POURQUOI

«Ne va pas dans la cour, entends-tu, Petit Pierre.

--Mais, père, il ne pleut plus.

--C'est égal reste ici.

--Mais pourquoi?

--Parce que...

--Mais père...

--Eh bien, vas-y.»

Or la glace, en séchant, avait gelé la pierre,

Dès qu'il eut fait un pas sur le pavé glissant,

Pierre tomba par terre et resta gémissant.

Que ton père commande ou défende une chose,

C'est toujours ton bien qu'il t'impose.

_Obéis donc, enfant, sans demander pourquoi_...

--Pour toi!»

* * * * *

Aujourd'hui, pendant la récréation, j'observais trois gamins: Ducret,

Virginie Popelin, Marie Doré; sans erreur possible, à leur faux air de

sagesse, à leur vigilance sournoise vers les maîtresses, ils jouaient à

quelque chose de défendu. Eh bien! ils sont arrivés à une telle

perfection de clandestinité, que je n'ai jamais pu découvrir à quoi ils

s'occupaient.

--Parbleu! ces trois-là sont à l'école depuis l'âge de deux ans... Que

dis-je? Ils ont été mis à la crèche le lendemain de leur naissance; âgés

de six ans, ils ont six ans de discipline? Leur figure même est

scolarisée! Ils exhibent ici une expression spéciale, une physionomie

d'uniforme.

Et voilà précisément le désastreux: ces enfants _ne sont plus nature_ et

pourtant on n'a pas amendé _leurs instincts profonds_! Les germes de

plein air susceptibles d'apporter la réaction utile ont été étouffés,

tandis que demeure la perversion qui rampe et se tapit pour mieux sévir

plus tard. Allez donc corriger les goûts de malpropreté de Virginie

Popelin, de Marie Doré, maintenant qu'elles se réfugient derrière le

signe extérieur de propreté!

Ces enfants poussent dans un milieu mauvais qui reste vivant et fort

autour d'eux; l'amélioration éducative consiste à les parquer dans un

milieu artificiel. Supposez un malade ayant besoin d'aller à la campagne

et à qui l'on réciterait les descriptions des plus beaux paysages,--en

le laissant à la ville.

Les enfants les mieux influencés ont compris que les maîtresses, c'est

de la force avec laquelle il faut s'accommoder au mieux. Leur habileté à

l'égard de l'école vaut celle du personnel enseignant à l'égard du

public.

Ducret, Popelin sont de bons élèves: qu'est-ce que l'élevage primaire

sauvera de précieux en eux? Quel remède apportera-t-il à leur destinée

de misérables? Depuis leur naissance on les comprime dans le moule à

morale,--sans empêcher d'agir les tares intérieures et les aimants

extérieurs!

* * * * *

Je voudrais bien changer d'horizon, mais j'ai beau déplacer mon

objectif, la vision gaie ne se présente pas. Et encore je m'astreins à

la plus grande modération, mes constatations pénibles sont triées. Par

exemple, je n'ai pas encore parlé de la façon dont les enfants se

battent _pour de bon_, dans la rue, je n'ai pas dépeint non plus les

scènes scandaleuses faites par les parents dans l'école même.

Pour excuser ma manie d'écrire, je me dis toujours «ces notes peuvent

rendre service». Oui, à la condition que leur sincérité ne fasse aucun

doute. Or, pour trouver créance, _il ne faut pas être trop vrai_.

Les gens sont si heureux de pouvoir hausser les épaules et crier à

l'exagération! C'est un procédé si commode de ne pas croire aux

histoires trop tristes et qui économise la pitié, si congrûment!

Donc, je resterai «dans la moyenne des faits».

Pour être capable d'admettre les énormités, il faut une préparation

progressive. Moi-même, à mes débuts à la Maternelle, avant «d'être de

Ménilmontant», que de choses j'aurais obstinément rejetées comme

impossibles!... Allons, allons, gens ordinaires, gens «d'un autre

quartier», comment voulez-vous atteindre la même foi et la même

compréhension que moi, qui fus témoin de l'incident suivant!

Un matin glacial, Marie Fadette, cinq ans, apparaît, tablier pas

boutonné, souliers pas noués, très pâle. (On connaît les différentes

pâleurs d'élèves; pâleur de faim, de froid, de phtisie, de mauvais coups

reçus...) Marie Fadette était d'une lividité insolite. Et puis, elle n'a

pas l'air d'arriver à l'école, elle a l'air d'aller ailleurs, de

déménager avec son panier.

La directrice, non moins pénétrante que moi, l'arrête au passage, et

voici Marie entre nous deux. Aussitôt là, sur le couvercle du panier,

nous remarquons une large tache roussâtre.

--Où as-tu mal?

Pas de réponse.

--Tu es tombée?

Signe négatif.

--Ta maman t'a corrigée?

Même signe.

--Eh bien, parle, voyons!

Les enfants du préau se taisent un instant par curiosité, et

certainement aussi par instinct: quelque chose d'invisible est entré

avec Marie Fadette.

