M. Libois m'a demandé du ton le plus naturel:

--Petit traumatisme?

On appelle cela, je crois, «jeter une sonde».

Et moi, surprise par cette interpellation, au lieu de feindre de ne pas

comprendre son mot grec, j'ai répliqué comme une étourdie:

--Ce n'est pas une plaie, une simple ecchymose.

J'ai senti, d'un choc, son regard et ma bêtise tout à la fois, comme un

inculpé saisit, à l'avidité du juge d'instruction, qu'il a parlé

imprudemment.

M. Libois a tourné les talons trop vite, tel un visiteur indélicat qui

emporte un objet chipé.

Après tout, je m'en moque de sa curiosité.

* * * * *

Le fait grave, c'est que mon beau programme de suivre les améliorations

quotidiennes jusqu'au bilan total ne m'inspire plus le même

enthousiasme.

Et pourtant le drame est bien plus poignant que je n'avais cru tout

d'abord: Adam, Louise Cloutet, Irma Guépin, Bonvalot, Gillon, Virginie

Popelin, Julia Kasen, Léon Chéron, Léon Ducret, ces enfants types et

leurs dérivés, vivent leur dernière année d'école maternelle, avant

l'école primaire, c'est la fin de la petite enfance. J'assiste à l'année

décisive: à la clôture, du définitif sera acquis, de l'irréparable sera

consommé!

* * * * *

16 janvier.--Ce matin, la rue et la façade de l'école m'ont semblé

toutes changées; il gelait au moins à dix degrés; la rue déserte et

sonore dormait comme la cour triste d'un vieil et sale immeuble. Devant

ma porte, un gros pavage extraordinairement bossué et défoncé résume le

délabrement du quartier; plus loin, le bout de pavage en bois paraît

emprunté à une partie riche de Paris, la façade de l'école cubique, en

pierres de taille, d'une estompe de monument, avec son drapeau, ses

affiches au rez-de-chaussée, tranche sans pouvoir s'accorder avec le

gris jaune des maisons en plâtre, ni avec les devantures de boutique en

bois peint de rouges variés.

J'ai attendu dans l'entrée que la concierge eût tourné le compteur et

allumé le gaz. La lumière a jailli tout d'un coup, et j'ai regardé,

comme si je ne les avais jamais vus, la vieille femme toujours muette,

la loge, le cabinet et l'escalier de la directrice, les murs peints

couleur vert d'eau et les trois tableaux d'honneur.

J'ai vite fermé les vasistas du préau, des classes et commencé

l'allumage des poêles. Les bouts de cordes se balancent longtemps,

comme, dans ma chambre, fait le cordon de rideau au-dessus de ma

fenêtre: bonjour, bonjour. Un petit béret de fille oublié, coiffant une

seule des deux cents patères du préau, évoquait une idée d'enfance et

aurait suffi à indiquer à un étranger l'usage de la vaste salle,

meublée, tout autour, de bancs très bas. L'odeur de crayon, de chien

mouillé et de pommes de terre frites, que je ne remarquais plus les

jours précédents, m'a causé une espèce de crainte administrative; le

bruit de mes pas m'a fait sentir le vide et la grandeur des classes.

J'étais dépaysée comme après des vacances.

Mme Paulin est arrivée, bonne femme, indulgente, charitable; elle m'a

dit:

--Vous avez des yeux comme des entonnoirs à baisers... Alors, c'était

son jour à votre ami?

Elle approuvait que sa jeune collègue se fût payé un peu de bon temps.

J'ai souri, les bras tirés par mes seaux de charbon.

Madame Paulin m'a porté plusieurs seaux, d'un poêle à l'autre, par

complaisance et elle emmanchait de grands coups de tisonnier, en

maugréant:

--Vous avez bien raison de profiter de votre jeunesse; seulement je

voudrais vous voir manger davantage... y a rien dans c'te poitrine-là,

ma petite... M. Libois m'a demandé si nous étions bien nourries...

Y a rien!... Il est de fait que je me rétrécissais, toute incomplète.

L'arrivée des enfants m'a beaucoup secourue; d'autant plus que le

premier entré a été un petit boiteux qui fait toujours le chien après

moi: il enfonce sa tête dans mon tablier, frotte ses cheveux, relève son

museau qui voudrait lécher et, plusieurs fois, avant d'atteindre sa

place, il se retourne, s'arrête sur une patte et me contemple, souriant

de bonté espiègle.

Par ce froid terrible, les enfants apportent des têtes violacées et

pochées d'ivrognes pleurards. Des petites filles clopinent raidies,

cassées en deux comme des vieilles, les mains ramenées au creux de

l'estomac, un panier au coude, au lieu de cabas. Je dénoue les grands

fichus de laine attachés derrière le dos; des avortons allongent leurs

mains tuméfiées devant mon tablier bleu, comme ils les approcheraient

d'un poêle brûlant.

Dans le bruit grandissant des galoches et des nez mouchés, j'étais

dolente, le cerveau usé, le coeur fondant, sans aucune envie de

critiquer. J'avais froid aussi; le préau et les classes ne

s'attiédissent à dix degrés que vers neuf heures et les seize degrés

réglementaires, on ne les obtient que le soir, parce qu'il faut aérer à

chaque sortie des classes, quelle que soit la température.

Bonvalot «_radine_» sans hâte, le visage plus coupant que d'habitude,

l'air d'un condamné qui ne veut pas trembler. Des bambins mal éclos

n'ont que leur tablier et une robe au ras du derrière; quand ils se

baissent, quand ils s'asseyent, on voit bleuir des coins de chair et

leur mine piteuse, étonnée, dit qu'ils ne savent pas au juste d'où ils

souffrent, ni pourquoi ils souffrent.

Les voix gelées sont affaiblies, les toux sont grossies! Lorsque je

fourgonne le feu, une trentaine de tout petits me surveillent avec

avidité; ils attendent que je leur procure la chaleur, comme ils

attendent que je distribue les gamelles.

L'inspection de propreté. Le froid a mangé la crasse des mains comme il

a supprimé la boue de la rue.

La conduite aux cabinets. Pénible nécessité; un vent griffeur souffle

dans la cour. La misère des accoutrements se révèle: des loques

innommables servent de chemises, de jupons, de caleçons. Pitié! Des

innocents n'ont même pas chaud à leur pauvre ventre! Mes pauvres petits!

les garçons... on ne leur trouve plus rien; des poupées, dont le dessous

n'est pas assez protégé, tournent un regard désespérant, comme lointain

et anxieux.

La directrice m'a laissé sa classe.

--Faites-leur exécuter des mouvements de bras pour les réchauffer; j'ai

mes écritures de décembre à terminer.

J'entends la normalienne:

--Puisque vous avez trop froid pour écrire, si vous êtes raisonnables,

je vous raconterai encore «la Mésange»... Adam!

Je me suis ensoleillée de contentement et de désir comme les élèves de

mademoiselle. «La Mésange» c'est une vraie récompense d'écouter cette

histoire d'oiseaux qui ont des petits.

Instantanément, j'ai été ranimée; toutes mes mauvaises idées sur l'école

ont été bannies. Je n'avais plus pensé à «la Mésange!» Dieu merci, je me

trompais: dans le rôle des parents domine la beauté, un sublime fulgure

qui annule toutes les ombres, et l'on ne peut décemment enseigner aux

enfants à critiquer la famille; il faut bien leur donner un aperçu, si

disproportionné soit-il, de cette immensité: l'amour maternel. Et ce

sentiment suprême existe dans sa pureté chez les femmes les plus

déchues... on dirait parfois qu'il est en moi, comme une perversion.

Dimanche dernier, au retour de ma promenade habituelle aux

Buttes-Chaumont, rue des Pyrénées, j'ai rencontré Louis Clairon qui

tenait, par le jupon, sa mère, une phtisique de mise indigente. Rue des

Pyrénées, il passe du beau monde. Louis a croisé un regard sans affinité

avec un jeune monsieur de sept à huit ans (pardessus, gants, chapeau

melon), accompagné de parents à vêtements cossus; il a alors reporté sur

sa mère ses yeux de loup, aussitôt contents, rassurés, vaillants. J'ai

bien vu: après ce jupon lamentable, mal pendu, après ce corps étique, ce

dos rond, cette face terreuse, il recueillait la totale sécurité, il

trouvait plus de protection que dans tout le reste de l'univers, que

dans les formes les plus opulentes, les plus belles, les plus solides.

Et mentalement j'ai approuvé: Tu as bien raison de te sentir riche,

comblé; tant qu'il restera un tressaillement dans ce corps, fût-il aux

griffes de la mort, ce tressaillement sera pour te sustenter et pour te

défendre.

Dire que je suis condamnée au célibat! Mes fibres stériles frémissent!

Quelle terrifiante compréhension est en moi: la puissance maternelle n'a

pas de limites, c'est la bonté à l'infini, c'est l'audace enragée

capable de briser les lois humaines et de s'insurger contre la nature

même. Tiens! Louis, si tu voyais qu'il faut mourir et que Dieu lui-même

n'y peut rien, il faudrait appeler: maman! et tu aurais raison d'espérer

encore!

Et vous, jeune monsieur, vous exposerai-je, avec ménagement, que cette

mère en haillons vaut mieux pour Clairon que votre maman tout en

soie?... Je m'égarerais volontiers dans le domaine illimité du

Relatif... Périodiquement, le père de Berthe Hochard vient chercher la

petite idiote dans l'après-midi, pour aller faire une démarche au Dépôt.

C'est un misérable garçon de salle qui s'acharne à réclamer «sa femme»,

une ex-fille galante devenue folle inoffensive.

Avoir comme joie, comme adoration, comme espoir une réprouvée démente!

Ce déshérité ne sentira jamais le grotesque ni l'indécent de son

attachement. L'on n'a pas un bonheur aussi misérable! Il est si simple

d'aimer la saine beauté!... Et je comprends très bien que, dans les

bureaux, on refuse de lui rendre «la créature». Qu'est-ce qu'on refuse,

en somme? Rien, moins que rien.

