VII

20 mars.--Encore une belle journée; dès le matin, le temps a été clair

et doux; je regrettais d'avoir si peu de chemin à parcourir pour me

rendre à mon travail; j'aurais marché indéfiniment, je humais dans l'air

toutes sortes d'incitations à rester dehors, toutes sortes d'espoirs à

chercher dans le lointain.

Mais c'est étrange comme l'école change d'aspect, lorsque l'air est

vivifiant, frais, sain. Je n'avais pas encore si fortement remarqué

cette couleur jaune-marron des boiseries, des tables, des armoires, des

bancs; et cette hauteur de plafond, ces cordes pendantes de vasistas!

Et comme le grand espace du préau, des classes, sent la cage! Un froid

d'insensibilité s'émanait des murs, du mobilier, j'étais égarée, seule,

dans un endroit non affectueux, non disposé pour contenir et dégager de

la tiédeur cordiale. Est-ce drôle, ce besoin de m'éparpiller qui se

tourne en nostalgie!

Le marronnier noir avec ses bourgeons blancs et roses prêts à éclater

m'a singulièrement attendrie. Est-il assez faubourien et spécial en son

genre! Il pousse là enfermé entre quatre murs, dans le sol parisien sans

humus; il a un entêtement de pauvre à vivre étiolé, sans suc, sans

brise, martelé, tailladé par la cohue des récréations, il prouve un

enracinement tenace pareil à celui des enfants d'ici qui poussent sans

air, sans chaleur, sans nourriture.

La journée habituelle s'est écoulée. J'ai été arrachée à mon spleen par

l'engrenage du service.

Le médecin et le délégué cantonal sont restés longtemps en conversation

avec la directrice pendant la récréation. J'ai entendu que l'on se

préoccupait des épidémies inévitables favorisées par le changement de

saison.

--Vous vous rappelez, l'année dernière, nous avons eu des quantités

d'oreillons, de scarlatine et de petite vérole?

La directrice qui aime bien son petit peuple sourit tristement:

--Oui, après le mois d'avril, il se fait des vides comme après une

guerre--nous avons un tas de noms qui disparaissent... puis la mairie

envoie des fiches nouvelles, les trous se bouchent...

M. Libois me regardait épousseter un bébé grognon; irrésistiblement nous

avons souri l'un vers l'autre, en pleine pitié, hors de toute

préoccupation profane et pourtant avec une sincère pénétration. Je ne

garde aucune gêne de cet échange... une atteinte très douce persiste

plutôt... il faut se résoudre à croire que M. Libois vibre à la misère

enfantine.

* * * * *

Je m'aperçois que le printemps agit sur les enfants: ils ne savent pas,

ils se tortillent, ils flairent, ils interrogent le ciel, comme par

l'instinct de s'envoler.

J'observe «ceux en cire», les anémiques avec des têtes d'octogénaires,

les moribonds dont le cramponnement à l'existence ne s'explique pas,

puisqu'ils n'ont ni sang, ni chair,--ceux-là le printemps doit leur

donner l'alarme de l'épidémie qui les guette; on dirait que la besoin de

substance vivifiante, s'émeut obscurément en eux, ils ouvrent le bec,

ils remuent les mâchoires à vide, ils désirent de la salive, de la sève.

Dimanche dernier, sur un arbuste poudreux, en caisse devant un marchand

de vin, j'ai vu une chenille maladive qui se traînait péniblement, qui

s'arrêtait, balançait la tête, cherchait la vraie verdure,--pourquoi

ai-je pensé à Gabrielle Fumet?

D'autre part, certains bruns aux yeux brillants ont du sang de bohémiens

dans les veines, on devine chez eux un souvenir de migration; les

portes, les murs semblent les gêner; ils se consultent sans trouver à

quoi jouer et pourtant une fermentation inaccoutumée les soulève.

Deux élèves ont _cané_ l'école (traduction: ils ont fait l'école

buissonnière), le frère et la soeur--six ans et quatre ans,--se tenant

par la main, avec leur panier du déjeuner, sont allés aux

Buttes-Chaumont--les pattes flaneuses, le nez en avant, renifleur,

attirés par l'odeur. Ils ont mangé leur pain, assis par terre, dans le

jardin. Mais, la fillette fatiguée a fini par se mettre à pleurer, le

garçon n'a plus reconnu son chemin. Un cantonnier les a ramenés à trois

heures, un peu avant la fin de la récréation. Grand scandale! On les a

plantés contre le mur, au pilori; toute l'école a défilé devant eux. Il

y a eu un speech de la directrice, sur ces deux vagabonds qui auraient

pu être ramassés par des saltimbanques.

