droits qui ont été conquis pour tout le monde, qui sont le prix du sang
de tout le monde. Ces droits, c'est l'égalité des charges publiques,
c'est l'égale admissibilité à tous les emplois publics, c'est la liberté
du travail, la liberté des cultes, la liberté de la presse, la liberté
individuelle! Ces droits, parmi nous, sont ceux de tout le monde; ils
appartiennent à tous les Français; ils valaient bien la peine d'être
conquis par les batailles que nous avons livrées et par les victoires
que nous avons remportées.
«Il y a encore un autre prix de ces batailles et de ces victoires; ce
prix, c'est vous-mêmes, Messieurs; c'est le gouvernement dont
vous faites partie, c'est cette Chambre, c'est notre royauté
constitutionnelle; voilà ce que le sang de tous les Français a conquis;
voilà ce que la nation tout entière a reçu de la victoire, comme le
prix de ses efforts et de son courage. Trouvez-vous que ce n'est rien?
Trouvez-vous que cela ne saurait suffire à de nobles ambitions, à de
généreux caractères? Sera-t-il donc nécessaire, après cela, d'établir
cette absurde égalité politique, cette aveugle universalité des droits
politiques qui se cache au fond de toutes les théories qu'on vient
apporter à cette tribune. Ne dites pas que je refuse, que je conteste à
la nation française le prix de ses victoires, le prix de son sang versé
dans nos cinquante années de révolution. Apparemment la France n'a pas
entendu vivre toujours en révolution; elle a sans doute compté qu'au
bout de ces combats, et pour la sûreté de tous ces droits qu'elle
avait conquis, il s'établirait chez elle un ordre régulier, stable, un
gouvernement libre et sensé, capable de garantir les droits de tous par
l'intervention directe et active de cette partie de la nation qui est
vraiment capable d'exercer les pouvoirs politiques. Voilà ce que j'ai
voulu dire quand j'ai parlé de la nécessité de constituer et d'organiser
la classe moyenne; Ai-je assigné les limites de cette classe?
M'avez-vous entendu dire où elle commençait, où elle finissait? Je m'en
suis soigneusement abstenu; je ne l'ai distinguée ni d'aucune classe
supérieure, ni des classes inférieures; j'ai simplement exprimé ce fait
général qu'il existe, au sein d'un grand pays comme la France, une
classe qui n'est pas vouée au travail manuel, qui ne vit pas de
salaires, qui a, dans sa pensée et dans sa vie, de la liberté et du
loisir, qui peut consacrer une partie considérable de son temps et
de ses facultés aux affaires publiques, qui possède non-seulement la
fortune nécessaire pour une pareille oeuvre, mais aussi les lumières et
l'indépendance sans lesquelles cette oeuvre ne saurait être accomplie.
Lorsque, par le cours du temps, cette limite naturelle de la capacité
politique se sera déplacée, lorsque les lumières, les progrès de la
richesse, toutes les causes qui changent l'état de la société auront
rendu un plus grand nombre d'hommes capables d'exercer avec bon sens
et indépendance le pouvoir politique, alors la limite légale changera.
C'est la perfection de notre gouvernement que les droits politiques,
limités à ceux qui sont capables de les exercer, peuvent s'étendre à
mesure que la capacité s'étend; et telle est en même temps l'admirable
vertu de ce gouvernement qu'il provoque sans cesse l'extension de cette
capacité, qu'il va semant de tous côtés les lumières, l'intelligence,
l'indépendance; en sorte qu'au moment où il assigne aux droits
politiques une limite, à ce moment même il travaille à déplacer cette
limite, à la reculer, et à élever ainsi la nation entière.
«Comment pouvez-vous croire, comment quelqu'un a-t-il pu croire qu'il
me fût entré dans l'esprit de constituer la classe moyenne d'une façon
étroite, privilégiée, d'en refaire quelque chose qui ressemblât aux
anciennes aristocraties? Permettez-moi de le dire, j'aurais abdiqué par
là les opinions que j'ai soutenues toute ma vie; j'aurais abandonné
la cause que j'ai constamment défendue, l'oeuvre à laquelle j'ai eu
l'honneur de travailler sous vos yeux et par vos mains. Quand je me suis
appliqué à répandre l'instruction dans le pays, quand j'ai cherché à
élever, dans l'ordre intellectuel, les classes qui vivent de salaire,
à leur faire acquérir toutes les connaissances dont elle ont besoin,
c'était, de ma part, une provocation continue à acquérir des lumières
plus grandes, à monter plus haut; c'était le commencement de cette
oeuvre de civilisation, de ce mouvement ascendant et général qu'il est
dans la nature humaine de souhaiter et dans le devoir des gouvernements
de seconder. Je repousse donc ces accusations de système étroit,
étranger aux intérêts et aux sentiments généraux de la nation,
uniquement voué aux intérêts spéciaux de telle ou telle classe de
citoyens; je les repousse absolument; et en même temps je maintiens
que le moment est venu de repousser aussi ces vieilles idées
révolutionnaires, ces absurdes préjugés d'égalité absolue des droits
politiques qui ont été, partout où ils ont dominé, la mort de la vraie
justice et de la liberté.
«On parle de la démocratie; on m'accuse de méconnaître ses droits et ses
intérêts. Ah! Messieurs, ce qui a si souvent perdu la démocratie, c'est
qu'elle n'a pas su avoir le sentiment vrai de la dignité humaine; elle
n'a pas su, elle n'a pas voulu admettre cette variété, cette hiérarchie
des situations qui se développent naturellement dans l'état social, et
qui admettent parfaitement le mouvement ascendant des individus, et
le concours entre eux selon le mérite. Ni la liberté, ni le progrès
laborieux n'ont suffi à la démocratie; elle a voulu le nivellement, et
voilà pourquoi elle a si souvent et si rapidement perdu les sociétés où
elle a dominé.
«Pour moi, je suis de ceux qui combattront le nivellement, sous quelque
forme qu'il se présente; je suis de ceux qui provoqueront sans cesse
la nation entière à s'élever, mais qui, en môme temps, l'avertiront
à chaque instant que l'élévation a ses conditions spéciales et
impérieuses, qu'elle exige la capacité, l'intelligence, la sagesse, le
travail régulier et bien d'autres mérites auxquels les hommes ne savent
pas tous suffire.
«Je veux que partout où ces mérites se rencontreront, partout où il
y aura garantie de capacité et d'intelligence, la démocratie puisse
s'élever aux plus hautes fonctions de l'État, qu'elle puisse monter à
cette tribune, y faire entendre sa voix, influer sur toutes les affaires
du pays. Mais cela, Messieurs, vous l'avez déjà; vous n'avez pas besoin
de le demander; vous vivez au milieu de la société la plus ouverte à
tous les progrès, à toutes les espérances d'égalité. Jamais il ne
s'est rencontré un pareil concours d'individus élevés, par leur propre
travail, au plus haut rang dans toutes les carrières. Nous avons tous,
presque tous, conquis nos grades à la sueur de notre front et sur le
champ de bataille.
«_M. Odilon Barrot_: Si c'était à recommencer...
«_M. Guizot_: M. Odilon Barrot a raison; c'est à recommencer aujourd'hui
et toujours.
«_M. Odilon Barrot_: Vous n'avez pas compris ma pensée. Ces
illustrations ont été conquises dans un temps d'égalité, et si c'était à
recommencer...
«_M. Guizot_: Il me semble que l'honorable M. Barrot se trompe
étrangement; nous recommençons tous les jours ce travail d'ascension
et de conquête. Je parlais tout à l'heure des divers genres
d'illustration.... L'honorable M. Barrot est en possession d'une
véritable illustration; il l'a conquise de nos jours, sous nos yeux,
au milieu de nous, sous ce régime que je défends, et non à une autre
époque. Il y a bien d'autres hommes qui, dans d'autres carrières,
se sont élevés et s'élèvent comme lui. Je répudierais absolument un
avantage qui n'appartiendrait qu'à une seule génération, fût-ce la
mienne. Je n'entends pas qu'après toutes les victoires politiques de la
nation française, nous ayons conquis pour nous seuls tous les droits que
nous possédons. Non, nous les avons conquis pour nos enfants, pour nos
petits-enfants, pour nos petits-neveux, à travers les siècles. Voilà ce
que j'entends; voilà ce dont je suis fier; voilà la vraie liberté, la
liberté généreuse et féconde, au lieu de cette démocratie envieuse,
jalouse, inquiète, tracassière, qui veut tout abaisser à son niveau, et
qui n'est pas contente si elle voit une tête dépasser les autres têtes.
