Toute la semaine, j'ai gardé un rire nerveux, effrayant, un rire «de
Saint-Guy».
Enfin, dimanche, la mesure a débordé: Mme Paulin m'a fait une seconde
visite, en grand apparat: nu-tête, mais des mitaines noires, une chaîne
de cou dorée, l'air d'une charbonnière glorieuse.
Alors, j'ai eu une crise de larmes telle que la couturière phtisique, ma
voisine, a dû perdre plusieurs sous à écouter la scène derrière ma
porte.
J'espère que maintenant je suis guérie.
Nous étions assises face à face, Mme Paulin sur le bord de la
rocking-chair, moi sur le bord du lit.
J'ai vidé mon coeur:
--Eh bien, oui, si vous voulez le savoir, j'ai dû me marier avec un
galant homme élégant, instruit--qui m'a lâchée parce que je n'avais plus
de dot. Oui! je suis couverte de diplômes! Oui j'étais une demoiselle du
monde... Et je ne veux plus recommencer l'expérience. Est-ce que je sais
si l'on ne se moque pas de moi?... Sans doute, on a besoin de
documentation, l'on veut voir... on a trouvé le cas bizarre... Je ne
suis pas à marier!... On ne bafouera pas ma tendresse une seconde
fois... Et d'abord une sorte de contrat d'honneur m'empêcherait
d'abandonner ces pauvres enfants qui m'ont donné leur affection et qui
ont besoin de mon dévouement... Tenez, si je me mariais, je voudrais, en
guise de dot, adopter un des plus misérables... Louis Clairon... que je
dirais mien et je voudrais être épousée pour mon déshonneur...
Laissez-moi!... Et puis, vous savez: _quelqu'un_ me gêne, m'excède, je
ne veux plus _le_ voir à l'école... et je vais demander à permuter...
Laissez-moi, je veux changer d'école.
Mme Paulin a eu l'intelligente bienveillance de ne pas m'interrompre.
Ensuite elle m'a essuyé les yeux, elle m'a consolée par de vagues
paroles accommodantes, elle s'est bien gardée de discuter: tout ce que
j'ai voulu m'a été concédé, promis, comme à un enfant gâté.
Elle m'a embrassée avant de partir. Je me rappelle maintenant qu'elle
n'avait pas précisément l'air d'une personne qui a perdu la
partie,--sans doute la satisfaction de connaître «mon histoire».
* * * * *
25 mai.--Ce matin, dans la classe de la directrice, je me suis agitée
comme une folle, à entendre professer la normalienne. Les tout petits se
sont amusés: à leur idée, je faisais la comédie sans guignols.
«Un Arabe mourant de faim dans le désert, trouve un sac d'argent; il
aurait bien préféré trouver un sac de dattes, aussi rejette-t-il avec
dépit ce trésor inutile. Morale à développer: l'argent ne rend pas
heureux, il faut le laisser aux gens déraisonnables.»
Je dénonce la tromperie malfaisante de cet enseignement, puisque
l'argent est le sang vital des sociétés actuelles. Déplorez le fait, si
vous voulez, mais ne faussez pas la réalité.
Ah! les bons élèves crédules, Léon Chéron, Irma Guépin, la Souris! Ah!
mes pauvres visages pointus!... à l'assassin! à l'assassin!
* * * * *
J'étais donc dans une disposition d'esprit défavorable; à la sortie du
déjeuner, la mère de Vidal--le bossu ornithobatracien--a voulu
absolument bavarder un peu.
--Votre Eugène n'a pas de chance, dis-je, il me semble que son cou et
son épaule se paralysent, sa tête ne tourne plus...
Très misérable, un nourrisson sur le bras, la mère Vidal détient un
accent d'acceptation résignée impossible à imaginer; elle vous expose,
avec une conviction irrécusable, des nécessités stupéfiantes:--Le père
était alcoolique; n'est-ce pas, c'était forcé: il avait été au Tonkin
cinq ans... il avait la médaille, c'était forcé qu'il soit
alcoolique--et _vous savez_ comme les alcooliques ont des enfants, à
chaque coup, ça ne peut pas rater, _vous_ le _savez_... et bien tous les
enfants que j'ai eus avec cet homme-là sont morts, sauf Eugène, ils
étaient tous estropiés... (_Tous_, on dirait qu'il s'agit d'une
quantité, une vingtaine au moins.) J'en ai d'autres de meilleure
santé,--ajoute-t-elle d'un air récompensé, avantageux, (et comme
un commerçant dirait: j'ai des produits d'autres marques
meilleures),--tenez, en v'là un, d'un cocher, il n'aura qu'un peu de
coxalgie, là, dans la hanche...