Oh! la tête des deux vagabonds sanglotants! Le frère avec un grand

front, un nez large, la soeur avec une de ces bouches trop fendues,

faites pour vomir les cris puissants de rassemblement. Et le défilé! Les

tout petits qui suffoquaient et commençaient à pleurer, par contagion;

la mine pensive de Tricot, l'air narquois de Bonvalot, le regard apitoyé

de la Souris et la mine rancunière de Léonie Gras, qui n'a pas voulu

regarder, elle!

--Parbleu, c'est les deux Pantins, m'a dit Madame Paulin; ils

s'appellent Pantois, mais on les surnomme Pantins, parce que l'été, vous

verrez, ils sont tout raides, tout mal articulés. Ah! les deux petits

bougres, ils sentent venir l'été!... Figurez-vous qu'ils sont quatre

enfants, il y en a un plus grand et un plus petit que les deux d'ici,

avec le père et la mère, ça fait six personnes: ils habitent une chambre

au sixième étage, si bien exposée qu'en été il est absolument impossible

de dormir dans cette étuve, ah mais, une fournaise à se sauver... Alors,

on accroche tous les meubles au mur et au plafond,--c'est drôle les

chaises et la table au plafond?--l'on passe le chiffon mouillé par

terre, et on se couche à même, avec une simple chemise, sur le carrelage

nu, c'est le seul moyen d'arriver à dormir un peu... seulement, je vous

le dis, ces deux gosses ont une drôle de touche, l'été, ils sont comme

en bois... Comprenez-vous, ils ont vu le soleil aujourd'hui... ils ont

étouffé, ils ont cherché de l'air... Ah! les deux petits bougres!

A la sortie de quatre heures, le châtiment continue: les deux Pantins

sont dans le préau, assis à part, tels des pestiférés, contre le mur,

entre les deux portes de classes. La punition _réussit_, car, serrés

l'un contre l'autre, ils pleurent interminablement, affaissés comme des

loques.

Au milieu du préau, la directrice, Madame Galant, la normalienne

délibèrent: les deux Pantins s'en vont seuls d'habitude, faut-il les

faire accompagner, ou bien faut-il envoyer chercher la mère? Ces dames

sont là, plantées, noires, pleines de pédagogie et de conviction,

décidées à opérer le sauvetage, la _guérison morale_ des deux vagabonds,

à tout prix; leurs yeux planent, leurs fronts se chargent de nuages,

elles semblent consulter le bâtiment scolaire, les lignes droites, les

angles rigides, la peinture marron et cette atmosphère de Règlement

inhérente aux locaux.

Madame Galant qui n'est pas de service conduira les deux-Pantins à leur

porte, et demain, on enverra une lettre aux parents: une sévère

correction s'impose.

--Et puis, a demandé la directrice, n'avez-vous pas, dans votre livre de

morale, quelques histoires qui s'appliquent à leur cas?

--Nous en avons certainement, a dit la normalienne.

--Il y en a qui s'appliquent tout à fait! a prononcé avec force Madame

Galant, et, fanatique, implacablement dévouée à la pédagogie, elle a

emmené les deux Pantins. Ils sont venus à elle: deux pauvres dos

étriqués, rétrécis, de guingois, deux fronts piteux, à demi levés pour

implorer une entente miséricordieuse,--mais Madame Galant pensait trop

haut, à ce moment-là, elle n'a rien vu.

* * * * *

L'obscure incitation du printemps chez les enfants, l'obscur désir

d'évasion, de _nouveau_ et par conséquent de _beau_, porte à réfléchir

au besoin d'art chez le peuple.

Il s'avère que, chez le peuple, les louables souhaits «d'en dehors»

tournent mal, par fatalité: la poétique, saine, nécessaire influence du

printemps tourne à la flânerie affameuse; l'aspiration magnifique sert à

renforcer les préjugés, la servitude, la misère.

Le besoin d'art conduit au café-concert inepte et ordurier, aux bars,

aux débits à ornementation brillante, il conduit à acclamer l'apparat

militaire, à lire Rocambole avec passion, à bayer d'aise devant les

enluminures violentes des journaux illustrés: reproductions de fêtes

officielles, apothéoses de gouvernants, accidents, crimes, exécutions.