«A Dieu ne plaise que mon pays demeure atteint d'une si déplorable
maladie! Je me l'explique dans les temps qu'il a traversés, dans les
luttes qu'il a eu à soutenir; quand il travaillait à renverser le
pouvoir absolu et le privilège, il a pu appeler à son aide toutes les
forces du pays, dangereuses ou utiles, les bonnes et les mauvaises
passions. Tout a servi alors d'instrument; tout a paru sur les champs de
bataille et tout a voulu sa part du butin. Mais aujourd'hui la bataille
est finie, la paix est faite, le traité conclu; le traité, c'est la
Charte et le gouvernement libre. Je ne veux pas que mon pays recommence
ce qu'il a déjà fait. J'accepte, en les jugeant, 1791, 1792, les années
suivantes même; je les accepte dans l'histoire; mais je ne les veux
pas dans l'avenir, et je me fais un devoir, un devoir de conscience,
d'avertir mon pays toutes les fois que je le vois pencher de ce côté.
Voilà ma politique, Messieurs, ma seule politique; voilà dans quel sens
j'entends ces mots: classe moyenne et démocratie, liberté et égalité,
tant répétés, et tout à l'heure encore, à cette tribune. Rien,
Messieurs, ne me fera dévier du sens que j'y attache. J'y ai risqué ce
que l'homme peut avoir de plus cher dans la vie publique; j'y ai risqué
la popularité; elle ne m'a pas été inconnue; vous vous rappelez,
Messieurs....., l'honorable M. Barrot peut se rappeler un temps où nous
servions ensemble, où nous combattions sous le même drapeau. Dans
ce temps-là, il peut s'en souvenir, j'étais populaire; j'ai vu les
applaudissements populaires venir au-devant de moi; j'en jouissais
beaucoup, beaucoup; c'était une belle et douce émotion; j'y ai
renoncé... oui, j'y ai renoncé. Je sais que cette popularité-là ne
s'attache pas aux idées que je défends aujourd'hui, à la politique que
je maintiens; mais je sais aussi qu'il y a une autre popularité: c'est
la confiance qu'on inspire aux intérêts sociaux et moraux d'un grand
pays, la confiance de ces intérêts réguliers et conservateurs que je
regarde comme le fondement sur lequel la société repose. C'est cette
confiance que j'ai souhaitée, à la place de cette autre popularité
séduisante et charmante que j'ai connue. J'aspire à l'estime, à la
confiance des amis de l'ordre, de l'ordre légal et libre, à la confiance
des hommes qui croient que la France est en possession des droits et des
institutions qu'elle cherche depuis 1789, et que ce qu'elle a de plus
important, de plus grand à faire aujourd'hui, c'est de les conserver et
de les affermir.
«Voilà à quelle cause je me suis dévoué, voilà quelle popularité je
cherche. Celle-là me consolera de tout le reste, et je n'envierai à
personne nulle autre popularité, quelque douce qu'elle puisse être.»
La Chambre fut profondément remuée et satisfaite. Rien ne plaît
davantage aux hommes que de voir mettre en lumière leur propre pensée,
et de se reconnaître dans une image qui les élève à leurs propres yeux.
On commençait dès lors à dire ce qui est devenu depuis le lieu commun
favori dans la polémique des partis extrêmes: on imputait à la
bourgeoisie le dessein de devenir, on l'accusait d'être déjà une
nouvelle classe privilégiée, héritière de la noblesse, à l'exclusion et
aux dépens du peuple. On lui reprochait de ne se préoccuper que de
ses propres intérêts; on la taxait de sécheresse, d'égoïsme, de vues
mesquines, de passions pusillanimes. J'aurais quelque droit de parler
des faiblesses de la classe moyenne, car j'en ai, plus que personne
peut-être, ressenti les inconvénients et porté le poids. Il est vrai
qu'appelée soudainement, quoique par le cours naturel des choses, à
jouer, dans le gouvernement de la France, un rôle prépondérant, elle n'a
pas toujours été au niveau de sa tâche si difficile et si nouvelle; la
grandeur de la pensée et la fermeté de l'expérience lui ont quelquefois
manqué; elle a été quelquefois trop alarmée de la fermentation politique
à laquelle elle a bientôt trop cédé; elle n'a pas su, tantôt assez
entreprendre, tantôt assez persévérer; elle n'était pas exempte
elle-même des erreurs et des mauvaises tendances contre lesquelles elle
luttait. Mais en dépit de ses imprévoyances et de ses fautes, la classe
moyenne n'en était pas moins le représentant vrai, honnête et fidèle
des intérêts généraux de la société française telle que la Révolution
française l'a faite; aucun désir de privilège exclusif ou de régime
oppressif n'entrait dans sa pensée; aucun mal pareil ne pouvait résulter
des institutions qu'elle aimait et soutenait; c'était vraiment des
institutions libres et ouvertes, étrangères à tout germe redoutable
d'iniquité ou de tyrannie, accessibles à tous les droits et à tous les
progrès. Les partisans de l'universelle et immédiate égalité des droits
politiques étaient seuls fondés à taxer la bourgeoisie d'usurpation et
d'injustice. Hors de cette prétention radicale, toutes les opinions,
tous les intérêts, tous les partis avaient en perspective une libre
carrière; tous pouvaient grandir selon leur mérite vrai et leur force
réelle. Un jour viendra où la tempête qui commença alors à s'élever
contre la classe moyenne sera jugée comme l'une des plus folles
aberrations de la crédulité populaire exploitée par les passions
révolutionnaires; et je ne faisais que pressentir ce jour lorsque,
en mai 1837, je défendais, contre cette tempête naissante, la classe
moyenne et les institutions où elle prévalait. Elle m'en témoigna sa
reconnaissance avec une vivacité inaccoutumée; deux cent six députés se
réunirent pour me demander l'autorisation de faire réimprimer à part mes
deux discours et de les répandre dans leurs départements. Plus de trente
mille exemplaires en furent aussitôt distribués. L'opposition elle-même,
tout en gardant son attitude, avait pris plaisir à cette scène
parlementaire, et l'effet produit dans la Chambre se prolongea dans le
pays, autant que de tels effets peuvent se prolonger au delà du lieu et
du jour où la présence des personnes et l'accent des paroles ont frappé
les spectateurs.
Le cabinet fut froissé du retentissement de ce débat où il avait tenu
peu de place. L'opposition, qui l'avait accueilli avec faveur tant
qu'elle avait eu à renverser le cabinet précédent, se complut à rendre
le déplaisir des nouveaux ministres plus amer en faisant ressortir
l'importance des hommes dont ils s'étaient séparés. M. Thiers leur vint
en aide, comme il l'avait promis au Roi; mais un appui étranger ne
relève pas le pouvoir qu'il soutient. M. Molé, d'une nature fine et
susceptible, ressentait vivement ces blessures; d'autant plus vivement
qu'en dehors des Chambres le mariage de M. le duc d'Orléans, l'amnistie,
la seconde expédition de Constantine, lui donnaient les satisfactions
et la confiance du succès. Irrité de ce contraste, il crut le moment
propice pour se faire une situation parlementaire en harmonie avec sa
situation extérieure; il demanda au Roi la dissolution de la Chambre des
députés: aucune nécessité politique et générale ne la provoquait; la
Chambre avait adopté toutes les propositions du ministère; la majorité
ne lui manquait point, et l'opposition était plus ironique qu'agressive.
C'était évidemment dans le seul intérêt de son amour-propre et de son
repos que M. Molé désirait la dissolution. Le Roi y consentit, non sans
quelque regret. Les élections se firent, non comme une lutte publique
des grandes opinions et des grands partis du pays, mais comme une mêlée
confuse de candidats appuyés ou repoussés par l'administration, selon
qu'ils lui étaient présumés favorables ou contraires. Sur 459 députés,
152, sortis de rangs très-divers, furent remplacés par de nouveaux
venus; et parmi eux plusieurs de mes amis particuliers, fermes
défenseurs de la politique de résistance, qui la trouvaient énervée et
compromise par l'attitude de M. Molé, entre autres MM. d'Haubersaert,
Giraud, Renouard, etc., furent spécialement combattus et expulsés par le
ministère. De ces élections ainsi faites sans principes certains et
sans drapeau déployé sortit une chambre désorganisée, étrangère
aux engagements fermes et publics, dominée par des intérêts et des
sentiments individuels, au sein de laquelle M. Molé pouvait trouver
les éléments épars d'une majorité favorable, mais où le grand parti de
gouvernement qui avait commencé à se former sous M. Casimir Périer, et
que la chute du cabinet du 11 octobre 1832 avait désuni, subissait une
nouvelle crise de dislocation et d'affaiblissement.
