Ma disposition en sortant des affaires.--Douleur de famille.--Mme la
duchesse d'Orléans; son arrivée à Fontainebleau; son mariage; son
entrée à Paris.--Caractère du château de Fontainebleau.--Accidents du
Champ-de-Mars.--Ouverture du Musée de Versailles.--Caractère de cette
fête.--Mon séjour au château de Compiègne.--Mes conversations avec
Mme la duchesse d'Orléans.--La princesse Marie; son mariage; ses
dispositions, sa mort.--Ce qui est dû à la mémoire des morts.--Lady
Holland et Holland-House.--Grand nombre d'hommes éminents morts de 1836
à 1839.--Leur caractère.--M. Raynouard et M. Flaugergues.--M. de Marbois
et l'abbé de Pradt.--Le baron Louis.--Le maréchal Lobau et le
général Haxo.--M. Silvestre de Sacy.--M. Laromiguière.--Le docteur
Broussais.--M. le prince de Talleyrand.--Sa dernière visite à
l'Institut.--Ses derniers actes.--Le comte de Montlosier.--Difficultés
de la situation de M. Molé.--Comment il les surmonte ou les
ajourne.--Ses mesures à l'intérieur.--Incidents favorables à
l'extérieur.--Guerre avec la Mexique.--Avec Buenos-Ayres.--Traité avec
Haïti.--Seconde expédition de Constantine; son succès.--Le prince Louis
Bonaparte de retour en Suisse.--Adoption définitive du traité des
vingt-quatre articles sur les limites de la Belgique.--Évacuation
d'Ancône.--Mon attitude dans la Chambre des députés.--Mes discours
en mai 1837, dans la discussion des fonds secrets.--Déplaisir de M.
Molé.--Dissolution de la Chambre des députés.--Caractère de cette
mesure et des élections.--Session de 1837-1838.--Succès et échecs du
cabinet.--Sa situation après la session.--Session de 1838-1839.--La
coalition.--Ses causes générales.--Mes motifs personnels.--Fut-ce
une faute?--Débat et vote de l'adresse.--Bonne attitude de M.
Molé.--Dissolution de la Chambre des députés.--Résultat des
élections.--Retraite du cabinet Molé.--Vaines tentatives pour former
un cabinet de coalition.--Ministère provisoire.--Émeute du 12 mai
1839.--Formation du cabinet du 12 mai 1839.
Sorti des affaires le 15 avril 1837, je passai près de trois ans sans y
rentrer. Ce furent là, de 1830 à 1848, mes plus longues vacances hors du
gouvernement. On a souvent parlé de mon ambition et de l'ardeur de mes
luttes, soit pour conserver, soit pour reprendre le pouvoir. On a fait
de moi un homme possédé d'une seule passion et acharné à la poursuite
d'un seul et même dessein. Ces moralistes subalternes connaissent bien
peu la nature humaine, l'infinie variété de ses dispositions et les
vicissitudes de l'âme à travers celles de la vie. L'ambition a ses
jours, et le détachement aussi a les siens; les grandes luttes animent
et plaisent; les forces de l'esprit et du caractère s'y déploient; mais
il n'y a point de force qui ne se lasse et n'arrive au besoin du
repos. La destinée d'ailleurs ne réside pas tout entière dans l'arène
politique, et celui qui en sort va peut-être ressentir, en rentrant sous
le toit domestique, des blessures bien plus cruelles que les coups de
ses plus violents adversaires. C'était ma situation en avril 1837; deux
mois auparavant, le 15 février, j'avais perdu mon fils aîné, excellent
et charmant jeune homme, déjà un homme; il avait près de vingt-deux ans,
et me promettait un compagnon aussi aimable que sûr. Non qu'il témoignât
pour la carrière politique beaucoup de penchant; doué d'un esprit
très-distingué, il avait fait toutes ses études, scientifiques comme
littéraires, avec un rare succès; il avait suivi les cours de l'École
Normale, et avait été admis, après un solide examen, quoique sans
dessein d'y entrer, à l'École polytechnique; mais c'était un naturel
aussi modeste que fier, délicat, un peu renfermé en lui-même, plus
jaloux d'intimité que d'éclat, et enclin à goûter sans bruit les joies
nobles de la vie plutôt qu'à en rechercher les triomphes. Je ne sais
s'il eût pris une grande part aux affaires de son pays; mais il eût été,
à coup sûr, une de ces créatures d'élite qui charment la vie domestique
et honorent la vie humaine. Une pleurésie me l'enleva, et je restai avec
l'amer sentiment que le mal avait existé quelque temps sans qu'on y
regardât. C'est l'une des plus douloureuses impressions que m'aient
laissées les épreuves qui m'ont atteint dans mes affections les plus
chères; on ne s'inquiète jamais assez, ni assez tôt.
Je ne me suis jamais senti plus près de plier sous le fardeau. A peine
un mois après ce coup, les grands débats des Chambres commencèrent.
Outre la politique générale, j'eus à soutenir, pour mon propre compte,
la longue discussion du projet de loi que j'avais présenté un an
auparavant sur l'instruction secondaire. Puis éclata la crise
ministérielle. Je fus aidé, dans ma pesante tâche, par la sympathie qui
me fut témoignée de toutes parts à ce cruel moment; sympathie qui me fut
douce surtout parce qu'au delà de ce qu'elle avait de personnel pour
moi, j'y rencontrais un sentiment général des mérites à peine entrevus
de mon fils, et cette justice tendre que les hommes accordent volontiers
à une jeune vie éteinte tout à coup, au milieu de belles espérances,
sans avoir encore engagé aucun combat, ni subi aucun mécompte. M. Dupin
entre autres, alors président de la Chambre des députés, fut plein
envers moi, dans cette circonstance, de ménagements et de soins. Cet
homme, si rude quelquefois et si constamment préoccupé de lui-même, a le
coeur ouvert aux sentiments naturels, aux affections de famille, et sait
y toucher avec respect, même hors de sa maison et sans aucun lien de
personnelle amitié. Au milieu de ces marques d'une sympathie que j'ai
quelque droit d'appeler publique, il arriva pourtant qu'un jour, dans
la Chambre des députés, un de mes adversaires, par routine, je crois,
plutôt que de dessein prémédité, parla de mes efforts obstinés pour
rester au pouvoir. Je ne voulus pas écouter en silence cette grossièreté
inopportune: «Plusieurs fois déjà en ma vie, dis-je, j'ai pris et quitté
le pouvoir, et je suis, pour mon compte, pour mon compte personnel,
profondément indifférent à ces vicissitudes de la fortune politique.
Je n'y mets d'intérêt que l'intérêt public, l'intérêt de la cause à
laquelle j'appartiens, et que je me fais honneur de soutenir. Vous
pouvez m'en croire, Messieurs; il a plu à Dieu de me faire connaître
des joies et des douleurs qui laissent l'âme bien froide à tout autre
plaisir et à tout autre mal.» C'était bien là le sentiment que je portai
dans ma petite maison, en y rentrant avec ma vieille mère et mes trois
jeunes enfants.
Ce ne furent pas les affaires, mais les fêtes politiques qui amenèrent
pour moi les premières occasions d'en sortir. Dès le surlendemain de
la formation de son ministère, M. Molé avait annoncé aux Chambres
le mariage de M. le duc d'Orléans avec la princesse Hélène de
Mecklembourg-Schwerin. Le duc de Broglie était parti comme ambassadeur
extraordinaire pour aller faire la demande officielle de la main de la
princesse, et la ramener en France. Je fus invité pour trois jours à
Fontainebleau, où devait se célébrer le mariage. J'y arrivai le 29 mai.
