Méhémet-Ali élèverait en effet une barrière entre la

France et l'Angleterre. Déclarez au moins que vous ne sanctionnez pas

toutes les prétentions du pacha, et que ces prétentions, si elles

restaient dans leur intégralité, vous trouveraient au besoin disposés,

comme vos alliés, à l'emploi de la force; la négociation pourra alors

suivre son cours. Si le cabinet français persiste au contraire à

proclamer d'avance que, dans aucun cas, il n'usera de compression contre

le pacha, il n'y a plus d'ensemble possible dans la question.»

La dépêche du général Sébastiani finissait en disant: «M. de Brünnow

devait avoir aujourd'hui sa première audience de lord Palmerston.»

Malgré les informations transmises et l'avis clairement exprimé, bien

qu'avec réserve, par son ambassadeur, le cabinet français persista dans

son attitude; il était décidé à ne pas exiger de Méhémet-Ali qu'il

renonçât à la possession héréditaire de la Syrie, et à ne pas

s'associer, contre lui, s'il maintenait ses prétentions, à des mesures

coercitives. Le gouvernement anglais était perplexe; quel que fût vers

lui l'empressement de la Russie, les premières propositions de M.

de Brünnow ne le satisfaisaient point; tout en acceptant le concert

européen pour les affaires d'Orient, le cabinet de Saint-Pétersbourg

demandait que ses vaisseaux et ses soldats entrassent seuls, au besoin,

dans la mer de Marmara pour défendre la Porte au nom de l'Europe.

C'était abandonner et maintenir à la fois le traité d'Unkiar-Skélessi;

la Russie renonçait à protéger Constantinople en vertu d'un droit

exclusif et en son propre nom; mais, en fait, elle en restait le seul

défenseur. On fut choqué, à Londres comme à Paris, de ce mélange

d'obstination et de condescendance. Plusieurs membres du cabinet anglais

ne partageaient d'ailleurs qu'en hésitant les vues de lord Palmerston

sur les conditions de l'arrangement entre la Porte et son vassal. Dans

l'espoir d'obtenir le concours de la France, il se décida à lui faire,

au profit de Méhémet-Ali, une concession. Le général Sébastiani écrivit

le 3 octobre au maréchal Soult: «Le cabinet anglais n'adhère point aux

propositions présentées par le baron de Brünnow. Lord Palmerston a

déclaré ce matin à l'envoyé russe que la France ne pouvait consentir,

pour sa part, à l'exclusion des flottes alliées de la mer de Marmara

dans l'éventualité de l'entrée des forces russes dans le Bosphore, et

que l'Angleterre ne voulait pas se détacher de la France, avec laquelle

elle avait marché dans une parfaite union depuis l'origine de la

négociation. Cela posé, au lieu de la convention présentée par

le cabinet russe, lord Palmerston propose un acte entre les cinq

puissances, par lequel elles régleraient leur part d'action dans la

crise actuelle des affaires d'Orient, mais sans privilége acquis au

pavillon russe, à l'exclusion des pavillons français, anglais et

autrichien. La Russie, en cas de résistance de Méhémet-Ali aux

conditions qui lui seront proposées, s'engagerait à se servir de ses

troupes en Asie Mineure, mais en deçà du Taurus. L'indépendance et

l'intégrité de l'empire ottoman, sous la dynastie régnante, seraient

stipulées pour le plus long espace de temps possible; enfin la clôture

des détroits deviendrait un principe de droit public européen. Passant

de cet acte européen aux conditions mêmes de l'arrangement à intervenir

entre le sultan et le pacha, lord Palmerston, pressé à la fois et par

mon argumentation et par le désir, que je crois sincère, de faire acte

de déférence envers la France, lord Palmerston a consenti, après une

longue discussion, à ajouter, à l'investiture héréditaire de l'Égypte en

faveur de Méhémet-Ali, la possession, également héréditaire, du pachalik

d'Acre. La ville seule d'Acre demeurerait à la Porte, et la frontière

partirait du glacis de la place, dans la direction du lac Tabarié.»