Je lui amène sa fille Berthe jusqu'à la balustrade du préau. Il ramasse

sa vie dans ses grands yeux vitreux qui remercient vaguement, qui

fouillent d'avance le Dépôt, là-bas. Il me dit dans un transport: «nous

y allons!» Et, _forcément_, avant de se sauver, il me serre la main...

l'élan de son sang me prend...

J'ai connu une seule fois dans ma vie cette secousse franche et directe

des doigts au coeur,--ce fut comme la transmission matérielle d'un

serment,--et je ne revis plus jamais mon fiancé...

* * * * *

Faut-il noter aussi que, dans ma promenade, j'ai rencontré M. Libois,

accompagné d'une dame élégante et jolie.

Elle a dû poser des questions et entendre des réponses bien risibles!

Je n'étais pas précisément «chic», quoique je ne sorte pas, le dimanche,

sans voilette, ni sans gants. Il est certain que mon modeste chapeau

noir n'avantage pas ma figure de brune.

Soyons juste: M. Libois a bien salué. D'autant mieux que, dans cette rue

des Pyrénées large et encombrée, il pouvait parfaitement, sans

impolitesse, se dispenser de me reconnaître.

Il a probablement voulu faire le généreux, l'homme libéral, avec son

geste «de haute considération.»

Et justement, moi, je ne pouvais pas encaisser son salut comme une

générosité, en y répondant par un petit hochement de tête et un sourire

de connaissance: «Bonjour, bonjour!» à la façon de Mme Paulin, par

exemple. La compagne de M. Libois me regardait. Il y a telles

circonstances où la comédie de l'humilité n'est pas possible.

Alors, ma foi, j'ai sans doute un peu exagéré la perfection de ce salut

au passage qui n'appartient, dit-on, qu'aux femmes du monde initiées à

l'art des réceptions en grande cérémonie.

* * * * *

Avant la délectation de «la Mésange», j'inventorie avec réconciliation

les deux classes: les pancartes d'animaux et de plantes, les armoires,

les tables et les rangées d'enfants. Un mélange de chaleur, d'odeur et

de bruit me pénètre, je soupire longuement et me regonfle. Je sens,

comme au toucher, l'existence multiple, la respiration de l'école. Et

j'aime les enfants-types qui ressortent dans le peuple des bancs; j'aime

la Souris et j'aime Bonvalot. J'aime le bruit des galoches au-dessus de

ma tête, dans la classe de Mme Galant; il ne cesse jamais nettement:

dans le plus de silence que l'on puisse obtenir, il y a toujours,

par-ci, par-là, des galoches qui râclent; on pense à un locataire

faisant son ménage et qui n'aurait jamais complètement fini.

Comment dire?... Un bien-être fondant imprègne ma chair... je voudrais

être sûre qu'il n'y a pas d'aspiration défendue dans mon enthousiasme

pour le conte de maternité intitulé la Mésange.

Mademoiselle va commencer. Droite, sculpturale, le visage blanc et doux,

au-dessus de son costume noir, elle a bien l'âme institutrice; quelque

chose d'unique, de professionnel s'émane d'elle et les enfants

apprivoisés perçoivent bien qu'elle est d'une race à part.

Comme sa voix claire et prenante porte jusqu'à moi, au travers de la

cloison, j'interromps les mouvements de bras et je dis à mes tout

petits, d'un air de malice mystérieuse:

--Vous ne savez pas? Nous allons écouter une belle histoire de

Mademoiselle, _comme si nous étions des grands_!

Et nous voilà tous enchantés de cette espèce de larcin, de cette

audition chipée aux grands.

Je sais que Mademoiselle illustrera son récit de dessins au tableau

noir, merveilleux instantanés faits de simples lignes; je profiterai des

pauses pour répéter les données principales à mes mioches. Ils placent

les mains sur les genoux et lèvent le nez; les uns bayent d'attention,

d'autres rentrent leur lèvre inférieure et avancent leurs dents du haut

à la moitié de leur menton; des filles pincent un petit bec pointu.

«La Mésange», je veux l'écrire d'un souvenir exact, parce que j'ai

entendu la normalienne affirmer à Mme Galant que c'était une relation

vraie où pas un détail n'était inventé. (Notre délégué cantonal l'aurait

écoutée une fois avec la plus vive émotion. Un bon point, monsieur! Vous

serez un excellent père.)

* * * * *

Une vieille dame habitait à la campagne avec son chat nommé Mistigris.

La maison était blanche avec un toit rouge, on y entrait par un perron,

c'est-à-dire un escalier de pierre, comme celui de l'école, qui avait

cinq marches et une rampe en fer.

Le jardin, devant la maison, était entouré d'un mur blanc, au-dessus

duquel on pouvait passer la tête et il était tout plein de soleil, parce

que les poiriers, les pruniers et les cerisiers n'étaient guère plus

hauts que le mur; mais, en face du perron, il y avait un très gros

marronnier, plus grand que celui de notre cour, qui donnait un bel

ombrage sur la maison. Les arbres à fruits étaient placés sur deux rangs

et, entre eux on voyait une corbeille de fleurs dans le genre de celles

des Buttes-Chaumont, au mois de mai et on aurait dit d'une place de fête

où les abeilles, les oiseaux et les papillons ne cessaient de passer et

de se balancer.

Chaque jour, après déjeuner, la vieille dame venait s'asseoir sur un

fauteuil d'osier, au bas du perron et elle mettait ses lunettes et elle

faisait de la tapisserie, en levant les yeux de temps en temps sur le

marronnier où les feuilles remuaient doucement et faisaient un

chuchotement comme certains élèves qui se figurent qu'on ne les entend

pas.

Mistigris, qui ne quittait jamais sa maîtresse, s'installait sur la

dernière marche. Assis, la queue sous les pattes, sans bouger il

regardait les abeilles, les papillons qui tournaient autour des fleurs.

Des grains d'or remuaient dans ses yeux et il avait l'air d'écouter avec

ses yeux le bruit d'une charrette sur la route, le sifflet du chemin de

fer très loin. Si une mouche s'approchait, il faisait un mouvement de

tête; il surveillait aussi, de côté, sa maîtresse qui travaillait et

quand il avait bien vu que rien n'était changé dans le monde, il se

léchait les pattes, se mettait en rond et dormait.

Un jour, comme la vieille dame allait s'asseoir dans son fauteuil

d'osier, voilà qu'elle entend des cris d'oiseaux, ah, mais des cris

aigus, précipités, affreux et elle voit deux mésanges qui voletaient

comme des perdues autour du marronnier; les ailes battaient vite et

faisaient penser à des mains malheureuses qui tremblent, qui ne savent

pas où se poser; les petits oiseaux approchaient des branches,

s'éloignaient, approchaient encore: Mistigris était dans l'arbre auprès

d'un nid où les petits montraient leur bec et c'étaient le père et la

mère qui criaient pour le chasser.

Aussitôt la vieille dame, tout effrayée, appelle Mistigris! Mistigris!

mais il ne veut pas venir, alors elle cherche quoi faire, elle ramasse

des cailloux et les lance entre les branches.

Mistigris tourne bien la tête brusquement, d'un côté, de l'autre, comme

un malfaiteur inquiet, mais les cailloux ne l'atteignent pas; il se

jette sur le nid et vite, vite, il croque les petits, malgré

l'égosillement affreux des deux mésanges.

Il descend de l'arbre, en voulant avoir l'air ignorant et tranquille;

mais, avec des précautions de poltron, il avance une patte, puis

l'autre, lentement.

Dès qu'il est par terre, la vieille dame, pleurante et indignée, le

gronde sévèrement:

--C'est abominable ce qu'il a fait là, et il n'a pas d'excuse, il venait

de déjeuner; et quand même il aurait eu faim, jamais, jamais il ne

devait manger les petits oiseaux.

Mistigris rampait, levait à moitié sa tête sournoise; il voulait faire

croire qu'il ne savait pas: on lui avait appris que c'était bien

d'attraper les souris, alors il attrapait toutes les petites bêtes.

--Non! la dame disait qu'il ne devait jamais tuer, même des souris; car

les souris sont de pauvres animaux qui ne font pas grand dégât.

Et elle le chassa en jetant son dernier caillou: allez-vous-en, vilain

monstre!

Mistigris s'en alla bouder dans la maison dont la porte restait ouverte.

Le lendemain, comme d'habitude, après le déjeuner, la dame vient

s'asseoir au bas du perron, à l'ombre. Mistigris derrière elle arrive,

en s'étirant comme un paresseux; il se place sur la dernière marche.

Aussitôt, ah mon dieu! une plainte déchirante sort du marronnier. C'est

la mésange, la mère des petits oiseaux mangés, qui est perchée près du

nid vide et qui reconnaît Mistigris. Elle lui envoie un cri, quelque

chose comme un cuî, cuî, prolongé, mais non, un cri impossible à répéter

et qui doit signifier: «Rends-moi mes petits, rends-moi mes petits».

Et voilà cette plainte qui continue lente, pénétrante, toujours

pareille. Alors, ce même gémissement, sans arrêter, toujours, toujours,

cela fait une tristesse qui reste dans l'air comme du gris de brouillard

et qui s'élargit; toujours, toujours.

Les autres oiseaux du jardin se taisent; on dirait que les feuilles

cessent de bouger, que les fleurs se baissent, que les papillons se

cachent.

Ce n'est pas seulement une plainte d'oiseau que l'on entend, c'est bien

plus grand: c'est une plainte de maman! On dirait qu'il y a aussi

l'arbre, le soleil, le ciel qui pleurent avec la mésange. Figurez-vous

toutes les choses qui pleurent autour de vous. Sachez alors que toutes

les mamans du monde, les mamans des enfants et les mamans des animaux

pleurent de la même manière quand on leur a pris leur petit, puisque

l'on a fait du mal à la vie que nous respirons, puisque c'est tout qui

souffre du même coup, c'est la maison et c'est la rue!

Les chats ne comprennent pas le langage des oiseaux; mais Mistigris a

compris tout de suite la mésange, comme si c'était sa mère, à lui, qui

pleurait! «Cuî, cuî, rends-moi mes petits, rends-moi mes petits».