La cour était brillante et le public content. C'était de l'avenir,
disait-on. On n'ignorait pas que d'autres alliances avaient été tentées
sans succès; on savait gré à la jeune princesse de sa confiance dans la
destinée, orageuse peut-être, qui s'ouvrait devant elle. On racontait
qu'avant de quitter Schwerin, elle avait répondu aux inquiétudes de sa
famille: «J'aime mieux être un an duchesse d'Orléans en France, que de
passer ma vie à regarder ici, par la fenêtre, qui entre dans la cour
du château.» On parlait très-bien de son esprit, de ses idées, de ses
goûts. Parmi les libéraux français, sa qualité de protestante était
loin de déplaire; on y voyait une consécration et un gage de la liberté
religieuse. Quand on la vit elle-même, les premières impressions
confirmèrent les espérances. Le 29 mai, à cinq heures après-midi, toutes
les personnes invitées étaient réunies dans la galerie de François Ier,
qui aboutit au vestibule du grand escalier de la cour du Cheval-Blanc
par où la princesse devait entrer; à six heures et demie, le Roi, la
Reine, les princes et les princesses y vinrent aussi l'attendre; on
annonçait son approche. A sept heures, au bruit des tambours et des
fanfares, et aux acclamations de la foule et de la troupe, elle arriva
et trouva au bas de l'escalier le duc d'Orléans et le duc de Nemours, et
en haut le Roi lui-même. En l'abordant, et dans cette première rencontre
avec toute la famille royale, sa physionomie, ses manières, ses paroles
furent parfaitement nobles et simples, affectueuses avec dignité et
modestie, sans embarras, comme d'une personne déjà à l'aise dans sa
situation nouvelle et naturellement faite pour la grandeur et le
bonheur. Le lendemain 30 mai, un peu avant neuf heures du soir, commença
la célébration solennelle du mariage: trois cérémonies successives; le
mariage civil, dans la galerie de Henri II, prononcé par M. Pasquier
qui, deux jours auparavant, avait reçu du Roi le titre de chancelier; il
était le 146° chancelier de France, depuis saint Boniface qui avait été
investi de cette dignité en 7S2 à l'avénement de Pépin le Bref. Après
le mariage civil, le mariage catholique fut célébré dans la chapelle
de Henri IV, par l'évêque de Meaux, M. l'abbé Gallard, et le mariage
luthérien dans la salle dite de Louis-Philippe, par M. Cuvier, président
du consistoire de la confession d'Augsbourg à Paris. Au milieu de ces
cérémonies et parmi ces spectateurs si mêlés, les impressions
étaient diverses, comme les situations et les croyances; les uns se
félicitaient, les autres regrettaient; d'autres assistaient avec une
curiosité indifférente et un peu de surprise à cette scène compliquée,
plus frappés, je crois, de sa nouveauté que de sa grandeur; mais le
succès de l'événement et de la personne même qui y tenait la première
place effaçait ou contenait ces diversités; et pendant les quatre jours
que la cour passa encore à Fontainebleau en promenades dans la forêt,
spectacles et fêtes de tout genre, le sentiment dominant fut celui de la
sympathie et de la satisfaction.
Je ne connais point de palais comparable à celui de Fontainebleau pour
de telles solennités; il leur imprime, dès le premier moment, un grand
caractère; tant de rois et tant de siècles y ont mis la main et laissé
leur trace que, lorsqu'il se fait encore là de l'histoire, c'est en
présence de toute l'histoire passée, et que les événements nouveaux s'y
lient aux événements anciens comme à leurs ancêtres. Depuis le petit
escalier tournant qui, dans le coin des plus anciennes constructions,
mène à la petite chambre de Louis le Jeune, jusqu'aux grands
appartements construits ou restaurés de nos jours, on traverse les
séjours de François Ier, Henri II, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV,
Louis XV, Napoléon, Louis XVIII, Louis-Philippe; on assiste à leurs
travaux; on contemple leurs magnificences. Depuis deux siècles
seulement, et sans parler d'autres grands événements, cinq mariages
royaux ou leurs fêtes ont eu lieu dans cette résidence; ce fut à
Fontainebleau que le fils naturel de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées,
César, duc de Vendôme, épousa Gabrielle de Lorraine; Louis XIV, après
son mariage à Saint-Jean-de-Luz avec l'infante Marie-Thérèse, amena la
jeune reine à Fontainebleau, et ils y passèrent neuf mois au milieu des
plus brillantes fêtes; le roi d'Espagne Charles II, celui qui légua ses
royaumes à Philippe V, avait épousé par procuration à Fontainebleau la
nièce de Louis XIV, Marie-Louise d'Orléans; le mariage de Louis XV avec
Marie Leczinska y fut célébré; puis celui du prince Jérôme Bonaparte
avec la fille du roi de Wurtemberg; puis Louis XVIII y vint recevoir
la duchesse de Berry. On ne peut faire un pas dans ce palais sans y
rencontrer les plus frappants souvenirs; pendant que nous assistions
au mariage de M. le duc d'Orléans, la duchesse de Broglie y occupait
l'appartement de madame de Maintenon; un matin, en faisant ma toilette
dans un cabinet qui jadis avait fait partie de la Galerie aux Cerfs,
j'aperçus au bas du mur une plaque de marbre sur laquelle je lus: «C'est
dans cette fenêtre que la reine Christine de Suède, en 1657, a fait tuer
son écuyer Monaldeschi.» Partout, dans ce palais, les murs parlent, les
morts apparaissent, et semblent se réunir pour recevoir les vivants qui
y passent à leur tour.
Le 4 juin, vers quatre heures, je vis rentrer dans Paris, entourée
de tout un peuple, cette famille royale que je venais de voir à
Fontainebleau dans toutes les pompes de la cour. Le Roi et les princes
étaient à cheval, la Reine, Madame la duchesse d'Orléans et les
princesses dans une calèche découverte; de l'arc de l'Étoile au pavillon
de l'Horloge, la garde nationale et l'armée en grande tenue bordaient
la haie; une foule immense, curieuse et joyeuse, remplissait les
Champs-Elysées et le jardin des Tuileries; le cortège s'avançait
lentement, dans ces vastes allées de marronniers et de lilas en fleurs;
le ciel était pur, le soleil brillant, l'air doux; la jeune princesse se
soulevait par moments dans sa voiture, comme pour mieux voir la grandeur
fit l'ensemble du spectacle qui la charmait. Jamais peut-être destinée
aussi tragique n'a commencé par d'aussi beaux jours.
Ce n'est pas que, même dès lors, les tristesses ne se soient bientôt
mêlées aux joies et les manoeuvres ennemies aux acclamations
bienveillantes. Dans l'une des fêtes populaires, à la sortie du
Champ-de-Mars, l'encombrement de la foule et une porte trop étroite
amenèrent des accidents déplorables. Dans le monde et dans la presse,
bien des voix hostiles les racontèrent avec une secrète complaisance,
les comparant aux malheurs qui, soixante-sept ans auparavant, sur la
place Louis XV, avaient accompagné le mariage du dauphin qui fut Louis
XVI avec l'archiduchesse Marie-Antoinette, triste présage d'un
cruel avenir. L'éclat même des fêtes, les splendeurs de cour, les
magnificences royales, les présents offerts à la duchesse d'Orléans,
sa corbeille, sa toilette, les descriptions que la flatterie et la
curiosité se plaisaient à en faire, devenaient, pour les démocrates
ennemis, le texte de remarques et de commentaires adressés aux passions
envieuses et haineuses. Rien n'est si aisé que de mettre dans un
contraste douloureux la bonne et la mauvaise fortune, la richesse et
la misère, toute cette inégale répartition des biens et des maux,
des jouissances et des souffrances, qui varie selon les temps, les
institutions et les moeurs, mais qui reste, à des degrés divers, la
condition permanente de l'humanité. En présence de ce fait redoutable,
la foi chrétienne a des dogmes et des promesses, la philosophie des
explications et des préceptes, la politique des devoirs et des
moyens, sinon pour le faire disparaître, du moins pour le contenir
et l'atténuer; mais peu importe aux factions anarchiques; elles se
préoccupent bien plus d'exploiter la plaie que de la guérir, et les
amusements même du peuple leur fournissent une occasion de l'irriter.
Elles ne s'y épargnèrent pas lors du mariage de M. le duc d'Orléans;
avec peu de succès au moment même; les instincts du peuple sont simples
et droits, et il prend sa part de plaisir dans les grands événements
sans y chercher des sujets de plainte ou de colère. La satisfaction et
la bienveillance publiques dans les jours que je rappelle étaient vives
et sincères; mais les factions en guerre avec un gouvernement n'ont pas
besoin d'un prompt succès; elles se nourrissent de leur passion, de leur
travail, de leurs espérances; et si les forces morales et politiques
qui ont mission de les combattre ne sont pas incessamment vigilantes et
actives, le venin pénètre, se répand, et le corps social se trouve un
jour infecté. Une femme d'esprit disait des revenants: «Je n'y crois
pas, mais je les crains.» Il faut croire aux démons anarchiques et
veiller sur eux avec cette sage crainte qui est l'intelligence et la
prévoyance, non pas la peur.