Le cabinet français fut peu touché de cette offre; il était toujours

persuadé que Méhémet-Ali maintiendrait ses prétentions avec autant de

force que de persévérance et que le gouvernement anglais n'irait

jamais jusqu'à s'allier en Orient avec la Russie. L'opinion populaire

d'ailleurs et la presse périodique en France soutenaient avec une

vivacité chaque jour croissante la cause du pacha d'Égypte, épiaient

tous les bruits, les moindres apparences d'un accord quelconque fait,

à ses dépens, avec le cabinet anglais, et les traitaient d'avance de

lâcheté antinationale. Le maréchal Soult écrivit, le 14 octobre, au

général Sébastiani: «Le gouvernement du Roi, après avoir mûrement pesé

les objections du cabinet de Londres, ne peut que persister dans les

vues que je vous ai fait connaître sur les bases d'un arrangement des

affaires d'Orient. S'il s'agissait d'un intérêt qui nous fût propre,

nous pourrions faire des concessions à notre désir de resserrer notre

alliance avec l'Angleterre; mais la question n'est pas telle; elle

consiste uniquement à déterminer des conditions qui, en combinant dans

une juste mesure les droits du sultan et la sécurité à venir de

son trône avec les prétentions de Méhémet-Ali, puissent amener la

pacification de l'empire ottoman. Nous avons la conviction que les

propositions du cabinet britannique n'atteindraient pas ce but, et

que, plutôt que de les subir, Méhémet-Ali, qui y verrait sa ruine, se

jetterait dans les chances d'une résistance moins dangereuse pour lui

qu'embarrassante et compromettante pour l'Europe...Nous nous refuserions

à le pousser dans cette voie, lors même que nous aurions la certitude

absolue que notre refus serait le signal d'un accord intime entre

l'Angleterre et la Russie. Heureusement cette certitude est loin

d'exister; les motifs qui ont déjà fait échouer une première fois une

combinaison si étrange subsistent dans toute leur force. Je ne crois pas

qu'ils puissent échapper à la pénétration de lord Palmerston, et je

sais positivement que plusieurs de ses collègues en sont très-fortement

frappés. Enfin, si, contre toute apparence, cette combinaison venait à

se réaliser, nous la déplorerions vivement sans doute, comme la rupture

d'une alliance à laquelle nous attachons tant de prix; mais nous en

craindrions peu les effets directs, parce qu'une coalition contraire à

la nature des choses, et condamnée d'avance, même en Angleterre, par

l'opinion publique, serait nécessairement frappée d'impuissance.»

Chargé de faire, aux offres de concession du cabinet anglais, une

réponse si péremptoire, le général Sébastiani, le 18 octobre, rendit

compte de son entretien en ces termes: «J'ai fait à lord Palmerston la

communication que me prescrivait Votre Excellence. J'ai reproduit toutes

les considérations sur lesquelles le gouvernement du Roi se fonde pour

persister dans ses premières déterminations relativement aux bases de la

transaction à intervenir entre le sultan et Méhémet-Ali. Lord Palmerston

m'a écouté avec l'attention la plus soutenue. Lorsque j'ai eu complété

mes communications, il m'a dit ces simples paroles:--Je puis vous

déclarer, au nom du conseil, que la concession que nous avions faite

d'une portion du pachalik d'Acre est retirée.--J'ai vainement essayé

de ramener la question générale en discussion; lord Palmerston a

constamment opposé un silence poli, mais glacial. Je viens de reproduire

textuellement, monsieur le maréchal, les seuls mots que j'aie pu lui

arracher. Mes efforts se sont naturellement arrêtés au point que ma

propre dignité ne me permettait pas de dépasser.»