Elle ne répond pas et, pendant la courte cessation de surveillance, un

gamin mal assis tombe du banc, tout d'une pièce, avec bruit. Sursaut de

Marie Fadette en arrière, et une pétrification épouvantée, les yeux

désorbités, la bouche béante, vers le camarade un instant étendu.

--Va t'asseoir, dit la directrice soucieuse.

Marie n'était pas placée depuis cinq minutes que deux hommes demandaient

Madame la directrice; chapeaux mous, vestons, grosses moustaches de

sergents de ville. Colloque rapide à voix basse, au-dessus de la

balustrade.

Madame, pâle à son tour, se retourne vers les enfants:

--Marie! Appelle-t-elle.

Il y a vingt Marie dans le préau. Pourquoi Madame n'a-t-elle pas besoin

d'ajouter un nom? Pourquoi sa voix changée fait-elle comprendre de

quelle Marie il s'agit?

Tous les enfants regardent Marie Fadette qui, seule, s'est levée.

Quel pauvre petit être traversant le préau! Et quel aspect, le peuple

des condisciples! une attention, _un air d'expérience_, comme vers un

_spectacle d'arrestation_. Oh! la tête fatale de Bonvalot! Oh!

l'implacabilité présidentielle de Berthe Hochard!

Marie Fadette sait qu'elle doit reprendre son panier. Je le lui donne;

il est vide.

--Allons, viens, ma petite, dit un des hommes d'une voix autoritaire le

plus possible adoucie.

Une si petite main s'avance, d'un geste _fini_, sans espoir!... Je

n'avais jamais vu si large poigne s'abattre sur l'innocence. Et jamais

plus il ne fut question de cette éclosion promise à la douceur des

jours, qui avait nom Marie Fadette.

Eh bien, gens ordinaires, gens «d'un autre quartier», quand vous aurez

vu arriver à l'école une enfant de cinq ans dont la mère a été

assassinée pendant la nuit (l'imaginez-vous s'habillant seule, enjambant

le corps, prenant son panier?) quand vous aurez subi cette préparation,

nous nous entendrons peut-être et je pourrai _tout dire_! En attendant,

je suis obligée de rester modestement dans les faits moyens.

* * * * *

Les batailles se succèdent régulièrement, on se promet une tripotée pour

telle heure; cela fait partie de l'emploi du temps. Les batailles

complètent le devoir d'aller à l'école, n'est-ce pas surtout pour se

retrouver et se cogner que l'on afflue chaque jour à cet endroit

déterminé?

Aujourd'hui encore Richard et Pluck ont à moitié assommé Tricot et

Kliner. Des passants indignés sont entrés prévenir la concierge de

l'école. La directrice a écarté les mains: «Nous ne pouvons pas les

tenir en laisse.»

--Tu sais, ai-je dit à Richard, si tu bats encore Kliner je ne «change»

plus avec toi, tu garderas tes dessins.

Et pour bien rester dans mon rôle, j'ai ajouté résolument:

--Je «changerai» avec un autre.

Car enfin, moi qui ne me bats pas, si je suis une vraie camarade, je ne

dois pas avoir d'autre préoccupation que de troquer mes bonbons contre

«quéque chose».

Dans la rue, les plus pauvres se lorgnent de travers; ce sont toujours

les déguenillés qui «écopent». Les quelques enfants de commerçants,

représentent censément la classe aisée, subissent moins d'avanies; non

pas qu'ils vaillent mieux sous le rapport du caractère, mais l'éducation

est ainsi dirigée que les malheureux s'attaquent de préférence à la

misère; un qui a son tablier déchiré se moquera d'un qui a son pantalon

troué; un qui tousse enverra une poussade à un qui boite; la faiblesse

et la gueuserie attirent les coups.

«N'élevez pas vos regards trop haut; luttez entre vous.--La violence

envers les faibles est permise: témoin l'action des parents sur les

enfants; témoin l'éternel refrain de style national: les étrangers nous

sont inférieurs, au physique, au moral, ce sont des misérables auprès de

nous, Grands Français, il faut les battre.»

Du reste, l'éducation vient simplement en aide à la propension

naturelle: on incline toujours vers le plus facile à faire. Les bas

malfaiteurs dévalisent un débardeur, sur le quai, pour cent sous, plutôt

que d'assaillir une poche contenant cent francs. Les cochers d'omnibus

et les charretiers «ne se ratent pas», réciproquement; on jurerait

qu'ils ne peuvent s'en prendre à d'autres de la difficulté de vivre.

Du reste encore, s'il en était autrement, les gens comme il faut ne

connaîtraient plus de sécurité, ou bien le monde changerait et--Dieu

merci!--le monde n'a pas envie de changer.

* * * * *

Pendant que ces pensées me tracassent, évidemment je ne sème pas les

éclats de joie, mais enfin, qu'est-ce que Mme Paulin peut bien me

vouloir depuis quelque temps?

