20 mars.--Encore une belle journée; dès le matin, le temps a été clair
et doux; je regrettais d'avoir si peu de chemin à parcourir pour me
rendre à mon travail; j'aurais marché indéfiniment, je humais dans l'air
toutes sortes d'incitations à rester dehors, toutes sortes d'espoirs à
chercher dans le lointain.
Mais c'est étrange comme l'école change d'aspect, lorsque l'air est
vivifiant, frais, sain. Je n'avais pas encore si fortement remarqué
cette couleur jaune-marron des boiseries, des tables, des armoires, des
bancs; et cette hauteur de plafond, ces cordes pendantes de vasistas!
Et comme le grand espace du préau, des classes, sent la cage! Un froid
d'insensibilité s'émanait des murs, du mobilier, j'étais égarée, seule,
dans un endroit non affectueux, non disposé pour contenir et dégager de
la tiédeur cordiale. Est-ce drôle, ce besoin de m'éparpiller qui se
tourne en nostalgie!
Le marronnier noir avec ses bourgeons blancs et roses prêts à éclater
m'a singulièrement attendrie. Est-il assez faubourien et spécial en son
genre! Il pousse là enfermé entre quatre murs, dans le sol parisien sans
humus; il a un entêtement de pauvre à vivre étiolé, sans suc, sans
brise, martelé, tailladé par la cohue des récréations, il prouve un
enracinement tenace pareil à celui des enfants d'ici qui poussent sans
air, sans chaleur, sans nourriture.
La journée habituelle s'est écoulée. J'ai été arrachée à mon spleen par
l'engrenage du service.
Le médecin et le délégué cantonal sont restés longtemps en conversation
avec la directrice pendant la récréation. J'ai entendu que l'on se
préoccupait des épidémies inévitables favorisées par le changement de
saison.
--Vous vous rappelez, l'année dernière, nous avons eu des quantités
d'oreillons, de scarlatine et de petite vérole?
La directrice qui aime bien son petit peuple sourit tristement:
--Oui, après le mois d'avril, il se fait des vides comme après une
guerre--nous avons un tas de noms qui disparaissent... puis la mairie
envoie des fiches nouvelles, les trous se bouchent...
M. Libois me regardait épousseter un bébé grognon; irrésistiblement nous
avons souri l'un vers l'autre, en pleine pitié, hors de toute
préoccupation profane et pourtant avec une sincère pénétration. Je ne
garde aucune gêne de cet échange... une atteinte très douce persiste
plutôt... il faut se résoudre à croire que M. Libois vibre à la misère
enfantine.
* * * * *
Je m'aperçois que le printemps agit sur les enfants: ils ne savent pas,
ils se tortillent, ils flairent, ils interrogent le ciel, comme par
l'instinct de s'envoler.
J'observe «ceux en cire», les anémiques avec des têtes d'octogénaires,
les moribonds dont le cramponnement à l'existence ne s'explique pas,
puisqu'ils n'ont ni sang, ni chair,--ceux-là le printemps doit leur
donner l'alarme de l'épidémie qui les guette; on dirait que la besoin de
substance vivifiante, s'émeut obscurément en eux, ils ouvrent le bec,
ils remuent les mâchoires à vide, ils désirent de la salive, de la sève.
Dimanche dernier, sur un arbuste poudreux, en caisse devant un marchand
de vin, j'ai vu une chenille maladive qui se traînait péniblement, qui
s'arrêtait, balançait la tête, cherchait la vraie verdure,--pourquoi
ai-je pensé à Gabrielle Fumet?
D'autre part, certains bruns aux yeux brillants ont du sang de bohémiens
dans les veines, on devine chez eux un souvenir de migration; les
portes, les murs semblent les gêner; ils se consultent sans trouver à
quoi jouer et pourtant une fermentation inaccoutumée les soulève.
Deux élèves ont _cané_ l'école (traduction: ils ont fait l'école
buissonnière), le frère et la soeur--six ans et quatre ans,--se tenant
par la main, avec leur panier du déjeuner, sont allés aux
Buttes-Chaumont--les pattes flaneuses, le nez en avant, renifleur,
attirés par l'odeur. Ils ont mangé leur pain, assis par terre, dans le
jardin. Mais, la fillette fatiguée a fini par se mettre à pleurer, le
garçon n'a plus reconnu son chemin. Un cantonnier les a ramenés à trois
heures, un peu avant la fin de la récréation. Grand scandale! On les a
plantés contre le mur, au pilori; toute l'école a défilé devant eux. Il
y a eu un speech de la directrice, sur ces deux vagabonds qui auraient
pu être ramassés par des saltimbanques.