La fête qui suivit celle du mariage ne fut ni une fête de cour ni
une fête populaire. Je n'ai point vu de solennité plus frappante que
l'inauguration du musée de Versailles, ni aucune réunion qui mît plus
vivement en contact et en contraste la France du XVIIe et la France du
XIXe siècle, ces deux sociétés, l'une bien vraiment et naturellement
fille de l'autre, et pourtant si diverses et séparées par un si profond
abîme, la Révolution. L'idée de ce musée ne fut guère d'abord, dans
l'esprit du roi Louis-Philippe lui-même, qu'un expédient pour sauver
d'une destruction barbare et d'un emploi vulgaire ce palais et ces
jardins, l'oeuvre et le séjour magnifique du plus puissant et du plus
brillant de ses ancêtres. Bientôt cette idée, grande et belle en
elle-même, se développa, s'éleva et conquit l'attachement, je dirais
volontiers la passion du Roi comme l'approbation du public. Toute
l'histoire, toute la gloire, toutes les gloires de la France, comme on
le fit dire à la devise officielle du monument, ressuscitées sur la
toile, sur le marbre, et replacées sous les yeux des générations
présentes et futures, événements et personnages, grands faits de guerre
et de la vie civile, ce rapprochement de tous les temps, de tous les
noms, de toutes les destinées françaises, dans ces galeries des morts
rappelés à la mémoire des vivants, il y avait là de quoi frapper la
pensée réfléchie et l'imagination populaire. Elles accueillirent
avec faveur l'oeuvre à peine commencée du Roi, et il s'y adonna avec
l'orgueil du descendant de Louis XIV, l'amour-propre de l'inventeur et
l'assiduité de l'architecte. Il se plaisait à discuter, à ordonner, à
suivre de près les travaux en parcourant ces vastes salles, la plupart
encore vides, mais qu'il voyait d'avance peuplées et ornées comme il
les voulait. Et le jour où l'oeuvre fut assez avancée pour qu'il pût
la produire devant le public, ce 10 juin 1837 où il appela et promena
lui-même tout un peuple d'invités dans ce palais conservé à l'honneur de
l'ancienne France et transformé à la convenance de la France nouvelle,
ce jour-là fut certainement, pour lui, l'un des plus animés et des plus
agréables de sa vie si pleine et si variée. Fut-il très-frappé lui-même
de la nouveauté du spectacle auquel il présidait? En démêla-t-il à
l'instant le grand et original caractère? J'en doute; très-probablement
le roi Louis-Philippe était absorbé ce jour-là dans le plaisir et le
succès de son oeuvre. Mais je garde encore l'impression qui me saisit à
l'aspect de cette foule empressée, curieuse, et qui se précipitait un
peu confusément de salle en salle à la suite du Roi: c'était la France
nouvelle, la France mêlée, bourgeoise, démocratique, envahissant
le palais de Louis XIV; pairs, députés, guerriers, magistrats,
administrateurs, savants, lettrés, artistes; invasion pacifique, mais
souveraine; conquérants un peu étonnés au milieu de leur conquête et
assez mal dressés à en jouir, mais bien assurés et bien résolus de la
garder. Les représentants de l'ancienne société française, les héritiers
de ses grands noms et de ses brillants souvenirs ne manquaient point
dans cette foule, et circulaient familièrement dans tous les détours de
l'ancienne demeure royale; mais ils y déployaient plus d'aisance qu'ils
n'y conservaient d'importance; un peuple devenu grand par lui-même et
pour son propre compte, et qui s'essayait à devenir libre, dominait dans
le palais du grand roi et y remplaçait sa cour.
La fête dramatique qui termina la journée eut aussi ses contrastes.
L'ancienne salle de spectacle du château, tout récemment restaurée,
était resplendissante de couleur et de lumière; le Roi avait voulu que
le chef-d'oeuvre de Molière, le _Misanthrope_, y fût représenté sans
aucune altération et sans que rien y manquât; pas un vers ne fut omis;
l'ameublement de la scène était bien du XVIIe siècle; des costumes
fidèles et préparés pour ce jour-là avaient été donnés aux acteurs; tout
le matériel de la représentation, dans la salle et sur le théâtre, était
excellent, et probablement bien meilleur qu'il n'avait jamais été
sous les yeux de Louis XIV et par les soins de Molière. Mais la
représentation même fut médiocre et froide, par défaut de vérité encore
plus que de talent; les acteurs n'avaient aucun sentiment ni des moeurs
générales du XVIIe siècle, ni du caractère simplement aristocratique des
personnages, de leur esprit toujours franc, de leur langage toujours
naturel au milieu des raffinements et des frivolités subtiles de leur
vie mondaine. Les manières étaient en désaccord avec les habits et
l'accent avec les paroles. Mademoiselle Mars joua Célimène en coquette
de Marivaux, non en contemporaine de madame de Sablé et de madame de
Montespan. Et l'infidélité était plus choquante à Versailles et dans le
palais de Louis XIV qu'à Paris et sur le théâtre de la rue de Richelieu.
De Fontainebleau et de Versailles je passe à Compiègne où, vers le
commencement de septembre de cette même année 1837, le duc d'Orléans,
qui y tenait un camp de vingt mille hommes, m'invita pour quelques
jours. Le château de Compiègne, malgré son étendue et sa splendeur, n'a
rien qui saisisse et satisfasse l'imagination; l'antique origine et les
grands souvenirs historiques du lieu ont disparu dans la récente et
massive construction de Louis XV; il faut les rechercher dans
les livres, et on les oublie dans ces cours, ces pavillons, ces
appartements, ces escaliers où rien ne les rappelle. Mais le séjour de
Compiègne eut pour moi, à cette époque, un attrait particulier; ce fut
là que je commençai à connaître madame la duchesse d'Orléans que le
prince, son mari, se plaisait à montrer à l'armée comme à ses visiteurs,
et qui leur faisait, avec une grâce très-digne, les honneurs du château.
Assis plusieurs fois auprès d'elle à table, nous causâmes beaucoup et de
toutes choses, car elle avait pensé et elle s'intéressait à tout avec
l'empressement et le charme d'un esprit élevé, riche, cultivé, prompt,
trop prompt peut-être à accueillir ce qui lui donnait de nobles
jouissances, et plus généreux dans ses impressions que difficile dans
son goût ou son jugement. Nous n'étions pas toujours du même avis, et
elle se prêtait de bonne grâce à mes dissentiments, un peu étonnée
pourtant quelquefois, et ne me donnant guère lieu de croire qu'elle fût
très-touchée de mes observations. Je la quittai charmé de la distinction
de son esprit, de l'élévation de ses sentiments, et convaincu qu'il
y avait là une âme vraiment royale, que les épreuves de la vie
n'éclaireraient peut-être pas toujours, mais dont jamais elles
n'abattraient le courage et n'altéreraient la dignité.
Le 17 octobre 1837, quatre mois après le mariage de M. le duc d'Orléans,
sa seconde soeur la princesse Marie, épousait, au château de Trianon, le
duc Alexandre de Wurtemberg, et moins de quinze mois après, elle
mourait à Pise, loin de sa famille, laissant des oeuvres et un nom
singulièrement célèbres pour une princesse de vingt-cinq ans. Elle avait
reçu du ciel ces dons de l'invention et du sentiment dans le domaine des
arts, qui frappent et émeuvent, au loin comme de près et dans tous
les rangs, l'imagination des hommes. Ils étaient certainement, le duc
d'Orléans et elle, les plus brillants et les plus populaires de la
famille royale, et ils sont morts tous deux dans la fleur de leur
popularité et de leur jeunesse, devant les perspectives du plus bel
avenir. Quoique le tour si original d'esprit et de caractère de la
princesse Marie ait surtout paru dans la sphère des arts, elle ne s'y
renfermait point; ce naturel ardent et expansif se retrouvait en elle,
de quelque objet qu'elle s'occupât, et elle avait goût à s'occuper
de toutes les grandes choses. Un jour, dans le parc de Neuilly, au
commencement de l'été de 1838, nous causions des plus agréables emplois
de la vie; elle se plaisait à parler de la situation d'une grande dame
échappant au joug de sa grandeur, à l'étiquette, à la monotonie de la
cour, et, sans descendre de ses habitudes élégantes, s'entourant d'une
société variée, animée, spirituelle. Le portrait que fait Bossuet de
la princesse Palatine, Anne de Gonzague, dans son oraison funèbre, et
quelques-unes de ses belles paroles me revinrent à l'esprit; je les
rappelai à la princesse Marie: «Le génie de la princesse Palatine se
trouva également propre aux divertissements et aux affaires. La cour ne
vit jamais rien de plus engageant; et sans parler de sa pénétration, ni
de la fertilité infinie de ses expédients, tout cédait au charme secret
de ses entretiens... tant elle s'attirait de confiance, tant il lui
était naturel de gagner les coeurs! Elle déclarait aux chefs des partis
jusqu'où elle pouvait s'engager, et on la croyait incapable ni de
tromper, ni d'être trompée. Son caractère particulier était de concilier
les intérêts opposés, et, en s'élevant au-dessus, de trouver le secret
endroit et comme le noeud par où on les peut réunir... inébranlable dans
ses amitiés et incapable de manquer aux devoirs humains.» La princesse
Marie s'émut à l'image de ce caractère et de cette vie: «Oui, me
dit-elle, être de tout, tout voir, prendre part à tout sans s'asservir à
rien; des conversations charmantes, quelquefois la main dans les grandes
affaires, de la liberté, des amis, et la maison de ma tante Adélaïde,
dans la rue de Varennes, pour les recevoir, ce serait là le parfait
bonheur.» Il ne lui a pas été donné d'en jouir; mais le spectacle
des désastres et des douleurs de sa famille lui a été épargné. Dieu
distribue, en dehors de la prévoyance des hommes, ses rigueurs et ses
faveurs.