Elle m'engage doucement à quelques frais de toilette: «Je suis jeune,

agréable; malgré ma profession de femme de service, on pourrait me

remarquer tout de même, si j'avais un peu de coquetterie. On a vu plus

drôle que ça...»

Pourquoi s'obstine-t-elle à un certain sujet de conversation? Elle se

demande «si je n'ai pas éprouvé des peines de coeur et si je ne suis pas

entrée ici comme une autre serait allée au couvent. Il ne faut pas ainsi

renoncer à la vie.» Textuel!

Pas possible, Mme Paulin, vous avez trouvé cela toute seule?

J'ai été obligée de lui déclarer sèchement que ces questions

personnelles m'étaient désagréables. On peut plaisanter une fois et

n'être pas disposée à continuer indéfiniment.

Nous déjeunions.

--Bien, a répondu de bonne grâce Mme Paulin, on ne parlera plus que du

service.

Elle est allée hier porter une lettre chez M. Libois--affaire de

service--je n'ai rien à dire? déclara-t-elle. «Le délégué n'est pas le

monsieur qu'on pourrait croire: très simple et très délicat, il n'est

pas riche; il a de quoi vivre en s'occupant de publications; il se

spécialise dans les études sur la protection de l'enfance, car il a

beaucoup de coeur et--le plus étonnant--il est extrêmement timide.»

Mme Paulin ne mangeait guère, elle épluchait sa nourriture, elle

s'adressait à son assiette plutôt qu'à moi. Un serrement d'estomac

auquel je suis sujette depuis quelques semaines me laisse peu d'appétit

et m'obligeait aussi à chipoter dans mon assiette.

«Et Mme Paulin a pleuré la dernière fois qu'elle a vu M. Libois chez

lui, parce que cet homme-là est vraiment bon... parce que vraiment il

faudrait être barbare...»

J'ai prié Madame Paulin de m'excuser: l'heure était sonnée, mon service

ne me permettait pas de rester dans la cantine.

* * * * *

Après les seules dispositions énergiques des enfants, n'oublions pas

celles des parents. Il ne se passe pas de jours que des algarades

fâcheuses n'éclatent devant la barrière du préau: invectives et menaces

lancées à pleine voix, contre les maîtresses, contre moi, contre «cette

sale administration».

Hier. La mère Tricot vient chercher son garçon; la voici derrière la

balustrade, elle porte un paquet de linge mouillé sur l'épaule droite et

un seau avec battoir, eau de javelle, etc., dans la main droite; elle

conduit de la main gauche une fillette toute petite, et, bien entendu,

elle est enceinte.

Tricot n'arrive pas à reconnaître son panier dans la rangée installée

par terre. La normalienne, qui est de service, le regarde farfouiller et

finit par appeler:

--Rose; s'il vous plaît...

Alors, la mère Tricot, à gorge déployée, contre la normalienne:

--Mais reluquez-moi c'te mijaurée, c'te momie, qui ne peut seulement pas

se baisser! Il ne vous salira pas, ce panier... Dire que nous payons ces

propres à rien! Croirait-on pas qu'elle a pondu l'obélisque avec sa robe

noire? En v'là un métier de feignante... Enfin il ne sait pas, cet

enfant... il a besoin qu'on l'aide... et il est autant que les autres,

vous entendez, espèce de momie? il vaut mieux que vous, cet enfant-là.

J'ai donné le panier. Tricot franchit la barrière. Sa chère mère, qui

réclamait si passionnément des égards pour lui, pose son seau par terre

et lui détache une formidable torgnole:

--Mais aussi, tu ne peux pas le préparer d'avance, ton panier?

* * * * *

Les enfants gardent-ils de la rancune contre leurs parents, après avoir

été «corrigés»? Non, ils sont solidaires des parents, dont ils partagent

de bonne heure les souffrances et «ils comprennent les claques». Ils

s'habituent à être claqués comme on s'habitue à mal manger; on pourrait

même dire que, parfois, ils y prennent goût: certains parents ont la

taloche gaie, ils rossent jovialement, pour un peu on provoquerait les

«corrections». Et aussi, les enfants excusent les punitions même

injustes, qui s'abattent d'un coup, par la vivacité du sentiment; cela

n'a pas d'importance; on n'y pense plus, de part et d'autre, au bout

d'un instant. La punition réfléchie, celle qui s'aggrave de règlement,

est moins bien acceptée; les punitions de l'école, assumant un caractère

de permanence, pourraient rendre les enfants vindicatifs et sournois.

Tricot n'a pas sourcillé, sa tête a seulement cogné contre la barrière;

chargé de son panier, il a eu la complaisance avisée de prendre à son

bras le seau de sa mère et, l'air entendu, il est parti devant, comme un

homme.

C'est lui qui, d'un ton de médiocrité satisfaite, disait à Louise

Guittard en se frottant une bosse au front:

--Pendant qu'a m'bat, on a la paix.