Quand la session fut ouverte, les conséquences de cet état des partis
et des esprits ne tardèrent pas à se manifester. Dans l'une et l'autre
Chambre, les adresses furent telles que pouvait les souhaiter le
cabinet. Parmi les projets de lois qu'il présenta, ceux qui n'étaient
que d'une médiocre importance, ou qui avaient déjà été, dans les
Chambres précédentes, l'objet de longues discussions, furent aisément
adoptés. Mais lorsque de difficiles questions s'élevèrent, lorsque
le cabinet eut à prendre et à faire adopter ses résolutions sur la
conversion des rentes et sur la construction du réseau général des
chemins de fer, alors sa faiblesse apparut; l'autorité politique lui
manquait; il ne s'appuyait pas sur un parti fortement constitué, uni à
lui par des principes fixes et décidé à le soutenir dans l'intérêt de
leur cause commune; ses intentions définitives étaient flottantes; il
portait dans les discussions peu de puissance et d'éclat. Les deux
propositions que je viens de rappeler échouèrent; et des élections qu'on
avait regardées comme victorieuses n'amenèrent qu'une session froide et
stérile.
Le seul débat spécialement politique de cette session, la demande d'un
nouveau crédit extraordinaire pour les fonds secrets, n'eut pas un
plus grand caractère, et je n'y pris part moi-même qu'avec froideur et
embarras. Je ne voulais ni refuser les fonds secrets, ni prendre, envers
le ministère, une attitude d'opposition générale et permanente. Je me
bornai à signaler avec regret l'incertitude du pouvoir, le déclin de
la Chambre elle-même et l'affaiblissement qui en résultait pour le
gouvernement tout entier. On m'écoutait froidement, comme je parlais;
mes anciens adversaires du côté gauche demandaient, en souriant, si
je n'étais pas moi-même atteint d'affaiblissement et de décadence. Je
sentais venir l'orage; je le faisais entrevoir; mais je ne voulais pas
qu'on pût me reprocher de l'avoir soulevé.
Après la session de 1838 et dans l'intervalle qui la sépara de celle de
1839, le vice de la situation de M. Molé se développa rapidement. Il
avait usé la force que lui avait donnée, à son avènement, l'adhésion
du tiers-parti et même du côté gauche. Ces alliés passagers
l'abandonnaient, et il n'avait pas acquis, dans le cours de son
administration, une force propre et nouvelle. Sa prudence, sa bonne
attitude, son habile et agréable langage lui conservaient, dans les
Chambres et dans le pays, une faveur que n'accompagnait pas une vraie
puissance; l'Europe l'estimait et se félicitait de sa politique, mais
sans compter sur sa force. Il était encore en possession d'un présent
tranquille et facile, mais il n'avait en perspective qu'un avenir faible
et menacé.
Dès que la session de 1839 fut ouverte, le mal éclata; tous les
mécontentements s'exprimèrent tout haut; animées d'une même humeur,
toutes les nuances de l'opposition se rapprochèrent. On se demandait si
l'on accepterait indéfiniment une administration flottante et terne, qui
prenait tour à tour son point d'appui dans des rangs divers, passait de
la résistance à la concession, de la concession à la résistance, et,
sous des apparences de conciliation, plaçait le gouvernement en dehors
de toutes les opinions nettes, fermes, conséquentes, et en écartait
leurs représentants les plus éprouvés. Pourquoi cette conciliation, dont
on parlait tant, ne s'accomplirait-elle pas au profit de l'opposition
elle-même? Pourquoi M. Odilon Barrot, M. Thiers et M. Guizot
n'essayeraient-ils pas de s'entendre et de se concerter, ne fût-ce que
pour un moment et dans un but spécial et déterminé? Quand il s'était
séparé de M. Guizot, M. Molé ne s'était-il pas entendu avec M. Thiers et
M. Odilon Barrot pour changer de politique et substituer la concession à
la résistance? Ce mauvais exemple devenait contagieux au moment même où
ses mauvais résultats se faisaient sentir. La coalition s'opérait dans
les esprits et dans les entretiens avant de passer dans les discours et
dans les votes.
J'y entrai ouvertement et activement. Avant d'apprécier le fait même et
ses conséquences, je dirai par quels motifs j'y fus déterminé.
J'avais à coeur de ramener dans le gouvernement une politique plus
décidée et plus conséquente. Depuis neuf ans, j'avais tantôt défendu,
tantôt porté moi-même le drapeau de l'autorité ferme en présence de la
liberté hardie. Je souffrais dans mon âme en voyant ce drapeau, non pas
abandonné, mais à demi replié et voilé. C'est l'effet naturel et beau du
gouvernement libre que les grands partis qui s'y forment s'attachent à
des principes et veulent les proclamer en les pratiquant. Il faut
que les esprits soient satisfaits et s'élèvent en même temps que les
intérêts se sentent garantis et se confient. Je ne crois rien dire de
trop en affirmant que, pendant l'administration de M. Casimir Périer et
celle du cabinet du 11 octobre 1832, les Chambres et le public avaient
cette double satisfaction. M. Molé ne la leur donnait pas; il suffisait,
jour par jour, aux nécessités de l'ordre dans un régime libre, mais sans
que, par son influence, l'ordre et la liberté grandissent en durant.
C'était un gouvernement régulier et sensé; mais la vigueur et la
richesse intellectuelles lui manquaient; le drame était plus grand et
plus animé que les acteurs.
Parmi les causes de cette langueur stérile, la principale était la part
insuffisante faite à la Chambre des députés dans le gouvernement.
Elle n'y tenait pas la place, elle n'y jouait pas le rôle auxquels
l'appelaient la nature des institutions et l'état des partis. Cinq
groupes politiques formaient et animaient cette assemblée: aux deux
extrémités, les républicains et les légitimistes, exprimés, je ne veux
pas dire conduits, par M. Garnier Pagès et M. Berryer; entre ces deux
fractions, importantes par les idées et le talent, sinon par le nombre,
le côté gauche, le centre gauche et le centre droit, représentés par M.
Odilon Barrot, M. Thiers et moi. Aucun de ces groupes, pas plus ceux
qui acceptaient que ceux qui repoussaient le nouveau régime, n'avait
en 1838, par ses chefs, une action directe et efficace dans le
gouvernement. Les acteurs principaux étaient rejetés dans les rangs des
spectateurs, affranchis de la responsabilité et tentés de se livrer aux
plaisirs de la critique. Par conviction autant que par position,
je sentais vivement ce que je me permettrai d'appeler ce désordre
parlementaire, et je croyais urgent, dans l'intérêt du pouvoir comme de
la liberté, de la couronne comme du pays, que la Chambre des députés et
ses interprètes habituels reprissent, dans les affaires publiques, leur
part naturelle d'influence et de responsabilité.
Une autre considération me touchait. Depuis la chute du cabinet du 11
octobre 1832 et ma séparation de M. Thiers, la base du gouvernement
s'était fort rétrécie; et les rivalités, les susceptibilités, les
incidents intérieurs et imprévus tendaient à la rétrécir encore plus
de jour en jour. L'occasion se présentait en 1839 de sortir de cette
ornière et d'élargir le cercle des cabinets futurs en rapprochant
des hommes qui, malgré la diversité de leurs situations et de leurs
habitudes, formaient au fond les mêmes désirs, tendaient au même but,
et ne devaient pas être, comme ils n'avaient pas toujours été,
incompatibles. Entre M. Odilon Barrot, M. Thiers et moi, il n'y avait,
en sondant les coeurs, point de barrières insurmontables, point
d'engagements irrévocables; nous avions, depuis dix-huit mois, fait bien
des pas les uns vers les autres; le moment n'était-il pas venu
d'en faire un plus décisif? Étrangers les uns et les autres à
l'administration de M. Molé, nous avions cessé de nous combattre;
n'était-il pas possible de nous entendre, et de reformer ensemble un
grand parti constitutionnel capable d'établir sur de larges bases ce
gouvernement monarchique et libre que nous avions tous dessein de
fonder, et dont nos divisions, sous le feu de ses ennemis, pouvaient
compromettre les destinées? L'importance d'une telle oeuvre était
évidente, et pour peu qu'elle fût possible, elle valait, à coup sûr, la
peine d'être tentée.