Oh! la tête des deux vagabonds sanglotants! Le frère avec un grand
front, un nez large, la soeur avec une de ces bouches trop fendues,
faites pour vomir les cris puissants de rassemblement. Et le défilé! Les
tout petits qui suffoquaient et commençaient à pleurer, par contagion;
la mine pensive de Tricot, l'air narquois de Bonvalot, le regard apitoyé
de la Souris et la mine rancunière de Léonie Gras, qui n'a pas voulu
regarder, elle!
--Parbleu, c'est les deux Pantins, m'a dit Madame Paulin; ils
s'appellent Pantois, mais on les surnomme Pantins, parce que l'été, vous
verrez, ils sont tout raides, tout mal articulés. Ah! les deux petits
bougres, ils sentent venir l'été!... Figurez-vous qu'ils sont quatre
enfants, il y en a un plus grand et un plus petit que les deux d'ici,
avec le père et la mère, ça fait six personnes: ils habitent une chambre
au sixième étage, si bien exposée qu'en été il est absolument impossible
de dormir dans cette étuve, ah mais, une fournaise à se sauver... Alors,
on accroche tous les meubles au mur et au plafond,--c'est drôle les
chaises et la table au plafond?--l'on passe le chiffon mouillé par
terre, et on se couche à même, avec une simple chemise, sur le carrelage
nu, c'est le seul moyen d'arriver à dormir un peu... seulement, je vous
le dis, ces deux gosses ont une drôle de touche, l'été, ils sont comme
en bois... Comprenez-vous, ils ont vu le soleil aujourd'hui... ils ont
étouffé, ils ont cherché de l'air... Ah! les deux petits bougres!
A la sortie de quatre heures, le châtiment continue: les deux Pantins
sont dans le préau, assis à part, tels des pestiférés, contre le mur,
entre les deux portes de classes. La punition _réussit_, car, serrés
l'un contre l'autre, ils pleurent interminablement, affaissés comme des
loques.
Au milieu du préau, la directrice, Madame Galant, la normalienne
délibèrent: les deux Pantins s'en vont seuls d'habitude, faut-il les
faire accompagner, ou bien faut-il envoyer chercher la mère? Ces dames
sont là, plantées, noires, pleines de pédagogie et de conviction,
décidées à opérer le sauvetage, la _guérison morale_ des deux vagabonds,
à tout prix; leurs yeux planent, leurs fronts se chargent de nuages,
elles semblent consulter le bâtiment scolaire, les lignes droites, les
angles rigides, la peinture marron et cette atmosphère de Règlement
inhérente aux locaux.
Madame Galant qui n'est pas de service conduira les deux-Pantins à leur
porte, et demain, on enverra une lettre aux parents: une sévère
correction s'impose.
--Et puis, a demandé la directrice, n'avez-vous pas, dans votre livre de
morale, quelques histoires qui s'appliquent à leur cas?
--Nous en avons certainement, a dit la normalienne.
--Il y en a qui s'appliquent tout à fait! a prononcé avec force Madame
Galant, et, fanatique, implacablement dévouée à la pédagogie, elle a
emmené les deux Pantins. Ils sont venus à elle: deux pauvres dos
étriqués, rétrécis, de guingois, deux fronts piteux, à demi levés pour
implorer une entente miséricordieuse,--mais Madame Galant pensait trop
haut, à ce moment-là, elle n'a rien vu.
* * * * *
L'obscure incitation du printemps chez les enfants, l'obscur désir
d'évasion, de _nouveau_ et par conséquent de _beau_, porte à réfléchir
au besoin d'art chez le peuple.
Il s'avère que, chez le peuple, les louables souhaits «d'en dehors»
tournent mal, par fatalité: la poétique, saine, nécessaire influence du
printemps tourne à la flânerie affameuse; l'aspiration magnifique sert à
renforcer les préjugés, la servitude, la misère.
Le besoin d'art conduit au café-concert inepte et ordurier, aux bars,
aux débits à ornementation brillante, il conduit à acclamer l'apparat
militaire, à lire Rocambole avec passion, à bayer d'aise devant les
enluminures violentes des journaux illustrés: reproductions de fêtes
officielles, apothéoses de gouvernants, accidents, crimes, exécutions.
