L'indiscrétion est le défaut des gens de service. Le soir, j'aimerais à
fureter dans les armoires des classes, dans les bureaux de ces dames.
Malheureusement tout ferme à clé.
Chaque fois que les enfants quittent les classes (récréations ou
déjeuner), je dois ouvrir les fenêtres, car la ventilation est un des
soins les plus recommandés. Au milieu de la journée, ces dames laissent
les meubles ouverts et leurs affaires sur leur pupitre; vite j'inspecte,
je farfouille; mais comment satisfaire sa curiosité en quelques
secondes? Il y a surtout des paperasses, des livres, des brochures que
je voudrais examiner à loisir.
Ce soir, madame Galant est partie oubliant dans son sous-main une petite
brochure bleue: _le règlement des écoles maternelles_. Inutile de dire
que je l'ai emportée, je la replacerai demain matin.
Ce document, des plus intéressants,--malgré son peu d'indications
concernant les femmes de service dont le rôle important n'apparaît même
pas, contient le plan d'études et les instructions sur l'organisation
pédagogique. J'admire tout de bon l'intelligence et la largeur d'idées
caractérisant cette partie de programme et je déclare, en sincérité, que
les bienfaits de l'école maternelle me sont confirmés vigoureusement.
Je copie. Ne fais-je pas une besogne défendue? des ombres veillent
autour de ma chambre, comme dans les mélodrames. Mais non, j'ai le coeur
content; je me pelotonne dans ma rocking-chair et ma lampe va être assez
gentille pour empêcher l'onglée de me pincer trop tôt.
«L'école maternelle n'est pas une école, au sens ordinaire du mot: elle
forme le passage de la famille à l'école; elle garde la douceur
affectueuse et indulgente de la famille, en même temps qu'elle initie au
travail et à la régularité de l'école.
«Le succès de la directrice est jugé par l'ensemble des bonnes
influences auxquelles l'enfant est soumis, par le plaisir qu'on lui fait
prendre à l'école, par les habitudes d'ordre, de propreté, de politesse,
d'attention, d'obéissance, d'activité intellectuelle qu'il y doit
contracter pour ainsi dire, en jouant. D'où ce principe général: tous
les exercices doivent aider au développement des facultés de l'enfant,
sans fatigue, sans contrainte.
«Le but à atteindre, en tenant compte des diversités de tempérament,
c'est que les élèves sachent bien le peu qu'ils sauront, c'est qu'ils
aiment leurs jeux, grâce à la patience, à l'enjouement, à l'affection
ingénieuse de la maîtresse.
«Une bonne santé, l'éducation des sens ébauchée par des petites
expériences; des idées enfantines, mais claires, sur les premiers
éléments de ce qui sera l'instruction primaire; un commencement
d'habitudes et de dispositions sur lesquelles l'école puisse s'appuyer
pour donner plus tard un enseignement régulier; le goût de la
gymnastique, du chant, du dessin, des images, des récits, l'empressement
à voir, à observer, à écouter, à imiter, à répondre, l'intelligence
éveillée enfin et l'âme ouverte à toutes les bonnes impressions morales,
tels doivent être les effets des quelques années d'école maternelle.
«La méthode sera nécessairement celle qui consiste à imiter les procédés
d'éducation d'une mère intelligente et dévouée.
«Comme on ne se propose pas d'exercer un ordre de facultés au détriment
des autres, mais de les développer toutes harmoniquement, aucune méthode
spéciale qui se fonde sur un système exclusif et artificiel, une méthode
essentiellement naturelle, familière: beaucoup de jeux, d'exercices
manuels, de leçons de choses, de causeries.»
Voilà qui est bien j'espère! Et le règlement insiste pour que les
causeries morales soient mêlées à tous les agissements de la classe et
de la récréation, de façon à inspirer aux enfants, par dessus tout «le
sentiment de leurs devoirs envers la famille, la patrie et Dieu».