* * * * *

Je le répète, c'est une affaire de quartier: les parents ont une façon

particulière de comprendre leurs droits vis-à-vis de l'école--et une

façon non moins particulière d'aimer leurs enfants qu'ils rossent si

bien.

On note d'abord curieusement la crainte, l'hostilité et l'exigence des

gens du peuple à l'égard de l'administration. «C'est nous qui payons;

les administratifs sont là pour nous servir», et, en même temps, pour

eux, l'école tient du bureau de bienfaisance. Ils s'humilient pour

obtenir la cantine gratuite, pour participer à la distribution des

galoches et des tabliers qui a lieu après la Toussaint, mais ils

s'humilient «à coup sûr». Ils prétendent céder en partie leur

progéniture à l'administration.

Ainsi, une fois, Léon Ducret avait perdu une pièce de quarante sous en

allant faire une course pour un commerçant, sa mère est venue _réclamer_

à la directrice, sans hésitation:

--Madame, ce petit a perdu quarante sous, faudrait que l'école les

rembourse.

Dans son idée, l'école était responsable du gamin.

Les gens sont très pénétrés aussi du respect hiérarchique. Ils menacent

peu la directrice, mais ils se rendent compte qu'une institutrice

adjointe est une salariée d'un genre à part, guère mieux lotie

qu'eux-mêmes, et--selon leur expression vindicative--ils ne la ratent

pas: facilement, ils adressent une plainte à Monsieur l'inspecteur, ou à

Monsieur le directeur de l'enseignement, sur du papier de cérémonie,

avec force protestations de dévouement servile.

Mais la voici, la note gaie, à propos d'affection paternelle:

Quand la directrice siège dans le préau et qu'il ne s'agit pas de faits

très graves, les parents conversent avec elle, sur place, au-dessus de

la barrière, au lieu d'aller dans son cabinet. Si je me trouve occupée à

attifer des enfants, je ne me dérange pas; car,--par l'excès même de mon

anxiété observatrice,--j'ai pris un visage mort, un air de stupidité

laborieuse, tout à fait en convenance avec ma fonction,--aussi puis-je,

sans indiscrétion, rester près de la directrice: «Je n'existe pas».

Donc, avant-hier, le père de Gillon se met à discourir pompeusement à

l'entrée du préau. M. Gillon, employé de bureau, est un parent

important, pour le quartier. Son fils--si triomphant de bêtise--est un

de ces enfants bien habillés, décoratifs, à qui l'on tient, parce qu'ils

rehaussent la population scolaire.

--Voyez-vous, madame la directrice, je crains le surmenage pour mon cher

bonhomme; il est trop intelligent pour son âge, vraiment...

La directrice écoutait debout, souriante, absolument charmante et

réglementaire avec ses beaux yeux bleus, sa maturité de blonde fraîche

et grasse.

--Mais non, monsieur, je vous assure, dans nos écoles, le surmenage

n'est pas à craindre... Bien moins que chez les congréganistes, par

exemple, où l'on fait apprendre par coeur--où l'on fait étudier pendant

des journées entières sur des livres--ici, ce sont les institutrices qui

parlent tout le temps, l'enfant n'absorbe que ce qu'il peut absorber

naturellement, sans effort; les institutrices versent, versent à

profusion, mais ce qui dépasse la spongiosité intellectuelle de l'enfant

coule à côté... et voilà tout... ce sont les institutrices qui sont

surmenées: ce sont elles qui filtrent et refiltrent plus qu'elles ne

peuvent...

Oh! la graduelle respiration, le progressif soulagement du bon père:

--Ah! vraiment! madame... Cependant, je vois toujours les mêmes

maîtresses...

Oh! le ton de persuasion empressée, l'heureuse dénégation de Madame:

--Mais non, monsieur! en trois ans, nous avons eu Mlle Tourneur, morte

phtisique--elle était si faible, _savez-vous que les enfants la

battaient?_ Mlle Gagne a été enfermée pour maladie nerveuse; Mme Héron a

eu la fièvre typhoïde... et tenez, justement, Mlle Bord n'est pas

présente aujourd'hui, c'est une remplaçante...

Oh, le balancement de tête satisfait, hautement appréciateur, de M.

Gillon! Oh, les deux bons sourires se comprenant, se félicitant, du père

et de la directrice!

Je placerai ici un morceau de la seule histoire que je tienne de la

concierge de l'école.

Un matin, environ un mois après mon entrée en fonctions, elle m'a priée,

une fois pour toutes, de l'excuser si jamais elle ne m'adressait la

parole. Elle avait failli perdre sa place pour avoir eu la langue trop

longue: depuis lors, elle était habituée à un mutisme complet.

Sa mésaventure se rapportait à cette Mlle Tourneur, la phtisique frappée

par les élèves, et dont elle avait voulu indûment prendre la défense.

Je ne reproduirai pas toute sa conversation. Seulement cette citation.