Il a regardé vite, là-haut, dans le marronnier, puis le voilà qui a fait

semblant de ne pas entendre, il tourne le front du côté des poiriers et

des pruniers, il s'occupe des mouches qui volent là-bas, il cligne ses

yeux, comme si leur poussière d'or le gênait, et il a l'air de compter

les fleurs penchées, plus loin encore, tout là-bas.

Mais la mésange est toujours là, sur la branche qui lève son petit bec,

et le baisse et le relève, droit vers lui, sans arrêt, toujours,

toujours, pleurant la même plainte: «Rends-moi mes petits! rends-moi mes

petits!»

Malgré lui, peu à peu, Mistigris ramène ses moustaches devant l'arbre,

il les incline et flaire attentivement la pierre du perron à ses pieds.

Mais la mésange continue de crier.

Et peu à peu, la tête de Mistigris se relève, il faut qu'il regarde! il

faut qu'il entende! il faut qu'il reste là, les yeux fixés sur la

mésange qui le harcèle.

Alors les cris de la maman qui se penche et se redresse sans faiblir

sont comme des aiguilles que chaque balancement enfoncerait; des

frissons remuent le dos de Mistigris, ses poils font l'effet de l'herbe

soufflée par le vent. Il se tient de plus en plus tendu d'attention,

forcé de laisser entrer toute la peine et tout le reproche de la mère.

Et le voilà torturé aussi de cette tristesse de toutes les choses qui se

jette et s'amasse en lui. Il ouvre la bouche pour miauler, aucun bruit

ne sort. Il veut se détourner, mais non, sa tête revient, il faut qu'il

écoute.

Encore des frissons le long de son corps, et la plainte frappe sans

rémission, toujours pareille et il est malheureux, il ne peut rien,

rien. Cela devient tellement intolérable qu'il arrive à faire vers sa

maîtresse un miaulement suppliant:

--Je t'en prie, délivre-moi, fais-la taire!

La vieille dame écoute l'oiseau, malheureuse aussi, les deux mains sur

ses genoux, ayant laissé tomber sa tapisserie par terre. Elle répond

tout bas, gravement:

--Non, non, Mistigris, tu as mangé ses petits.

Mistigris reste cloué là et ne répète même pas son miaulement misérable.

Tout à coup, il essaie encore de jeter sa tête de biais, son dos

tressaille d'une secousse violente et ses oreilles s'aplatissent: voilà

qu'il a peur!

En effet, le cri de la mère change; maintenant c'est un cri de colère:

«Ah! tu ne veux pas me rendre mes petits!» C'est un cri de colère

terrible, irrésistible; il révolte l'air tout autour.

Et un oiseau arrive près de la mésange, sur une branche: c'est le père

des petits oiseaux mangés.

--Va! va! crie la mère.

Alors, excité, le père s'envole, fait un cercle, sans bruit, vers

Mistigris et revient à l'arbre. Mistigris effrayé ne bouge pas et,

malgré ses prunelles qui ne veulent pas, il voit l'oiseau! Il entend le

silence des ailes, il sent leur battement.

--Va! Va!

Alors, le mâle décrit des courbes de plus en plus rapprochées de

Mistigris; et chaque fois aussi il revient se percher de plus en plus

près de Mistigris. Il ne le quitte pas, il le vise, il mesure la

distance, le voici sur la plus basse branche, le voici sur la rampe du

perron, le voici sur une marche.

Mistigris baisse le cou, il respire en dessous, de côté, il ne peut plus

bouger; le cri terrible de la mère le paralyse.

Et soudain, oui, là vraiment, le petit oiseau pas plus gros qu'une noix

s'abat sur le front du chat, entre les oreilles et tiens donc, tiens

donc, à coups de bec, furieusement, sur son nez: tiens donc, méchant!

mangeur de pauvres petits innocents.

Puis il s'envole, va rejoindre la mère mésange.

Un grand silence. Tout le jardin regarde Mistigris.

Mistigris abattu, sentant que toute la nature est contre lui, toutes les

choses et tout ce qui respire, ne pouvant plus rester devant l'arbre, ne

pouvant plus rester devant les plantes ni devant la lumière, Mistigris

se coule misérable, la tête basse, la queue basse, vers la maison; il se

traîne dans un coin noir.

Et tous les jours, au moins pendant un mois, dès que Mistigris, après le

déjeuner, apparaissait auprès de sa maîtresse, la mère mésange était là

dans l'arbre qui l'attendait et qui commençait aussitôt sa plainte

déchirante, incessante et toujours pareille: «Cuî, cuî, rends-moi mes

petits, rends-moi mes petits.»

Mistigris l'écoutait, la tête fixe.

Puis, le mâle arrivait.

Mais Mistigris s'en allait dès qu'il le voyait voler en rond et

s'approcher.

Enfin, Mistigris n'eut plus le courage de se poser sur le perron. Il

descendait les cinq marches, apercevait la mésange dans l'arbre et s'en

retournait...

Cette bonne mésange, ses petits lui ont été rendus; le nid est refait,

le nid est habité.

Mistigris a regardé le nid renaître, du haut du perron et un jour il a

compris qu'il était pardonné. Il revient s'asseoir à sa place ordinaire

sur la dernière marche auprès de la vieille dame qui fait de la

tapisserie.

La mère mésange ne se plaint plus, on voit sa tête qui sort du nid. Elle

et Mistigris restent des heures à se regarder, sans crainte, sans

méchanceté.

Mistigris devenu très sage songe profondément. Il songe qu'une maman de

mésange est plus forte qu'un chat armé de ses griffes et de ses crocs;

il songe à cette chose qui torture les chats mangeurs d'oiseaux, il

songe à cette chose qui fait renaître les petits oiseaux mangés.

De temps en temps, le mâle apporte la becquée. La mère se lève, les

petits becs s'agitent dans le nid.

Alors, Mistigris fait semblant d'avoir entendu du bruit dans la maison;

il se dérange tout doucement et se pose, tournant le dos à l'arbre.

* * * * *

Je n'essaierai pas de restituer par des mots la beauté haute,

électrisante, de la normalienne, auteur de ce récit.

Je ne peux pas dire non plus toutes les émotions des deux classes.

Seulement ceci:

A l'endroit où le chat croque les petits, plusieurs mioches se sont vite

serrés l'un contre l'autre et sont demeurés recroquevillés, conscients

d'être bons à manger, eux aussi. Une fillette a entouré sa soeur jumelle

de son bras, et ses yeux noirs, bougeurs, scintillaient comme des

diamants au soleil. Un tout petit a lancé les mains en avant:

--Rose, prends-moi!

Enfin, à ce passage: «Cette bonne mésange, ses petits lui ont été

rendus... Mistigris a regardé le nid renaître...» là, un nouveau de la

grande classe, dont je ne sais pas le nom, s'est dressé frémissant,

menaçant, les yeux retournés, brute altérée de justice:

--Je veux pas qu'il les remange!

Tel fut son accent sauvage, tel fut son coup de mâchoire aveugle, que

j'ai compris l'exactitude de symboliser le peuple par un lion très noble

et très massif.

V

Ce matin, à neuf heures moins un quart, dans le préau, on a entendu

venir de la rue des cris affreux d'enfant et un murmure de foule. La

directrice qui comptait les sous de la cantine, assise près de la

barrière, a échangé un regard impuissant avec Madame Galant.

Depuis quelques minutes, l'entrée avait cessé complètement. Tous les

matins le courant d'enfants arrivants se coupe ainsi, pendant un temps

plus ou moins long; il est arrêté par un accident ordinaire de la rue:

rixe entre hommes ou femmes, excentricités d'ivrogne, amours de chiens.

Cette fois, un père amenait sa fille à force de gifles et de poussades;

une troupe d'élèves accourus de tous les bouts du quartier formait

cortège; il y eut un envahissement tumultueux.

L'enfant battue fut projetée la première dans le préau: Louise Guittard;

un crêpe est piqué à son béret _depuis huit jours_; c'est... c'est son

second père qui l'accommode si rudement.

Je l'ai vite prise par le bras et conduite au lavabo, sa figure de

pauvre mouton, barbouillée de larmes, était enflée, labourée

d'ecchymoses.

Les camarades ont afflué derrière, bruyants, excités, hilarants,

profitant de leur nombre pour continuer à manifester, l'accent canaille:

--Mince alors! T'as vu c'te pâtée!

Ils viennent poser leurs paniers près de l'endroit où je tamponne

Guittard; plusieurs, chez qui persiste l'émerveillement de la magistrale

correction, portent eux-mêmes de terribles marques paternelles sur le

visage.

Que de notations instructives j'aurais à enregistrer! Voir battre un

camarade est une occasion d'importance qui fait sortir la nature, qui

grossit et accentue les physionomies et, dans tous les cas, il apparaît

incontestablement que notre vieille âme héroïque et conquérante n'est

pas morte; j'en juge à la façon dont Bonvalot tire les cheveux à Julia

Kasen, sans méchanceté, par débordement enthousiaste.

Le choc nerveux s'est communiqué aux gamins déjà assis; les cous se sont

allongés vers Louise Guittard, les figures ont grimacé leur expression

«de la rue», j'ai vu courir le long des bancs l'avidité féroce, stupide

et lâche de la foule.

Madame Galant a donné le signal du chant, comme unique moyen

d'apaisement. La pédagogie a de ces inspirations: un hosanna criard se

déchaîne:

Petit papa, c'est aujourd'hui ta fête...

J'avais des fleurs pour couronner ta tête...

Quant à moi, l'émotion concentre ma force d'observation sur les

laideurs. Quelle lamentable espèce d'enfants! J'en compte çà et là une

quantité, filles, garçons, grands, petits, moyens, qui, sans erreur

possible,--ont le visage modelé par les coups. En a-t-il fallu des

brutalités depuis leur naissance! Car la chair reprend sa forme après

une torgnole, le sourire renaît après les pleurs. En a-t-il fallu des

réitérations pour que des coins de visage restent de travers, pour que

les joues gardent l'air giflé, pour que l'apparence de renifler des

larmes s'installe définitivement, même quand l'enfant rit!

Mais il y a pis que les déformations accidentelles! Cette enfance pèche

par mille stigmates de dégénérescence. Voici la petite Doré atteinte de

strabisme et vingt autres, victimes de la même hérédité alcoolique.