Je ne saurais trop approuver l'importance donnée à l'éducation morale;
mais j'entrevois une difficulté: chaque maîtresse gouverne un trop grand
nombre d'élèves. Le temps lui manque pour les _morales particulières_,
appliquées; il faudrait, à tout moment, prendre tel ou tel enfant sur le
fait et dire: «Tu as mal agi, _parce que_...» On s'y astreint dans la
mesure du possible, mais combien insuffisamment!
Ainsi, au retour du déjeuner, Louis Clairon avait battu sa mère dans
l'entrée du préau. Tandis qu'il reniflait et se fourrait les poings dans
les yeux, madame Galant baissée à sa taille l'a morigéné doucement
devant les camarades.
--Tu ne le feras plus jamais?
--Oh! non.
--Elle est bonne, ta maman, tu l'aimes bien?
--Oh oui! elle m'a acheté des bonbons en chemin.
--Tu vois! il ne faut pas la rendre malheureuse; pourquoi l'as-tu
battue?
--Pour faire comme papa.
Je me rappelle que Madame Galant a coupé là trop court; un tumulte
s'élevait sur les bancs, Gillon poussait des cris exagérés.
--Veux-tu te taire! ordonna-t-elle.
--Non, je ne me tairai pas... hi... hi... hi...
--Qu'est-ce qu'on t'a fait?
--On m'a fichu des coups de pied.
--Eh bien, toi, quand tu en donnes aux autres?
--Plus j'en donne, plus i' m'en rendent... alors, alors, hi... hi... hi,
ça n'me console pas...
--Tu ne te tairas jamais?
--Non, j'aime mieux brailler.
--Allons, que celui qui a fait du mal à Gillon vienne le consoler et
l'embrasser... Non, non, pas Virginie Popelin, je sais que ce n'est pas
elle...
* * * * *
Quand je suis dans la classe des tout petits, à les amuser avec les
guignols, avec les constructions, à leur répéter les formules de la
directrice, premières notions du bien et du mal, à les empêcher de
s'égratigner, je trouve encore le moyen, à travers la cloison vitrée, de
noter l'ordre des leçons de la normalienne. Je laisse passer sans
attention le calcul, la géographie, la lecture, le dessin, l'écriture,
les exercices manuels, mais les causeries de morale m'émeuvent toujours.
La normalienne les répand dans la perfection; un manuel lui fournit des
canevas qu'elle développe d'abondance et selon la méthode. Je la vois,
debout dans son bureau, sa voix sonne d'une sincérité pénétrante, son
visage fin nuance et anime les propositions, son corps flexible situe
les choses; tous les élèves se penchent, obéissent à un rythme et, en un
instant, une totale harmonie possède la classe.
«Écoutez bien comment le petit Gaston a été puni pour n'avoir pas obéi à
sa maman...»
C'est la grande oeuvre! Le récit familier, c'est la source où rafraîchir
et vivifier cette fragile humanité.
* * * * *
15 janvier.--Un fait est venu brusquement bouleverser mes idées, puis
leur imposer un cours nouveau, torrentiel.
Ah çà! est-ce que les bienfaits de l'école ne seraient que théoriques et
apparents? est-ce que l'enseignement commettrait cette erreur
prodigieuse de ne pas tenir compte de la réalité, de se baser sur le
convenu, sans souci du vrai?
C'était après quatre heures, je revenais de conduire le rang au coin de
la rue, avec madame Galant. La mère Doré demandait sa fille, une
brunette louchante, d'une joliesse maladive et elle parlait à la
directrice par dessus la barrière du préau. Je me mis à transporter près
de la sortie les paniers restés entre le poêle et le lavabo.
Et voilà que j'entends cet énoncé d'une conviction sévère:
--Punissez-la, madame la directrice, car elle est vicieuse et je ne veux
pas de ça... Mademoiselle, à cinq ans, se connaît déjà et ne demande
qu'à se montrer... Je ne veux pas de ce vice là, maintenant... quand
elle aura l'âge, elle aura l'âge...
Et la femme, en scandant cette dernière phrase, arborait les signes
hautains d'une expérience absolue, indiquant que le vice était de
rigueur, promettant de l'admettre quand il faudrait et promettant que ce
serait très prochainement.