Une fois, un monsieur philanthrope, délégué de l'enseignement à je ne

sais quel titre, fut introduit dans la classe de Mlle Tourneur,

inopinément, à un moment malencontreux. Quel était ce spectacle des

petits malheureux du quartier des Plâtriers _battant_ leur institutrice

parce qu'elle était malade, pauvre et trop douce! personne ne le dira.

Mais voici ce qui est arrivé ensuite: on a vu le Monsieur délégué venir

jusqu'à la porte de l'école, jamais plus il n'a pu se décider à entrer!

Il dévalait sur le trottoir, il toussait, tapait du talon... ah ouitche!

à peine dans le vestibule, il faisait demi-tour, la figure décomposée,

comme un poitrinaire à bout. C'était pourtant un gros sanguin décoré de

la médaille militaire, un ancien syndic de la boucherie, un homme qui

avait tué des boeufs...

* * * * *

A propos! ces dames ont épilogué avec effarement sur un départ

dramatique de M. Libois, dernièrement. La normalienne m'ayant hélé de

haut--de très haut--pour un enfant indisposé, M. Libois aurait fait mine

de s'élancer vers la normalienne, vers l'enfant, puis,--brusquement,

«pâle comme un mort» il se serait retiré.

Il n'a pas le coeur solide, pour un médecin, M. Libois! Le plus étrange,

c'est que Mme Paulin, ensuite, jubilait et oeilladait vers la

normalienne avec méchanceté.

Oui, tous les parents ont une façon d'aimer leurs enfants. Je m'étais

trompée sur le compte de certaines femmes mollasses,--de nature bovine

pour ainsi dire,--en les croyant complètement égoïstes et apathiques, à

cause de leur manie de geindre continuellement, d'être toujours en

traitement, d'avoir la tête entortillée, le cou raide. Évidemment, la

grande affaire de leur existence, c'est la conversation sur leur

santé,--non pas sur une autre misère, non pas sur leur condition

sociale, non!--sur leur malheureuse santé, sur leurs infirmités

féminines, sur leurs grossesses,--mais il ne faudrait pas confisquer un

bon point mal à propos à leur enfant!

La mère des deux Pantins est venue, une fois, à la rentrée d'une heure,

déclarer véhémentement que, si son aîné ne sortait pas le soir avec _sa

croix_ qu'on lui avait retirée le matin, «ça ne se passerait pas comme

ça», et elle est restée tout l'après-midi, sur le trottoir, à faire le

siège de l'école, avec deux autres voisines solidaires.

Oui, dans le peuple, on a beau laisser les enfants sans soins et les

brutaliser d'importance, on les aime et _on les respecte_.

Un auteur latin a formulé cette belle maxime: le plus grand respect est

dû aux enfants. Cette déclaration fondamentale, je l'ai vue développée

dans les livres et sur la scène avec la puissante magie de l'art, je

l'ai vue magnifiquement obéie, dans la vie, par des gens de haute

situation ou de prépondérante intellectualité. J'ai perçu avec une

émotion palpitante, non seulement le respect, mais le _sacrifice_ dû aux

enfants. Mais quelqu'un m'a fait sentir la sainteté de l'oeuvre de race

_dans ma chair même_, «en pratique sublime». (je ne sais pas si je dis

bien, la valeur des termes m'échappe, je roule dans un abîme.)

Elles étaient là--deux femmes singulières--qui parlaient haut devant la

porte, sous le réverbère, chacune tenue au jupon par une fillette

écoutant, le museau dressé, les doigts dans le nez.

Sur une allégation dubitative, la mère de Léonie Gras a grandi, d'un

sursaut, devant son interlocutrice, et jamais tête renversée en arrière,

front superbe, bas de visage serré, paupières de Diane, n'ont exprimé la

sévérité d'un acte de devoir, avec plus d'effluves nobles:

--Moi! ma chère, tout le temps que j'ai été enceinte, pas une seule

fois, je n'ai accepté moins de cent sous.

* * * * *

Eh bien quoi! Je ne suis plus moi-même, je le sais bien; je n'ai plus

d'ingénuité, plus d'ignorance, plus d'illusion. J'ai pourtant conservé

la faculté de rougir et certes mon sang se jette encore devant les mots

énormes, pour protéger ma dignité, mais on ne s'en aperçoit guère à

cause de mon teint de gras-double, de ma bouche au rictus blasé, de mes

yeux meurtris.

Mon âme me semble encrassée sans remède, comme mes mains.

Le dimanche ne me ressuscite pas.

Qui n'a déjà remarqué une vieille fille, pauvre, seule,--vingt-cinq ou

quarante ans, sait-on?--se promenant, un jour de fête dans Paris? Quand

les familles passantes se mêlent du regard, du sourire, se sentent en

cohésion, en sympathie dans leur quartier, dans la ville,--la vieille

fille a beau vouloir ressembler à tout le monde et faire semblant

d'avoir un but, un motif de vivre,--comme on dégage l'être dépareillé,

sans attache, sans aimantation!