Elle secouait sur son bras un avorton ratatiné, verdâtre, inerte.
Par une subite et puissante clairvoyance, devant cette femme
inconsciente et ses deux lamentables procréations, ma mauvaise humeur a
laissé l'école et s'est attaquée aux parents.
Gare à vous! voilà du nouveau.
L'année scolaire prendra fin dans deux mois, mon expérience grandit. Ce
soir, je suis très forte. Les objets autour de moi projettent une
médiocrité austère. Ma privation, toute ma privation de fille pauvre
m'élève à la vision justicière. Le silence de ma chambre--comme le calme
en moi--est solennel. Je touche à la vérité.
La mère Vidal est là, dans ma pensée, avec ses deux avortons, qui attend
un verdict,--et d'autres sont là qui attendent de comparaître... Et je
sais maintenant que la sévérité première de mon jugement portera sur le
_crime des parents_!
* * * * *
Il faut dire d'abord que j'ai des motifs d'être si hautement calme!...
_Il_ ne vient plus!
J'exagère ma placidité jusqu'à l'insolence devant Mme Paulin.
L'école est plongée dans la stupeur par cette disparition inexpliquée:
un mois entier!
Je me sens très bien, très à l'aise... à part quelques étourdissements,
vite dissipés, le matin.
Et Mme Paulin ne bronche pas, quoique j'atteigne à l'inconvenance
odieuse par mes attitudes froides, sereines, par mon air «de n'avoir
jamais entendu parler de rien...»
Quelles menaces lui a-t-on faites?--et quelles promesses ensemble?--pour
qu'elle observe une telle résignation!
(Non! vous m'aimez bien sincèrement, Mme Paulin, et c'est à cause même
de la force prise en votre affection, que--telle une enfant ingrate,--je
suis méchante à plaisir. Oh! comme vous m'aimez de toute votre âme de
peuple! Et comme, là, vous m'êtes supérieure!... Jamais je ne serai
«peuple» autant que vous, au point de vue de l'affection dévouée. Et
j'ai beau vous aimer aussi,--je ne peux pas renoncer à la perception de
faire souffrir à mon tour.)
_Il_ ne vient plus! J'en ris sous cape en traversant les classes.
* * * * *
Mais il ne s'agit pas de cela.
Des images stationnent dans ma mémoire,--comme les femmes dans l'entrée
de l'école,--des images barbares que j'aurais toujours voulu laisser
dehors... Je vais «juger!»
Il y a quatre frères et soeurs du nom de Ducret, à l'école; des enfants
malingres, avec accentuation à mesure que les âges descendent, mais
aucune difformité; ils n'ont d'effrayants que les yeux, hagards, trop
écarquillés et vacillants. Généralement, leur panier contient la valeur
d'un sou de pain pour eux quatre. Ils ont toujours faim, leurs yeux de
fringale vous suivent dans le préau, dans les classes, dans la cour. Un
jour de cet hiver, nous avions commencé de déjeuner, madame Paulin et
moi; après quelques bouchées nous avons cessé, nous ne pouvions plus
consommer notre pain; et madame Paulin a dit le motif: «on sent la faim
des Ducret, d'ici...»
Trois de ces enfants s'en vont seuls, à quatre heures, mais la mère
vient chercher le dernier, âgé de deux ans, parce qu'il a des vertiges,
de temps en temps, il tourne sur ses jambes et tombe comme une masse.
La veille de Pâques, on l'avait oublié, je dus le reconduire à sept
heures, rue des Panoyaux.
La concierge rit sur mon passage.
--Ah! vous auriez attendu longtemps qu'on aille vous le réclamer! Le
père est rentré plein d'absinthe, y a de l'occupation là-haut.