Que des sentiments personnels se pussent mêler à ces vues d'intérêt
public, je connais trop les faiblesses humaines, y compris les miennes,
pour le contester. La personnalité est habile à se glisser au sein du
patriotisme le plus sincère; et je n'affirmerai pas que le souvenir
de ma rupture avec M. Molé en 1837 et le secret désir de prendre une
revanche personnelle, tout en soutenant une bonne cause générale, aient
été sans influence sur mon adhésion à la coalition de 1839 et sur
l'ardeur que j'y ai portée. Même pour les plus honnêtes gens, la
politique n'est pas une oeuvre de saints; elle a des nécessités, des
obscurités que, bon gré malgré, on accepte en les subissant; elle
suscite des passions, elle amène des occasions de complaisance pour
soi-même auxquelles nul, je crois, s'il sonde bien son âme après
l'épreuve, n'est sûr d'avoir complètement échappé; et quiconque n'est
pas décidé à porter sans trouble le poids de ces complications et de ces
imperfections inhérentes à la vie publique la plus droite fera bien de
se renfermer dans la vie privée et dans la spéculation pure.
Quoi qu'il en soit, je viens de rappeler, sans y rien ajouter ni en
rien taire, les dispositions que j'apportai, en décembre 1838, dans la
commission de l'adresse. Les diverses nuances de l'opposition y étaient
en majorité décidée. Elles s'entendirent sans peine, et le projet
d'adresse présenté le 4 janvier 1839 à la Chambre des députés était bien
leur oeuvre libre et réfléchie. La politique extérieure du cabinet
y était formellement blâmée quant à l'évacuation d'Ancône. Sur ses
négociations dans les affaires de Belgique et de Suisse, l'adresse
gardait une réserve où perçait, à dessein, l'inquiétude. A l'intérieur,
le cabinet était considéré comme insuffisant pour établir, entre la
couronne et les Chambres, cette ferme entente et cette harmonie active
qui, dans le régime représentatif, peuvent seules garantir la force
comme la sécurité du pouvoir en en concentrant, sur ses conseillers,
toute la responsabilité. Je pense, aujourd'hui comme alors, que,
sur cette part des Chambres dans le gouvernement du pays, le projet
d'adresse, d'ailleurs hautement et sincèrement monarchique, ne dépassait
point les limites du droit constitutionnel. Le ton général ne manquait
point de mesure ni de convenance dans sa froideur; mais l'attaque était
évidente et directe; personne ne tenta de s'y méprendre, et le cabinet
accepta la lutte aussi franchement que l'opposition l'engageait.
La lutte fut plus forte que l'opposition ne s'y était attendue. Pendant
douze jours, M. Molé y déploya une fermeté, une présence d'esprit, une
persévérance digne et adroite qui ranimèrent le zèle d'abord un peu
chancelant de ses partisans et obligèrent ses adversaires à redoubler
leurs attaques. Sur tous les paragraphes du projet d'adresse où la
politique du cabinet était directement ou indirectement incriminée, des
amendements furent proposés pour repousser le blâme; et après de longs
débats où M. Molé, fidèlement défendu, se défendit habilement lui-même,
presque tous ces amendements furent adoptés, à de très-faibles
majorités, mais malgré les efforts réunis des chefs de toutes les
nuances de l'opposition. Aussi fûmes-nous amenés en définitive à voter
contre l'adresse ainsi amendée, tandis qu'elle fut adoptée, avec un
mélange de satisfaction et de colère, par les partisans du cabinet
blessé à mort, mais debout sur son terrain qu'il avait vaillamment
gardé.
Il eut, dans ce combat, un brillant allié. M. de Lamartine, qui
jusque-là s'était tenu un peu à l'écart de la politique militante, prit
vivement parti contre la coalition. Je ne puis rencontrer le nom de M.
de Lamartine dans mes souvenirs, ni sa personne aujourd'hui dans nos
rues, sans une impression profondément mélancolique. Nul homme n'a
reçu de Dieu de plus beaux dons, dons personnels et dons de situation,
puissance intellectuelle et élévation sociale. Et les circonstances
favorables ne lui ont pas plus manqué que les faveurs premières; toutes
les chances comme tous les moyens de succès se sont présentés sur ses
pas; il les a saisis avec ardeur; un moment il a joué un grand rôle dans
un grand drame; il a touché au but de toutes les ambitions et goûté de
toutes les gloires. Où en est-il aujourd'hui? Je ne parle pas des revers
de sa vie publique, ni des épreuves de sa vie privée: de nos jours, qui
n'est pas tombé? Qui n'a pas subi les coups du sort, les angoisses
de l'âme, les détresses de la fortune? Le travail, le mécompte, le
sacrifice, la souffrance ont eu de tout temps et auront toujours leur
part dans les destinées humaines, dans les grandes encore plus que dans
les humbles. Ce qui m'étonne et m'attriste, c'est que M. de Lamartine
s'en étonne et s'en irrite; ce ne sont pas seulement les douleurs de
sa situation, c'est surtout l'état de son âme, tel qu'il le révèle
lui-même, que je ne puis contempler sans mélancolie. Comment un
spectateur qui voit de si haut les événements est-il si ému des
accidents qui le touchent? Comment un si sagace appréciateur des
hommes se connaît-il si peu lui-même? Comment s'abandonne-t-on à tant
d'amertume quand on a tant joui des faveurs du ciel et du monde? Il faut
qu'il y ait, dans cette riche nature, de grandes lacunes et bien peu
de forte harmonie pour qu'elle tombe dans un tel trouble intérieur et
qu'elle le manifeste avec un tel emportement. J'ai trop peu vu de près
M. de Lamartine pour le connaître et me l'expliquer pleinement; mais
il m'apparaît comme un bel arbre couvert de fleurs, sans fruits qui
mûrissent et sans racines qui tiennent; c'est un grand esprit qui passe
et repasse incessamment des régions de la lumière dans celle des nuages,
et qui entrevoit à chaque pas la vérité sans jamais s'y fixer; un coeur
ouvert à toutes les sympathies généreuses, et en qui dominent pourtant
les préoccupations les plus personnelles. Et ce qui me confirme dans mon
impression générale sur cet homme éminent, c'est que j'aperçois déjà,
dans sa première apparition au milieu de nos débats, dans ses discours
des 10 et 19 janvier 1839 sur la coalition, les traits sous lesquels
je le vois aujourd'hui. Il attaqua vivement la coalition, mais sans
défendre et presque en livrant M. Molé, car il voulait plaire à
l'opposition aussi bien qu'aux amis du cabinet. Il défendit
la prérogative de la couronne, mais en traitant la monarchie
constitutionnelle comme un gouvernement de transition, et en laissant
entrevoir son penchant pour la république. Il fit tour à tour des
compliments et des avances à tous les partis qui divisaient la Chambre,
sans se classer lui-même dans aucun, s'efforçant de les attirer à
lui sans se donner à eux; et lorsque, au milieu de cette description
caressante de toutes les fractions intérieures de l'assemblée, M. Arago
lui cria de sa place: «Et le parti social?--On me demande ce qu'est le
parti social, répondit M. de Lamartine; Messieurs, ce n'est pas encore
un parti, c'est une idée,» promenant ainsi partout ses caresses pour se
faire partout admirer et suivre. Son langage était celui d'un grand,
mais superficiel ambitieux, avide d'encens plus que d'empire, prêt à se
lancer, avec une imprévoyance superbe, dans les entreprises les plus
téméraires si elles donnaient, à son imagination et au bruit de son nom,
des satisfactions éclatantes; prodigue envers tous d'espérances et de
promesses, mais n'ouvrant que ces perspectives vagues et incohérentes
qui trompent les désirs qu'elles excitent. Pour être efficace et
vraiment grande, la politique veut un but plus précis, un choix plus
simple et plus ferme entre les idées, les desseins et les partis. En
attaquant la coalition, M. de Lamartine fut, pour le cabinet, l'ornement
oratoire du débat; mais il en sortit plus vanté que puissant, et sans
avoir obtenu la confiance sérieuse de ceux-là mêmes à qui il avait prêté
son éloquent appui.