J'écarquillai les yeux: la mère Doré est grande, robuste, la poitrine
canonnante. Les bras nus, brune avec un peigne de cuivre dans les
cheveux étagés impérialement, elle a une mine de voracité charnelle
fixée par l'habitude, une laideur de Junon sans âge, à traits grecs
exagérés, grossis, couperosée par les liqueurs chères aux laveuses.
Elle détenait un air parfait de «_parent d'élève_»; elle était bien dans
la fonction, rien de faux ne jurait dans son accent, ni dans sa pose;
c'était bien la mère, avec son droit calme et supérieur de diriger
l'enfant, droit sacré, fortifié, éternisé par l'ensemble des
institutions et des idées; et elle s'appuyait solidement, normalement,
sur l'école.
La directrice obligée d'acquiescer hochait la tête vers l'enfant.
Et, dans le même instant, juxtaposée à la puissance de la mère Doré,
j'ai revu la sérénité, la fascination irrésistible de la directrice, de
la normalienne, de Mme Galant, haussées dans leur chaire et proclamant à
leurs troupes:
--«Vous devez obéissance à vos parents--vous devez suivre l'exemple de
vos parents; tout ce que vos parents disent, ordonnent et font est bien
dit, bien ordonné, bien fait, car ils incarnent la sagesse éprouvée en
dehors de laquelle vous seriez perdus.»
Eh, oui! les devoirs envers la famille, devoirs de soumission et de
_conformisme_, c'est la leçon de tous les jours, c'est l'anneau de
départ qui commande l'enchaînement du reste.
Cependant, la mère Doré s'en allait; on criait les noms d'autres
enfants, je donnais les capuchons, les paniers.
Je sentais comme des griffes qui labouraient en moi cette notion: mais
non! les parents ne sont pas parfaits, bien au contraire; ce qu'ils font
est rarement bien fait; il ne faut pas que les enfants les imitent...
Eh, mais, alors... alors l'enseignement de l'école se trompe!
J'étais tout ahurie, je boutonnais de travers, je confondais les
paniers, je présentais un béret à Bonvalot! une coiffure sur les cheveux
délavés de Bonvalot! C'était aussi cocasse que d'allouer des gants à un
manchot. La directrice m'appelait, je n'entendais pas; une courbature
extraordinaire m'était causée par l'exercice habituel de m'accroupir, de
me relever, de m'accroupir encore devant les tout petits. Madame Paulin
traversait silencieusement le préau avec un seau plein de son mouillé
pour le balayage des classes, je sursautais: «hein? qu'est-ce que vous
voulez?»
Pendant la dernière heure de garde, j'étais encore mal équilibrée. Je ne
trouvais rien à dire à «ma fille» Irma Guépin, j'ai fini par remarquer
bêtement:
--Tiens, tu n'as plus ton ruban mauve?
--Celui acheté avec les sous de M. Libois? Non, je ne l'ai plus, il est
tombé dans la boue.
Elle m'a contemplée fixement avec un rire émoustillant, selon son
habitude. Pourquoi ai-je rougi jusqu'aux cheveux? Pourquoi cette moiteur
aux mains,--et cette singulière sensation de vide quand Irma a été
partie?
* * * * *
Ce soir, dans ma chambre, là, posément, j'essaie de mettre un peu
d'ordre dans mes idées. Voyons, je suis bien de sang-froid; les choses
n'ont pas changé: voici ma fumeuse, et ma table de jeu et le piton à
rideau, là-haut... Eh bien, la population du quartier, ces gens, les
parents des enfants, je les vois bien aller et venir dans la rue, je
connais leur extérieur, leurs gestes, leur langage et je sais le secret
de leur activité; ce sont, pour la plupart, des pauvres hères assez bas,
travaillant trop ou croupissant trop, mangeant mal, buvant mal, tournant
dans un cercle étroit de souffrance, de laideur, d'ignorance, et de
préjugé, ayant une petite animation cérébrale désastreusement
entretenue, une intelligence de samedi de paie, de café-concert, de
lendemain de noce et de tirage au sort... Eh bien! tout examiné, le but
serait que les enfants diffèrent d'eux le plus possible; je n'extravague
pas!
