I
_Le duc de Broglie à M. le maréchal marquis Maison,
ambassadeur de France en Russie_.
Paris, le 28 octobre 1833.
Monsieur le maréchal, le gouvernement auprès duquel vous êtes appelé
à représenter le Gouvernement du Roi, est peut-être celui dont la
révolution de Juillet a le plus essentiellement changé les relations
avec la France.
Avant les événements de 1830, la France et la Russie étaient unies par
une alliance qui semblait devoir se resserrer de plus en plus. Cette
alliance, fondée sur les liens les plus forts qui puissent exister entre
deux États, la communauté d'adversaires et l'absence absolue de points
de contact et de motifs de rivalité, avait résisté à tous les efforts de
l'Autriche pour la dissoudre. Si M. de Metternich avait momentanément
réussi à y jeter quelque froideur en inquiétant l'empereur Alexandre sur
la force et la stabilité de notre gouvernement, en lui faisant craindre
qu'entraînés par le mouvement révolutionnaire nous ne fussions pas en
mesure de lui prêter un utile secours dans les circonstances où il
pourrait vouloir s'appuyer sur nous, ces insinuations trop prodiguées
avaient fini par perdre presque tout leur effet. L'empereur Nicolas qui,
alors, se montrait moins défiant, moins passionné que son prédécesseur,
et surtout moins dominé par les théories absolutistes, avait d'ailleurs
pu apprendre, au milieu des embarras où l'avait jeté un moment la guerre
de Turquie, la franchise et l'efficacité de notre concours; cette
circonstance importante, par cela même qu'elle avait relevé la France de
la situation d'infériorité où elle s'était vue à l'égard de la Russie
depuis les événements de 1814, et qu'elle l'avait mise en mesure
d'exercer à son tour envers cette puissance un rôle de protecteur, avait
donné plus de force et de solidité à une alliance qui, entre deux États
du premier rang, ne pouvait évidemment subsister que sur le pied d'une
égalité complète.
La révolution de Juillet est venue changer complètement cette situation.
D'un côté, elle a suscité sur plusieurs points, particulièrement en
Pologne et en Belgique, des questions où les affections et les intérêts
du cabinet de Saint-Pétersbourg se sont trouvés en opposition absolue
avec les nôtres. De l'autre, par une conséquence moins immédiate, mais
qui n'a pas tardé à se développer, elle a amené entre la France et
l'Angleterre un rapprochement dont le seul fait eût suffi pour modifier
la nature de nos rapports avec le gouvernement russe. Enfin, cette
révolution, réaction puissante contre l'esprit des traités de 1815 et de
la Sainte-Alliance, c'est-à-dire contre les faits et les doctrines
qui ont investi pendant dix ans la Russie d'une sorte de dictature
européenne, attaquait à la fois cette puissance dans toutes les
susceptibilités de son ambition et de son orgueil. Plus que tous les
autres peut-être, ce dernier motif devait inspirer à l'empereur Nicolas
et à ses sujets une vive irritation contre le nouvel ordre de choses
établi en France.
Plus d'une fois on a pu croire qu'elle se manifesterait par quelque
coup d'éclat. Ces velléités hostiles, que la force des choses eût
probablement dissipées à elle seule, ont d'ailleurs trouvé une
insurmontable barrière dans la politique plus circonspecte de la Prusse
et de l'Autriche. Mais la nécessité qui comprimait ainsi les sentiments
hostiles du souverain du Nord devait, par cela même, leur donner plus
d'amertume et d'intensité. Personne n'ignore comment ils se sont
fait jour, en plusieurs occasions, par des procédés qui, en révélant
l'impuissante colère du cabinet de Saint-Pétersbourg, ne blessèrent
heureusement que sa propre dignité.