Les enfants jouent à la guerre, au cheval, au voleur; ils reproduisent
dans leurs jeux leur destinée d'obéir, d'être exploités, et malmenés;
et, la conception du mieux, le besoin d'art, ne peut élever chacun qu'au
rêve de devenir, à son tour, celui qui commande, celui qui exploite ou
qui frappe: l'officier, le cocher, le gendarme.
* * * * *
Mme Paulin, elle-même, paraît toute singulière, tout «marchande de
printemps». Elle me fait penser aux duègnes du théâtre classique.
Dès le premier jour, elle m'a voué une sincère affection; maintenant ses
égards s'accentuent, elle me soigne, elle me _couve_, dirai-je, comme
une mère ayant un fils à marier.
Et je me rappelle cette invitation de jadis: «Venez donc, le dimanche;
dans ma maison, il y a des jeunes gens, l'on s'amuse». Elle m'avait même
cité le fils de sa concierge: «Un garçon qui a fréquenté beaucoup les
cours du soir--et de plus, réformé du service militaire pour un motif
qui n'empêche pas les sentiments».
Elle avait eu l'intelligence de ne pas insister. Une nouvelle lubie
serait vraiment comique!
Dans tous les cas, elle m'a demandé,--négligemment, trop
négligemment,--si je ne pensais pas à me marier.
J'étais d'assez bonne humeur:
--Pourquoi pas? je suis comme les autres. Seulement, je veux quelqu'un
de ma sorte, ai-je dit avec l'idée de me moquer d'elle.
Mais, Madame Paulin est beaucoup plus fine que l'on ne croirait. Elle
pressent, par exemple, que «quelqu'un de ma sorte», ce n'est pas un
garçon de salle, malgré ma qualité de femme de service.
Tiens! Tiens! Elle a hoché la tête et elle a gratté son bras nu avec la
gravité demi-souriante d'une respectable personne qui connaît les
derniers secrets du printemps.
* * * * *
Le beau temps persiste. Depuis deux jours mon exigence aventureuse
s'enquiert des livres que l'on confectionne pour les écoles. Ces
ouvrages officiels revêtent une importance considérable, puisque les
institutrices s'en rapportent à eux, sans discuter, puisqu'elles y ont
recours dans tel cas grave comme le vagabondage des deux Pantins.
J'ai pu chiper, oublié sur le bureau, un des livres où la normalienne
choisit ses thèmes oraux; titre: «Morale pratique de l'école enfantine».
Un petit livre à couverture bleue, gentil, coquet. Ce bleu sur ma table,
près de la lampe, égaie ma chambre, émoustille mes idées; je souris à ma
fumeuse, à ma rocking-chair et me voici infusée d'une indulgence
infinie.
Aujourd'hui, les enfants ont été particulièrement instables et
inattentifs; il a fallu s'égosiller après eux, du matin au soir; on
aurait cru que quelqu'un les attendait, les appelait, dans la rue, au
loin. Ils ont joué à faire la noce.
Et maintenant, je comprends très bien la noce dans le peuple, le besoin
de dépenser, de gâcher, l'illusion de la liberté, l'incursion hors de la
misère, l'illusion d'être--pendant un moment--d'une autre catégorie
sociale, de la classe heureuse... Comme ça va bien avec le printemps!
Quelle récréation forcenée! Il fallait voir Adam... Lorsqu'une idée a
frappé les enfants au cours d'une leçon, souvent ils la reprennent entre
eux à la récréation,--comme à l'entr'acte du théâtre de Belleville, on
s'extasie sur les coups de scène. Ce matin, Mademoiselle avait prononcé,
dans un récit d'histoire, cette phrase quelconque: «alors les Normands
ont pillé la vallée de la Garonne,» il fallait voir Adam, deux heures
après, au milieu de la cour, faire rouler ses épaules et avancer son
mufle écarquillé dans une formidable admiration compétente:
--Hein! mon vieux! les Normands ont pigé et avalé la Garonne!
Et c'est samedi de paie ce soir! En quittant l'école, j'ai perçu,
deviné, flairé un brouhaha, un éclairage, une odeur de grande liesse
commençante... Je vais lire et j'ai du bleu dans l'esprit: un murmure
confus filtre à travers les murs, eh bien! il ne m'est pas désagréable
de sentir l'énorme effervescence nocturne du quartier venir jusqu'à moi.