J'ai toujours ressenti, même avant d'atteindre à la vieillesse, un
respect affectueux pour les morts: la variété infinie et imprévue des
coups de la mort me revient sans cesse en pensée à l'aspect des plus
fortes et plus heureuses vies; les longs regrets m'inspirent, pour
les âmes qui les ressentent, une profonde et sympathique estime; la
promptitude de l'oubli me pénètre de compassion pour ceux qui ont passé
si vite des coeurs où ils croyaient tenir tant de place, et je me plais
à conserver des souvenirs que je vois si aisément effacés. Pendant
mon séjour à Londres, en 1840, j'allai un soir faire une visite à
Holland-House; lord Holland avait dîné je ne sais où; je trouvai lady
Holland seule dans cette longue bibliothèque où sont placés, au-dessus
des livres, les portraits des hommes célèbres, politiques, philosophes,
écrivains, qui ont été les amis et les habitués de la maison. Je
demandai à lady Holland s'il lui arrivait souvent de se trouver ainsi
seule: «Non, me dit-elle, c'est rare; mais quand cela m'arrive, les
ressources ne me manquent pas;» et me montrant tous ces portraits: «Je
prie les amis que vous voyez de descendre de là-haut; je sais la
place que chacun d'eux préférait, le fauteuil où il avait coutume de
s'asseoir; ils y reviennent; je me retrouve avec M. Fox, Romilly,
Mackintosh, Sheridan, Horner; ils me parlent et je ne suis plus seule;»
et cette personne hautaine, capricieuse, impérieuse, qui, à travers les
succès que lui avaient valus sa beauté et son esprit, avait un renom
de sécheresse et d'égoïsme, était, en me parlant ainsi, visiblement
et sincèrement émue. J'en ai gardé sur elle une impression favorable.
Quiconque n'oublie pas a vraiment aimé, et la fidélité de la mémoire est
l'un des gages les plus assurés de ce que vaut le coeur.
Je ne veux pas encourir envers les hommes avec qui j'ai vécu, et qui,
presque tous, m'ont accueilli, jeune encore et inconnu, avec une extrême
bienveillance, ce tort de l'oubli. Précisément à l'époque dont je
m'occupe en ce moment, dans le court espace de trois années, de 1836
à 1839, j'en vis disparaître, coup sur coup, un grand nombre, mes
prédécesseurs immédiats ou mes contemporains dans la vie, quelques-uns
mes amis, tous vraiment distingués, et qui, à des degrés très-inégaux
comme à des titres très-divers, ont tenu assez de place dans le monde
pour en garder un peu dans ses souvenirs, et pour me donner le droit de
dire, à leur sujet, quelque chose des miens.
Les deux premiers, par la date de leur mort en 1836, M. Raynouard et M.
Flaugergues, étaient les deux derniers survivants de cette commission du
Corps législatif qui, en 1813, avait tenté le premier essai, je ne
veux pas dire de résistance, mais d'avertissement sincère à l'empereur
Napoléon, arrivé, à travers tant de triomphes, aux plus funestes
désastres et sur le penchant de sa ruine. M. Raynouard, Provençal
honnête et fin, de manières et de paroles vives, mais d'un esprit
modéré, sincèrement libéral et capable de courage dans un jour de crise,
bien que soigneux d'éviter les situations difficiles et la nécessité du
courage qui ne lui aurait pas manqué. Après les Cent-Jours, il se retira
de la vie politique et s'adonna tout entier, non plus, comme il l'avait
fait d'abord, à la poésie et au théâtre, mais aux lettres savantes, à
l'histoire de la langue et de la littérature françaises, surtout dans
les provinces du Midi, et aux travaux des deux académies auxquelles il
appartenait dans l'Institut. Il jouit sans trouble, jusqu'à son dernier
jour, de l'indépendance et de la considération dans le travail, le repos
et l'intimité de quelques amis. M. Flaugergues, Rouerguat de moeurs
simples et de formes roides, coeur droit et esprit ferme jusqu'à
l'entêtement, sans originalité, mais non sans prétention dans ses idées
politiques et raisonneur subtil avec pesanteur. N'ayant pas, comme M.
Raynouard, les goûts et la vie littéraires pour asile, il continua
d'occuper de modestes fonctions publiques jusqu'au jour où, sous le
ministère de M. de Villèle, sa consciencieuse indépendance l'en fit
écarter. Il vécut dès lors dans la retraite, comme son collègue de la
commission des cinq, mais bien plus obscur et oublié. Ils étaient, l'un
et l'autre, de très-honorables types des honnêtes gens fidèles à
leurs convictions libérales, mais découragés plutôt qu'éclairés par
l'expérience, et décidés, par sagesse et probité, à repousser les
conséquences iniques ou absurdes de l'esprit révolutionnaire, sans avoir
appris à en bien discerner et à en combattre résolument les vices.
Quelques mois plus tard moururent deux hommes dont la vie avait été plus
activement et plus constamment politique, M. de Marbois, vieillard de
quatre-vingt-douze ans, qui comptait soixante et onze ans de services
publics, et l'abbé de Pradt, archevêque de Malines, qui, depuis plus
de vingt ans, avait échangé son siège épiscopal, où les catholiques
ne voulaient plus de lui contre une pension de douze mille francs, et
vivait dans sa terre du Breuil en Auvergne, faisant incessamment des
brochures, des articles de journal et des courses à Paris. J'ai déjà dit
quelles avaient été, en 1815 et 1816, mes relations avec M. de Marbois;
elles restèrent, jusqu'à sa mort, fréquentes et affectueuses. J'ai
beaucoup vu l'abbé de Pradt dans le monde où il était le plus
intarissable et le plus fatigant des parleurs, et décidé à croire ses
auditeurs aussi infatigables que lui. La comparaison de la vie de ces
deux hommes et de la situation qu'ils se firent l'un et l'autre serait
une étude curieuse et d'une conclusion très-morale. Tous deux furent,
dès leur jeunesse et presque jusqu'à leur mort, mêlés aux événements
et aux affaires de leur temps, dans les fonctions publiques, dans les
assemblées, à la cour, à l'étranger, dans l'exil; tous deux ont servi,
et même loué presque tous les pouvoirs qui se sont succédé parmi nous,
et des pouvoirs très-divers; tous deux ont beaucoup agi, beaucoup écrit,
beaucoup parlé; mais dans ces vicissitudes de leur vie, ils ont été
marqués, ou plutôt ils se sont marqués eux-mêmes du sceau le plus
contraire. Le vice radical des révolutions répétées, c'est de
méconnaître et de tuer le respect. L'abbé de Pradt donna à plein collier
dans ce vice de son temps; M. de Marbois y demeura toujours étranger.
Quelle que fût sa situation, M. de Marbois, intègre et sérieux,
respectait sincèrement ses idées, sa cause, son pays, son parti et
lui-même. L'abbé de Pradt, vaniteux et léger, ne gardait le respect
à rien, ni à personne; idées, cause, parti, maître, il encensait ou
injuriait, portait aux nues ou bafouait tour à tour. Aussi l'un a
vécu et est mort honoré de ses supérieurs, de ses égaux, même de ses
adversaires et des indifférents à qui il déplaisait; l'autre a toujours
été traité sans la moindre considération par ceux-là même qu'il servait
ou qu'il amusait; et malgré son rare esprit et sans être vraiment
corrompu, il a fini également décrié dans l'État et dans l'Église, comme
politique et comme prêtre. Le monde prend les hommes au mot, et ne fait
pas d'eux plus de cas qu'ils n'ont l'air d'en faire eux-mêmes.