Réfléchissons maintenant à cet enseignement si intransigeant, sur le
chapitre spécial de la famille; voyons, je ne me trompe pas non plus,
j'entends bien raconter tous les jours l'histoire du petit mouton qui
n'a pas voulu passer juste par le chemin où passait sa mère et qui, à
cause de cela, a été mangé par le loup. Que signifie cette
infaillibilité des parents? A quoi tend ce dogme _à voie unique_? Si ce
n'est à rendre la génération qui vient d'éclore pareille à sa
devancière?
On ne se contente pas de dire: «Vous devez écouter les bons conseils de
tranquillité, de propreté, de sobriété», non! une insistance
généralisante semble prévoir les ordres inadmissibles et prescrire la
soumission passive même à l'absurde, même au mal.
Jusqu'à présent, les leçons de docilité m'avaient paru indispensables,
adressées à des enfants de deux à sept ans. Quoi de plus naturel? «Va
faire les commissions.--Mange ta soupe comme papa.--Imite la tenue
convenable des grandes personnes.» Oui! Mais il faut penser à leur
terrible faculté de tirer la conséquence totale d'une idée: «Si
l'exemple des parents est bon pour une chose, il est bon pour toutes»
disent les enfants. Leur logique rudimentaire, de roc, de fer, est
impénétrable à tout raisonnement contradictoire et «distingueur»; elle
se confond avec le sentiment de la «justice égale», lequel prédomine
immanquablement, étant dérivé lui-même de l'instinct de conservation.
(Jolie phrase et d'un poids montagneux! Elle n'a que le défaut
d'infirmer la donnée précédente--pas plus;--car si la dialectique
enfantine même est _à voie unique_, les préceptes absolus ne nuisent pas
expressément, ou tout au moins, à quoi servirait-il de faire des
réserves?)
Quoi conclure? On ne peut pourtant pas prescrire aux enfants de
n'écouter personne en dehors de l'école et de discerner seuls le bien et
le mal...
Je m'étais couchée, je me suis relevée. Les échos du soir étaient venus
me tenir compagnie, comme d'habitude: ce furent d'abord, envoyés par la
maison, un cognement de querelle de ménage, sourd, consistant et un
autre cognement de «correction d'enfant» plus écraseur; puis, envoyés
par la rue, l'appel «à l'assassin» et la galopade ordinaire des bottes
de sergents de ville traînant derrière elles une queue de rumeurs. On ne
se lève pas pour si peu. Mais, de longs cris montent de chez la
sage-femme, des hurlements affreux de douleur et aussi des râles de
fécondité, d'assouvissement, qui se répercutent dans ma chair en une
tristesse intolérable. Je me remets à écrire sans bas, en camisole, je
veux avoir froid, je veux que mes jambes se glacent.
Je me rappelle des récréations où le courant est de jouer au papa et à
la maman: cela tourne toujours de telle sorte que, malgré les
remontrances antérieures, Adam embauche une bande pour faire la noce.
Des chérubins roses, des fillettes aux yeux bleus hallucinants d'infinie
candeur, des innocents de deux ans, savent déjà la règle du jeu.
--Ohé, les autres! on est en bombe.
--Tu paies un verre?
--Viens donc, on a touché sa paie.
--Mais non, on est des «tonscrits» avec des «liméros».
Ils se tiennent à sept, huit, par le bras, ils chantent avec des gestes,
des zigzags de godaille. Les voix prennent le ton crapuleux:
--Eh bin, de quoi? tu vas pas turbiner, j'espère!
La troupe grossit. Quelle ardeur! quelle transfiguration! Les plus
misérables, les petits à nez sale qui ont toujours froid, ressuscitent.
Richard l'affreux, qui ne joue jamais, cesse d'être délaissé; on
l'accepte, bras dessus, bras dessous. Julia Kasen se trémousse au bras
de Bonvalot.