La situation de l'ambassade de France en Russie devenait d'autant plus
délicate que, dans ce pays, les hautes classes modèlent exactement leur
attitude et leurs impressions politiques sur celles du souverain. Le
représentant du roi se trouvait partout exposé à des difficultés et à
des écueils qu'ailleurs il n'eût rencontrés qu'à la cour. Je ne vous
rappellerai pas les épreuves qu'a eues à subir votre prédécesseur. Vous
savez que, par un raffinement singulier, l'empereur Nicolas en comblant
M. le duc de Trévise d'égards et de prévenances évidemment accordés à sa
réputation militaire, en même temps qu'il s'abstenait avec affectation
de lui adresser une seule parole relative à son caractère diplomatique,
s'est attaché à faire ressortir la froideur de l'accueil réservé à
l'ambassadeur du roi des Français.
Nous avons lieu de penser, monsieur le maréchal, que vous n'aurez point
à subir une réception semblable. Nous trouvons à cet égard une garantie
non équivoque dans les assurances tout à fait spontanées que le
gouvernement russe nous a fait parvenir, à plusieurs reprises, de la
satisfaction que lui a causée le choix du nouveau représentant de Sa
Majesté, et de l'empressement avec lequel il attendait votre arrivée.
Il est difficile de ne pas voir dans ces protestations multipliées une
sorte d'amende honorable d'un procédé dont on aura sans doute fini par
comprendre l'inconvenance.
Quoi qu'il en soit, si, malgré nos prévisions, l'empereur Nicolas
reprenait à votre égard l'attitude qu'il a constamment observée à
l'égard de M. le duc de Trévise, il vous indiquerait par là celle que
vous devriez vous-même adopter. Renonçant dès lors à conserver avec
l'empereur des rapports directs contraires à la dignité de la France et
par conséquent à la vôtre, votre rôle se bornerait à entretenir avec le
vice-chancelier les relations officielles strictement exigées par les
nécessités du service, et vous attendriez les ordres du Roi.
S'il arrivait, ce que nous ne devons pas prévoir, puisque cette
hypothèse ne s'est pas réalisée dans des circonstances où elle semblait
bien moins improbable, s'il arrivait, dis-je, que le mécontentement de
l'empereur Nicolas, réveillé par quelque nouvel incident, se manifestât
à votre égard par quelque chose de plus prononcé que de la froideur
et de la réserve; si, ce qui nous paraît impossible, il vous faisait
entendre des paroles dont le gouvernement du Roi eût le droit de se
tenir offensé, je n'ai pas besoin de vous dire que, sans attendre un
ordre de rappel, vous devriez demander vos passe-ports, et laisser à un
chargé d'affaires la direction de l'ambassade. Mais, je le répète, cette
pénible supposition ne se réalisera pas.
Je viens de vous indiquer le terrain sur lequel vous devez vous placer
à Saint-Pétersbourg. Je dois à présent entrer dans quelques détails sur
les relations politiques de la France et de la Russie.
Dans ces derniers temps la diplomatie des deux cabinets a eu peu de
rapports directs. Dans l'état des esprits, il eût été trop difficile de
s'entendre. C'est par l'intermédiaire de la Prusse et de l'Autriche,
alliées de la Russie, mais plus modérées et plus calmes, qu'ont été
traités les divers incidents de l'affaire hollando-belge. Quant à la
question grecque, devenue tout à fait secondaire depuis la révolution de
Juillet, et où, à cause de leurs antécédents, les cabinets de Vienne et
de Berlin se trouvaient dans l'impossibilité d'intervenir, elle a marché
en quelque sorte au hasard.
La France et la Russie, sans se concerter, sans s'expliquer, n'ont cessé
de travailler à la faire tourner chacune dans le sens de sa propre
politique. Il en a été de même, à plus forte raison, des questions où
les deux cours n'étaient pas naturellement appelées à une action commune
ou simultanée.
Il eût été à désirer, tant que des dispositions plus conciliantes
n'auraient pas entièrement remplacé l'irritation du cabinet de
Saint-Pétersbourg, que les deux puissances pussent continuer à
s'abstenir de tout contact immédiat, trop propre à réveiller une
exaspération à peine un peu calmée; mais pour cela il eût fallu qu'aucun
événement grave ne mît en collision leurs intérêts essentiels et les
susceptibilités de leur orgueil national. On ne pouvait guère l'espérer
dans un temps aussi fécond en péripéties.