Quand ce ne sont pas les yeux, ce sont les hanches qui chavirent: nous

possédons toute une collection de coxalgies; nous recélons trois

boiteux, sans compter Vidal, le bossu; quant aux rachitiques, aux noués,

aux scrofuleux, on ne les distingue même pas: autant prendre l'effectif

entier, à un degré près.

Les ressemblances d'animaux ne se doivent pas dédaigner: beaucoup

d'enfants, émules de Richard, offrent des faces de singes, vieilles, à

grandes rides, et leur gaieté plisse toujours péniblement. Nous

foisonnons en têtes de poissons, à bouches molles, en félins à nez

aplatis, en boucs, en crânes plats de casoars, en mâchoires de lévriers,

en mentons qu'on croirait tombés, allongés en excroissances morbides.

Des oreilles décollées deviennent si drôles, montrées par un gamin qui

glapit:

--Madame! i' n'a pas lavé ses garde-crotte!

Des petites filles vocalisent, la nuque renversée; je reconnais des

têtes de noyées, des physionomies de mortes que se sont disputées

l'éclampsie et l'inanition.

Par compensation, aucun tableau poétique du monde ne saurait être égalé

à celui offert par la mignonne Louise Guittard, la tête penchée sur

l'épaule, les yeux en velours, les lèvres tuméfiées, chantant de toute

sa bonté convaincue:

Petit papa, c'est aujourd'hui ta fête...

A propos de Louise Guittard, Madame Paulin m'a informée.

--V'là encore une adresse pour Libois. (Elle dit Libois tout court, j'ai

essayé, ça ne me va pas.) Il s'occupe des enfants les plus battus: il

ose lui-même endoctriner les parents, ou bien il les signale.

--Tiens! la philanthropie policière.

Madame Paulin hausse les épaules:

--Non! il les signale pour leur faire coller un secours! Il prétend que

c'est avec des pains de quatre livres que l'on empêche le mieux les

parents d'assommer leurs gosses! Des bêtises! Les gens le sauront, ils

battront le rappel exprès... Est-il assez godiche, le délégué! Il ne

vous parle jamais?

--Dieu non!

--Moi, il me parle, même dans la rue. Et puis la directrice fait porter

souvent des lettres chez lui, au sujet des maladies contagieuses, je

crois. Ça devrait être votre service. Écoutez, il ne faut pas m'en

vouloir, je n'ai pas intrigué. C'est lui-même qui a dit à la directrice:

«Envoyez-moi de préférence Mme Paulin, parce que je la connais.» Du

reste, il habite dans mes parages, la grande belle maison neuve en face

du Métro. Alors quand il est là, je monte la lettre. Je ne suis pas

forcée, mais, n'est-ce pas, on aime bien voir l'intérieur de ces

messieurs. Et croiriez-vous qu'il est devenu bavard tout d'un coup!

«Vous avez bien fait de monter, Mme Paulin. Qu'est-ce que je vais vous

offrir? Un verre de bordeaux? Et l'école, ça marche le service? Vous

vivez d'accord?» D'accord avec Rose, que je réponds! Pour sûr, Rose,

monsieur, j'en ai jamais vu une pareille.

Cette pie borgne n'a-t-elle pas raconté je ne sais quelle histoire à

propos du pain qui manque dans les paniers et de notre petite invention

d'y suppléer. Elle devait être un peu grise. M. Libois, paraît-il, avait

l'air, à chaque instant, de chercher des objets qu'il ne trouvait

pas,--ou d'un chien à qui l'on marche sur la patte--(parbleu! il se

détournait pour rire). Il lui a donné la bouteille entamée à emporter,

il lui a donné le paquet de biscuits, il lui a serré les mains. Une

paire d'amis, quoi!... (Il ne savait plus comment s'en débarrasser.)

Dans tous les cas, il faut que je signifie à Mme Paulin de ne plus me

mêler à ses commérages.

* * * * *

Revenons aux enfants.

Quels signes aussi dans le champ des chevelures, dans la plantation

hirsute mangeant le front plus ou moins! Quelles mentalités de parents

révélées par les coiffures «à la chien» des petites filles!

Et la débilité générale affichée par la rangée des mollets étiques,

malades, vides! Des mollets avortés, qui ne poussent pas!

Justement, pour compléter cette estimation pitoyable, des tout petits

qui se tortillaient sur leur banc m'ont donné à tâter de dérisoires

échines osseuses, rappelant, par la dimension misérable, des carcasses

de chats maigres, de lapins.

Parbleu! nous possédons de vrais enfants, de gentilles têtes rondes,

roses, vivaces; parfois, les maîtresses se divertissent entre elles de

délicieux petits amours livrés à eux-mêmes; ils jabotent tout seuls,

rient, s'amusent à faire claquer leurs lèvres: «boi, boi, boi», et ils

promènent d'ineffables yeux bleus qui effleurent toutes les choses et ne

se posent sur rien.

Mais le triste aspect d'ensemble subsiste. Pareillement, quelques

immeubles neufs, confortables, décorent çà et là les rues avoisinant

l'école, mais ils n'enlèvent pas au quartier des Plâtriers sa dégaine

louche et crasseuse.

La directrice a séjourné dans sa classe toute la matinée. J'ai eu

suffisamment de besogne après les poêles qui ne tiraient pas: impossible

de dégourdir la température à dix degrés, excepté au premier, chez Mme

Galant. Il faut dire que, dans la classe de la normalienne, au-dessus

des fenêtres et de la porte donnant sur la cour, les vasistas qui

ferment mal attendent l'architecte depuis un an.

Armée de mon tisonnier, en allant d'un poêle à l'autre, je n'ai pas

cessé de recenser les tares de ma population enfantine. Et l'atavisme

moral! Et les perversions instinctives!

L'autre jour, quand Mademoiselle racontait la Mésange, plusieurs de ses

élèves, aux phrases du commencement,--restaient distraits, à peine

intéressés,--Gillon, par exemple,--c'était déjà de l'obtusion

intellectuelle, mais d'autres riaient malignement: indice de perversion;

et je me rappelle maintenant, placée de côté comme j'étais, avoir

remarqué des crânes singuliers, en ruines, avec des pans abattus.

Il est vrai qu'au milieu du récit, Irma Guépin pleurait, la Souris

sublime, contractée à l'extrême, vibrait d'une seule pièce, j'aurais

compté les ondes frémissantes de son corps; Adam assombrissait

terriblement son facies de taureau. A la fin, il régnait une palpitation

générale; il planait quelque chose de plus fort que le destin de ces

enfants et qui les emportait, les transformait, les sauvait: le grand

souffle du sentiment. Et Bonvalot n'était plus l'assassin, ni Virginie

Popelin la vicieuse, ni Julia Kasen la sacrifiée; et Léon Chéron, Léon

Ducret et les «visages pointus», Gabrielle Fumet, Berthe Cadeau,

s'embellissaient de personnalité.

Mes tout petits eux-mêmes amenuisaient leurs frimousses pour saisir la

délicatesse des mots et leurs becs, leurs nez travaillaient, tels des

menottes malhabiles qui cherchent à prendre un objet un peu trop gros,

un peu trop lourd.

Mais comment faire durer cette minute sentimentale, tout de suite

envolée?

Il me semble que la classe a une âme collective, lourde, croupissante,

où s'envase la servitude misérable: quelle peut être l'action de la

maîtresse sur cette stagnation? N'est-ce pas seulement une action

passagère, rapide et vaine comme le souffle du vent sur l'eau?

Ainsi, chez ces mêmes enfants si indignés contre Mistigris, j'ai vu

apparaître, au bout de peu de temps, l'inclination du peuple envers les

brigands. Hier, Mademoiselle organise cette expérience d'inviter ses

élèves à raconter eux-mêmes la Mésange, chacun participera à la

narration pour un épisode, à la suite. La parole est à Louis Clairon.

J'ai observé Clairon, un garçon de la catégorie simiesque, nature

bretonne, à l'air intelligent et têtu.

--Y avait un chat qui avait faim...

--Mais non, rectifie mademoiselle, Mistigris venait de déjeuner.

--Y avait un chat qui était en colère...

--Mais pas du tout...

Le parti pris était flagrant; Clairon se rappelait très bien, mais il ne

voulait pas que le chat-brigand fût sans excuse; il n'a pas cédé:

--Y avait un chat qui n'avait rien du tout...

Et voilà le malheur: l'inclination du peuple pour les brigands n'est pas

l'instinctive bienveillance à l'égard du réprouvé ayant osé agir contre

tous, elle n'est pas due non plus à l'obscure perception qu'un

malfaiteur c'est un pauvre et qu'un pauvre c'est «du peuple», non, je

crois plus banalement que cette inclination révèle un goût fanfaron de

l'oppression et découle des romans feuilletons, des mélodrames, de la

mauvaise éducation héroïque, du _besoin d'art_ mal servi.

* * * * *

Je voudrais garder ma confiance entière dans les bienfaits de

l'enseignement moral. Vain désir! La réalité brutale m'étreint à chaque

instant.

J'ai entendu la mère Doré renouveler sa plainte à la directrice:

--Punissez cette morveuse, elle a déjà des idées... c'est trop jeune,

est-ce vrai madame? c'est trop jeune.

Il faut que l'école touche joliment juste pour avoir une influence

améliorante!

Alors, une morale par enfant?

Dame! Que dirait-on d'un hôpital où les malades seraient répartis

pêle-mêle dans les salles, d'après leur âge simplement, et où un

médecin, n'ayant pas le moyen d'examiner chaque cas particulier,

prescrirait la même potion pour soixante patients différents?

Quelle tête ferait le visiteur à considérer les malades un à un? J'en

suis là: je ne puis m'empêcher de détailler les enfants, de scruter les

parents, le quartier, et de m'arrêter à chaque tare particulière.

Et alors, étant agenouillée entre un banc et une table à nettoyer par

terre, j'aspire comme des bouffées de vérité: on ne peut pas alléguer

que l'école se trompe--appréciation trop vague--il faut spécifier: la

leçon a le tort d'être servie pareille à tous, aux forts, aux faibles,

aux gentils, aux affreux; tel conseil profitable à Pierre peut

parfaitement nuire à Paul.