Je monte et je trouve, dans l'escalier, assis de marche en marche,
d'abord les trois Ducret de l'école maternelle, puis trois autres plus
âgés. Ils devaient être là depuis longtemps et, d'après leur façon de
regarder la porte du logement, ils attendaient, pour entrer, la
terminaison d'une chose ordinaire se passant à l'intérieur. Mais je n'ai
pas deviné cela, sur le moment; je suivais mon petit, en ne pensant
qu'au vertige. Il file devant ses frères, va jusqu'à la porte et la
pousse; mal fermée, elle s'ouvre toute grande.
En face, je vois le lit, un homme et une femme pris à l'improviste. Des
jurons de l'homme et une voix plus gênée: «Allons, entre et ferme la
porte.»
Eh bien, je le déclare, renseignée par une horreur inexprimable et par
ma pitié pour les petits Ducret si affreusement misérables, il existe un
crime de lèse-humanité qui s'appelle: le crime d'avoir trop d'enfants.
* * * * *
Mais voici une autre comparution.
C'est dans la rue grouillante et malpropre. La journée finie, la mère
Fondant et une de ses amies m'ont entreprise; nous obstruons le
trottoir; l'haleine fade d'une allée d'hôtel meublé nous caresse le
visage, il fait doux et humide, et, comme dit Mme Paulin, «le temps est
à l'amour».
--Quand on a beaucoup d'enfants il faut bien taper dessus, affirme la
mère Fondant... ou alors faudrait être très riche...
--Oui, dit l'autre femme en riant à dents blanches vers un gaillard qui
l'a bousculée, de cogner sur les grands ça aide à élever les petits. Pas
vrai, Rose?
--Écoutez, les enfants qui pleurent, ce n'est pas gai...
--Rose est faignante...
De là une dissertation sur la façon de «corriger» les enfants; le
battage des enfants étant assimilé à une nécessité domestique, telle que
le battage des tapis.
--Ça ne se bat guère avant cinq ou six mois.
--Le matin de préférence, ça les remonte pour la journée.
--Dame! le dimanche, ils écopent davantage, parce qu'on a plus de temps.
--Moi, les miens je les ai toujours époussetés avec une baguette, parce
que, chez mon père, autrefois, y en a eu un d'éborgné par un coup de
poing; alors, c'est dans la famille: ma soeur aussi, les siens ne sont
rossés qu'à la baguette.
--Quand mon quatrième est né, j'étais si en colère que je n'arrêtais pas
de cogner sur l'aîné comme si c'était de sa faute: «toi, chameau, si tu
n'étais pas là, ça ne m'en ferait pas quatre.»
--Enfin, Rose, venez-vous prendre un verre, on est toute en beurre de ce
temps-là?
--Vous savez bien qu'elle ne peut pas, avec sa gastralgie.
* * * * *
Je me rappelle, en effet, la mère Fondant amenant ses trois enfants à
l'école et poussant à part l'aîné Gaston:
--Celui-là, madame, n'ayez pas peur de taper dessus, c'est un sale
enfant! il a tous les défauts!
Elle criait ces mauvaises paroles avec une passion sincère, saisissante.
Pauvre bambin inerte! «Tous les défauts!» Il ne parlait pas, n'agissait
pas, il ne cherchait qu'à se cacher; sitôt lâché par sa mère, il se
réfugiait effaré dans les jupes de la maîtresse présente. Pareil à un
chien qui discerne les personnes amies des bêtes, il m'avait devinée, sa
préférence était pour moi. Aux heures de présence dans le préau,--à
moins d'employer la menace,--il me suivait partout en tenant un coin de
mon tablier. «Il ne me gêne aucunement, disais-je à la directrice» et,
le plus souvent, on tolérait sa manie. Ma pitié pour lui différait
complètement de mon affection souriante pour Irma Guépin, «ma fille».
Son âge le plaçait chez Mme Galant; mais il se désolait tant de monter
l'escalier sans moi, qu'on le laissait dans la petite classe. (Je crois
aussi que, chez Mme Galant, il faisait un pendant trop lamentable à
Berthe Hochard).
Assis au premier rang, dans la classe de la directrice, les mains sur
les genoux, une épaule remontée par l'habitude de la peur, avec sa
figure trop longue, toujours pochée, on aurait dit qu'il comptait
interminablement les coups reçus et les coups à venir; à chaque bruit de
l'école un peu accentué, râclement de galoche, ou bien choc sur le bois
du bureau, une secousse remuait son dos étroit, cassé, osseux. Quand la
directrice racontait de gentilles historiettes: «Vos parents sont
bons--ils n'agissent que pour votre bien--votre papa et votre maman se
donnent beaucoup de peine pour que vous ne manquiez de rien...» je me
suis souvent demandé comment elle n'était pas fascinée par le poche-oeil
de Gaston Fondant, irradiant vert, jaune, noir, à la rencontre de ses
paroles.