* * * * *
Dimanche.--J'ai cessé de lire vers deux heures du matin, quand la rue a
retrouvé son calme.
Ceux qui ont fait la noce n'ont pas la tête plus en capilotade que moi.
Le séduisant livre bleu ne contient qu'un traité de singeries; d'un bout
à l'autre, le conseil faux, anti-naturel, sue l'insensibilité
grossièrement roublarde.
Je parlerai seulement de la première partie, consacrée à la
réglementation des rapports de coeur à coeur.
1º Le respect envers les parents.--Une profane comme moi n'aurait jamais
pensé à révéler aux enfants qu'ils devaient réfléchir et calculer avant
de se jeter dans les bras de leur mère. Eh bien, il est indispensable de
débiter des leçons là-dessus, il est indispensable qu'une personne
diplômée, officiellement déléguée, une spécialiste, quoi! intervienne et
apprenne aux enfants--dès l'âge de deux ans--«qu'il faut bannir tout ce
qui, dans leurs rapports avec les parents, tombe dans une camaraderie
condamnable.» Je copie textuellement. Et l'auteur, avec gravité--je
l'affirme--enseigne _les signes extérieurs de respect et d'amour_ à
donner aux parents; exactement comme on procède au régiment pour le
soldat et les supérieurs.
Oui, madame, l'enfant qui saura bien cette leçon de gestes aura du
respect pour ses parents; oui, madame, l'enfant qui _composera_ bien
scrupuleusement _sa mine_ en approchant sa mère, celui-là _aimera_ le
mieux sa mère.
Le livre, avec une logique implacable, expose ensuite qu'autrefois les
_signes_ de _respect_ n'étaient pas les mêmes, ils étaient plus
_accentués_: il s'agit donc bien d'une mode, d'une convention
strictement réglée, à laquelle on doit être attentif. Autrefois, un
enfant disait _vous_ à ses parents et s'agenouillait souvent avec
crainte; aujourd'hui, l'on peut se dispenser du _vous_ et de la crainte,
mais «la distance entre parents et enfants n'en est pas moins grande»,
et il n'en existe pas moins une nécessité de «démonstrations» qui prime
tout.
Malheureusement je ne peux pas reproduire la texture sinistre et
pierreuse de cette leçon.
Une pareille matière, bien entendu, comporte des exemples historiques.
L'auteur cite comme fils «presque irréprochable», le marquis de Mirabeau
«qui s'accusait d'avoir profité de la loi qui abrégeait le deuil,
autrefois extrêmement long après la mort d'un père.» Hein? est-ce beau,
est-ce d'un noble coeur, d'une profonde sensibilité, ce Mirabeau qui
dissertait et se dépitait publiquement de son manque de tenue? Et comme
les enfants doivent comprendre que, regretter son père, c'est exhiber
longtemps des habits noirs! Le code sur la façon de traiter la famille
va ainsi jusqu'au bout: du salut au crêpe! Quelle prévoyance de la part
des éducateurs! Les parents n'ont pas à s'inquiéter: tout est réglé
jusqu'après leur disparition! Et quelle commodité pour la jeunesse munie
d'un programme classique d'affection _pour toutes les circonstances_!
Je ne commenterai pas l'obéissance aveugle due aux parents «qui sont les
représentants de la loi», parce que je veux rester sur les choses qui
parlent au coeur de l'enfant; nous sommes dans le sentiment--avec
l'auteur,--restons-y.
Il y a un chapitre spécial sur le _devoir_ d'aimer ses parents. Un
enfant pourrait ne pas aimer ses proches croyant que c'est facultatif;
on lui signifie que c'est obligatoire et crac! il se dépêche.
Un exemple de dévouement filial est fourni. Car enfin, faut-il savoir
dans quelle forme il est préférable de se dévouer filialement.
Découpez-moi votre abnégation sur le patron ci-dessous:
«Une maison s'écroule; dans les décombres on retrouve le propriétaire
appuyé sur les deux poignets le dos en voûte, supportant à grand'peine
une masse de décombres et protégeant sa mère qui était tombée devant lui
et qu'il aurait étouffée sans son admirable dévouement. Retiré des
décombres, dès qu'il peut parler, il s'écrie: «Je sais que je suis
ruiné, mais je ne me plains pas, j'ai eu le bonheur de sauver ma mère.»