La morale c'est le bien de l'individu considéré dans son milieu. Chaque

nature et chaque situation a la sienne.

Quelle révélation! Et maintenant j'écoute ces malheureuses maîtresses

verser leur médication collective, sans souci ni de tempérament, ni de

famille, ni de condition économique.

Je ramasse des papiers, je renifle les odeurs différentes des enfants et

je me dépite: mais fourrez donc le nez sur vos élèves!

Certes, ces dames moralisent à propos de _toutes les choses diverses_

(conformément au manuel spécial de leur métier), mais pas à propos des

_enfants divers_.

Tous les exercices de la classe et les jeux de la récréation doivent

fournir prétexte à sapience. On ne l'oublie pas; il n'est pas jusqu'au

modèle d'écriture qui ne porte ses fruits.

La leçon que l'on arrose le plus de vertueux propos est celle de calcul.

Morale et calcul, à première consonance, cela ne se marie pas

nécessairement. La normalienne, le lundi, le mercredi et le vendredi,

d'une heure trois quarts à deux heures et demie, se charge, des plus

aisément, la craie à la main, de cet heureux rapprochement.

«J'ai deux douzaines de cerises, vous allez les voir sur le tableau;

j'en veux faire trois parts égales: une que je mangerai de suite, une

que je conserverai pour ce soir, une que j'offrirai à un camarade.»

Et la craie marche, et la langue, et tout y passe--sans que le truquage

apparaisse--l'addition, la soustraction, la division, la frugalité, la

prévoyance, l'économie, la générosité... et un cerisier et une assiette

et une table.

C'est bien. Et je ne suis nullement satisfaite.

Du reste, j'ai l'esprit chagrin et il ne m'arrive que des ennuis.

Je suis allée dimanche, voir mon oncle, sur une convocation brève et peu

aimable.

--Qu'est-ce qu'il y a? m'a-t-il crié à brûle-pourpoint.

--Mon oncle, c'est vous qui m'appelez...

--Tu ne sais rien? Qu'est-ce que ça veut dire: on est venu dans le

quartier, chez la concierge, faire une enquête... oui, quand tu

écarquilleras les yeux... et c'était surtout toi, tes antécédents, que

l'on voulait connaître. Tu y es maintenant? Qu'est-ce que cela veut

dire?

--Mon oncle, peut-être l'Administration...

--Ce n'est pas l'Administration; il s'agit d'une de ces agences qui font

des recherches dans l'intérêt des familles.

J'ai fini par rabrouer mon oncle vertement; il avait l'air de douter de

ma conduite.

Et je ne veux pas approfondir cette histoire de concierge. Que

m'importe?

J'ai beau faire, une inquiétude inexplicable vit en moi. Des riens

m'agacent, sans motif.

* * * * *

Et me voici dans ma chambre. Si seulement j'avais du feu, je serais

moins mal pensante; le bec de ma lampe à pétrole parcimonieux, avare, ne

me communique pas l'égoïsme digne et accommodant du monde qui a chaud.

Le temps de monter mes six étages, mon dîner était figé; et je ne

m'habitue pas à ces gens à accroche-coeur attablés en bas dans la

gargote, ni à leurs éclaboussures d'argot, ni à leurs bouchons, ni à

leurs boulettes de pain.

Ma digestion ne s'accomplit pas, je ne peux pas me coucher; pour un peu,

je sortirais. J'ai peur et j'ai envie... Quel réconfort trouverais-je

dehors? Voilà bien de quoi soulager ma douloureuse aspiration vers une

bonté aimante et belle: la rue des Plâtriers, le boulevard de

Ménilmontant avec leurs ombres, leurs projections blafardes de débits

empoisonneurs et ces gens à démarche rôdeuse qui ne vont nulle part et

ces formes inquiétantes qui stationnent, et ces coups de sifflet

sinistres...

J'ai honte de moi, je voudrais un prétexte... je voudrais avoir oublié

quelque chose à l'école. J'irais... une fois les réverbères allumés, la

fonction du quartier c'est la débauche... toute femme jeune passe au

milieu de la convoitise et de la concurrence... je ferais quelques pas,

je sentirais toutes sortes de menaces autour de moi. Devant la façade

assombrie de l'école, je verrais des personnes en train de chercher, de

parler, de monter la garde. Juste là, sous le drapeau, et le long des

affiches, je retrouverais le même trottoir occupé qu'à onze heures et à

quatre heures lorsque l'on attend la sortie des élèves... à peu près

mêmes visages, mêmes vêtements. Faut-il l'écrire? de celles qui viennent

chercher leur enfant dans la journée, il y en a, je crois, qui

reviennent la nuit devant l'école.

Sans doute, c'est seulement la curiosité de vérifier qui m'attire

dehors... Belle curiosité! c'est plutôt mon intolérable solitude qui me

pervertit.

J'ai souvent rêvé cette inouïe fortune: un enfant que l'on ne viendrait

pas retirer le soir et dont je ne retrouverais pas les parents à

l'adresse marquée sur la fiche, je l'emmènerais chez moi, je le ferais

dîner, je le coucherais, je le dorloterais. Comme cela doit être bon

d'avoir un enfant à embrasser dans le silence du chez soi, quand,

dehors, guette la nuit hostile!

Le fait s'est produit, Mme Paulin me l'a raconté: un bébé de quatre ans,

demeurant soi-disant rue des Panoyaux; l'heure passe, on le reconduit; à

cet endroit, la mère était inconnue. Perplexité. Le petit, paraît-il, a

eu comme une intuition terrible: il s'est mis à réclamer sa mère avec

cet affolement de l'instinct vers une seule protection, avec cette

épouvante de l'être perdu qui sent la voracité partout, autour de lui...

ah! mais, de tels cris, par les rues, que n'importe où la mère aurait

été, à proximité, elle serait sortie. La femme de service a ramené

l'enfant à l'école.

--On aurait dû se douter de quelque chose, dit Madame Paulin. Ce mioche

de misère qui, la moitié du temps manquait de pain, ce jour-là, on avait

trouvé un énorme gâteau dans son panier... on aurait dû comprendre... Je

me rappelle; on en a coupé une douzaine de parts et même le mioche n'en

a pas goûté, tellement il était content de voir bâfrer les autres, de

faire le riche...

La directrice l'a mis en garde chez la concierge. On l'a hébergé quatre

jours, après avoir informé la mairie, le commissaire. Pendant quatre

jours, il a appelé, il a gratté aux murs, aux portes, voulant aller

chercher sa mère. Jamais, jamais on n'a eu d'elle aucune nouvelle.

L'Assistance publique est venue retirer de la bouche de l'enfant, ce mot

anti-administratif: maman.

Parfois toutes mes fibres crient que j'étais faite pour avoir des

enfants; alors, exclue du mariage, créature dénaturée, je forme des

imaginations monstrueuses! Il y en a un petit que je guette: Louis

Clairon... sa mère a l'air si fini!

* * * * *

Avant la fermeture, quand les maîtresses sont parties, j'essaie mes

chances:

--Qui est-ce qui veut s'en aller avec moi et que je sois sa maman?

Hélas! personne ne se précipite dans mes bras.

Je m'habitue aux déboires. Dans les premiers temps, le soir, au milieu

du préau, sous le gaz, assise sur un banc trop bas en face de trois ou

quatre bambins, je conversais naïve et ignorante; je tâchais d'accorder

ma voix à la douceur et à la pureté enfantines, je modulais une

intonation chantante, jolie, délicate:

--Dis donc, Léonie, maman va venir, tu vas rentrer à la maison, il y a

une table ronde, hein, je suis sûre? Et la soupe est sur le fourneau...

A mesure que je parlais, Léonie Gras, une roussotte frisée comme un

caniche, faisait: non, non, de la tête, souriant avec des yeux malins,

telle une enfant que l'on taquine par une offre dérisoire: «Donne-moi

tes dragées, je te donnerai une poignée de cailloux». Elle me souffla

sur le nez comme sur une bougie, par dédain, puis s'expliqua:

--Non! on mange chez l'troquet avec maman.

Elle ponctua cette déclaration d'un avancement de menton: «Voilà, ça

t'ennuie, tu es jalouse!»

--Ah! fis-je interloquée, mais après tu vas faire dodo?

--Non, maman boit avec des gens et moi je _liche_ les verres.

Et encore ce coup de menton qui signifie en langage de Ménilmontant:

«Voilà, ma vieille, ça te la coupe!»

Ensuite ce fut Bonvalot, blafard, les pommettes trouant la peau, le cou

détiré. Il était en retenue.

--Tu aimes bien ta mère?

Signe de tête négatif.

--Comment! tu n'aimes pas ta mère?

--Non, a' m' bat. (Brèche dents, il crache à distance, en soulevant à

peine les lèvres.)

--Et ta tante, que j'ai vue une fois, tu l'aimes?

Hochement négatif.

--A' m' bat.

--Et ta grande soeur?

Même jeu.

--A' m' bat.

Il crachote froidement, d'un air de millionnaire qui regrette mais ne

saurait vous accorder ce que vous demandez.

--Et ton père?

--Y bat maman... il lui jette les assiettes à la tête, elle lui rejette

les morceaux.

--Et moi, tu ne m'aimes pas non plus?

Silence. Il crache moins loin. Puis, un signe furtif, entre nous deux

seulement, indiquant que, tout de même, il a un sentiment pour moi.

--Tu m'aimes parce que je te donne des bonbons?

--Non.

--Parce que je t'apporte ta gamelle, je te débarbouille?

--Non.

--Pourquoi alors?

Il me regarde, mécontent, rechigné, puis, les paupières baissées, il dit

sans amabilité:

--Parce que y a des images dans tes yeux.

* * * * *

J'y pense maintenant, ce n'est pas bien dangereux de prôner aux enfants

la soumission et l'admiration envers les parents indignes. Est-ce que

Bonvalot _coupe_ dans les leçons sur les parents? Admettons, mais nous

voilà loin des bienfaits suprêmes de l'école! Nous en sommes à plaider

son innocuité.