Il est défendu d'imiter l'homme saoul, dans la cour; on entraîne Vidal,
il ne demande pas mieux que de marcher en tête du cortège. Quelle joie
hurlante! Vidal bossu, déjeté, sans équilibre sur de pauvres jambes
tordues, se déplaçant avec un sautèlement, un battement de membres, une
oblicité tombante d'oiseau blessé ou de crapaud mutilé, Vidal fait le
pochard, au naturel!
La folie gagne.
La Souris, chargée de son précieux fardeau, se décide: avec son air de
femme sérieuse voulant que son enfant ait sa part comme les autres, elle
crie; «attendez-moi donc! et mon poussin! il en est aussi!»
Ah! c'est bon d'avoir froid! Mais cette femme hurlante _n'en finira donc
pas?_... Tiens, je ris maintenant.
Un jeudi matin, j'ai reconduit le plus jeune frère de Léon Ducret qui
avait été pris de vertige en arrivant à l'école. Dans la cour de sa
maison, la concierge avait voulu tuer un lapin en lui crevant simplement
un oeil et en le suspendant par une patte la tête en bas. La marmaille
du lieu faisait cercle, près de la pompe. Le lapin gigotait depuis
longtemps sans doute, car toute une pluie de sang était visible au mur
et sur les pavés. Comme je passais, la concierge en colère gourmandait:
--Ah çà! Tu _n'en finiras donc pas de mourir, toi, ce matin?_
Elle employait le ton sévère des parents qui ne tolèrent pas qu'on
prenne de mauvaises habitudes.
Je ris. Il me semble que je n'ai plus de jambes... Je crois bien que
l'enseignement moral se fiche du monde: il supposerait tranquillement
que les parents, non seulement sont exempts de tout défaut, mais
possèdent les plus hautes vertus et _beaucoup d'argent avec_! Cet
enseignement ainsi basé serait d'un comique prodigieux dans mon quartier
des Plâtriers.
J'ai vu tant de drames en reconduisant les enfants! et ces drames dont
j'aurais désiré enfouir le souvenir, les cris de la femme les arrachent
et les étalent.
La directrice est logée au-dessus du préau. Un soir elle descend:
--Comment! Gabrielle Fumet est encore là? On l'a oubliée, renduisez-la
bien vite.
Elle va consulter les fiches dans son cabinet et me rapporte l'adresse:
rue de Palikao, 29.
Au cinquième étage. La porte s'ouvre de cinquante centimètres.
J'aperçois une femme sur une chaise, qui coud et deux enfants tout
habillés sur un lit. Je n'entre pas et pour cause.
La femme s'excuse, par l'entrebâillement, d'avoir laissé sa fille; elle
n'a pas d'horloge et elle espérait qu'il n'était pas si tard. Mon Dieu,
quelle heure est-il donc?
--Sept heures et demie.
Elle sursaute et fond en larmes.
--Ah Dieu! voilà que mes doigts se ralentissent! Et elle me raconte
(toujours par l'entrebâillement):
--Je couds des épaulettes, six sous le cent. Jusqu'à présent j'abattais
à toute vitesse mes cinquante à l'heure. Mais voilà un cent pas fini, je
l'ai commencé vers cinq heures.
Je reste là, je bredouille une consolation: elle se sera trompée
d'heure.
La petite Gabrielle se glisse devant moi et grimpe sur le lit.
--Déchausse-toi, au moins, dit la mère toujours pleurante; elle
continue, de mon côté:
--Je suis veuve, il faut pourtant que j'arrive à gagner mes trente sous
pour nous quatre. Et vous voyez, quand je suis levée, il faut que les
enfants soient sur le lit, je ne me couche que lorsqu'ils sont partis.
Je sors sur le carré pour qu'ils se préparent; il n'y a pas de place par
terre pour nous quatre ensemble.
Brusquement, elle s'effare:
--Eh, mais! je suis là, mon aiguille arrêtée!
Elle s'est accordé la récréation, le luxe de pleurer!