Les enfants jouent à la guerre, au cheval, au voleur; ils reproduisent

dans leurs jeux leur destinée d'obéir, d'être exploités, et malmenés;

et, la conception du mieux, le besoin d'art, ne peut élever chacun qu'au

rêve de devenir, à son tour, celui qui commande, celui qui exploite ou

qui frappe: l'officier, le cocher, le gendarme.

* * * * *

Mme Paulin, elle-même, paraît toute singulière, tout «marchande de

printemps». Elle me fait penser aux duègnes du théâtre classique.

Dès le premier jour, elle m'a voué une sincère affection; maintenant ses

égards s'accentuent, elle me soigne, elle me _couve_, dirai-je, comme

une mère ayant un fils à marier.

Et je me rappelle cette invitation de jadis: «Venez donc, le dimanche;

dans ma maison, il y a des jeunes gens, l'on s'amuse». Elle m'avait même

cité le fils de sa concierge: «Un garçon qui a fréquenté beaucoup les

cours du soir--et de plus, réformé du service militaire pour un motif

qui n'empêche pas les sentiments».

Elle avait eu l'intelligence de ne pas insister. Une nouvelle lubie

serait vraiment comique!

Dans tous les cas, elle m'a demandé,--négligemment, trop

négligemment,--si je ne pensais pas à me marier.

J'étais d'assez bonne humeur:

--Pourquoi pas? je suis comme les autres. Seulement, je veux quelqu'un

de ma sorte, ai-je dit avec l'idée de me moquer d'elle.

Mais, Madame Paulin est beaucoup plus fine que l'on ne croirait. Elle

pressent, par exemple, que «quelqu'un de ma sorte», ce n'est pas un

garçon de salle, malgré ma qualité de femme de service.

Tiens! Tiens! Elle a hoché la tête et elle a gratté son bras nu avec la

gravité demi-souriante d'une respectable personne qui connaît les

derniers secrets du printemps.

* * * * *

Le beau temps persiste. Depuis deux jours mon exigence aventureuse

s'enquiert des livres que l'on confectionne pour les écoles. Ces

ouvrages officiels revêtent une importance considérable, puisque les

institutrices s'en rapportent à eux, sans discuter, puisqu'elles y ont

recours dans tel cas grave comme le vagabondage des deux Pantins.

J'ai pu chiper, oublié sur le bureau, un des livres où la normalienne

choisit ses thèmes oraux; titre: «Morale pratique de l'école enfantine».

Un petit livre à couverture bleue, gentil, coquet. Ce bleu sur ma table,

près de la lampe, égaie ma chambre, émoustille mes idées; je souris à ma

fumeuse, à ma rocking-chair et me voici infusée d'une indulgence

infinie.

Aujourd'hui, les enfants ont été particulièrement instables et

inattentifs; il a fallu s'égosiller après eux, du matin au soir; on

aurait cru que quelqu'un les attendait, les appelait, dans la rue, au

loin. Ils ont joué à faire la noce.

Et maintenant, je comprends très bien la noce dans le peuple, le besoin

de dépenser, de gâcher, l'illusion de la liberté, l'incursion hors de la

misère, l'illusion d'être--pendant un moment--d'une autre catégorie

sociale, de la classe heureuse... Comme ça va bien avec le printemps!

Quelle récréation forcenée! Il fallait voir Adam... Lorsqu'une idée a

frappé les enfants au cours d'une leçon, souvent ils la reprennent entre

eux à la récréation,--comme à l'entr'acte du théâtre de Belleville, on

s'extasie sur les coups de scène. Ce matin, Mademoiselle avait prononcé,

dans un récit d'histoire, cette phrase quelconque: «alors les Normands

ont pillé la vallée de la Garonne,» il fallait voir Adam, deux heures

après, au milieu de la cour, faire rouler ses épaules et avancer son

mufle écarquillé dans une formidable admiration compétente:

--Hein! mon vieux! les Normands ont pigé et avalé la Garonne!

Et c'est samedi de paie ce soir! En quittant l'école, j'ai perçu,

deviné, flairé un brouhaha, un éclairage, une odeur de grande liesse

commençante... Je vais lire et j'ai du bleu dans l'esprit: un murmure

confus filtre à travers les murs, eh bien! il ne m'est pas désagréable

de sentir l'énorme effervescence nocturne du quartier venir jusqu'à moi.