Certes, l'enfant ne tient pas grand compte des conseils. Toutefois, dans

le cas de contradiction apparente, il s'empresse de choisir; ayant

entendu ces deux exhortations: «Imite tes parents--Sois sobre», si les

parents se grisent, l'enfant aura soin de ne considérer que

l'exhortation à suivre l'exemple familial.

* * * * *

C'est drôle comme le froid m'empêche de suivre droitement une seule

idée. Je me tiens mal sur ma rocking-chair, ma pensée transie verse à

droite et à gauche.

J'ai écrit dernièrement qu'il fallait subordonner la morale aux _faits_

individuels; eh bien, à ce propos--puisque je ne peux pas me

coucher,--je veux exposer une opinion qui me tracasse depuis l'âge de

raison: je suis absolument révoltée de la façon dont on attribue de la

vertu aux gens--par rapport à d'autres gens!

Pourquoi dire que l'industriel gagnant 50.000 fr. par an est _plus

honnête_ que le camelot affamé qui a volé? pourquoi dire que Madame

Prudhomme, satisfaite en tous ses désirs, est _plus vertueuse_ que

Mademoiselle Nana? _On n'en sait rien._ Pour pouvoir comparer, il

faudrait que le riche industriel, que l'heureuse Mme Prudhomme se

fussent trouvés exactement dans les mêmes conditions de besoin que le

camelot et que Mlle Nana.

L'évidence de mon assertion avoisine la puérilité. Quand vous voyez deux

personnes inconnues, l'une barboter dans la rivière et se noyer,

l'autre, sur la berge, cheminer d'un pas assuré, vous ne dites pas:

cette personne qui marche si solidement ne se noierait pas! Vous n'en

savez rien; vous constatez simplement deux situations différentes.

Pourquoi, lorsque vous voyez Madame Prudhomme coudoyer Nana, déclarer

que la première est vertueuse? La vertu c'est de ne pas se noyer. La

dame n'a jamais barboté dans la misère, vous ne savez pas si elle

surnagerait.

De même, il n'y a aucune honnêteté pour le capitaliste à ne pas chiper

une boîte de sardines à l'étalage de Potin. Évidemment ce n'est pas

répréhensible d'être garanti du besoin, mais ce n'est pas méritoire non

plus. Disons que c'est neutre.

Et la vertu c'est de l'action, que diable! Et je ne connais pas

d'invention plus intensément comique au monde qu'un _jury d'honneur_

composé de messieurs bien nés, bien élevés, bien pourvus.

Hum! Il n'est peut-être pas tout à fait _neutre_, qu'une servante de

sainte Catherine comme moi, tranche si intelligemment de la vertu!

* * * * *

5 février.--J'en étais sûre! Je passe mon temps à confronter les leçons

et la matière enfantine: voyons si «ça colle»...

Impossible de faire autrement; j'ai beau avoir continuellement des tout

petits accrochés à mon tablier, j'ai beau m'occuper d'eux très

sincèrement, leur répondre avec application, torchonner par-ci, éponger

par-là,--mon observation critique ne cesse pas.

Que voulez-vous? Une telle beauté inonde l'atmosphère quand maîtresses

et élèves se comprennent à plein et mélangent leurs effluves! Et il

suffit de rien pour épanouir l'innocence enfantine: des histoires de

petits animaux faibles... Et Louise Cloutet (la Souris), les yeux

diamantés, envoie son âme en visite chez l'âme de la normalienne et

reçoit à son tour la même salutation.

Mais il y a la contre-partie.

Ce matin, dans la grande classe, c'étaient surtout le dos, les épaules

que j'observais; quelles différences dans les nuques! Adam concentre là

sa force et Gillon sa bêtise; quelques petites filles montrent déjà,

sous leur natte, une pureté de marbre: Julia Kasen, Irma Guépin, Léon

Chéron et la Souris ont la nuque archibrune et mince, mince!

La normalienne donnait un simple exposé historique. Superficiellement,

tous les enfants avaient l'air aussi absorbant, aussi bénéficiant; mais

à fixer mon attention, je voyais les phrases tomber différemment sur

eux; un dépit irrésistible me crispait: cette forme de parole ne

s'adapte pas à cette forme de tête...

Quel malheur, quand la normalienne ne pénètre pas dans les ténèbres des

petites intelligences, ou quand elle ouvre aux enfants un aspect trop

compliqué de son intelligence, à elle! On croirait voir quelqu'un offrir

de bonne foi des couleurs à un aveugle et attendre qu'il choisisse.

* * * * *

Ma solide complexion de Parisienne «mollit» singulièrement.

Le délégué cantonal a chaperonné une nouvelle dame patronnesse, une

grosse vieille en deuil, à qui l'on a présenté le personnel, y compris

les femmes de service.

M. Libois s'est fendu d'un petit discours sur les mérites de chacune:

très dévouée Madame la directrice, très dévouées, Mlle Bord, Mme Galant,

Mme Paulin.

Pourquoi ai-je rougi comme une imbécile quand mon tour est venu? Et

pourquoi _l'autre_--imbécile aussi,--qui était souriant sans solennité,

pour dire les mérites de ces dames,--a-t-il semblé plus sérieux...

pourquoi s'est-il dispensé de me regarder?

--Et enfin Mlle Rose, dont vous... dont les soins maternels n'ont pas

moins d'importance...

D'ailleurs, rien d'anormal; autrement, Mme Paulin n'aurait pas manqué de

le remarquer.

Pourquoi suis-je allée pleurer dans la cour?

Il ne faut s'en prendre à personne; je traverse une crise. N'ai-je pas

déjà pleuré hier, à propos d'un petit nouveau? Sa mère venait le

chercher; il a hésité comme s'il ne disposait que d'un baiser, il allait

me le donner, vite il l'a donné à sa mère. Je suis restée la tête

basse...

A la vérité, j'ai attrapé un tourment jaloux à voir tous ces enfants des

autres, à voir tous ces gens qui possèdent des enfants. Je voudrais

_posséder_ aussi.

Le mal est plus grave que l'on ne croirait; je n'ose l'avouer: «J'ai

fait un nid!» J'ai disposé un coin dans ma chambre pour recueillir

d'aventure un enfant abandonné... j'arrange des bouts de chiffons... Un

précédent existe, juste dans la famille; mon oncle a longtemps gardé une

vieille tourterelle apprivoisée qui couvait un oeuf en bois, à repriser

les bas...

* * * * *

J'ai signalé une espèce très commune dans les quartiers pauvres: des

enfants à visage pointu, front pointu, nez pointu, menton pointu; comme

si, à pleine main, on en avait pincé la cire blette. Ah oui, la cire!

Car on ne peut guère nommer chair cette substance décolorée, creuse, où

transparaissent quelques veines ténues, bleuâtres. Et ces visages

d'enfants n'expriment que l'incapacité; leur seul caractère, c'est la

laideur, même pas excessive. Voilà une régénérescence qui s'impose!

La voyez-vous, grandie, cette élève à figure pointue? appelez-la Berthe

Cadeau, ou Gabrielle Fumet: une couturière osseuse et graillonnante, au

long nez pointillé comme ses doigts, dédaignée par la débauche même;

tenez, elle habite là, sur mon palier, dans la chambre voisine de la

mienne: une pauvre assassinée, n'ayant jamais rien osé, dont le masque

hébété s'effraye lorsqu'on parle du mieux à revendiquer.

Eh bien, en guise de régénérescence par l'école, écoutez la leçon

d'inertie, de routine, qui s'abat sur les nuques molles.

«L'ambition punie.--Il y avait une fois, dans en colombier, deux pigeons

qui s'aimaient beaucoup; ils allaient chercher du grain dans l'aire du

fermier et se désaltéraient dans l'onde pure d'une fontaine. On

entendait le murmure de ces heureux pigeons et leur vie était

délicieuse. Mais, hélas! l'un d'eux se dégoûta des plaisirs d'une vie

tranquille. Il se laissa séduire par une folle ambition et livra son

esprit aux projets de la politique. Le voilà qui abandonne son vieil

ami. Il part du côté du Levant. Il voit des pigeons qui servent de

courriers, il envie leur sort. On le met bientôt dans leurs rangs. Il

porte, attachées à son pied, les lettres d'un pacha et fait au moins

trente lieues par jour.

«Mais un jour, le Grand Seigneur soupçonnant le pacha d'infidélité

voulut savoir ce que contenaient les lettres. Une flèche tirée perce le

pauvre pigeon et il tombe ensanglanté. Pendant qu'on lui ôte les lettres

pour les lire, il expire plein de douleur, condamnant son ambition et

regrettant le doux repos de son colombier où il pouvait vivre en sûreté

avec son ami. Que d'hommes ressemblent à ce pigeon! Ils dédaignent le

bonheur qu'ils ont sous la main, pour courir après un bonheur qui,

toujours, leur échappe.»

Il faut voir, dis-je, cet enseignement s'appesantir sur la misère des

chairs étiolées et des tabliers rapiécés!

* * * * *

Et l'histoire d'une petite curieuse:

«Berthe a un très grand défaut: elle est d'une curiosité incroyable,

elle veut tout entendre, tout savoir, toucher à tout. Quand elle marche

dans la rue, sa tête ressemble à une girouette, elle ne cesse de

tourner! Elle veut suivre ce qui se passe à droite, à gauche, devant,

derrière. Si deux personnes causent ensemble, elle tâche d'entendre ce

qu'elles disent. Sa mère a honte de l'emmener en visite, parce que, en

arrivant, elle inspecte la pièce où elle est et regarde les objets les

uns après les autres. Elle ouvre les tiroirs pour palper ce qu'ils

renferment. Elle feuillette librement les livres qui sont sur la table!

Un jour, elle s'est permis d'ouvrir une boîte qui appartenait à un

collectionneur d'insectes; dans cette boîte, il avait renfermé un énorme

bourdon à corps velu; l'affreux insecte armé de son dard a sauté à la

figure de la petite curieuse.»