Voilà le cri filial, voilà le jet de l'âme, voilà la première exhalation
de l'homme transporté d'affection émue: «Je sais que je suis ruiné...»
(On le voit mesurant d'un regard circulaire l'importance du dégât.)
Puis: «je ne me plains pas», seconde préoccupation d'intérêt: il annonce
d'avance la générosité de ce qu'il va proférer, afin d'en tirer toute la
compensation possible; «je ne me plains pas» c'est-à-dire: «Malgré la
perte immense que je subis, vous allez admirer ma grandeur d'âme...»
Hein! ce mélange de calcul et de prétendu dévouement, cette façon de
peser la perte et le reliquat, cela sent-il assez le convenu,
l'ostentation papelarde, l'absence de tout sentiment vrai? Hein! est-ce
assez en _signes extérieurs_, cette morale?
Et comme on se représente bien les enfants façonnés sur cet unique souci
de l'apparence! Comme on les voit, parlant, agissant pour être
appréciés, sans âme et sans naturel, incapables de la moindre impulsion
désintéressée.
J'en connais des quantités, à l'école, qui jouent la comédie «du bon
coeur». Virginie Popelin, notamment, excelle dans le genre: lorsque les
maîtresses confèrent entre elles, à proximité ou bien dans l'entrée
quand des parents stationnent, elle a d'abord un coup d'oeil calculateur
et de mise en scène, pour s'assurer du public attentif, puis sa voix
monte, d'une amabilité creuse, d'un timbre faux trop poussé à la
sonorité:
--Je mangerais bien mon bonbon... mais je m'en passerai, tiens, je te
donne mon bonbon, prends-le, c'est pour toi.
Et, sournoisement, elle guigne le _bon effet_ de sa générosité.
N'est-ce pas d'exacte tradition? La vertu _sur commande_, _au moment
favorable_: faire le bien pour la galerie! Du reste, le livre ne s'en
cache pas, avec son titre d'une exactitude impudente la _Morale
pratique_. Oh! l'inconscience, l'âpre cuistrerie du faiseur d'histoires
morales!
Quel funèbre dévot laïque, noir, sec, compassé peut avoir conçu l'idée
de codifier la tendresse, la palpitation de l'être, le don éperdu de
toutes les fibres impressionnables?
Je viens d'interroger la couverture du livre bleu: ils sont deux
auteurs, ils se sont mis à deux pour amplifier le noble souffle
purificateur: un maître d'études et son chef. Parbleu! ces gens ont
tellement l'habitude de craindre le qu'en-dira-t-on, et d'agir pour le
résultat superficiel, ils sont contraints à un tel truquage
professionnel, qu'en fait de morale, innocemment, ils indiquent aux
enfants la roublardise; ils n'enseignent pas _le bien_, ils enseignent à
_prendre_ les _attitudes louables_: de l'artificiel, rien que de
l'artificiel. Ce sont des fonctionnaires qui ne voient que sous le jour
administratif et,--je le sens bien tous les jours à l'école,--il n'y a
pas de nature possible en atmosphère administrative.
En effet,--je l'ai constaté, je l'ai entendu avouer par des maîtresses,
je l'ai entendu conseiller presque crûment par la directrice et par
l'inspecteur,--dans l'enseignement, le mot d'ordre n'est pas de fournir
des leçons qui profitent aux enfants, il s'agit de leçons qui _fassent
de l'effet au regard du public_. Et pas moyen d'échapper à cette
obligation.
Extérieur! Extérieur! Apparence! L'instituteur, l'inspecteur, ne peuvent
pas travailler pour les enfants, ils sont forcés de travailler pour les
notes hiérarchiques, pour le règlement, pour l'administration. Et
l'administration est forcée de fonctionner «pour la statistique», pour
les rapports et les comptes rendus.
La _frime_ s'impose dans tout. Ainsi la grosse annonce clamée sur tous
les tons, à propos de l'entretien de l'école, c'est: _Propreté.
Hygiène._ Mais il ne s'agit pas que le nettoyage soit réel. A chaque
instant la directrice guide mon zèle:
--Rose, je vous recommande les cuivres, les boutons de porte, ce qui
brille... mon Dieu, le reste...