* * * * *

Dimanche.--J'ai cessé de lire vers deux heures du matin, quand la rue a

retrouvé son calme.

Ceux qui ont fait la noce n'ont pas la tête plus en capilotade que moi.

Le séduisant livre bleu ne contient qu'un traité de singeries; d'un bout

à l'autre, le conseil faux, anti-naturel, sue l'insensibilité

grossièrement roublarde.

Je parlerai seulement de la première partie, consacrée à la

réglementation des rapports de coeur à coeur.

1º Le respect envers les parents.--Une profane comme moi n'aurait jamais

pensé à révéler aux enfants qu'ils devaient réfléchir et calculer avant

de se jeter dans les bras de leur mère. Eh bien, il est indispensable de

débiter des leçons là-dessus, il est indispensable qu'une personne

diplômée, officiellement déléguée, une spécialiste, quoi! intervienne et

apprenne aux enfants--dès l'âge de deux ans--«qu'il faut bannir tout ce

qui, dans leurs rapports avec les parents, tombe dans une camaraderie

condamnable.» Je copie textuellement. Et l'auteur, avec gravité--je

l'affirme--enseigne _les signes extérieurs de respect et d'amour_ à

donner aux parents; exactement comme on procède au régiment pour le

soldat et les supérieurs.

Oui, madame, l'enfant qui saura bien cette leçon de gestes aura du

respect pour ses parents; oui, madame, l'enfant qui _composera_ bien

scrupuleusement _sa mine_ en approchant sa mère, celui-là _aimera_ le

mieux sa mère.

Le livre, avec une logique implacable, expose ensuite qu'autrefois les

_signes_ de _respect_ n'étaient pas les mêmes, ils étaient plus

_accentués_: il s'agit donc bien d'une mode, d'une convention

strictement réglée, à laquelle on doit être attentif. Autrefois, un

enfant disait _vous_ à ses parents et s'agenouillait souvent avec

crainte; aujourd'hui, l'on peut se dispenser du _vous_ et de la crainte,

mais «la distance entre parents et enfants n'en est pas moins grande»,

et il n'en existe pas moins une nécessité de «démonstrations» qui prime

tout.

Malheureusement je ne peux pas reproduire la texture sinistre et

pierreuse de cette leçon.

Une pareille matière, bien entendu, comporte des exemples historiques.

L'auteur cite comme fils «presque irréprochable», le marquis de Mirabeau

«qui s'accusait d'avoir profité de la loi qui abrégeait le deuil,

autrefois extrêmement long après la mort d'un père.» Hein? est-ce beau,

est-ce d'un noble coeur, d'une profonde sensibilité, ce Mirabeau qui

dissertait et se dépitait publiquement de son manque de tenue? Et comme

les enfants doivent comprendre que, regretter son père, c'est exhiber

longtemps des habits noirs! Le code sur la façon de traiter la famille

va ainsi jusqu'au bout: du salut au crêpe! Quelle prévoyance de la part

des éducateurs! Les parents n'ont pas à s'inquiéter: tout est réglé

jusqu'après leur disparition! Et quelle commodité pour la jeunesse munie

d'un programme classique d'affection _pour toutes les circonstances_!

Je ne commenterai pas l'obéissance aveugle due aux parents «qui sont les

représentants de la loi», parce que je veux rester sur les choses qui

parlent au coeur de l'enfant; nous sommes dans le sentiment--avec

l'auteur,--restons-y.

Il y a un chapitre spécial sur le _devoir_ d'aimer ses parents. Un

enfant pourrait ne pas aimer ses proches croyant que c'est facultatif;

on lui signifie que c'est obligatoire et crac! il se dépêche.

Un exemple de dévouement filial est fourni. Car enfin, faut-il savoir

dans quelle forme il est préférable de se dévouer filialement.

Découpez-moi votre abnégation sur le patron ci-dessous:

«Une maison s'écroule; dans les décombres on retrouve le propriétaire

appuyé sur les deux poignets le dos en voûte, supportant à grand'peine

une masse de décombres et protégeant sa mère qui était tombée devant lui

et qu'il aurait étouffée sans son admirable dévouement. Retiré des

décombres, dès qu'il peut parler, il s'écrie: «Je sais que je suis

ruiné, mais je ne me plains pas, j'ai eu le bonheur de sauver ma mère.»