* * * * *

Où en est mon drame dans tout cela? Je devais enregistrer les

améliorations de cette année décisive, en voilà un tiers d'écoulé: quoi

d'amélioré chez Gabrielle Fumet, chez Bonvalot, chez la petite Doré? Je

note de l'assouplissement, de la discipline, de la mécanisation; certes,

les rangs manoeuvrent de mieux en mieux pour la conduite aux cabinets,

pour la sortie du déjeuner. Les superbes leçons sur les inconvénients de

la turbulence, de l'impétuosité, de la vivacité semblent avoir porté

leurs fruits... Je me demande si l'école n'a pas pour principal effet de

rendre convenable, polie, résignée, la misère physique et morale? Habile

résultat, certes, à un point de vue spécial... mais enfin je croyais que

l'on devait redresser, développer, armer cette enfance inférieure?

Allons, tout le monde ensemble: le salut--puis les mains au dos... Ah!

la belle uniformité!

La pauvreté, le vice, la maladie ont enfanté; la misère humaine a

enfanté, elle vous envoie sa progéniture, avec des supplications... Vous

rangez par grandeur, par grosseur, par âge, vous dites: soyez bien

sages, ne bougez pas! Puis: exécutez bien tous le même mouvement,

attention!

Et l'alcoolisme, la tuberculose, la fringale, la névrose, le rachitisme

contorsionnent en choeur le même simulacre!

Ainsi, font, font, font, les petites marionnettes!...

* * * * *

7 février.--Ma mauvaise chance s'accentue. Décidément je ne trouve plus

de justice nulle part! Ne me semble-t-il pas que les punitions infligées

aux enfants manquent trop cruellement de mesure!

Enfin que l'on réfléchisse: la même punition est bénigne ou monstrueuse

selon la _sensibilité_ et la _condition_ de l'enfant. Ici encore, avant

de sentencier, il faudrait envisager la monographie des administrés.

Parbleu! cette étude individuelle est impossible et l'éternel résultat

se produit: les peccadilles sont terriblement châtiées, les grosses

fautes sont presque exonérées. (Ces dernières appartiennent aux enfants

_qui ont de l'estomac_ et qui digèrent facilement les fortes

réprimandes, les premières sont le fait des délicats, émotionnés par des

riens.) Je ne demande pas la punition proportionnelle des grosses

fautes, je souhaite la décharge des peccadilles.

A la récréation de ce matin, j'ai observé un petit nouveau qui,

nécessairement, avait la sensation d'être perdu dans l'école

étrangère,--pour avoir retiré sa ceinture, on l'a mis, selon l'usage, en

pénitence, cinq minutes, contre le mur de la cour, face au marronnier,

en lui disant: «Tu vas rester là _tout seul_, personne ne s'occupe plus

de toi.» Punition excessive parce que l'enfant était nouveau. Pendant

quelques instants il a connu l'infini désespoir de l'abandon total.

Contre son mur, il faisait penser à un aveugle, à un asphyxié: il tâtait

le vide à mains tremblantes, il ouvrait le bec, palpitait, affolé

d'_être tout seul_. Sait-on combien un enfant se laisse suggestionner?

Combien son imagination le peut halluciner? Les désolations sans cause

sont peut-être les plus atroces.

Mme Galant détient le record des punitions regrettables. C'est une

maîtresse fanatiquement dévouée à l'enseignement (--je ne dis pas

dévouée aux enfants)--elle emploie une pédagogie de dévote: implacable,

sans pardon. Quand elle a annoncé une punition, elle s'en souvient,

fût-ce trois jours après, et elle possède cette extraordinaire faculté

de pouvoir sévir comme cela, _à froid_.

Beaucoup d'élèves ont la terreur du sergent de ville, du commissaire.

Ces croquemitaines lui servent trop fréquemment,--sans discernement.

J'ai pris des informations, moi. Parbleu! ces enfants ont pour parents

des camelots, des marchands des quatre-saisons, des ambulants,

continuellement pourchassés et saisis par la police! Les enfants ont de

naissance, ils ont par habitude, ils ont dans le sang, dans l'estomac,

l'effroi du sergent de ville; ils savent des exemples terrifiants de

désastres causés par les «agents».

Ce soir, au moment de la sortie de quatre heures, dans le préau, Mme

Galant s'est tout à coup faite sévère:

--S'il te plaît, Kliner, j'ai promis avant-hier de te conduire chez le

commissaire; arrive un peu avec moi, mon bonhomme.

J'ai vu la mort passer sur le visage de Kliner; ses yeux se sont

retournés d'ans un horrible strabisme. On ne soupçonne pas la quantité

d'épouvante que peut contenir la carcasse d'un enfant de cinq ans.

Évidemment Mme Galant ne calcule pas ses effets: c'est de la chance,

quoi!

Mais, assez de couleur sombre, j'avoue qu'il est bon, parfois, de ne pas

tenir compte de la situation de chacun; par exemple, chez nous, on ne

constate pas de préférence injuste, pas de traitement selon que les

enfants paraissent être de famille plus ou moins aisée (imperfection

fréquente des établissements privés, des écoles payantes). La pitié même

se manifeste modérément et j'approuve: c'est souvent griffer la misère

que de la plaindre, ouvertement.

Certes, la gentillesse de visage et d'allure exerce son attirance, mais

je l'affirme, on lâche les cajoleries instinctivement, sans idée de

rang. Et, par contre, on surmonte, on déguise la répulsion de la

laideur.

Je vois la normalienne mettre une application vraiment généreuse à

traiter les affreux--Vidal, Richard--_comme les autres_, comme s'il

n'existait aucune différence entre eux et les plus agréables, ce

qui,--vis-à-vis des camarades--est bien plus charitable que de témoigner

de la compassion.

--Voyons, quelqu'un de solide pour reporter la pelle à Rose? Mais oui,

Vidal.

Je le certifie: le front superbe de Mademoiselle jure à la face du ciel

que Vidal le bossu,--crapaud et oiseau mutilé--est aussi solide qu'Adam.

Je certifie que Vidal, sa pelle à la main, a conscience d'être pareil à

tous. Et il y a ce sublime: personne ne rit! Mademoiselle impose ses

propres yeux à toute la classe, Mademoiselle délègue sa propre beauté à

Vidal.

A propos de beauté, demandez le grand événement du jour! la grande

découverte de ces dames: «Notre délégué _se néglige_!»

Ces dames n'ont plus d'autre sujet de conversation. Pensez donc: après

trois ans de chapeau de forme et de pardessus ultra chic, M. le délégué

est apparu avec un simple «melon» et une espèce de _cover-coat_!

Littéralement, son élégance a descendu de plusieurs crans!

Ces dames ne subissent plus si fort le prestige autoritaire de M. le

délégué. Je ne suis pas faite comme tout le monde, moi: j'oserais plutôt

moins le regarder maintenant.

* * * * *

Pour en revenir au problème des punitions, je voudrais les remplacer par

du raisonnement et de l'explication: «Tu as fait cela, c'est mal, je

vais t'expliquer pourquoi. Écoutez, vous autres, pourquoi votre camarade

a mal agi.»

La pédagogie officielle prône chaleureusement ce système. Mais où

trouver le temps, le moyen, avec soixante enfants par maîtresse?

Et puis, encore, ce procédé est si dangereux quand on ignore la

condition des élèves.

Hier matin, aussitôt l'appel terminé, dans la classe, la normalienne à

son bureau, le visage composé, annonce d'une voix caustique:

--Je vais vous raconter une histoire de Mlle Brouillon.

Toutes les têtes se tournent vers Hélène Leblanc.

--Mlle Brouillon, une grande fille de six ans, habille sa petite soeur.

Savez-vous comment? Elle lui a mis des chaussettes dépareillées! Voilà

trois jours aussi, que Mlle Brouillon néglige de faire recoudre les

boutons à son tablier.

Moi qui suis allée reconduire les deux petites Leblanc oubliées

récemment à l'école, je connais une autre histoire. Leur mère a filé,

voilà quatre jours, abandonnant mari et enfants, emportant pêle-mêle une

partie du linge; si bien que beaucoup de pièces se trouvent

dépareillées, notamment des chaussettes,--et que les boutons de tablier

restent décousus.

Accablée sous le regard de la classe, Mlle Brouillon se durcit, dans le

sentiment du blâme immérité.

Et il y a sa voisine, Léonie Gras,--l'air pas bête et pas commode,--qui

sait la fugue de la mère et qui fixe de singuliers yeux récriminateurs

sur la maîtresse.

Oh! Oh! Mademoiselle la normalienne, prenez garde au sentiment de la

justice aussi bien chez l'enfant réprimandé que chez l'enfant témoin!

Pensez donc! La logique sentimentale détermine la personnalité présente

et future: dès les premiers ans, l'enfant se fait une base de «justice

possible» sur laquelle il appuiera toute sa vie; et de la justice rendue

à lui-même, il dégage sa propre dette de bonté.

Analysez Mlle Brouillon, le front contracté, les yeux sombres, la bouche

serrée: sa faculté de comparer travaille, cristallise, forme du

définitif. Prenez garde! Sous l'influence de votre admonestation

malavisée, Mlle Brouillon va fausser sa conscience.

* * * * *

Dans la plupart des cas, je crois que l'exemple du mal serait moins

dangereux sans le soulignement de la punition. Celle-ci ne garantit pas

l'avenir, elle n'intimide que les inoffensifs, tandis qu'elle donne de

l'intérêt au mal. Infailliblement les enfants sont fiers d'un camarade

coupable d'une action «à suite répressive».

Un jour, Monsieur l'inspecteur primaire arrive à onze heures, une partie

des enfants étant en rang, dans le préau, prêts à partir déjeuner.

L'inspecteur, c'est le chef suprême devant lequel les adjointes, la

directrice même, bégaient et tremblent: si un enfant se tient de travers

devant Monsieur l'inspecteur, ces dames se croient perdues. A l'aspect

d'un tel personnage, les élèves devaient donc saluer de la main,

militairement, et se redresser le plus correctement possible. Pendant

l'instant où les maîtresses présentent leurs propres civilités,

Adam,--toujours écouté,--fait un signe, lance un ordre: «Les bérets sur

les têtes et les mains dans les poches!»

La directrice, Madame Galant, Mademoiselle en ont pleuré.

La punition d'Adam a été le retrait de tous ses bons points,

l'interdiction partielle de jeu et de travail en commun pendant

plusieurs jours.