Les événements de l'Orient sont venus ajouter une crise nouvelle à
toutes celles qui menaçaient déjà le repos de l'Europe. Le gouvernement
du Roi avait prévu de bonne heure tous les embarras, tous les dangers
dont la lutte engagée entre la Porte et Méhémet-Ali pouvait devenir le
principe. Uniquement préoccupé du désir de les éviter, il n'a cessé
d'employer dans ce but toute son influence, tant à Alexandrie qu'à
Constantinople.
Déterminer la Porte à des concessions évidemment indispensables, et qui,
faites un peu plus tôt, eussent été moins onéreuses; ramener le vice-roi
d'Égypte, tant par de sages représentations que par un appareil
imposant, à restreindre ses exigences dans des limites raisonnables;
pacifier ainsi l'empire ottoman sans courir les risques d'une
intervention étrangère: tel était l'objet que nous avions en vue, et que
l'Angleterre se proposait comme nous. Un tel plan était certainement
le mieux combiné, et dans l'intérêt de l'Europe entière, à laquelle il
épargnait de menaçantes complications, et dans celui du sultan, qu'il
préservait de l'humiliation et des périls inséparables de la marche dans
laquelle il s'est laissé entraîner.
Malheureusement la Russie n'a pas porté dans cette question des vues
aussi désintéressées. Elle a voulu profiter de la situation difficile où
se trouvait le Grand-Seigneur et de la faiblesse de ce malheureux prince
pour transformer en une sorte de suzeraineté et de protectorat la
prépondérance qu'elle exerçait déjà à Constantinople. Non content
d'étonner le monde par le spectacle d'une flotte et d'une armée russes
introduites dans le Bosphore et aux portes mêmes de Constantinople, sous
prétexte de porter à Mahmoud un secours qui n'a pas adouci, pour lui,
une seule des conditions de la paix, le gouvernement russe, comme s'il
s'était proposé de braver les autres puissances inquiètes et alarmées
d'un fait aussi inouï, a imaginé de consacrer, par un acte solennel,
la position menaçante qu'il venait de prendre, et au moment même où il
consentait à rappeler ses forces, il a contraint la Porte à signer avec
lui un traité d'alliance par lequel elle s'est formellement soumise,
non-seulement à devenir l'ennemi de tous les ennemis de la Russie, mais
encore à fermer les Dardanelles aux pavillons étrangers toutes les
fois que le cabinet de Saint-Pétersbourg se trouverait engagé dans une
guerre.
Nous ne nous exagérons pas, Monsieur le maréchal, la portée
d'engagements semblables, souscrits dans de telles circonstances; nous
reconnaissons qu'intrinsèquement ils ne sont pas de nature à changer
beaucoup l'état de choses qui existait de fait depuis les derniers
événements. Mais ce qui nous semble évident, c'est que le cabinet de
Saint-Pétersbourg a voulu, à la face de l'Europe, proclamer ouvertement,
ériger en principe de droit public sa prépondérance exclusive,
exceptionnelle, dans les affaires de l'empire ottoman. Par cette
provocation, dont nous aimons à croire qu'il n'avait pas bien calculé
les infaillibles effets, il nous a forcés à sortir de la réserve où,
dans des vues de conciliation, nous avions pu consentir à nous renfermer
jusqu'alors.
Nous avons dû, de concert avec l'Angleterre, protester contre
les conséquences d'un traité qui tendait à changer, sans notre
participation, les relations des puissances dans l'Orient, et une
déclaration, dont vous trouverez ci-joint la copie, a été transmise à
cet effet d'abord à la Porte, puis au cabinet de Saint-Pétersbourg.