L'adresse votée, M. Molé et ses collègues, jugeant avec raison leur
succès trop faible pour leur fardeau, portèrent au Roi leur démission.
Appelé auprès du Roi, le maréchal Soult essaya, sans y réussir, de
former un cabinet. M. Molé reprit les affaires, et la dissolution de la
Chambre des députés fut immédiatement prononcée. C'était, en deux ans,
la seconde fois que M. Molé, pour gouverner, se voyait obligé d'en
appeler au pays; une session avait suffi pour compromettre l'existence
du cabinet dans une Chambre qu'il avait lui-même convoquée et dont il
avait regardé l'élection comme son triomphe.
Ce fait seul était, contre lui, une présomption grave. Mais, de son
côté, la coalition, si elle avait fortement ébranlé le cabinet, avait
en même temps gravement compromis l'opposition. Nous avions manqué de
mesure et de prévoyance. Quelques-uns de nos reproches à la politique
extérieure de M. Molé étaient, au fond, très-contestables et avaient été
efficacement contestés dans le débat; nous étions tombés dans le tort
commun des partis sous le régime représentatif, l'exagération; et sur
les points où nos attaques étaient fondées, comme l'évacuation d'Ancône,
le temps et les événements ne nous avaient pas encore donné raison.
Notre seconde faute, l'imprévoyance, fut encore plus grave. Nous
n'avions pas pressenti tout l'effet que produiraient, sur beaucoup
d'hommes sensés, honnêtes, amis de l'ordre et spectateurs plutôt
qu'acteurs dans les luttes politiques, le rapprochement et l'alliance de
partis qui se combattaient naguère, et dont les maximes, les traditions,
les tendances restaient essentiellement diverses. Non-seulement ces
juges du camp, qui formaient le centre de la Chambre, blâmèrent la
coalition et ressentirent, en la voyant à l'oeuvre, une inquiétude
sincère; mais la passion entra dans leur âme avec le blâme et
l'inquiétude; ils luttèrent contre la coalition, non-seulement pour le
cabinet, mais pour leur propre compte; ils déployèrent dans cette lutte
une ardeur, une entente, une persévérance inaccoutumées; et le parti de
gouvernement, disloqué et épars depuis la chute du cabinet du 11 octobre
1832, vint, de lui-même et sans ses anciens chefs, se reformer autour de
M. Molé, au moment même où nous accusions M. Molé et son cabinet d'être
un gouvernement trop faible, trop étranger à la Chambre des députés, et
insuffisant pour assurer, au pays et à la couronne, l'harmonie active de
tous les pouvoirs constitutionnels. Jamais, depuis trois ans, le parti
de gouvernement n'avait été si complet, ni le cabinet si sûr de son
appui que le jour où, la victoire entre le cabinet et la coalition
demeurant incertaine, le Roi, sur la demande de M. Molé, en appela de
nouveau au pays en prononçant la dissolution.
Faites sous de tels auspices, les élections furent ardemment contestées,
et accomplies dans un grand pêle-mêle des opinions et des alliances. Je
m'appliquai, dans plusieurs lettres rendues publiques, à bien établir
les motifs d'intérêt public qui m'avaient déterminé à entrer dans la
coalition, et la fidélité que j'entendais garder à la politique que
j'avais soutenue depuis neuf ans, tout en réclamant ce que je regardais
comme l'influence légitime et nécessaire des Chambres dans le
gouvernement[21]. Les élections donnèrent à la coalition une victoire
limitée, mais évidente; M. Molé et ses collègues reconnurent que, dans
la nouvelle Chambre des députés, ils ne pourraient continuer la lutte;
ils se retirèrent définitivement, et la coalition fut appelée à former
un cabinet.
[Note 21: _Pièces historiques_, n° XIII.]
L'oeuvre semblait facile et la solution naturellement indiquée. Nous
avions, M. Odilon Barrot, M. Thiers et moi, pris part ensemble à
l'attaque; nous devions prendre part ensemble à la victoire, et passer
du concert dans l'opposition au concert dans le gouvernement. Mais, à ce
passage, nous rencontrions, M. Odilon Barrot et moi, un obstacle que,
dans les débats de la coalition, nous venions nous-mêmes de reconnaître
et de proclamer; nos maximes, nos tendances, nos conduites, nos paroles
avaient été, depuis neuf ans, profondément diverses; nous nous étions,
dès les premiers mois de 1830, non-seulement séparés, mais combattus.
Nous avions naguère, dans notre alliance momentanée, rappelé l'un et
l'autre ce passé et déclaré notre intention de ne point le démentir. Par
l'état-général des partis et par notre propre honneur, la tentative de
gouverner en commun nous était interdite. Nous n'en eûmes pas la pensée;
il fut entendu que nous ne pouvions, M. Odilon Barrot et moi, entrer
ensemble dans le cabinet.
Entre M. Thiers et moi, nulle difficulté pareille n'existait; nous
avions soutenu et pratiqué ensemble la même politique; nous pouvions
reprendre ensemble le gouvernement; notre passé ne créait, à notre union
dans le présent et dans l'avenir, point d'insurmontables embarras. Ne
pouvions-nous pas aussi, en formant de concert un cabinet, accepter M.
Odilon Barrot comme président de la Chambre des députés? C'était là une
situation étrangère au gouvernement et à l'opposition, indépendante et
point hostile. Par la gravité de son caractère et de ses moeurs, par
l'élévation de son esprit, par son respect de la loi et de la liberté,
M. Odilon Barrot y était très-propre. Le rapprochement qui s'était
opéré, entre lui et nous, par la coalition autorisait les rapports
bienveillants que devait établir entre nous sa présidence de la Chambre.
Je me déclarai prêt à accepter cette combinaison.
Mais quand M. Thiers et M. Barrot la proposèrent dans les réunions
du centre gauche et du côté gauche, ils rencontrèrent, à mon entrée,
n'importe à quel titre, dans le cabinet nouveau, une opposition qu'ils
ne surmontèrent qu'avec peine; et leur succès se borna à faire trouver
bon par leurs amis que je reprisse le ministère de l'instruction
publique et M. Duchâtel celui des finances. C'était là, dans le
gouvernement parlementaire à relever, toute la part que voulaient nous
faire, à nous anciens défenseurs de la politique de résistance, nos
récents alliés de la coalition.
J'avais naguère prouvé, en ne voulant, dans le cabinet de M. Molé, que
le ministère de l'instruction publique, combien je mettais, pour mon
compte personnel, peu d'importance, à occuper tel ou tel département
quand j'avais d'ailleurs la confiance que la politique générale à
laquelle j'étais dévoué prévaudrait dans le gouvernement. Je n'étais
pas, en 1839, plus exigeant qu'en 1836. J'avais quelque droit
d'être surpris de l'opposition que je rencontrais dans la coalition
victorieuse, car je n'avais pas été des moindres dans sa lutte et
dans sa victoire. Plus d'une fois, dans le cours de ce grand débat,
quelques-uns des coalisés avaient été tentés de transiger et d'accepter,
aux dépens de l'adresse ferme et claire que nous avions rédigée,
quelques-uns des amendements un peu équivoques que proposaient les amis
de M. Molé. J'avais repoussé et fait écarter ces velléités. Tant que
dure le combat, toute apparence d'hésitation et de reculade est une
faute, dût-on regretter de l'avoir engagé. Nous n'avions à coup sûr, M.
Duchâtel et moi, pour notre entrée dans le cabinet qui devait se former
sous la présidence du maréchal Soult, point de prétention exorbitante;
nous ne demandions que deux départements sur neuf; mais au moins
fallait-il que, par leur nature, ces deux départements fussent, pour
notre part d'autorité et d'action dans le gouvernement, des garanties
efficaces. Plus j'avais été décidé dans la coalition, plus j'étais
décidé aussi à rester, dans le pouvoir, fidèle à la politique d'ordre et
de résistance. Pour satisfaire à ce que je regardais comme un droit et
un intérêt spécial du régime parlementaire, je m'étais séparé un moment
du gros de mes amis; le but atteint, je voulais rétablir leur position
comme la mienne, les rallier au gouvernement dont ils étaient les
alliés naturels et nécessaires, et assurer dans le nouveau cabinet leur
influence comme au cabinet leur appui. Il y avait là, pour moi, une
question de devoir politique et de dignité personnelle. Je déclarai que
je ne pouvais entrer dans le ministère que si, en même temps que
M. Thiers occuperait, selon son désir, le département des affaires
étrangères et quelques-uns de ses amis d'autres départements, on
attribuait à M. Duchâtel le département des finances et à moi celui de
l'intérieur. Peu m'importait l'égalité numérique des portefeuilles; mais
je tenais absolument, pour ma cause, au partage réel du pouvoir.