Cet après-midi j'apercevais dans les vitrages mon corsage plat, mon

chapeau sans jeunesse, mon visage désabusé... Pourquoi cette manie de

frôler les boutiques? Pourquoi cette insoulevable timidité sur mes

paupières? Il ne me manquait plus qu'un livre de messe à la main.

Mme Paulin, qui devait guetter le retour de ma triste promenade, est

venue me faire une visite dans ma chambre!

--Une idée qui m'a prise par hasard, a-t-elle exprimé si bien, que la

préméditation n'était pas douteuse.

Elle m'a raconté toute une période de sa vie: ses fiançailles, des

détails sur son défunt mari. Elle est arrivée, sans trop de maladresse,

à des considérations sur la nécessité du mariage; elle a recommencé des

allusions que j'ai supportées par faiblesse, par découragement.

Certes, le moment avait été choisi à point. Accoudée à ma table de jeu,

dans une sensation affreuse d'abandon, je répondais par des haussements

d'épaules, par des mots d'indifférence à l'égard des décisions du sort.

Oui! mais n'ai-je pas eu l'air d'acquiescer «à n'importe quoi»? Et j'ai

laissé formuler des conseils trop explicites,--presque des

«propositions»!

Maintenant je me reprends. Quelle est cette nouvelle persécution? Ne

suis-je pas folle de l'avoir permise? Et vraiment, n'ai-je pas

entrevu...?

Je me révolte! Chassons ces pensées.

Non, abordons-les carrément, une bonne fois, pour en finir! Assez de

lâcheté, assez d'hypocrisie, assez de me tromper moi-même: _Mme Paulin a

une mission_ et depuis longtemps déjà; aucun doute là dessus.

C'est prodigieusement bête d'avoir chargé de mission Mme Paulin, malgré

son âge d'expérience... à moins que cela ne soit profondément

«psychologique»... car, de qui aurais-je toléré les allusions si bien

réussies par Mme Paulin?

Non! il n'y a là que de l'audace indécente et de la stupidité. L'affaire

est réglée.

* * * * *

Parfois, le matin, à six heures, rien que d'avoir traversé la rue

déserte, pleine de clarté, de fraîcheur et recueillie dans le

silence,--malgré çà et là, un vieux soulier, un morceau de corset, une

loque, épaves du mouvement nocturne,--j'arrive au travail, tout offerte

à la vie belle et généreuse. Mais je ne me sens pas uniquement dévouée

aux bambins, mon attendrissement trop féminin et pas assez maternel,

s'envole au delà de l'école. J'attrape alors mes torchons, je cherche

mes cuivres à frotter, les taches à enlever aux parquets du préau, des

classes, de l'escalier.

Ah! quand la poésie vous lancine, quand votre substance voudrait

s'éparpiller en amour et recevoir le baiser de la nature entière, du

soleil, des arbres--le bon remède: frotter par terre, à genoux, brosser

avec rage, les bras nus! Va, rêve donc, sale bête!

Ah! j'en ai étouffé des soupirs sous le bruit de la brosse de chiendent!

Ah! le besoin de parler avec intelligence et tendresse, j'en ai flanqué

de la potasse là-dessus!

Et il faut ajouter que depuis trop longtemps Mme Paulin me couve avec

une affection patiente, avec une sorte de supplication, les yeux

humides:

--Mon enfant, pourquoi te fais-tu du mal à toi-même?

Assez! assez! je ne veux rien que de l'anéantissement.

Enfin, après deux heures de suée, quand les enfants arrivent, je leur

appartiens sans réserve; aplatie, matée, j'ai pour eux une bonté de bête

de somme docile, éclopée, ils peuvent me tirailler, m'appeler, me faire

baisser et relever cent fois de suite, ils reçoivent tous le même

sourire usé, complaisant. Et Mme Paulin peut prendre ses airs penchés!

Une sorte d'hébétement me béatifie; je juge les choses en «bonne femme».

Je ne pense plus, ou je pense court, niais, superficiel.

Les tout petits, qui sont encore, dans une certaine mesure, de jeunes

animaux, me sentent une créature infime, pareille à eux; ils mirent leur

passivité dans la mienne; le plus qu'ils peuvent, ils se frottent à moi,

me tendent leurs yeux, leurs nez. Parfois, devant le lavabo, quand les

classes fonctionnent, je baise un petit museau mâchuré, qui comprend

bien que je ne suis pas d'un acabit raffiné.

J'ai constaté que plusieurs enfants _ne savent pas embrasser_; oui, des

enfants, la réalisation, le symbole du baiser! C'est mignon, faible, à

peine éclos, ça devrait battre du bec vers vous comme ça ouvre les

yeux... Non! ce geste ne se pratique pas dans leur entourage, on ne leur

a pas appris, ils n'ont pas eu l'occasion... Ils veulent bien, ils

fouillent, ils appuient leur bouche maladroitement. Richard--je l'ai vu

souvent au clignement de ses yeux, à une nervosité des lèvres,--il

essaierait bien, mais il ne peut pas se décider...