Lord Palmerston avait, au fond, peu de regret que son offre pour la

cession du pachalik de Saint-Jean-d'Acre à Méhémet-Ali n'eût pas été

acceptée par la France; il l'avait faite par égard pour les inquiétudes

de quelques-uns de ses collègues plutôt que de son propre gré et avec le

désir du succès. Quoiqu'il eût écarté les premières propositions de la

cour de Russie sur l'action commune des cinq puissances en Orient, ses

entretiens avec le baron de Brünnow lui avaient donné la confiance que

cette cour pousserait bien plus loin ses complaisances, et il ne se

trompait pas: M. de Brünnow, après avoir demandé à Saint-Pétersbourg de

nouvelles instructions, quitta Londres vers le milieu d'octobre pour

retourner au poste qu'il occupait en Allemagne, à Darmstadt: «Je crois,

écrivait le général Sébastiani au maréchal Soult[35], qu'il a évité de

se mettre en route trop brusquement pour ne pas donner trop d'éclat au

rejet de ses propositions; mais je sais qu'il ne se fait aucune illusion

sur la possibilité d'adhésion de sa cour à une action navale commune

dans le Bosphore; et ce qui le prouve, c'est qu'il n'attendra pas la

réponse de Saint-Pétersbourg à ses dernières dépêches.» C'était le

général Sébastiani qui se faisait illusion sur le sens probable de cette

réponse; elle fut pleinement conforme aux espérances de lord Palmerston,

et, le 6 décembre 1839, l'ambassadeur de France à Londres eut à écrire

à son gouvernement: «Je transmets immédiatement à Votre Excellence

l'information confidentielle que lord Palmerston vient de me donner, et

qu'il a reçue lui-même hier soir du chargé d'affaires de Russie. M. de

Brünnow reviendra incessamment en Angleterre, avec de pleins pouvoirs

pour conclure une convention relative aux affaires d'Orient. Le principe

de l'admission simultanée des pavillons alliés dans les eaux de

Constantinople, ou de leur exclusion générale, y sera formellement

consacré. Dans le cas de l'intervention, le nombre et la force des

vaisseaux admis sous chaque pavillon seront réglés par une convention

particulière. La gravité de cette communication fera comprendre à Votre

Excellence le prix que je mettrai à recevoir d'elle les informations et

les directions les plus complètes.»

[Note 35: Le 8 octobre 1839.]

Le cabinet français fut surpris et troublé. Il ne s'était pas attendu à

voir la Russie abandonner si nettement sa position privilégiée auprès de

la Turquie, et se montrer si empressée à trouver bon que les vaisseaux

français, anglais et autrichiens parussent en même temps que les siens

dans les eaux de Constantinople. Il perdait ainsi l'un de ses principaux

arguments contre les idées et le plan de conduite de lord Palmerston.

Le 9 décembre 1839, le maréchal Soult chargea le général Sébastiani

d'exprimer au cabinet anglais sa satisfaction de la concession inespérée

que venait «le faire la cour de Russie: «Le gouvernement du Roi, lui

disait-il, reconnaissant, avec sa loyauté ordinaire, qu'une convention

conclue sur de telles bases changerait notablement l'état des choses, y

trouverait un motif suffisant pour se livrer à un nouvel examen de la

question d'Orient, même dans les parties sur lesquelles chacune des

puissances semblait avoir trop absolument arrêté son opinion pour qu'il

fût possible de prolonger la discussion.» Mais en même temps qu'il

annonçait ainsi des dispositions conciliantes, le duc de Dalmatie

témoignait de vives inquiétudes sur les motifs secrets qui avaient pu

déterminer la cour de Russie à un tel démenti de sa politique, élevait

des doutes sur les résultats que s'en promettait lord Palmerston,

et, quelques jours après, revenant au thème qu'il avait déjà souvent

développé pour repousser les instances du cabinet anglais en réveillant

ses défiances, il écrivit au général Sébastiani: «Je le répète, toute

cette tactique se résume en deux mots: on veut rompre l'alliance

anglo-française à laquelle l'Europe doit depuis dix ans la prolongation

de la paix. Il est impossible que le cabinet de Londres ne s'en

aperçoive pas aussi bien que nous; et comme je suis certain qu'autant

que nous il déplorerait un pareil résultat, comme j'ai la conviction que

ce résultat ne serait pas moins funeste à l'Angleterre qu'à la France,

je n'éprouve aucun embarras à appeler, sur cet état de choses, la plus

sérieuse attention de lord Palmerston et de ses collègues.»