Une voix d'enfant vieille et sentencieuse s'échappe du lit:
--Oui, tes yeux vont se brouiller, tu vas bousiller et tu auras encore
«du refusé».
Je me suis esquivée, en me demandant quel salaire fantastique pouvait
toucher celui ou celle qui assumait ce métier terrifiant de refuser de
l'ouvrage fait à la veuve Fumet! Je ne l'ai pas dépeinte, elle... parce
qu'il faudrait des mots trop livides; mon sang se retire, je me
trouverais mal.
Voilà pourquoi j'ai ri tout à l'heure. Gabrielle Fumet est une élève de
Mme Galant et j'évoque cette maîtresse, dans son bureau, grosse, bonne,
avec une accentuation posée, pénétrante, des gestes sûrs et
réglementaires; elle dit: Écoutez bien cette histoire: «La chambre de
Louise», et son jeu de physionomie friand fait ouvrir les yeux, les becs
et les âmes.
«Huit heures sonnent à l'horloge; Louise va partir à l'école. Elle va
chercher son panier dans sa chambre. A la bonne heure; voilà une chambre
dans un ordre parfait. Rien ne traîne sur les meubles. Les chaises sont
à leur place. Le petit lit blanc est admirablement fait. On aperçoit des
pantoufles bleues dessous. Les effets de nuit sont soigneusement pliés.
Tous les jouets sont rangés avec goût dans une armoire. La poupée et le
trousseau sont dans un tiroir. C'est que Louise a beaucoup d'ordre et de
soin. Jamais elle n'égare son mouchoir ni ses rubans. C'est une grande
qualité que l'ordre et tous les enfants devraient ressembler à Louise.
_Dans une maison, il faut une place pour chaque chose et chaque chose à
sa place._»
Je ris tout haut!... La veuve Fumet, obligée d'attendre pour se coucher
que ses enfants soient partis... Ah, ah, ah! Gabrielle toute ratatinée,
à qui sa mère doit recommander de ne pas grandir, pour laisser un peu de
place; cette pauvrette moribonde, le cou tendu, le bec ouvert, recevant
la pâtée morale de Mme Galant!
Ma maison plonge enfin dans le silence. La femme a dû finir d'accoucher
ou de mourir.
Délimitons l'importance des choses. Évidemment, il y a deux parts:
l'enseignement des connaissances primaires, inerte, et l'enseignement
moral, sensible. Ce n'est pas la géographie ni le calcul plus ou moins
justement serinés qui influencent l'enfant pour toute la vie, ce qu'un
enfant subit de grave à l'école, c'est la _culture des sentiments_. Il
apprend à vouloir ou à refuser. Il ne fait que tâter constamment avec
l'instinct ce qui convient ou ne convient pas à sa propre pousse. Je me
représente d'imperceptibles prolongements de nerfs dans l'espace,
fouillant, s'allongeant, se retirant à la manière des cornes d'escargot.
L'école propose des préférences, des habitudes, des directions à ces
invisibles tentacules nerveuses.
Comment, à la fois, montrer à l'enfant _du possible_ à aimer--et rejeter
l'erreur routinière de lui rendre chères sa servitude, ses tares?
Justement hier, non, avant-hier,--M. le délégué cantonal, dans une
conversation avec la directrice, a émis cette opinion:
--_L'on n'introduit_ rien dans un enfant; il possède des germes, les uns
ataviques, les autres actuels, que l'on développe ou que l'on étouffe,
pas plus...
Très juste! mais cela n'améliore pas l'enseignement.
M. Libois s'approchait machinalement du lavabo où j'étais occupée. J'ai
eu l'impression qu'il haussait la voix, qu'il façonnait sa phrase, pour
que la directrice ne fût pas seule à jouir de son discours. La
normalienne était dans le préau.
Je lavais une bosse, dans les cheveux d'un bambin. M. Libois est
intervenu en sa qualité de docteur:
--Ça ne te fait pas mal là?... ni là?
Il se pourrait que la vibration mâle de sa voix eût un charme pour les
enfants; ils sourient avec confiance, ils n'ont pas peur de ses mains
longues de savant.