On n'imagine pas ce singulier effet: la première fois que, sur le point

d'embrasser un enfant, je me suis aperçue qu'il ne comprenait pas

l'intention de mes lèvres, cela m'a endolorie comme si je découvrais une

mutilation.

Il y a des essais de baiser que l'on n'oublie pas.

Un dimanche,--(j'avais lu, dans le journal, des histoires peu égayantes;

le crime du jour était celui d'un conscrit ayant assassiné une vieille

femme, sa bienfaitrice);--l'après-midi, au début de ma promenade, je

reconnais Bonvalot qui traînait lugubrement, à la chasse aux bouts de

cigarettes. Une impulsion irrésistible,--je ne sais quel besoin d'être

d'accord avec quelqu'un,--m'a fait l'appeler:

--Veux-tu qu'on soit amis, tous les deux?

--Ça m'est égal...

--Quand tu n'es pas à l'école, le dimanche matin, il faut venir me voir.

J'ai des livres à images, j'ai des choses à manger et puis, j'ai des

sous... Tiens, entrons au bazar, je veux t'acheter ce qu'il te plaira;

choisis... Bon! mais tu vas m'embrasser.

Bonvalot est un de ceux qui ne savent pas. Il a posé, enfoncé son museau

près de mon oreille; et je le certifie,--j'ai senti à mon cou, le froid

impressionnant de son nez, comme le froid de l'objet qu'il avait choisi

avidement, sans hésitation: un couteau.

* * * * *

Mais pourquoi ces histoires de caresses?

Je vis dans une obsession continuelle: un danger moral me menace.

Mme Paulin ne m'entretient plus de rien hors les questions de service,

et elle me persécute davantage que si elle disait les préoccupations

inscrites sur son visage. Ses yeux me suivent et me tourmentent.

Heureusement que j'ai mon précieux dérivatif!

Aujourd'hui le lessivage a fonctionné rudement; j'en suis tout avachie.

Ce soir, le coude sur ma table, je souris à tout ce qui me passe par la

tête... Bonjour, Tricot... Celui-là, pour donner un baiser, il ferme les

yeux et il tire le gosier, comme s'il avalait un cachet trop gros.

Aux environs du jour de l'an, quand il a gelé si fort, la dame

patronnesse en deuil, qui apporte tant de bonbons, assistait à une

récréation dans la cour. Tricot se trouva près d'elle, arrêté; on voyait

sa chair des cuisses, on devinait que le tablier ne recouvrait aucun

vêtement chaud.

--Mon Dieu, ce pauvre amour, comme il doit avoir froid! dit la dame avec

un mouvement de recul.

Je me rappelle la mine de Tricot, cherchant autour de lui, par terre, où

était le chien, la bête soignée, qui inspirait si douce pitié à la belle

dame. Puis-je faire autrement que de sourire, très amusée?

Vraiment, je me trouverais dans un état excellent, s'il n'y avait pas

cette Mme Paulin qui me plonge dans la honte avec ses mines de

garde-malade fanatique, implacablement décidée...

Je lui tiens rancune d'avoir prononcé des paroles insensées qui,

maintenant, me donnent à l'infini le sentiment de ma déchéance.

Je considère comme criminel de présenter à notre détresse une espérance

irréalisable...

Une espérance?... Alors, mon mal, ce n'est pas la volonté de refuser?...

C'est la timidité de croire?

Je m'égare, je ne sais plus lire en moi-même. Je voudrais m'en aller

loin, loin... être morte.

* * * * *

Ma déchéance s'accomplit si manifestement que j'éprouve une admiration

obséquieuse pour plusieurs enfants chez qui subsistent des lignes de

distinction et de beauté.

Ce matin, Irma Guépin et Léonie Gras tournaient une corde, Julia Kasen

sautait: brune, mince, tablier noir serré, chaussettes noires, les bras

collés au corps, elle dansait sans autre mouvement que le rebondissement

rythmé d'un objet élastique. Cette impassibilité officiante n'appartient

qu'à Julia; il semble que des effluves divinisent son visage fixe. Une

forme féminine très pure vous reste dans les yeux, monte et descend, se

balance comme un insecte dans le soleil... Je revenais de mon service

des cabinets, j'ai arrondi de gros yeux indolents, telle une servante

commune qu'émerveille sincèrement la finesse aristocratique de sa jeune

maîtresse.

Un peu plus loin, dans la cour, une autre satisfaction m'a requise: la

Souris a adopté les deux petites Leblanc dont la mère a «filé». Sans

négliger «le poussin», très réellement et sans comédie, elle les a

prises sous sa garde. Elle arrange leurs cheveux, leur col. «Tu n'as pas

oublié ton mouchoir, aujourd'hui? demande-t-elle, donne-le, tu as du

noir au front.» Elle pose les questions que doit poser une mère:

«Combien de bons points, ce matin? Et toi, as-tu bien mangé?» Elle

répète la morale des mamans:

--Voyons, tenez-vous droites, ne faites pas de grimaces.