Pendant la récréation, Fondant restait isolé, immobile contre le mur ou
contre le marronnier. Les autres gamins, quoiqu'ils fussent pour la
plupart des enfants battus eux-mêmes, le délaissaient, sans affectation,
par instinct simplement: il sentait trop les coups. De temps en temps,
seulement, l'un des quelques enfants gâtés de l'école, s'approchait,
venait flairer avec une curiosité prudente la chair massacrée de
Fondant.
A la voix de sa mère, le soir, son peu de sang se sauvait du visage et
se cachait vite dans son coeur.
--Hein! croyez-vous, il ne veut pas venir, il coucherait à l'école,
grinçait la mégère. Ah! le sale enfant! il est jaloux des autres...
Quant à ça, tu peux y compter, plus tu auras de frères plus tu recevras
de râclées!
* * * * *
Oui, je le crie, je l'affirme, je le râle: les pauvres commettent un
crime en ayant beaucoup d'enfants, puisqu'alors--selon leur propre
théorie--ils sont _obligés_ de les maltraiter.
Et l'abomination va bien plus loin qu'on ne pense: si la famille est
mauvaise, l'école est mauvaise à proportion, puisque son enseignement
moral est basé sur la famille supposée parfaite.
Le jour où j'ai débuté, Mme Paulin m'a offert cette sentence en cadeau:
«Quand il y a tant de brutalités à la maison, il en faut absolument à
l'école.»
Et ses explications ont rembarré mon refus:
--Il est bien entendu, d'après le règlement, qu'on ne frappe jamais les
élèves: aucune punition corporelle. Si l'on nous questionne, ça ne fait
pas de doute... Cependant, voyez la directrice, les adjointes...
Premièrement, les parents disent: «Cognez, je vous y autorise,» et
souvent ils montrent la manière de s'en servir: «Pan! du pied--pan! du
poing, suivez le mouvement, n'ayez pas peur;» mais ensuite, il y a un
fait: quand un enfant est très misérable, on ne peut pas s'empêcher de
taper dessus... Vous verrez vous-même, ma bonne Rose, la main sur le
coeur, on ne peut pas... Ça coûte si peu et ça soulage tant!... Il faut
connaître l'agacement d'avoir deux cents gamins autour de soi!...
Parfois on se soulage sur quelques uns, pas très méchants, de ne pouvoir
taper sur d'autres plus insupportables... On se cache le mieux possible;
la précaution est superflue: les misérables savent leur sort inévitable
et les quelques autres qui excelleraient à se plaindre si on les
frappait, trouvent juste que l'on maltraite de plus malheureux qu'eux...
Vous verrez, vous-même.
Et ici une digression. A mon tour d'être jugée.
Je n'avais jamais parlé, dans mes notes, de Gaston Fondant, par une
sorte de coquetterie. L'ayant un peu adopté, cet enfant, je n'allais pas
m'en vanter. Sainte fille, va! Bonne et modeste, quoi! toutes les
qualités.
Comédienne!
Ce fut un de ces jours printaniers où les bâtiments administratifs
suintent une austérité froide en contradiction avec la nature et avec le
besoin d'affection et de sécurité que l'on porte en soi. Et, il faut le
dire aussi, un jour de persécution de Mme Paulin. Je terminais cette
séance de prison dans un état d'agacement égoïste. Gaston Fondant et ses
deux frères restaient les derniers dans le préau; je rangeais pour
n'avoir plus qu'à balayer après leur départ.
Gaston avait voulu me suivre, selon l'habitude, en trottinant accroché à
ma jupe. Je l'avais renvoyé: «laisse-moi!», de telle façon qu'il était
allé se blottir près de ses frères.
Comme je portais la corbeille débordante de papiers récoltés dans les
coins et sous les bancs, il tira mon tablier au passage; des papiers
tombèrent. Je me baissai, posai la corbeille par terre et, avant de rien
ramasser, d'une impulsion nerveuse irrésistible, je lançai une claque à
l'enfant. Moi! j'ai fait cela!