L'homme qui avait été chargé trois fois de remettre à flot les finances
de la France épuisée par la guerre ou bouleversée par les révolutions,
et qui trois fois les avait en effet remises à flot par le crédit, en
fondant le crédit sur l'ordre et la probité, le baron Louis mourut aussi
dans le cours de cette année 1837. Esprit large, ferme et simple, qui
ne se proposait qu'un but, ne le perdait jamais de vue, et en imposait
imperturbablement à tout le monde toutes les conditions. Indépendamment
des services signalés qu'il rendit dans l'exercice direct du pouvoir,
personne n'a plus contribué que lui à faire pénétrer et à établir
solidement, dans toutes les branches de notre administration financière,
ces maximes saines, ces habitudes et ces traditions fortes qui, en dépit
des perturbations politiques, l'ont jusqu'ici défendue et la défendront
toujours, j'espère, contre les rêveries ignorantes, les innovations
étourdies, et contre les prétentions avides que le désordre seul peut
assouvir.
Un autre vaillant défenseur d'une autre espèce d'ordre encore plus
pressant sinon plus nécessaire, le maréchal comte de Lobau termina à la
même époque sa vie, tant de fois hasardée et épargnée sur les champs de
bataille. C'était, sous des formes peu élégantes, un esprit sensé et
judicieux jusqu'à la finesse, avec autant de dévouement aux devoirs du
citoyen qu'à ceux du soldat. Il commandait depuis sept ans la garde
nationale de Paris avec une fermeté tranquille et une autorité brusque
dans ses courtes paroles, mais intelligente et prudente. Peu de mois
avant sa mort, l'armée perdit aussi un de ses chefs éminents, le général
du génie Haxo, illustré naguère par le siège d'Anvers, officier et homme
d'élite, d'un esprit très-cultivé en dehors de ses études spéciales et
du plus honorable caractère. Sa rare capacité et la juste confiance
qu'il inspirait l'auraient rendu propre à plus d'une grande carrière
s'il n'eût été possédé d'une manie qui, en lui faussant quelquefois
le jugement, faisait de lui un homme toujours incommode et souvent
impraticable, la manie de critiquer, d'objecter et de contredire, comme
s'il en eût eu besoin pour prouver l'originalité et l'indépendance de sa
pensée. Un de ses amis disait de lui: «Haxo n'est jamais de l'avis de
personne; aussi personne n'est jamais de son avis.»
La mort semble avoir des jours où elle cherche, dans toutes les
carrières, des proies rares à enlever. En même temps qu'elle frappait
tant d'hommes distingués voués au service de l'État, elle atteignait,
dans leur retraite et au milieu de leurs travaux scientifiques, un
académicien, un métaphysicien et un médecin, tous trois éminents et
célèbres, M. Silvestre de Sacy, M. Laromiguière et le docteur Broussais.
Je n'ai rien à dire ici de leurs mérites spéciaux dans leurs sciences
diverses; mais j'ai gardé, de leur caractère et de leur physionomie, un
profond souvenir. M. Silvestre de Sacy avait les lumières de son temps
avec les moeurs du temps ancien; actif avec calme et gravité, il savait
suffire à des fonctions nombreuses et diverses sans cesser de prendre
ses savantes études pour le centre de sa vie; quand il était appelé
à une situation en rapport avec la politique, il en remplissait les
devoirs avec scrupule plutôt que comme sa mission propre et favorite,
et même en s'occupant des affaires du monde, il restait attaché à son
austère foyer. Sa vaste érudition, loin de l'ébranler, avait confirmé
en lui sa foi chrétienne, et tous les bouleversements auxquels il avait
assisté n'avaient altéré ni ses habitudes domestiques, ni l'exactitude
de sa piété. La révolution qui avait tout atteint, tout changé autour de
lui, semblait n'avoir jamais pénétré jusqu'à lui-même; et si elle ne fût
pas arrivée, il eût été, je crois, la même personne morale qu'il était.
Je n'ai connu aucun homme sur qui les circonstances et les influences
extérieures eussent moins de prise, et, qui, pour le gouvernement de sa
vie, écoutât plus exclusivement la voix de son jugement propre et de sa
conscience dans la solitude de l'âme. Rare et admirable exemple de santé
morale, car il est encore plus difficile pour les âmes que pour les
corps d'échapper à la contagion. Au contraire de M. de Sacy, M.
Laromiguière avait suivi le courant des idées et des influences
modernes. C'était, dans l'ordre intellectuel et avec la fine modération
de son esprit, un disciple du XVIIIe siècle, et le fidèle ami des plus
fidèles représentants philosophiques de cette grande époque, Condorcet,
Tracy, Cabanis, Volney, Garat. Mais en partageant habituellement leurs
opinions et leur société, M. Laromiguière se tint absolument en dehors
de la politique, étranger à toute ambition mondaine, à toute apparence
ambitieuse, exclusivement adonné à l'étude et à l'enseignement de la
philosophie, et la pratiquant avec autant de sagesse qu'il avait
de charme en l'enseignant. Je ne sais si, dans l'histoire de la
métaphysique, il restera une grande trace de ses travaux, entre autres
de sa tentative pour élargir et élever la doctrine sensualiste de son
maître Condillac en lui faisant faire un pas vers le spiritualisme; son
idée à ce sujet fut ingénieuse et bien exposée plutôt qu'originale et
profonde. Mais ce qui restera dans les souvenirs de notre temps, c'est
l'attrait de la personne et de l'enseignement de M. Laromiguière;
caractère doux et facile avec honneur, esprit clair et élégant, toujours
animé et jamais agressif, qui se plaisait dans la conversation et la
controverse, mais n'aimait pas la lutte et l'évitait avec soin, même
dans la sphère philosophique, tout en maintenant avec dignité sa pensée;
sincère sans passion; se défendant bien et n'acceptant jamais la
défaite, mais peu ardent à poursuivre la victoire; plus soigneux de son
indépendance et de son repos que jaloux de propager ses doctrines, et
les livrant sans beaucoup de sollicitude à leur sort pour qu'elles ne
troublassent pas le sien.
Nul ne ressemblait moins, en ceci, à M. Laromiguière que le docteur
Broussais; autant l'un aimait la science tolérante et pacifique, autant
l'autre la voulait guerrière et dominante. Je n'ai nulle opinion et nul
droit d'en avoir une sur les théories physiologiques et médicales du
docteur Broussais, et personne n'est plus opposé que moi aux idées
philosophiques générales qu'il crut pouvoir en déduire; mais il était
impossible de le connaître sans être frappé, et je dirai touché de
l'énergie de ses convictions et de son dévouement à les faire triompher.
C'était une de ces natures intellectuellement puissantes et fortement
personnelles, en qui l'amour de la vérité et l'amour-propre se mêlent et
s'unissent si intimement qu'il est difficile de discerner quelle est la
part de l'un ou de l'autre dans les emportements et les entêtements de
la passion. Le docteur Broussais a eu, dans sa vie scientifique, le sort
de plus d'un grand politique; il a fait et perdu de vastes conquêtes;
il a vu grandir et déchoir sa renommée; il a joui, dans le jeune monde
savant, de la faveur populaire et connu les amertumes du délaissement.
Je suis convaincu que ni ses erreurs, ni ses revers n'ont ébranlé sa foi
dans ses idées et ses espérances pour leur avenir: Il était de ceux qui,
même en tombant, font faire un pas à ceux qui les suivent, et qui ont
plus de droit au respect dans leur déclin qu'a l'enthousiasme pendant
leur triomphe.
Parmi tant de morts de ces trois années, je n'ai pas encore nommé le
plus célèbre, celui qui avait fait le plus de bruit pendant sa vie et
qui en fit encore le plus au moment de sa mort, le prince de Talleyrand.
Depuis sa démission de l'ambassade de Londres, il vivait tantôt à Paris,
tantôt dans son château de Valençay, toujours très-bienvenu du roi
Louis-Philippe, mais ne trouvant pas toujours, dans sa faveur inactive,
de quoi échapper au vide et à l'ennui. Il avait été, dès l'origine,
membre de la classe des sciences morales et politiques de l'Institut, et
il y rentra de droit en 1832, quand je la fis rétablir. La fantaisie
lui vint, en 1838, d'y faire une lecture, et il nous lut en effet, le 3
mars, dans une séance particulière, une notice sur le comte Reinhard,
savant et honnête diplomate qui avait longtemps servi sous ses ordres,
soit dans les bureaux, soit dans divers postes extérieurs, et qui
avait même été un moment, en 1799, ministre des affaires étrangères.