Et elle déploie un geste indulgent, qui me dispense de balayer très
soigneusement dans les coins.
Quand on prévoit la visite d'une autorité quelconque, alors on soigne
pour de bon la propreté du préau. Rien n'est plus important que
l'hygiène de ce grand local, si foncièrement scolaire. Alors, je m'en
paie du frottage et du lavage, mais _pour ne pas salir le préau_, on y
laisse les élèves le moins de temps possible; plus il fait mauvais et
plus on les maintient dans la cour; on les parque sous le petit bout
d'auvent, les pieds dans l'eau, sans jouer. En effet, il faut pouvoir
parader:
--Voyez comme nous observons les règlements sur l'hygiène! Voyez comme
nous avons souci de l'extrême propreté si indispensable à la santé des
enfants! Voyez la netteté du plancher!
Cet hiver, parfois, les tout petits ressemblaient à des animaux, chats,
chiens, hors de la maison, qui désirent rentrer; pelotonnés dans leurs
loques, ils fixaient obstinément les fenêtres, la porte du préau où il
faisait chaud, comme si la force de leurs grelottements devait faire
ouvrir.
--Pas moyen de vous réchauffer, mes chéris, nous attendons le délégué
cantonal...
* * * * *
A moi-même, l'école inculque des qualités comme à tout le monde: j'ai
acquis une tendance expresse au mensonge!
Il n'est pas vrai qu'on laisse les enfants dehors «pour le délégué
cantonal». C'est la visite de l'inspecteur primaire, de l'adjoint au
maire, ou des dames patronnesses qui leur vaut cette mise à l'air.
Le délégué cantonal a même protesté contre cette incohérence «de soigner
le ménage du préau pour ne pas s'en servir». Parbleu! il a protesté pour
ce motif que les femmes de service bénéficient seules du non-usage du
préau.
Je mens encore.
Mme Paulin, devenue singulièrement sans-gêne avec l'autorité, s'est
écriée d'un non rude:
--On voit bien que monsieur de délégué n'est pas chargé de nettoyer la
boue des parquets.
Et M. Libois s'est tu «comme un petit garçon». Avez-vous remarqué? m'a
dit Mme Paulin.
Après tout, s'il me plaît de mentir, à moi...
* * * * *
J'ai remis le livre bleu à sa place sur le bureau de la normalienne.
Mes appréciations manquent peut-être de mesure. J'avais trouvé l'école
trop parfaite, pour commencer, je réagis à l'excès; c'est un défaut très
féminin d'aller d'une exagération à l'autre.
Comment moraliser en gros autrement qu'avec des histoires du genre
critiqué ci-dessus? Or on ne peut pas faire du détail. Et tout de même,
ces histoires prêchent la douceur, la bonté; elles ont déjà le mérite
considérable d'appeler l'attention vers un idéal.
Admettons. Mais, nous atteignons le mois d'avril, la grande année
s'avance et je ne vois toujours pas resplendir heureusement le
dénouement de mon drame.
Avec le système de jeter de la poudre aux yeux, de s'attacher à
l'extérieur, de niveler surtout, l'école _diminue_ les enfants; autant
de simulacres imposés, autant de personnalité retirée. Et il ne faut pas
oublier que nous avons affaire à une race débilitée et que, parmi les
causes de la misère, se place en premier lieu le défaut de volonté
profonde, réfléchie. Que deviendront les enfants-marionnettes, sortant
de l'école, l'énergie changée en politesse hypocrite, la décision
subordonnée uniquement au souci du trompe-l'oeil?
La loi de l'obéissance à l'école même vient encore aggraver les
regrettables leçons de résignation et de croupissement.
--Adam, fais ça...
--Mademoiselle, je...
--Pas d'explication...
L'enfant n'a pas le droit de défendre sa volonté. Il faudrait au
contraire le laisser _dire_, puis le _persuader_, et non le contraindre.
Mais, je baisse la tête, à mon tour, devant cette objection ironique:
«Avec soixante élèves par maîtresse?»
Allons, allons, pas d'utopie; il faut du _pratique_ à l'école, du solide
et du pas compliqué. Je n'ai qu'à écouter la fable, en répétition
actuellement.
--Attention! mes enfants, tous ensemble... et tâchez de ne pas bavasser
comme des perroquets, tâchez de sentir un peu ce que vous dites.