Voilà le cri filial, voilà le jet de l'âme, voilà la première exhalation

de l'homme transporté d'affection émue: «Je sais que je suis ruiné...»

(On le voit mesurant d'un regard circulaire l'importance du dégât.)

Puis: «je ne me plains pas», seconde préoccupation d'intérêt: il annonce

d'avance la générosité de ce qu'il va proférer, afin d'en tirer toute la

compensation possible; «je ne me plains pas» c'est-à-dire: «Malgré la

perte immense que je subis, vous allez admirer ma grandeur d'âme...»

Hein! ce mélange de calcul et de prétendu dévouement, cette façon de

peser la perte et le reliquat, cela sent-il assez le convenu,

l'ostentation papelarde, l'absence de tout sentiment vrai? Hein! est-ce

assez en _signes extérieurs_, cette morale?

Et comme on se représente bien les enfants façonnés sur cet unique souci

de l'apparence! Comme on les voit, parlant, agissant pour être

appréciés, sans âme et sans naturel, incapables de la moindre impulsion

désintéressée.

J'en connais des quantités, à l'école, qui jouent la comédie «du bon

coeur». Virginie Popelin, notamment, excelle dans le genre: lorsque les

maîtresses confèrent entre elles, à proximité ou bien dans l'entrée

quand des parents stationnent, elle a d'abord un coup d'oeil calculateur

et de mise en scène, pour s'assurer du public attentif, puis sa voix

monte, d'une amabilité creuse, d'un timbre faux trop poussé à la

sonorité:

--Je mangerais bien mon bonbon... mais je m'en passerai, tiens, je te

donne mon bonbon, prends-le, c'est pour toi.

Et, sournoisement, elle guigne le _bon effet_ de sa générosité.

N'est-ce pas d'exacte tradition? La vertu _sur commande_, _au moment

favorable_: faire le bien pour la galerie! Du reste, le livre ne s'en

cache pas, avec son titre d'une exactitude impudente la _Morale

pratique_. Oh! l'inconscience, l'âpre cuistrerie du faiseur d'histoires

morales!

Quel funèbre dévot laïque, noir, sec, compassé peut avoir conçu l'idée

de codifier la tendresse, la palpitation de l'être, le don éperdu de

toutes les fibres impressionnables?

Je viens d'interroger la couverture du livre bleu: ils sont deux

auteurs, ils se sont mis à deux pour amplifier le noble souffle

purificateur: un maître d'études et son chef. Parbleu! ces gens ont

tellement l'habitude de craindre le qu'en-dira-t-on, et d'agir pour le

résultat superficiel, ils sont contraints à un tel truquage

professionnel, qu'en fait de morale, innocemment, ils indiquent aux

enfants la roublardise; ils n'enseignent pas _le bien_, ils enseignent à

_prendre_ les _attitudes louables_: de l'artificiel, rien que de

l'artificiel. Ce sont des fonctionnaires qui ne voient que sous le jour

administratif et,--je le sens bien tous les jours à l'école,--il n'y a

pas de nature possible en atmosphère administrative.

En effet,--je l'ai constaté, je l'ai entendu avouer par des maîtresses,

je l'ai entendu conseiller presque crûment par la directrice et par

l'inspecteur,--dans l'enseignement, le mot d'ordre n'est pas de fournir

des leçons qui profitent aux enfants, il s'agit de leçons qui _fassent

de l'effet au regard du public_. Et pas moyen d'échapper à cette

obligation.

Extérieur! Extérieur! Apparence! L'instituteur, l'inspecteur, ne peuvent

pas travailler pour les enfants, ils sont forcés de travailler pour les

notes hiérarchiques, pour le règlement, pour l'administration. Et

l'administration est forcée de fonctionner «pour la statistique», pour

les rapports et les comptes rendus.

La _frime_ s'impose dans tout. Ainsi la grosse annonce clamée sur tous

les tons, à propos de l'entretien de l'école, c'est: _Propreté.

Hygiène._ Mais il ne s'agit pas que le nettoyage soit réel. A chaque

instant la directrice guide mon zèle:

--Rose, je vous recommande les cuivres, les boutons de porte, ce qui

brille... mon Dieu, le reste...