L'écrivain était plus grand que son sujet. Il avait trop de goût pour
chercher à le grandir; le sentiment juste des proportions et des
convenances était l'une des qualités de l'esprit de M. de Talleyrand, et
sa charlatanerie, quand il voulait en avoir, était parfaitement fine et
cachée. Tout en louant beaucoup M. Reinhard, il le laissa à sa place et
à sa taille; mais il répandit dans sa notice, à propos des études et de
la carrière diplomatiques, une multitude de réflexions ingénieusement
sensées et de traits spirituels, sans re cherche de nouveauté ni
d'éclat. Elle était écrite avec cette élégance naturelle qui, dans un
sujet modeste et une composition courte, tient lieu du talent sans y
prétendre. Cette lecture à laquelle assistaient plusieurs membres des
autres académies de l'Institut, entre autres M. Royer-Collard et M.
Villemain, eut un succès général. On y remarqua surtout un éloge
très-juste, mais assez peu attendu, des fortes études théologiques, de
leur influence sur la vigueur comme sur la finesse de l'esprit, et des
habiles diplomates ecclésiastiques qu'elles avaient formés, notamment
le cardinal chancelier Duprat, le cardinal d'Ossat et le cardinal de
Polignac. M. de Talleyrand avait évidemment pris un hardi plaisir à
rappeler que, lui aussi, il avait étudié au séminaire, et à prouver que
si, depuis, il s'était peu soucié des devoirs de son état, il n'avait
pas oublié du moitié les avantages qu'il avait pu en recueillir. Ses
auditeurs lui savaient gré d'être venu offrir à l'Institut un travail
qui, pour lui, serait probablement le dernier, et les moins dévots
pardonnaient volontiers, au grand seigneur philosophe qui faisait,
envers eux, acte de déférence, ses compliments aux théologiens.
Leur bienveillance pour lui fut mise bientôt à une plus difficile
épreuve. Peu de semaines après sa lecture à l'Académie, M. de Talleyrand
tomba gravement malade; la mort approchait. Gomment la recevrait-il?
Quel serait sur sa vie passée, son propre et dernier jugement? Au moment
de paraître devant le souverain juge, par quels actes où quels refus,
par quelles paroles ou quel silence manifesterait-il l'état de son âme?
Sur le seul bruit de sa maladie, les chefs et les zélés fidèles de
l'Église catholique se préoccupaient vivement de ces questions. Autour
de lui, les sollicitudes affectueuses et les instances pieuses ne
manquaient pas. En revanche, parmi ceux de ses contemporains qui
avaient, comme lui, professé et mis en pratique les idées philosophiques
du XVIIIe siècle et de là Révolution, plusieurs redoutaient de sa part
un démenti de sa vie, une désertion de sa cause, un acte de faiblesse
et d'hypocrisie. A ne parler que des actes extérieurs et connus de ses
derniers jours, ce que fit alors M. de Talleyrand, il eut raison de le
faire, et sa mort ne mérita aucun reproche de mensonge ni de faiblesse.
Indépendamment de toute foi intime, il avait, dans ses rapports avec
l'Église à laquelle il s'était lié, manqué à d'impérieux devoirs et
donné de grands scandales; en se soumettant à reconnaître de tels torts
et à en témoigner son repentir, il fit un acte honnête en soi autant que
convenable selon le monde, qui n'était ni une abjuration de ses idées
générales, ni un abandon de sa cause politique, mais une réparation
solennelle après d'éclatants désordres. Et il put faire cet acte sans
hypocrisie, car il était de ceux qui, même dans la licence de leur vie,
conservent, par justesse et élévation d'esprit, l'instinct de l'ordre
moral, et qui lui rendent volontiers, quand le temps n'est plus où ils
auraient à lui sacrifier leurs intérêts ou leurs passions, le respect
qui lui est dû.
J'ignore quelle fut, à l'heure suprême et dans le frémissement solitaire
de l'âme près de se séparer du monde, la disposition religieuse de M.
de Talleyrand; la mort a des coups d'autorité bien inattendus et des
secrets que personne ne pénètre ici-bas. Mais un fait caractéristique
mérite d'être rappelé. Quand, sur son lit de mort, on lui présenta
à signer la lettre qu'il avait résolu d'adresser au pape, il voulut
qu'elle fût datée du même jour où il avait lu à l'Institut sa notice sur
le comte Reinhard. Il avait à coeur de constater qu'il avait écrit cette
lettre dans la pleine fermeté de sa pensée, et de placer son acte de
soumission envers l'Église au même moment où il faisait acte de fidélité
aux souvenirs de sa vie et à ses amis.
Dans la même année 1838, quelques mois après la mort de M. de
Talleyrand, un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, comme lui, l'un de
ses collègues et de ses adversaires dans l'Assemblée constituante de
1789, le comte de Montlosier fut appelé, en mourant, à la même épreuve.
C'était l'une des natures les plus originales et les plus fortes que
j'aie connues: son caractère, son esprit, son talent, soit comme
orateur, soit comme écrivain, sa personne même et ses manières, tout
en lui avait la double physionomie de la solitude et de la lutte;
il semblait avoir toujours vécu loin du monde, dans ses montagnes
d'Auvergne, méditant sur ses volcans ou sur ses lectures, et n'être
descendu au milieu des hommes que pour combattre. Libéral et
aristocrate, monarchique et indépendant, chrétien et se méfiant des
prêtres, ses opinions en religion, en politique, en histoire, en
littérature étaient profondément personnelles, le fruit de son étude et
de sa pensée solitaires, et il les soutenait comme on défend sa maison
ou sa vie. Il était à la fois plein d'orgueil et capable de dévouement,
et opiniâtre avec passion dans des idées et des sentiments incohérents
et décousus. Il y avait en lui les éléments d'un homme supérieur; mais
la mesure et l'harmonie y manquaient absolument, et il consuma en
travaux incomplets, en efforts généreux, mais presque toujours vains, et
en combats souvent excessifs, une force d'âme et d'esprit rare et une
longue vie. Quand il en vit approcher le terme, il appela la foi et
l'Église chrétienne à son aide dans ce redoutable passage; il les avait
toujours respectées et souvent défendues; elles n'avaient point de
défection, point de scandale à lui reprocher; il se déclara prêt à
désavouer, d'une façon générale, ce qui, dans sa conduite ou ses écrits,
avait pu être contraire à leurs dogmes ou à leurs préceptes; mais on lui
demanda de rétracter expressément les idées qu'il avait soutenues
sur les rapports de l'Église avec l'État, le rôle du clergé dans nos
sociétés chrétiennes, les congrégations religieuses. Il s'arrêta,
attristé et indécis; on parla d'explications, on proposa des rédactions;
et pendant qu'on discutait, il mourut dans ce mélange de soumission et
de résistance, jamais déserteur ni rebelle, mais toujours indépendant.
Je me suis acquitté, si jamais on s'acquitte, envers les morts de ce
temps qui ont tenu, dans ma vie, une place très-diverse et très-inégale.
Il ne me reste qu'à marquer ici la triste date de la mort d'une personne
dont, pendant près de vingt ans, l'amitié m'a été parfaitement douce
dans les jours heureux et plus douce encore dans les jours de douleur.
La duchesse de Broglie mourut d'une fièvre cérébrale, le 22 septembre
1838: l'une des plus nobles, des plus rares et des plus charmantes
créatures que j'aie vu apparaître en ce monde, et de qui je ne dirai
que ce que Saint-Simon dit du duc de Bourgogne en déplorant sa perte:
«Plaise à la miséricorde de Dieu que je la voie éternellement où sa
bonté sans doute l'a mise!» Je retourne aux vivants, à leurs agitations
et à leurs luttes.
En formant le cabinet du 15 avril, M. Molé avait entrepris une oeuvre
difficile; il abandonnait la politique de résistance qu'en thèse
générale il voulait maintenir; il adoptait la politique du tiers-parti
sans être lui-même du tiers-parti, et sans se placer nettement au milieu
de ce groupe, comme de ses propres et naturels adhérents. Par ses idées,
ses habitudes, ses goûts, il était homme d'ordre et de pouvoir; les
maximes comme les tendances de l'opposition démocratique lui inspiraient
beaucoup plus d'inquiétude que de sympathie, et pourtant c'était aux
désirs de l'opposition démocratique qu'il cédait et vers elle qu'il
penchait en retirant les lois répressives et monarchiques qu'il avait
lui-même présentées, et en proclamant l'amnistie au milieu de la lutte,
le lendemain, non pas d'une victoire, mais d'une défaite. Un pouvoir
unique et qui agit sans discuter peut, à un jour donné et pour quelques
jours, changer ainsi brusquement d'attitude, de direction, de langage;
niais c'était en présence de grandes assemblées libres, et quand il
ne pouvait échapper à leurs débats que M. Molé accomplissait cette
manoeuvre soudaine. Que sa nouvelle politique fût bonne ou mauvaise, sa
situation parlementaire était faible et fausse; il avait à gouverner
devant et par les Chambres, et il était, dans les Chambres, sans parti
ami et éprouvé, sans drapeau ferme et clair, flottant entre toutes les
grandes opinions de l'assemblée, et momentanément incliné vers celle
dont il ne pouvait se promettre un appui sûr et qui convenait le moins à
ses propres penchants.