Cette situation immobile, cette diplomatie monotone, complétement

inefficaces à Londres, inquiétaient et lassaient à Paris les hommes

politiques du cabinet, M. Duchâtel, M. Villemain, M. Passy, M. Dufaure.

Ils se demandaient s'il n'y avait pas moyen de tenter des voies plus

nouvelles et d'exercer, sur les idées et la marche du gouvernement

anglais, plus d'influence. Le général Sébastiani ne leur était pas

très-sympathique; on le croyait, par ses antécédents, trop favorable à

la Turquie, et si voisin des opinions de lord Palmerston qu'il était peu

propre à lui en présenter fortement de différentes. Il ne semblait pas

le représentant vrai du cabinet français ni l'interprète efficace de la

politique que les récents débats de nos Chambres avaient fait prévaloir.

J'avais soutenu, dans la Chambre des députés, cette politique; je

l'avais comparée à celle des autres grandes puissances, notamment

de l'Angleterre, en m'appliquant à en faire ressortir la convenance

européenne. J'avais rappelé ces paroles de lord Chatham: «Je ne discute

pas avec quiconque me dit que le maintien de l'empire ottoman n'est

pas, pour l'Angleterre, une question de vie ou de mort;» et je m'étais

empressé d'ajouter: «Quant à moi, Messieurs, je suis moins timide; je ne

pense pas que, pour des puissances telles que l'Angleterre et la France,

il y ait ainsi, dans le lointain et avec certitude, des questions de vie

ou de mort; mais lord Chatham était passionnément frappé de l'importance

du maintien de l'empire ottoman; et l'Angleterre pense encore si

bien comme lui qu'elle se voue à cette cause, même avec un peu de

superstition, à mon avis; elle s'est souvent montrée un peu hostile

aux États nouveaux qui se sont formés ou qui ont tendu à se former des

démembrements naturels de l'empire ottoman. La Grèce, par exemple,

n'a pas toujours trouvé l'Angleterre amie; l'Egypte encore moins. Je

n'entrerai pas dans l'examen des motifs qui ont pu influer, en pareille

occasion, sur la politique anglaise; je crois qu'elle s'est quelquefois

trompée, qu'elle a quelquefois sacrifié la grande politique à la petite,

l'intérêt général et permanent de la Grande-Bretagne à des intérêts

secondaires. Le premier des intérêts pour la Grande-Bretagne, c'est que

la Russie ne domine pas en Orient. S'il m'est permis d'exprimer ici une

opinion sur la politique d'un grand pays étranger, il y a, je

pense, quelque faiblesse, de la part de l'Angleterre, à écouter des

susceptibilités jalouses, ou bien tel ou tel intérêt commercial

momentané, au lieu d'employer tous ses efforts, toute son influence pour

consolider ces États nouveaux et indépendants qui peuvent, qui doivent

devenir de véritables barrières contre l'agrandissement indéfini de

la seule puissance dont, en Orient, l'Angleterre doive craindre la

rivalité.»

On trouvait à la fois, dans ce langage, une vraie sympathie et une ferme

indépendance envers la politique anglaise, des gages d'entente comme

de résistance, et peut-être aussi des chances d'efficacité. Les

considérations parlementaires se joignaient aux motifs diplomatiques.

Présent à la Chambre et pourtant en dehors du cabinet, j'étais pour lui,

sinon une inquiétude, du moins un embarras; je le soutenais loyalement,

mais je ne partageais pas sa responsabilité. Éloigné de Paris, je ne le

gênerais plus dans les débats et je lui serais plus intimement associé.

Après s'en être entendus avec le maréchal Soult et tous leurs collègues,

ceux des ministres qui étaient mes amis particuliers me demandèrent

si j'accepterais l'ambassade de Londres, et s'il me convenait que le

cabinet en fit formellement au Roi la proposition.