M. Thiers et, je crois, aussi M. Barrot essayèrent, mais sans succès, de
faire accepter par leurs adhérents cette combinaison. On était, dans
le côté gauche et le centre gauche, aussi décidé à ne pas vouloir que
j'eusse une action directe et considérable dans le gouvernement, que
je l'étais moi-même à ne pas me contenter d'une influence indirecte
et inefficace. Les hommes sont gouvernés par leurs préjugés et leurs
instincts bien plus que par leurs intentions réelles et réfléchies. La
plupart des membres du côté gauche et du centre gauche n'avaient, au
fond, point d'autre but, ni d'autre désir que l'établissement de la
monarchie constitutionnelle; mais ils avaient vécu et ils vivaient
encore sous l'empire des théories, des traditions, des routines
révolutionnaires. Quoiqu'ils n'eussent aucun dessein de recommencer la
Révolution, ils l'acceptaient pêle-mêle et sans la juger. J'avais tenté
au contraire de soumettre ce passé contemporain à un libre examen, d'y
séparer nettement le bien du mal, le vrai du faux, le bon grain de
l'ivraie, et de démontrer que nos malheurs et nos mécomptes depuis 1789
ont été, non pas le résultat d'exagérations imprudentes ou d'accidents
impossibles à prévoir, mais la conséquence naturelle des idées fausses,
des mauvaises passions et des folles prétentions dont ce grand mouvement
intellectuel et social a été infecté et dont il faut le purger. J'avais,
dans ce difficile travail, heurté des sentiments favoris, blessé des
amours-propres susceptibles, offensé des superstitions et dérangé
des habitudes invétérées. On me trouvait agressif, incommode et
compromettant. On voulait faire sans moi, et sans avoir incessamment à
discuter ou à compter avec moi, les affaires du régime nouveau que nous
avions tous à coeur de fonder.
Les esprits élevés et libres, les chefs des partis sentaient le vice de
cette disposition de leurs adhérents et l'utilité de mon concours dans
l'oeuvre que nous poursuivions ensemble. Mais c'est de nos jours le mal
des hommes les plus distingués de n'avoir pas en eux-mêmes, dans leurs
idées et leurs forces propres, assez de confiance, et de se soumettre
trop aisément aux impressions et aux volontés extérieures. Que leur sert
d'avoir la tête au-dessus de la foule, s'ils n'en profitent pas pour
voir plus loin et pour marcher plus droit au but? Ils ne savent pas
combien ils exerceraient plus de puissance s'ils agissaient avec plus
d'indépendance et dans la plénitude de leur pensée. Je suis loin de
méconnaître la valeur des sentiments populaires et la nécessité d'en
tenir compte; mais il faut les pressentir et leur faire d'avance
leur juste part, au lieu d'attendre qu'ils s'expliquent et décident
eux-mêmes; car, en définitive, peuples et partis se donnent à ceux
qui font bien leurs affaires et non pas à ceux qui leur obéissent. La
combinaison qu'on appela le cabinet de grande coalition, et qui en
réunissait en effet toutes les forces, une fois écartée, on tenta
successivement toutes celles auxquelles nous restions, mes amis et moi,
complètement étrangers. On proposa, on discuta, on négocia pour former
tantôt un ministère du centre gauche allié au côté gauche, tantôt un
ministère du centre gauche pur, ou bien un ministre du centre gauche
recruté dans le centre proprement dit, parmi les adhérents de M. Molé.
C'était autour du maréchal Soult que se faisait ce travail, et il s'y
prêtait avec un bon sens souple et tenace, quoiqu'un peu confus, se
tenant en dehors des dissensions intérieures de la Chambre, prêt à
traiter avec les hommes influents des diverses fractions, mais décidé à
ne point livrer le pouvoir au côté gauche, à tenir compte des sentiments
du Roi, et à ne se point séparer de l'ancien parti de la résistance,
seul ferme appui du gouvernement. M. Thiers était l'âme nécessaire et
devait être le chef réel de tous ces cabinets en perspective; mais il
avait, lui aussi, ses réserves et ses conditions dont il ne voulait pas
se départir; c'était son idée fondamentale de faire du centre gauche
le point de ralliement de l'ancien parti de la résistance comme de
la portion modérée du côté gauche; mais il rencontrait dans tous
ces groupes, et dans le centre gauche lui-même, des rivalités, des
susceptibilités, des méfiances, des exigences qu'il ne parvenait pas à
surmonter. En nous repoussant, mes amis et moi, on avait dispersé les
forces naturelles et nécessaires du gouvernement qu'on voulait faire
sortir de la coalition; on essaya, par l'entremise du duc de Broglie, de
revenir sur cette faute, comme on revient sur une faute dont on sent le
péril sans en reconnaître vraiment l'erreur; on aurait voulu attirer le
duc de Broglie et M. Duchatel dans le nouveau cabinet en me laissant
en dehors, et M. Thiers aussi bien que moi. Mes amis s'y refusèrent
péremptoirement. Tout le monde avait le sentiment qu'on tentait une
oeuvre incomplète et précaire, dont personne ne voulait accepter
la responsabilité; et chaque jour voyait désavouer et échouer la
combinaison que, la veille, on s'était empressé de négocier et qu'on
avait cru sur le point de réussir.
Le Roi assistait à cette laborieuse confusion en spectateur
très-attentif, un peu moqueur dans ses conversations toujours trop
abondantes, mais sans susciter aux diverses combinaisons tentées aucun
obstacle, ni leur opposer aucun refus. Le 27 mars, il demanda à M.
Thiers de former lui-même un cabinet, et il accepta, quant à la
politique générale, notamment envers l'Espagne, les propositions que,
huit jours auparavant et par l'entremise du maréchal Soult, M. Thiers
lui avait présentées. M. Thiers répondit: «qu'il se serait chargé
de cette mission il y a douze jours, mais qu'il ne le pouvait plus
aujourd'hui, la situation étant complètement gâtée et les combinaisons
qui pouvaient réussir ayant été vainement essayées.» Quelques jours plus
tard, le Roi disait à l'un des candidats ministériels: «Je suis prêt à
tout, j'accepterai tout, je subirai tout; mais, dans l'intérêt général
dont je suis le gardien, je dois vous avertir qu'il est fort différent
de traiter le Roi en vaincu ou de lui faire de bonnes conditions. Vous
pouvez m'imposer un ministère que je subisse, ou m'en donner un auquel
je me rallie. Dans le premier cas, je ne le combattrai point sous
main; je ne trahirai jamais mon cabinet, quel qu'il soit; mais je vous
préviens que je ne me regarderai pas comme engagé envers lui, et que, si
quelque incident le met en péril, je ne ferai rien pour l'empêcher de
tomber. Dans le second cas, je le servirai franchement.»
En tenant ce langage, le Roi ne faisait qu'user loyalement de son droit
constitutionnel; et pour des hommes sérieux et loyaux eux-mêmes, il y
avait à l'en louer bien plutôt qu'à l'en blâmer, mais pour le public,
à qui ses paroles arrivaient plus ou moins amplifiées, et qui les
amplifiait encore à son tour, le Roi eût mieux fait de proclamer moins
hautement son sentiment et son dessein.