Il atténua ou ajourna, avec beaucoup de sagacité et de tact, les
difficultés de cette situation. La gravité de sa figure et de ses
manières lui ôtait les apparences de la versatilité ou de la faiblesse.
L'agrément de son commerce et de sa conversation attirait vers lui les
hommes sans parti pris, et lui conciliait la bienveillance dans les
rangs même où il ne rencontrait pas l'adhésion politique. Il savait
démêler et placer à propos les mesures qui devaient donner, aux opinions
diverses, des satisfactions désirées ou des compensations convenables.
Quatre jours après avoir amnistié les fauteurs des complots
révolutionnaires, il fit rouvrir et rendre au culte l'église de
Saint-Germain-l'Auxerrois qui était restée fermée depuis l'émeute du
13 février 1831, délivrant enfin les catholiques de cet outrage
révolutionnaire. Vint ensuite le rétablissement du crucifix dans la
salle de la Cour royale de Paris. Tout en servant la maison de Bourbon,
il n'oubliait pas son début dans la vie publique, et il rendait,
dans l'occasion, à la famille ou aux anciens adhérents de l'empereur
Napoléon, d'honorables bons offices; il présenta aux Chambres et fît
voter, pour l'ex-reine de Naples, la comtesse de Lipona, une pension
de 100,000 francs. En même temps qu'il se montrait vigilant pour les
convenances religieuses et morales, il prenait soin des intérêts
matériels, et faisait présenter à la Chambre des députés de nombreux
projets de loi pour l'établissement de chemins de fer à exécuter par le
concours de l'industrie privée et de l'État. Plusieurs lois importantes,
la plupart déjà proposées par les cabinets précédents, entre autres sur
les attributions des autorités municipales et des conseils généraux de
département, furent définitivement discutées, adoptées et promulguées
dans le cours de son ministère. L'honneur lui échut de faire
effectivement fermer à Paris les maisons de jeu, mesure votée pendant
le cabinet du 11 octobre 1832, sur la proposition de M. Humann. Par
les soins des collègues de M. Molé, MM. Barthe, Montalivet, Salvandy,
Lacave-Laplagne, l'administration intérieure se montra, à cette époque,
éclairée et active; et le nom de M. Molé, son caractère impérieux avec
une douceur froide, sa situation auprès du roi Louis-Philippe, avec qui
il était à la fois déférent et exigeant, respectueux et susceptible,
donnaient à son cabinet une unité qui n'était pas bien puissante, mais
qui ne manquait pas de dignité.
Dans la conduite des affaires extérieures, il eut ce bonheur qu'aucun
dissentiment profond, aucune question compromettante ne s'éleva, pendant
son ministère, entre les grandes puissances européennes. Le cabinet
anglais était, avec lui, moins confiant et plus froid qu'il ne l'avait
été avec M. Casimir Périer et le duc de Broglie. Les cabinets de Vienne,
de Berlin et de Saint-Pétersbourg, fort aises de ce relâchement des
liens entre les deux grands États constitutionnels, entretenaient avec
M. Molé de bons rapports, se louaient de ses principes et de ses formes,
mais se montraient plus disposés à en profiter qu'à y répondre par un
sérieux retour. C'était une situation plus agréable que forte, pas
assez forte pour surmonter des difficultés graves si elles se fussent
présentées, mais qui ne les provoquait point et suffisait aux nécessités
du moment.
Des incidents survinrent d'ailleurs, dans les régions secondaires de la
politique extérieure, qui furent, pour le cabinet de M. Molé, de bonnes
fortunes qu'il sut saisir et faire valoir. En Amérique, dans la plupart
des nouveaux États formés des débris de la domination espagnole, des
gouvernements violents et précaires méconnaissaient à chaque instant les
principes du droit public, froissaient les intérêts des résidents ou des
négociants étrangers, et repoussaient, avec une arrogance ignorante et
imprévoyante, les réclamations des gouvernements européens. En mars
1838, des faits de ce genre amenèrent une rupture avec le Mexique,
d'abord la suspension des relations diplomatiques, puis le blocus des
ports mexicains, puis la guerre. Une escadre française, commandée par
l'amiral Baudin, et que le prince de Joinville s'empressa de rejoindre,
poussa vigoureusement l'attaque, enleva d'assaut le fort de Saint-Jean
d'Ulloa qu'on disait imprenable, prit la Vera-Cruz, et contraignit
enfin le gouvernement mexicain, malgré ses bravades et ses oscillations
révolutionnaires, à signer, le 9 mars 1839, une paix qui faisait justice
aux réclamations de la France. Dans l'Amérique du Sud, à l'embouchure
de la Plata, entre Montevideo et Buenos-Ayres, des causes analogues,
compliquées par les discordes intestines des deux républiques, firent
éclater des événements semblables, et commencèrent, en juin 1838, cette
série de négociations, de combats et de pacifications inefficaces qui
devaient occuper pendant dix ans la diplomatie, la marine et la tribune
françaises. La république noire d'Haïti ne tenait pas les engagements
qu'elle avait contractés en 1825, sous le ministère de M. de Villèle,
en retour de la reconnaissance de son indépendance; M. Molé les lui
rappela, d'abord par la négociation, puis par la présence d'une escadre;
et le 12 février 1838, un nouveau traité fut conclu qui confirmait
l'indépendance du nouvel État, réglait à soixante millions l'indemnité
des colons, et en faisait commencer sans délai le payement. Ces
lointaines entreprises, vaillamment exécutées et conduites à bonne fin,
excitaient l'intérêt du public, et animaient, sans la compromettre, la
politique extérieure du cabinet.
Il chercha et obtint en Algérie un succès plus important et plus
durable. Il avait été décidé sous le cabinet précédent, avant ma rupture
avec M. Molé, qu'une seconde expédition serait entreprise contre
Constantine, et vengerait l'échec que nous y avions essuyé. Elle eut
lieu en effet du 2 octobre au 3 novembre 1837, sous le commandement du
général de Damrémont, qui la prépara avec une activité prévoyante, la
conduisit, à travers de sérieuses difficultés, jusque sous les murs
de la place, et visitait avec M. le duc de Nemours les travaux de la
tranchée lorsqu'un boulet de canon vint le frapper, et, sans lui laisser
même sentir la mort, termina glorieusement son honorable vie. Ce triste
incident, loin de la ralentir, redoubla l'ardeur de l'attaque; le plus
ancien des lieutenants généraux, le général d'artillerie Valée, déjà
en possession dans l'armée d'une estime et d'une confiance auxquelles,
depuis le commencement de l'expédition, il avait acquis de nouveaux
titres, prit sur-le-champ le commandement, et le lendemain même de la
mort du général Damrémont, 13 octobre, l'assaut fut donné avec une
vigueur digne des meilleurs jours de nos meilleurs soldats. M. le duc de
Nemours commandait, avec son intrépide sang-froid, la colonne d'attaque;
plusieurs de nos plus vaillants officiers, entre autres le colonel
Combes et le colonel Lamoricière y trouvèrent, l'un la mort, l'autre
une blessure grave; mais la place fut emportée; sa chute détermina la
soumission de la plupart des tribus environnantes, et l'expédition
devint une conquête qui rangea définitivement la province de Constantine
au nombre des possessions françaises en Afrique.
Quatre mois auparavant, le général Bugeaud, envoyé dans la province
d'Oran pour y combattre les progrès d'Abd-el-Kader, avait conclu, avec
cet habile chef arabe, le traité connu sous le nom de traité de la
Tafna; paix précaire, qui devait être vivement critiquée et qui, pour
les esprits préoccupés de notre avenir en Algérie, donnait lieu en effet
à des objections graves, mais qui, au moment de sa conclusion, était
opportune et fut utile. C'est la manie des spectateurs de juger les
actes politiques d'après leurs propres vues générales et permanentes,
non d'après les circonstances et le but spécial qui ont déterminé
les acteurs. Source féconde d'erreur et d'injustice. Par la prise de
Constantine, par la pacification temporaire de la province d'Oran et
l'administration peu populaire, mais capable et intègre, du maréchal
Valée qui succéda, comme gouverneur général, au général Damrémont, le
ministère de M. Molé fut, pour notre établissement en Afrique, une
époque d'extension prudente et d'affermissement efficace.