Et elle déploie un geste indulgent, qui me dispense de balayer très

soigneusement dans les coins.

Quand on prévoit la visite d'une autorité quelconque, alors on soigne

pour de bon la propreté du préau. Rien n'est plus important que

l'hygiène de ce grand local, si foncièrement scolaire. Alors, je m'en

paie du frottage et du lavage, mais _pour ne pas salir le préau_, on y

laisse les élèves le moins de temps possible; plus il fait mauvais et

plus on les maintient dans la cour; on les parque sous le petit bout

d'auvent, les pieds dans l'eau, sans jouer. En effet, il faut pouvoir

parader:

--Voyez comme nous observons les règlements sur l'hygiène! Voyez comme

nous avons souci de l'extrême propreté si indispensable à la santé des

enfants! Voyez la netteté du plancher!

Cet hiver, parfois, les tout petits ressemblaient à des animaux, chats,

chiens, hors de la maison, qui désirent rentrer; pelotonnés dans leurs

loques, ils fixaient obstinément les fenêtres, la porte du préau où il

faisait chaud, comme si la force de leurs grelottements devait faire

ouvrir.

--Pas moyen de vous réchauffer, mes chéris, nous attendons le délégué

cantonal...

* * * * *

A moi-même, l'école inculque des qualités comme à tout le monde: j'ai

acquis une tendance expresse au mensonge!

Il n'est pas vrai qu'on laisse les enfants dehors «pour le délégué

cantonal». C'est la visite de l'inspecteur primaire, de l'adjoint au

maire, ou des dames patronnesses qui leur vaut cette mise à l'air.

Le délégué cantonal a même protesté contre cette incohérence «de soigner

le ménage du préau pour ne pas s'en servir». Parbleu! il a protesté pour

ce motif que les femmes de service bénéficient seules du non-usage du

préau.

Je mens encore.

Mme Paulin, devenue singulièrement sans-gêne avec l'autorité, s'est

écriée d'un non rude:

--On voit bien que monsieur de délégué n'est pas chargé de nettoyer la

boue des parquets.

Et M. Libois s'est tu «comme un petit garçon». Avez-vous remarqué? m'a

dit Mme Paulin.

Après tout, s'il me plaît de mentir, à moi...

* * * * *

J'ai remis le livre bleu à sa place sur le bureau de la normalienne.

Mes appréciations manquent peut-être de mesure. J'avais trouvé l'école

trop parfaite, pour commencer, je réagis à l'excès; c'est un défaut très

féminin d'aller d'une exagération à l'autre.

Comment moraliser en gros autrement qu'avec des histoires du genre

critiqué ci-dessus? Or on ne peut pas faire du détail. Et tout de même,

ces histoires prêchent la douceur, la bonté; elles ont déjà le mérite

considérable d'appeler l'attention vers un idéal.

Admettons. Mais, nous atteignons le mois d'avril, la grande année

s'avance et je ne vois toujours pas resplendir heureusement le

dénouement de mon drame.

Avec le système de jeter de la poudre aux yeux, de s'attacher à

l'extérieur, de niveler surtout, l'école _diminue_ les enfants; autant

de simulacres imposés, autant de personnalité retirée. Et il ne faut pas

oublier que nous avons affaire à une race débilitée et que, parmi les

causes de la misère, se place en premier lieu le défaut de volonté

profonde, réfléchie. Que deviendront les enfants-marionnettes, sortant

de l'école, l'énergie changée en politesse hypocrite, la décision

subordonnée uniquement au souci du trompe-l'oeil?

La loi de l'obéissance à l'école même vient encore aggraver les

regrettables leçons de résignation et de croupissement.

--Adam, fais ça...

--Mademoiselle, je...

--Pas d'explication...

L'enfant n'a pas le droit de défendre sa volonté. Il faudrait au

contraire le laisser _dire_, puis le _persuader_, et non le contraindre.

Mais, je baisse la tête, à mon tour, devant cette objection ironique:

«Avec soixante élèves par maîtresse?»

Allons, allons, pas d'utopie; il faut du _pratique_ à l'école, du solide

et du pas compliqué. Je n'ai qu'à écouter la fable, en répétition

actuellement.

--Attention! mes enfants, tous ensemble... et tâchez de ne pas bavasser

comme des perroquets, tâchez de sentir un peu ce que vous dites.

La Maternelle(#64798) · 第 12 / 18 题