Au bout de trois semaines ainsi consumées en essais qui, loin d'aboutir
à la formation d'un ministère, en avaient aggravé les difficultés,
ou sentit l'absolue nécessité de faire un pas hors d'une situation
déplaisante et compromettante pour tous les pouvoirs. Il importait
surtout à la couronne de constater que le trouble apporté, par tant
d'hésitations et de lenteurs, dans le gouvernement du pays n'était
point de son fait, et d'en renvoyer à la Chambre des députés la
responsabilité. On se promettait de plus, qu'appelée à reprendre ses
travaux et à discuter effectivement les affaires publiques, au lieu de
passer son temps en conversations oisives dans la salle des conférences,
la Chambre manifesterait clairement sa pensée et son voeu, qu'une
majorité s'y prononcerait, que les incertitudes des partis auraient
alors un terme, et qu'un cabinet pourrait enfin se former, quand on
pourrait enfin entrevoir lequel avait le plus de chances d'être accepté
et appuyé dans le parlement. C'était encore là une marque de cette
timidité générale, de ce défaut d'initiative prévoyante et ferme que je
signalais, tout à l'heure comme l'une des plus embarrassantes faiblesses
de notre temps: ni le Roi ni les chefs des divers partis ne voulaient se
hasarder à résoudre eux-mêmes la question de savoir où se trouvait, dans
la Chambre, une majorité capable de soutenir un cabinet, et lui indiquer
d'avance sa route; pour organiser le gouvernement, on demandait à la
Chambre de s'organiser elle-même; et pour la mettre en demeure de
répondre, le Roi nomma, le 31 mars 1839, des ministres provisoires
appelés à faire recommencer les travaux suspendus de l'administration et
des Chambres sans avoir pour eux-mêmes aucune prétention de devenir
un ministère définitif et durable. C'était un moyen de satisfaire aux
affaires courantes et aux apparences en attendant une solution sérieuse,
et un expédient pour aller à la découverte de cette majorité tant
cherchée et si obscure. Avec un dévouement méritoire au service du Roi
et du pays, sept hommes honorables, éprouvés dans l'administration et
peu engagés dans les luttes politiques, MM. de Gasparin, Girod de l'Ain,
Gautier, duc de Montebello, général Cubières, Tupinier et Parant, se
chargèrent de cette modeste mission; le ministère provisoire entra en
fonctions en proclamant lui-même son caractère, et la session active
reprit aussitôt son cours.
La Chambre des députés était appelée à faire, dès ses premiers pas, un
acte qui devait révéler sa tendance et la nouvelle majorité possible
dans son sein; elle avait à nommer son président. Ce choix devait
nécessairement l'amener à se couper en deux partis portant chacun son
candidat, et à sortir ainsi des fractionnements où elle était engagée.
Ni l'un ni l'autre des deux principaux groupes de la Chambre, le centre
proprement dit et le côté gauche, ne possédait à lui seul la majorité,
et n'était par conséquent en état de faire, par ses seules forces,
prévaloir son candidat. C'était dans le groupe flottant, dans le centre
gauche, que les deux groupes fixes étaient l'un et l'autre obligés
d'aller chercher l'appoint dont ils avaient besoin. Le centre gauche
avait été depuis quelque temps l'allié habituel du côté gauche, et
semblait devoir, dans cette nouvelle épreuve, lui prêter encore son
appui; mais, en y regardant de près, nous pensâmes, mes amis et moi,
que le centre gauche n'était point homogène, et qu'à nous aussi, il ne
serait peut-être pas impossible de trouver dans ses rangs des alliés.
A côté des hommes flottants par intérêt, ou par pusillanimité, ou par
malice et goût d'intrigue, il y avait là en effet des hommes d'un esprit
distingué, consciencieux dans leurs hésitations, indépendants jusqu'à la
manie, et à qui la domination, ni même l'alliance avérée du côté gauche,
ni même peut-être l'empire du chef éminent du centre gauche, M. Thiers,
ne plaisaient guère. M. Passy et M. Sauzet surtout nous parurent animés
de ces dispositions et enclins à faire, pour le choix du président de
la Chambre, acte de liberté. Nous décidâmes, non sans peine, le centre,
l'ancien parti de la résistance, à prendre pour son candidat M. Passy
qui accepta cette candidature. Combien de voix du centre gauche se
joindraient à nous pour le porter? Nous ne le savions pas; mais en tout
cas, un résultat considérable était ainsi atteint; la Chambre se coupait
en deux grands partis, et l'ancien parti de gouvernement, celui dont la
coalition nous avait un moment séparés, se reformait de concert avec
nous, et avait chance de ressaisir la majorité qui lui avait naguère
échappé.
M. Thiers ne se méprit point sur l'importance de cette tentative, et
fit tous ses efforts pour retenir le centre gauche tout entier dans
son alliance avec le côté gauche, et pour faire porter, par ces deux
groupes, M. Odilon Barrot à la présidence de la Chambre. En me rendant
un jour à la séance, je rencontrai M. Thiers dans les Tuileries, et nous
nous promenâmes quelques moments, causant librement de cette situation
nouvelle: «Vous avez longtemps profité, lui dis-je, des dispositions
flottantes du centre gauche; c'est maintenant notre tour; nous vous
battrons avec vos propres armes; M. Passy a accepté d'être notre
candidat; vous verrez qu'il sera nommé.» M. Thiers ne croyait pas à ce
résultat, et il persista à soutenir la candidature de M. Odilon Barrot.
Le 16 avril, M. Passy fut élu président de la Chambre par deux cent
vingt-six suffrages; M. Barrot n'en réunit que cent quatre-vingt-treize.
C'était un pas vers la réorganisation du parti de gouvernement et la
formation d'un cabinet sérieux; mais ce pas fut loin d'être décisif;
le président nommé, on recommença à négocier, à tâtonner, à tenter
les diverses combinaisons déjà essayées, ou d'autres analogues; des
interpellations furent adressées aux hommes qui y étaient engagés;
nous eûmes, à la tribune, de longues et vives explications. Rien
ne réussissait; on rencontrait les mêmes hésitations, les mêmes
incompatibilités; pour le moment, la nomination de M. Passy à la
présidence n'avait fait qu'ajouter la dislocation du centre gauche à
toutes les autres, et jeter dans le côté gauche un nouveau ferment
de méfiance et d'humeur. La coalition victorieuse semblait ne devoir
aboutir qu'à une impuissante et stérile confusion.
Le 24 avril, le Roi m'écrivit qu'il désirait me voir[22]. Je me rendis
aux Tuileries. Après avoir déploré ses embarras, «qui sont aussi les
vôtres, me dit-il, car c'est la coalition qui nous les fait, à vous
comme à moi,» il me demanda si je trouverais mauvais que quelques-uns de
mes amis, nommément M. Duchâtel et M. Dumon, entrassent sans moi dans
un cabinet: «Je n'y ai pas la moindre objection, sire, pourvu que la
composition du cabinet donne à la politique que nous avons soutenue,
mes amis et moi, et que nous entendons toujours soutenir, des garanties
efficaces.--Je le veux autant que vous, soyez-en sûr, me dit le Roi;
personne n'a moins d'envie que moi que le gouvernement soit livré au
côté gauche; Dieu sait où la troupe mènerait ses chefs. Mais vous voyez
dans quelle impasse nous sommes; il n'y a qu'un ministère neutre, un
ministère où les grands amours-propres n'aient pas à se débattre, qui
puisse nous en tirer.--Que ce ministère se forme, sire; qu'il rapproche
et unisse les deux centres; non-seulement je ne détournerai pas mes amis
d'y entrer; mais je le soutiendrai de tout mon pouvoir.» Le Roi me prit
la main avec une satisfaction où perçait un peu de moquerie; rien ne lui
convenait mieux qu'un cabinet qui, en mettant fin à ses embarras, fût
pourtant un mécompte pour la coalition.
[Note 22: _Pièces historiques_, n° XIV.]
Mes amis se réunirent; sur leurs instances et les miennes, M. Duchâtel
se montra disposé, sous la réserve qu'il n'y serait pas seul, à entrer
dans la voie qu'indiquait le Roi. Cependant, les incertitudes se
prolongèrent encore; on tâtait, on sondait encore en tous sens à la
recherche de combinaisons diverses; on proposa une adresse de la Chambre
au Roi pour presser la conclusion; on nomma la commission chargée de la
rédiger. Personne ne voulait prendre la responsabilité d'une solution
positive, car, pour toutes les solutions, le succès paraissait douteux.
En présence de cette irrésolution parlementaire, la fermentation
révolutionnaire renaissait dans Paris; les conspirateurs permanents,
les comités des sociétés secrètes, surtout la société dite d'abord _des
Familles_, puis _des Saisons_, se réunissaient, se communiquaient leurs
renseignements, leurs dénombrements, leurs espérances; les soldats
poussaient les chefs; auraient-ils jamais une occasion plus favorable?