Trois grandes questions, le retour du prince Louis Bonaparte revenu
d'Amérique en Suisse à la mort de sa mère la reine Hortense, l'exécution
du traité dit des vingt-quatre articles qui réglait définitivement les
limites territoriales de la Belgique, et l'évacuation d'Ancône par les
troupes françaises, furent, au dehors, les principales affaires du
ministère de M. Molé, et reçurent de lui des solutions qui suscitèrent,
contre lui, les plus vives attaques. Événements, passions et combats, ce
temps est déjà si loin de nous et le repos de ma vie jette, pour moi,
tant de jour sur le passé que je puis dire, sans embarras comme sans
réserve, ce que je pense aujourd'hui de la politique de M. Molé dans ces
trois questions et des objections dont elle fut l'objet.
En demandant à la Suisse l'éloignement du prince Louis Bonaparte, M.
Molé avait pleinement raison; c'était le seul moyen, sinon d'étouffer,
du moins de rendre plus difficiles et moins périlleux les desseins
publiquement avoués et poursuivis du prince contre le gouvernement
français. Le droit public autorisait cette demande et la plus simple
prévoyance politique la commandait. Peut-être M. Molé n'employa-t-il pas
les procédés diplomatiques les mieux calculés; peut-être ne garda-t-il
pas, dans les formes, les ménagements les plus convenables pour
atteindre à son but: son habileté était quelquefois un peu
superficielle; mais au fond sa démarche était aussi légitime que
nécessaire; et elle réussit sans l'emploi d'autres moyens que quelques
démonstrations momentanées, et sans autres inconvénients que les
clameurs des démocrates violents en Suisse et la mauvaise humeur, plus
apparente que réelle, du gouvernement fédéral de la Suisse, assez modéré
pour pratiquer, mais trop timide et trop faible pour avouer hautement le
droit public et le bon sens.
J'en dirai autant de l'attitude de M. Molé quant au traité des
vingt-quatre articles sur les limites territoriales de la Belgique. En
1831, les Belges s'étaient empressés d'accepter ce traité comme le
gage de leur indépendance reconnue par l'Europe. Dans les négociations
subséquentes auxquelles le refus prolongé du roi de Hollande avait
donné lieu, le gouvernement français s'était vainement efforcé de faire
accorder à la Belgique la possession du duché de Luxembourg et du
Limbourg entier. Le 11 décembre 1838, la conférence de Londres maintint
le traité des vingt-quatre articles que le roi de Hollande se montrait
enfin disposé à accepter. On avait évidemment atteint le terme des
concessions des grandes puissances européennes au nouvel État. Le
cabinet anglais était, sur ce point, en parfait accord avec les trois
cabinets du Nord, et plus décidé qu'aucun autre à ne pas dépasser
les limites que le traité des vingt-quatre articles avait assignées.
L'adoption définitive et unanime de ce traité importait également à la
fondation de l'État belge et à la consolidation de la paix européenne.
M. Mol fit sagement d'y adhérer et de ne pas laisser, quand les points
essentiels étaient obtenus, la France isolée en Europe et la Belgique
encore en suspens.
L'évacuation d'Ancône était une question plus complète. Le pape la
réclamait. L'Autriche s'engageait à évacuer en même temps les Légations.
Le droit des gens n'était pas douteux; mais les événements se sont
chargés de montrer combien les grands cabinets européens ont manqué dès
lors, dans les affaires italiennes, de prévoyance ferme et persévérante.
En 1831, en présence de l'insurrection, ils avaient conseillé et obtenu,
dans les États romains, des réformes insuffisantes au gré des passions
populaires, mais qui seraient devenues salutaires si elles n'étaient pas
restées vaines. Rien n'abaisse et ne compromet plus le pouvoir que de
céder sans renoncer, et de se croire autorisé à ne tenir nul compte de
ses promesses dès qu'il trouve difficile de les accomplir et possible
d'y manquer. Soutenue, au fond, par la cour de Vienne, la cour de Rome
s'empressa de saisir toutes les occasions et toutes les raisons de
laisser tomber les réformes qu'elle avait décrétées; et les cabinets
européens, malveillants ou insouciants, ne s'inquiétèrent nullement de
les maintenir en les rendant sérieuses et efficaces. Après tout ce
qui s'est passé depuis cette époque et en présence de ce qui se passe
aujourd'hui, je persiste à penser que la question romaine, c'est-à-dire
la réforme du gouvernement intérieur des États romains, pouvait être
résolue sans spoliation temporelle de la papauté. L'oeuvre était
difficile, mais non impossible, et c'était alors, comme c'est
aujourd'hui, une oeuvre nécessaire. Ceux-là s'abusent étrangement qui,
en présence des événements auxquels nous assistons, croient la question
romaine près d'être résolue. Ce n'est pas la solution qui approche,
c'est le chaos qui commence. Personne ne saurait mesurer la perturbation
que jetteraient, je ne veux pas dire que jetteront, dans l'état social
et moral de l'Europe, la désorganisation de l'Église catholique et
l'affaissement de la base sur laquelle elle repose. Pour l'honneur et la
sûreté du monde chrétien, il faut que le gouvernement des États romains
soit réformé sans que la papauté soit frappée. De 1831 à 1838, une
action décidée et soutenue, exercée sur la cour de Rome par les grands
gouvernements européens, eût atteint à ce double but. Par l'occupation
d'Ancône, ce coup de main diplomatique et militaire de M. Casimir
Périer, la France était en mesure de se mettre à la tête de ce grand
travail; elle pouvait, de là, peser à la fois sur la cour de Rome et sur
la cour de Vienne, entretenir et contenir en même temps les espérances
des populations romaines, et amener, dans le gouvernement des États
romains, une réforme profonde sans bouleverser l'Italie, ni dénaturer
la papauté. En abandonnant Ancône, M. Molé fit perdre à la France tout
moyen d'action et toute chance de succès; la cour de Rome rentra dans
son inertie routinière; l'Autriche reprit en Italie sa prépondérance
immobile; et la question romaine demeura sans solution, et de plus en
plus chargée d'embarras et de périls.
A travers tous ces incidents intérieurs ou extérieurs, et pendant
presque toute la durée du cabinet de M. Molé, je restai dans une
attitude tranquille, libre dans mon langage, mais étranger à toute
hostilité active ou déguisée. Dans plusieurs occasions, entre autres sur
l'intervention en Espagne, sur les affaires d'Algérie et le traité de la
Tafna, sur l'emprunt grec, je pris la parole pour appuyer la politique
et les demandes du cabinet, soit parce qu'elles se rattachaient aux
actes de l'administration précédente, soit parce que je les trouvais
conformes au droit public et aux intérêts du pays. Deux fois seulement,
je fus amené, dans les débats de la Chambre des députés, à marquer
fortement mon opinion et ma position personnelle, sans attaquer
le cabinet, mais sans me préoccuper du déplaisir qu'il en pouvait
ressentir, ni de l'effet qui pouvait en résulter pour lui.
Dans les premiers jours de mai 1837, quinze jours après ma rupture avec
M. Molé, la Chambre des députés discutait la demande de fonds secrets
extraordinaires qu'avait présentée le cabinet. Je fus interpellé, dans
ce débat, sur les causes de ma retraite. Je m'en expliquai avec réserve
et en écartant toute polémique personnelle, mais en insistant sur
la nécessité d'une forte et homogène organisation des partis et du
ministère, dans l'intérêt de la liberté comme du pouvoir. A cette
occasion, je parlai de la démocratie, de la classe moyenne, de leurs
relations et de leur mission dans notre état social et au sein
d'institutions libres. M. Odilon Barrot, en me répondant, reproduisit le
reproche qui m'avait déjà été plus d'une fois adressé: «Vous voulez, me
dit-il, fonder un système exclusif qui ne tendrait à rien moins qu'à
diviser la France en castes ennemies. La classe moyenne repousse ce
funeste présent, ce monopole de la victoire. Vous oubliez donc que
toutes les victoires de notre révolution ont été gagnées par tout le
monde; vous oubliez que le sang qui a coulé, au dedans et au dehors,
pour l'indépendance ou pour la liberté de la France, est le sang de tout
le monde!»