Il faut voir la confiance tranquille des deux pauvres petites, si

désemparées depuis leur abandon.

Comment l'aimant a-t-il agi entre la Souris et les deux Leblanc?

Mystère. Mais là, vraiment, les deux innocentes ne sont plus sans mère,

une fois arrivées à l'école.

Des écroulements d'énergie physique, chez moi, coïncident avec une

cessation totale de la pensée.

_Quelqu'un_ est venu aujourd'hui à l'école, après une longue absence

inaccoutumée.

Toute l'école avait remarqué cet espacement de visites. Ces dames en

conféraient tout haut, à chaque instant.

A entendre ces manifestations d'étonnement, Mme Paulin avait une

extraordinaire façon de baisser les paupières et de serrer la bouche:

«Nous attendons!» semblait-elle répondre.

_Quelqu'un_ est venu... Les circonstances m'ont heureusement permis de

rester cachée dans la cantine, affalée sur une chaise, le cerveau

paralysé.

* * * * *

Ah! la bienfaisante fatigue! Je n'ai retenu que des choses touchantes,

aujourd'hui.

La mère Doré a apporté un bouquet de deux sous à Mme Galant et elle a

dit:

--Tâchez donc de pousser Marie pour le chant, elle vous a un aplomb

insensé; elle ferait très bien une chanteuse de concert; avec un aplomb

pareil, si jeune, il y a de l'avenir.

Les mêmes femmes capables de scandale, d'injures, de menaces contre les

maîtresses, ont leurs moments d'amabilité. Certaines ouvrières envoient

des articles de leur fabrication; la mère de Léon Chéron qui

confectionne des bigoudis en donne un petit paquet, de temps en temps.

J'ai vu Tricot, une branche de fleurs à la main, écarter la populace

impressionnée: Arrière, donc!

* * * * *

Rien que des choses touchantes.

Louise Guittard manquait à l'appel depuis trois semaines, j'avais

entendu parler d'un coup de pied trop sévère lancé par son pseudo-père.

A quatre heures,--le rang conduit au coin de la rue,--j'ai appris

qu'elle avait la jambe cassée: une chûte dans l'escalier,--dit-on, sans

insister,--il a fallu la placer à l'hôpital.

Sa mère s'était arrêtée devant la porte de l'école, après avoir

communiqué des nouvelles à la directrice. Tout un groupe de femmes

bavardait avec elle.

Et voilà que j'entends, au passage, une voix émue, heureuse:

--Pauv' gosse! d'avoir la jambe cassée, elle n'a jamais été à pareille

fête!

Je suis demeurée ébahie devant l'air émerveillé, attendri de toutes les

ménagères, y compris la principale intéressée. Du reste, celle-ci m'a

saisie par le bras et m'a fourni des explications avec complaisance et

fierté, pour m'éblouir en même temps que les autres commères:

--Figurez-vous que Louise a un lit! un vrai lit! du linge blanc! des

repas réguliers... Madame la directrice l'a visitée et lui a apporté une

poupée.

C'est une joie qui emplit les coeurs et gagne tout le trottoir; le

rassemblement augmente: décidément, d'avoir la jambe cassée, elle n'a

jamais été à pareille fête! Pauv' gosse, quel bonheur pour elle! Les

yeux en sont humides.

Une pointe d'envie se discerne dans l'enchantement de certaines mamans

et des regards se promènent sur des moutards, comme si l'on cherchait ce

qu'on pourrait bien leur démolir.

J'ai béni le sort, comme les autres bonnes femmes. Et je voudrais bien

rester toujours ainsi approbatrice: le corps mou, le cerveau mou.

* * * * *

Quand la gaieté s'y met, elle peut atteindre au formidable. Un souvenir

du matin m'est revenu, comme j'allais me coucher. Assise au bord de mon

lit, je me suis abattue, la tête dans l'oreiller et j'ai ri

silencieusement, j'ai ri à mourir. (Vous sentez toute votre substance

qui fond, s'écroule et s'en va; un évanouissement terminerait ce flux

incoercible si vous ne vous leviez pour suivre les murs à tâtons...)

La mère de Louise Clairon a demandé la cantine gratuite pour son enfant.

On a envoyé à la directrice les rapports et certificats nécessaires en

l'occurrence. J'ai pu jeter un coup d'oeil dessus.

Il y a un rapport du commissaire de police: trois lignes, pas plus,

c'est laconique et grand.

Si quelqu'un y résiste, c'est que--selon toute probabilité--mon hilarité

avait une source maladive. Mais, peut-être aussi, manque-t-il ce fait

d'avoir vu l'air de dénûment affamé de Louis Clairon, ce matin même: un

enfant qui n'a pas eu sa soupe et qui arrive blême, verdâtre...

Trois lignes, puis un point, c'est tout: «La nommée femme Clairon a vécu

pendant plusieurs années avec un individu qui l'a abandonnée, n'a laissé

que deux manches de parapluies.»

La Maternelle(#64798) · 第 13 / 18 题