Trouveraient-ils jamais devant eux un pouvoir plus troublé et plus
flottant? Une résolution soudaine fut prise: le 12 mai, vers trois
heures après-midi, des bandes réunissant en tout sept ou huit cents
hommes se lancèrent dans Paris, criant: _Vive la République!_ forçant
les boutiques d'armuriers, faisant feu dans les rues, attaquant les
postes de la garde nationale et de l'armée, et dirigeant sur l'Hôtel de
ville, le Palais-de-Justice et la Préfecture de police, leurs passionnés
efforts. A cette attaque fougueuse et imprévue, quelques postes furent
enlevés; des officiers, des gardes municipaux, des gardes nationaux
furent tués, les uns en résistant aux insurgés, les autres en essayant
de parlementer avec eux. En quelques instants, plusieurs quartiers
de Paris devinrent le théâtre de tumultes violents, de rencontres
sanglantes, et, sans parler des morts dont le nombre resta incertain,
cent quarante-trois blessés, insurgés ou défenseurs de l'ordre,
militaires ou civils, furent successivement apportés dans les divers
hôpitaux de Paris. Mais vers cinq heures, cette tentative frénétique
était étouffée, et ses principaux chefs entre les mains des magistrats.
Dans la soirée, un très-grand nombre de personnes, pairs, députés,
officiers, fonctionnaires, partisans du gouvernement ou de l'opposition,
s'empressaient aux Tuileries; le maréchal Soult y était arrivé au
premier bruit de l'événement, et je trouve, dans des notes recueillies
au moment même par son fils, le marquis de Dalmatie, ces simples
phrases: «Au milieu de cette affluence, l'idée vint à mon père d'en
profiter pour mettre un terme à l'hésitation générale et former enfin
un ministère. Il la fit agréer au Roi. A mesure qu'arrivait une des
personnes qu'on jugeait propres au pouvoir, le Roi la faisait appeler
dans le cabinet où il était avec mon père, et lui demandait son
concours. Dans un pareil moment, personne ne refusa. M. Dufaure, que le
hasard fit arriver un des derniers et qu'on envoya chercher, fut un peu
plus long que les autres à se décider; mais la gravité des circonstances
triompha de ses doutes,» et avant la fin de la soirée, l'émeute
révolutionnaire avait fait ce que les agitations parlementaires
tentaient en vain depuis deux mois; le cabinet du 12 mai 1839 était
formé.
C'était précisément le cabinet qu'avait entrevu et désiré le Roi. Le
maréchal Soult le présidait comme ministre des affaires étrangères; le
général Schneider et l'amiral Duperré occupaient les départements de
la guerre et de la marine; trois hommes du centre droit, MM. Duchâtel,
Villemain et Cunin-Gridaine, et trois hommes du centre gauche, MM.
Passy, Dufaure et Teste, se partageaient l'influence politique. Nous
restions, M. Odilon Barrot, M. Thiers et moi, complètement en dehors
du gouvernement. Dans le conflit des passions, des prétentions et des
hésitations des divers partis qui formaient la Chambre des députés, tel
fut le résultat auquel aboutit la coalition.
On ne pouvait espérer qu'un cabinet ainsi formé adoptât et pratiquât
hautement cette politique plus décidée et plus conséquente que nous
avions souhaitée. Divers jusque-là par leurs idées, leur attitude et
leurs tendances, les nouveaux ministres s'étaient rapprochés et unis
sous le coup d'une nécessité soudaine, pour parer à un danger pressant,
sans s'être concertés et entendus sur les questions qu'ils avaient à
résoudre et sur les principes du gouvernement dont ils se chargeaient.
Incohérent dans sa composition, le ministère devait être flottant dans
sa conduite, au moins autant que l'avait été celui de M. Molé. Sur ce
point essentiel, la coalition n'avait donc pas atteint le but qu'elle
s'était proposé. Dans le commun mécompte, mes amis avaient seulement cet
avantage que le côté gauche considéra la formation du nouveau cabinet
comme une défaite, et lui fit sur-le-champ opposition. M. Passy quittait
le fauteuil de la présidence de la Chambre; il fallait l'y remplacer; le
cabinet adopta pour son candidat M. Sauzet et l'opposition M. Thiers. M.
Sauzet fut élu, à sept voix seulement de majorité, mais après une lutte
où les deux partis se classèrent nettement et mesurèrent leurs forces.
Le cabinet, bien que recruté dans le centre gauche, débuta donc, non par
une concession au côté gauche, comme l'avait fait M. Molé, mais par un
combat et une victoire; ce qui satisfit et rallia, dès les premiers pas,
l'ancien parti de la résistance.
La coalition n'avait guère mieux réussi dans une autre de ses
espérances; le nouveau ministère contenait, il est vrai, des membres
du centre gauche comme du centre droit; quelques hommes honorables
et considérables, jusque-là divisés, s'étaient rapprochés; mais, à
considérer la situation dans son ensemble, on ne pouvait pas dire que la
base du gouvernement se fût élargie, ni que la couronne eût rallié dans
son conseil tous les éléments du grand parti qui voulait sincèrement
fonder la monarchie constitutionnelle; les principaux chefs de ce parti,
ses orateurs éprouvés, restaient en dehors des affaires; le gouvernement
parlementaire n'était ni plus complet, ni plus muni et paré de toutes
ses forces qu'il ne l'avait été sous l'administration de M. Molé.
Sur un seul point, le point capital à la vérité, la coalition avait
atteint son but: l'influence nécessaire de la Chambre des députés sur la
formation et la composition du ministère ne pouvait plus être contestée
ni éludée; en dépit de ses dissensions et de ses faiblesses intérieures,
cette Chambre avait fait sentir à quel point, pour les questions
de personnes comme de conduite, il fallait compter avec elle; le
gouvernement était resté, pendant deux mois, incertain et comme en
suspens jusqu'à ce qu'elle y eût repris la place et la part qui lui
convenaient. Tout en défendant sa prérogative, et malgré ses déplaisirs
ou ses désirs mis quelquefois trop à découvert, le Roi avait attendu,
avec une patience habile, que la Chambre se fût, pour ainsi dire,
débrouillée elle-même, et eût indiqué quels hommes pouvaient donner à la
couronne des conseils autorisés et un appui efficace. Le pays avait
fait un pas décisif dans la voie du gouvernement libre; le régime
parlementaire était reconnu et accepté dans sa première et vitale
condition.
Dans ce mélange confus de résultats très-divers, les mécomptes étaient
plus apparents que les succès, et la coalition ne fut ni satisfaite, ni
fière de sa victoire. Elle avait renversé le cabinet qu'elle attaquait,
mais elle avait échoué à former celui qu'elle méditait. Elle avait mis
en lumière l'importance péremptoire de la Chambre des députés dans
le gouvernement, mais aussi son inhabileté à créer elle-même son
gouvernement. Les partis coalisés avaient montré peu d'intelligence
politique et beaucoup de mesquines passions. En subissant un échec, la
couronne en avait infligé un, bien aussi grave, à ses vainqueurs. Pour
mon compte personnel, à la distance et dans le repos d'où je considère
aujourd'hui ce bruyant incident, j'incline à croire que j'aurais mieux
fait de n'y pas prendre une part active, et de rester immobile dans mon
camp au lieu d'en sortir en armes pour aller combattre dans un camp
de passage. Après ce qui s'était passé entre M. Molé et moi, ni ma
conviction, ni mon honneur ne me permettaient de le défendre; mais je
pouvais ne pas l'attaquer et ne marquer mon blâme que par mon silence.
Il n'en serait pas moins tombé, et le parti de gouvernement se serait
empressé de se rallier autour de moi. Ce parti fut au contraire irrité
de mes attaques et de ce qu'il appela, de ma part, un mauvais exemple.
Il me fallut beaucoup de temps et d'épreuves pour reprendre sa confiance
et toute ma place dans ses rangs. J'avais prévu ce mal et regretté ma
résolution en la prenant. Mais on ne se sépare pas de son intime et
longue pensée: c'était un vrai gouvernement libre que j'avais à coeur de
fonder, et l'influence reconnue de la Chambre des députés en était, à
mes yeux, l'essentielle condition. Dans mon élan vers ce but, ma faute
fut de ne pas tenir assez de compte du sentiment qui dominait dans
mon camp politique, et de ne consulter que mon propre sentiment et
l'ambition de mon esprit plutôt que le soin de ma situation. Faute
assez rare de nos jours, et que, pour dire vrai, je me pardonne en la
reconnaissant.