Elle me convenait en effet. Je pressentais que la session prochaine

serait aussi embarrassante pour moi, à cause du cabinet, que pour le

cabinet à cause de moi. Sa politique avait été peu efficace et sa

situation serait évidemment précaire. En m'éloignant, je me plaçais en

dehors des menées comme des luttes parlementaires, et dans une position

isolée, à la fois amicale et indépendante. Je partageais, d'ailleurs,

dans une certaine mesure, les illusions des partisans de Méhémet-Ali; je

croyais à sa force, aux dangers que sa résistance obstinée pouvait

faire courir à la paix européenne, et il ne me semblait pas impossible

d'exercer, à cet égard, sur les idées et les résolutions du gouvernement

anglais, quelque influence. Quelques mois auparavant, les ministres, mes

amis, m'avaient proposé l'ambassade de Constantinople, et je m'y étais

formellement refusé; Constantinople me séparait trop de Paris et me

chargeait trop directement des affaires d'Orient; Londres m'y associait

de loin en me laissant près des affaires de France. J'acceptai l'offre

du cabinet.

Le roi Louis-Philippe s'y montra d'abord contraire; il tenait beaucoup

au général Sébastiani qui l'avait toujours bien servi, de qui il se

promettait un assentiment à la fois constant et éclairé à sa politique,

et qui était, à Londres, en bons rapports avec le cabinet anglais,

notamment avec lord Palmerston. Le Roi ne manquait point de confiance

en moi, dans mes vues générales et dans ma fermeté à les soutenir; mais

j'étais homme de Chambre autant que de gouvernement; je voulais l'intime

union et l'action concertée de la tribune et de la couronne; je venais

de prendre une grande part à la coalition; le Roi savait mettre de côté

ses déplaisirs, mais sans les oublier. Il résista quelque temps à la

demande du cabinet. Cependant, à l'extérieur et à l'intérieur, la

situation devenait de plus en plus pressante; la Russie gagnait du

terrain à Londres, et pourtant le cabinet anglais hésitait encore à

se séparer ouvertement de la France; il discutait divers projets de

convention; il déclarait que la présence d'un plénipotentiaire turc

était indispensable à la négociation; il voulait évidemment gagner

du temps et laisser une porte ouverte à la France: «Je ne puis me

persuader, disait lord Palmerston au baron de Bourqueney, que nous

ne parvenions pas à rétablir le concert entre toutes les grandes

puissances; je ferai la plus large part que, dans mes idées, il soit

possible d'accorder à Méhémet-Ali, pour ménager à la France la facilité

d'accepter les bases de l'arrangement à intervenir[36].» N'était-il pas

urgent de mettre à profit ces lenteurs et ces hésitations? Le cabinet

insista fortement; ceux même des ministres qui n'étaient pas mes amis

particuliers, M. Dufaure entre autres, se montrèrent résolus à faire,

de ma nomination, une question de cabinet. Le Roi céda. J'eus avec lui

plusieurs entretiens. Il me recevait avec un mélange de bienveillance

et d'humeur, passant d'un témoignage de confiance à une marque de

déplaisir: «On est bien exigeant avec moi, me dit-il un jour; mais je

le comprends; on est toujours bien aise de faire avoir à un ami 300,000

livres de rente.--Sire, mes amis et moi, nous sommes de ceux qui aiment

mieux donner 300,000 livres de rente que les recevoir.» On était près de

discuter la dotation de 500,000 livres de rente demandée pour M. le duc

de Nemours; le Roi sourit et reprit sa bonne humeur. Le 5 février 1840,

ma nomination fut signée et publiée. Quinze jours après, le rejet, sans

discussion, du projet de loi de dotation plaça le cabinet dans une

situation très-incertaine, et je partis pour Londres le 25 février,

pressé d'échapper aux troubles, aux hésitations, aux menées, aux

tentatives, de Chambre et de cour, qui étaient sur le point d'éclater.

[Note 36: Dépêches des 28 janvier et 21 février 1840.]

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 4) · 第 14 / 76 题