Nous ne pouvons savoir encore comment elle sera accueillie par le
gouvernement impérial. Peut-être croira-t-il de sa dignité de garder sur
ce sujet un silence absolu; et dans ce cas vous n'aurez qu'à suivre
son exemple; si, au contraire, elle donnait lieu a des récriminations,
l'exposé que je viens de vous tracer vous mettrait en mesure d'y
répondre dans des termes qui, comme vous le sentirez facilement, devront
être à la fois fermes, mesurés et exempts de toute amertume et de toute
irritation. Vous pourriez ajouter qu'il n'entre nullement dans notre
pensée de contester à la Russie la haute influence qui lui appartient
dans les affaires de la Porte, et qui résulte de la force des choses;
mais que vouloir faire de cette influence un instrument d'exclusion et
dédommage contre les autres États, c'est appeler, c'est nécessiter de
leur part les plus justes et les plus énergiques réclamations.
Quelque grave, quelque difficile que soit la question d'Orient, ce n'est
pourtant pas la plus délicate de celles qui se sont élevées depuis
trois ans entre la France et la Russie. La question de Pologne a bien
autrement contribué à les diviser et à aigrir contre nous l'empereur
Nicolas. Je ne vous en retracerai pas les tristes détails. Vous savez la
réserve que nous n'avons cessé de porter dans une affaire à laquelle il
nous était impossible de rester indifférents. Tandis que la lutte
durait encore, cette réserve nous était naturellement inspirée par les
promesses de modération et de clémence qu'avait reçues M. de Mortemart.
Depuis la chute de Varsovie, depuis qu'une fatale expérience nous a
forcés à reconnaître que notre intervention en faveur des malheureux
Polonais ne faisait qu'irriter encore le ressentiment d'un vainqueur
implacable, nous avons cru qu'un devoir d'humanité nous prescrivait pour
le moment un silence bien pénible sans doute. Nous eussions continué à
le garder si le cabinet de Saint-Pétersbourg n'eût eu, il y a quelque
temps, la malheureuse inspiration de faire insérer dans sa gazette
officielle un article qui avait pour objet de présenter la question
de l'existence de la Pologne comme placée en dehors de la politique
générale et soumise uniquement à la volonté de la Russie. Ne pas
combattre une telle assertion, c'eût été l'admettre pour notre compte.
Nous avons dû la relever par une publication semi-officielle, dont vous
pourrez développer avec avantage les irréfragables arguments, si, ce qui
est peu probable, on entamait avec vous cette discussion.
Il ne me reste, Monsieur le maréchal, pour compléter et pour résumer ces
instructions, qu'à vous expliquer en peu de mots la manière dont nous
envisageons l'avenir de nos rapports avec la Russie; votre esprit
judicieux en déduira facilement les règles de conduite que vous avez à
suivre selon les conjonctures au milieu desquelles vous vous trouverez.
Sans méconnaître les avantages qu'avait pour nous, à une autre époque,
l'alliance intime du cabinet de Saint-Pétersbourg, nous comprenons
parfaitement que, dans les circonstances actuelles, non-seulement il
n'est pas possible de la rétablir, mais qu'il y aurait même un dangereux
aveuglement à paraître la désirer et à diriger ostensiblement vers
ce but les combinaisons de notre politique. D'invincibles obstacles
s'opposent aujourd'hui à un accord intime qui, d'ailleurs, serait sans
objet entre deux cabinets dont les tendances n'ont plus rien de commun.
Comme néanmoins un avenir plus ou moins rapproché peut faire surgir des
questions dans lesquelles il serait également de l'intérêt de la Fiance
et de la Russie de se concerter et de s'entendre, nous devons, sans
affectation, sans nous porter à des avances dont peut-être on essayerait
de se prévaloir contre nous, travailler à nous replacer, par rapport
au gouvernement russe, dans ces relations de bienveillance au moins
apparente qui n'amènent pas toujours une entière réconciliation, mais
qui, lorsqu'elle doit avoir lieu, la précèdent infailliblement. C'est à
peu près sur ce pied que nous sommes avec la Prusse et l'Autriche. La
seule chose que nous puissions désirer en ce moment, c'est d'en arriver
au même point à l'égard de la Russie, et tel est le résultat que le
gouvernement du Roi recommande à votre zèle éclairé.