Mais ensuite, il fallait entendre les gamins fanfarer devant les

absents, devant les aînés de l'école primaire:

--Adam a rendu tous ses bons points! Il ne jouera pas, il n'écrira pas

pendant une semaine!

Traduction: «Hein! Adam est épatant! et, par conséquent, nous, ses

camarades, sommes épatants.»

Adam n'a pas eu un moment de honte devant les copains; il se sent

soutenu. Toute punition éveille la solidarité latente. Et, chez les

enfants, fonctionne puissamment l'instinct coaliseur des êtres de même

espèce, de même faiblesse. Devant le châtiment les bons élèves même

reconnaissent qu'il y a un ennemi commun: le maître.

* * * * *

Je prêche le discernement dans les réprimandes. Comme si l'autorité

n'était pas l'injustice même, comme si, investi d'un pouvoir, chacun

n'était pas porté irrésistiblement à abuser de sa force, à sévir

d'autant plus cruellement que le prétexte est inexistant et que le

patient est sans défense!

Eh bien, J'ai une confession, à faire, moi, la bonne âme, la

compatissante, la raisonneuse et la sensible. On verra comme cela me va

bien de critiquer autrui.

Il est très contrariant pour la femme de service que les parents tardent

à venir chercher les enfants, le soir: tant qu'il reste un élève, elle

ne peut pas terminer son ouvrage, elle ne peut ni balayer le préau, ni

vider les poêles. Or le fait susceptible par excellence de décider une

mère à être plus diligente, c'est de trouver son enfant pleurant. On n'a

pas le droit de dire aux parents: «Vous venez trop tard, cela nous

gêne», mais on délaisse l'enfant, on lui tourne le dos, on ne lui répond

pas; il pleure, on n'essaie pas de le consoler, puis, quand la mère

arrive, on s'écrie avec une hypocrite sollicitude:

--Mais oui, madame, ce pauvre bébé s'ennuie... Voilà un temps infini

qu'il est tout seul, le dernier.

Mon bon coeur a quelquefois admis ce charmant procédé. Mais j'ai mieux

osé ce soir.

J'étais horriblement fatiguée: depuis cinq heures et demie, ce matin, je

m'étais assise tout juste un quart d'heure pour déjeuner. Un lutteur, un

fort de la halle, un hercule qui s'enorgueillit des fardeaux soulevés,

ne se doute pas des reins héroïques qu'il faut avoir pour se baisser

cinq cents fois devant des enfants... Et les seaux de charbon à

trimballer!... Les vendeuses de magasin ont le droit de s'asseoir

pendant les accalmies, les bonnes ont la chance d'avoir des légumes à

éplucher; le métier de femme de service est plus actif. Je ne suis pas

assez «charpentée», estime Madame Paulin,--je n'ai pas assez travaillé

dans ma jeunesse.

Ce soir aussi, j'avais mon spleen: il avait fait une après-midi

splendide, avec un soleil de fiançailles et des souffles d'air moite

ensorcelants, et l'école sentait la prison, le local étranger à la

vie... et mes mains couturées, corrodées de crasse étaient si laides sur

mon tablier taché... Et je regrettais de tant maigrir; le dégraissement

ne m'embellit pas, fichtre! je n'ai plus besoin de me composer une

coiffure vieillissante: la mère Guittard, qui a bien quarante-cinq ans,

m'a dit en montrant Louise:

--Son père a encore mangé la moitié de sa paie! Ça ne vous étonne pas?

_A nos âges_ on est fixé sur la rosserie des hommes, pas vrai?

Toutes sortes de circonstances contribuaient à me mal disposer.

Mme Paulin m'avait agacée au suprême degré:

--Dites donc, Rose, ces dames ont bien raison: _il_ se néglige! _il_ ne

met plus de gants.

--En quoi cela peut-il nous intéresser? je ne comprends pas cette manie

de s'occuper de l'extérieur des gens. M. Libois ne met plus de gants

pour entrer dans l'école des Plâtriers, la belle prouesse! Ça lui fait

un ridicule de moins.

Jamais je n'avais parlé à Mme Paulin sur un ton aussi insolent. La

pauvre excellente femme, un soufflet n'aurait pas autrement fait jaillir

ses larmes.

Je me suis excusée ensuite: une fatigue de tête, le bruit des classes...

il y a des moments où il ne faudrait pas s'occuper de moi; les paroles

me crispent sans même que je les comprenne.

Là-dessus, passée l'heure réglementaire, Tricot restait à m'embarrasser.

Il ne songeait nullement à pleurer: l'impossible tâche de rattacher les

ficelles de ses souliers en décomposition l'absorbait complètement. Sans

doute pensait-il à la neige fondue, à la boue glaciale dont le quartier

ne se nettoie pas depuis un mois.

Tricot est un des plus marmiteux: on dirait que ses vêtements ont

séjourné un temps déraisonnable dans la Seine; il a une face de vieille

femme de bureau de bienfaisance, et des vilains cheveux «en tête de

loup.»

Alors, je ne sais pourquoi, un irrésistible besoin m'a prise de le

tourmenter.

--Ma foi, puisqu'on ne vient pas te chercher, je vais éteindre le gaz et

t'enfermer là, seul, toute la nuit.

Sursaut d'épouvante de l'enfant.

Écroulée sur un banc, en face de lui, j'ajoute, la voix dure:

--Tu comprends, ça ne m'amuse pas de poser là pour toi.

Des mains qui se précipitent, battent l'air, implorantes; un bégaiement:

--Ma... ma... maman va venir tout de suite... attends encore un peu...

tiens, écoute, on l'entend qui marche.

--Non, non, je ne veux pas attendre.

Tricot quitte son banc; piétinement affolé.

--Si, si... écoute, elle est arrêtée à la porte qui parle...

De vagues roulements de voitures traversent le silence.

(Il lève l'index et tâche de me «donner le change»: Ah... ah...)

--Non!

Je sors un trousseau de clés de ma poche.

Le menton de vieille femme danse et les yeux extravagants m'enveloppent

tout entière pour m'empêcher de fuir.

--Je... je te raconterai une histoire, veux-tu? Je te raconterai la fête

de Ménilmontant; pendant ce temps-là, maman arrivera.

--Non...

--Dimanche, je t'emmènerai à la fête. Tu verras les manèges de cochons,

il y en a de gros comme un cheval... et des noirs... mais les blancs

sont bien plus drôles, avec la queue en ficelle... et tu sais... la tête

remue pour de vrai!

--Non.

Et je me lève.

Alors Tricot s'élance, s'accroche à mon tablier et, pleurant, les yeux

hagards, cherchant mes yeux pour les fasciner, il parle d'une modulation

rapide et caressante, avec toute la persuasion d'une grande personne qui

veut embobiner un bébé:

--Si tu veux me garder encore, je te mènerai voir où qu'on vend des

gâteaux... tu sentiras comme ça sent bon... tu verras qu'on met du sucre

dessus avec une boîte à sel... tu verras...

J'éteins le bec de gaz au-dessus de ma tête et je me moque:

--Tu verras... tu sentiras... en v'là un beau régal.

Alors, éperdu, Tricot arrache de ses entrailles le cri suprême:

--Je t'apporterai un sou!

Il a bien fallu que j'éclate de rire pour ne pas éclater en sanglots.

--Voyons, tu ne devines pas que je plaisante? Je ne m'en vais pas... tu

sais bien qu'il faut encore que je balaie.

Tricot a été un moment avant de se remettre, haletant, regardant le

parquet sali. Tout de même, il m'a fait rasseoir et il s'est planté

debout contre mes genoux, les mains dessus, pour que je ne me relève

pas; il a essuyé ma joue mouillée avec le coin de son tablier et--tout

de même--pour plus de sûreté, il a tenu à me distraire en me racontant

«Le petit garçon qui était tombé dans un puits».

Le gaz fait: chuutt; là-bas, le lavabo, le calorifère, les patères au

mur. Un grand silence; le mobilier scolaire même semble attentif. Tricot

me cajole avec de bons yeux de grand'mère; il a une gentille petite voix

simple. J'écoute, en mordillant mon pouce, les paupières baissées.

«C'était un _autre_ petit garçon qui avait été _bien plus méchant que ça

encore_. Sa maman l'avait envoyé faire une commission et il était tombé

dans le puits en se penchant trop pour tâcher de voir des poissons. On

lui avait pourtant assez défendu de se pencher là... Au fond du puits,

il avait de l'eau jusqu'au menton et il appelait: «Maman! Maman!» parce

qu'il avait peur là tout seul.

«Mais sa maman n'entendait pas parce qu'elle était occupée à causer avec

la fruitière, puis après avec la mercière, puis après avec l'épicière du

coin.

«Heureusement un monsieur passe et il demande:

--«Qu'est-ce qu'il y a pour crier comme ça?

--«C'est moi _qu'es_ dans le puits:

«Alors le monsieur fait descendre le seau et dit: Assieds-toi dedans. Il

tire sur la corde et il remonte le seau qui n'était pas rempli qu'avec

de l'eau, puisque le petit garçon était dedans.

«Et le petit garçon sort du seau et il se secoue comme un chien baigné,

en envoyant des gouttes tout autour.

«V'là justement sa mère qui arrive. Elle croit que c'est le monsieur qui

a poussé son petit garçon dans le puits et elle se met en colère, parce

que ça abîme joliment les effets et les souliers d'être trempés comme

ça.

«Et elle dit au monsieur que c'était pas malin de faire un tour pareil à

un enfant pour qu'après il soit rossé par sa mère. Et elle voulait

sauter après la barbe du monsieur. Mais il a expliqué que c'était lui,

au contraire, qui avait retiré le petit garçon du puits.

«Alors la maman a dit au petit garçon:

--«Attends un peu, tu vas me le payer!

«Et comme il faisait un froid de chien, que tous les ruisseaux étaient

gelés, la maman a invité le monsieur à entrer chez le marchand de vin et

à prendre un verre, histoire de causer un peu. Pendant ce temps-là, le

petit garçon était sur le trottoir, derrière la porte, qui égouttait, en

attendant de recevoir sa volée.»

La Maternelle(#64798) · 第 9 / 18 题