III

Dimanche. J'ai fait mon ménage, à fond, le matin, pour me réchauffer.

L'après-midi, je me suis promenée jusqu'aux Buttes-Chaumont.

Les dimanches précédents, j'avais rendu visite à mon oncle, mais je le

dérangeais. Ce jour-là, il reçoit les attentions d'une jeune personne

qui a été élevée à Saint-Denis, à la Maison de la Légion d'honneur, et

qui ne montre pas d'estime pour moi.

Je n'ai pas d'amies à qui je puisse confier que je suis femme de service

et que j'habite la sinistre rue des Plâtriers et il ne me plaît pas de

mentir.

Mes amies!... Ayant encore beaucoup à apprendre, j'aurais tort de

retourner à elles et de contrarier mon adaptation par des fréquentations

inopportunes.

Car,--ne l'ai-je pas déjà signalé?--nous autres, gens de Ménilmontant,

nous proférons un langage spécial, et nous nous entretenons de sujets

spéciaux.

Un amour de deux ans,--à cet âge, ô mes amies, où les chérubins de votre

monde inventent une poésie pour jaser des douceurs dont on les

entoure,--un amour de deux ans balbutie toujours ses premières paroles,

à l'école, pour se plaindre d'avoir été malmené. Il faut le voir froncer

les lèvres: Yose! Yose! des lèvres qui ont l'air de vouloir téter

encore:

--Yose! sale gosse là-bas, m'a f... une bâfre su' la _deule_...

Et les mignonnes de six ans, l'une des choses dont elles ont le plus à

disserter, savez-vous?... Elles ne disent pas: «Maman va m'acheter un

petit frère». Non, mes amies, on ne s'exprime pas ainsi dans le quartier

des _Buttes-Chaumont_.

L'on a six ans, des jupons de poupée, des mollets minces à faire

pleurer, un tablier à manches courtes laissant voir la chair trop frêle

des poignets, une figure de soubrette ratée, sérieuse et chiffonnée,

avec un nez drôle retroussé; on jabote en se promenant dans la cour

d'école.

Une camarade demande:

--Pourquoi que ta mère ne vient plus te chercher, à la sortie?

On ne dit même pas: «Maman est enceinte» On se penche, on pointe le

menton, et l'on jette d'un ton péremptoire et résigné, applicable aux

faits périodiques, inévitables et ennuyeux:

--Maman!... _Elle a sa butte_.

* * * * *

Vraiment, je ne peux plus aller rendre visite à Mademoiselle Yvonne de

Pérignon, avenue de Villiers, près du pare Monceau.

Madame Paulin m'avait invitée, au début.

--Venez donc prendre le café, rue des Maronites, à deux pas d'ici; y a

des voisins, des jeunes gens; on blague.

Je n'ai pas accepté, à cause de mon oncle, censément. Et je suis

affreusement seule.

Le quartier revêt son aspect du dimanche: quelques boutiques sont

fermées, les commerces de vins sont plus encombrés, ils vendent beaucoup

«à emporter», le comptoir devient ami de la famille; on voit des bambins

se hausser sur la pointe des pieds pour poser leur fiole vide sur le

zinc. Les passants plus rares s'offrent une allure de baguenaude; les

gens «bouclés» pendant la semaine se mettent à l'air, les autres, au

contraire, fatigués d'être dehors, restent chez eux. Ces gens du

dimanche rendent la rue inhabituelle et plus étrangère.

Au cours de ma promenade, j'ai reconnu avec plaisir des enfants de

l'école. Devant chez moi, deux garçons, à plat ventre sur le trottoir,

soufflaient dans le ruisseau sur un bateau fait d'un bouchon et d'une

allumette. Quelques-uns, mêlés à des grands de l'école primaire, armés

de manches à balai, formaient des groupes belliqueux; je ne suis pas

sûre que les grands seuls fumaient. Une bande, se livrant au jeu

ultra-chic du traîneau, fauchait le trottoir: deux gamins

s'accroupissent sur une planche supportée par quatre roues hautes de

trois doigts; les camarades poussent, appuyés à la planche et au

chargement; avec un formidable vacarme de cris et de roulement, le

traîneau, mené de travers, heurte les boutiques ou verse sur la

chaussée. On relègue les voyageurs assommés dans un coin; d'autres

marmots se disputent à qui fera le nouveau chargement.

Une fillette m'a dit bonjour. Elle a sept ans, on ne lui en donnerait

pas quatre; ses condisciples l'appellent «la Souris». Elle accompagnait

sa mère, marchande des quatre-saisons, elle poussait le dessous de la

voiture et criait d'une voix drôle, courageuse: «Quat' sous les pommes,

quat' sous la livre»; une vieille voix des rues, qui n'aurait pas pu

servir à aucun jeu d'enfant.

Les Buttes-Chaumont. Cela m'a rappelé mon enfance: du bonheur confiant,

simple et doux. Des choses inutiles à mettre ici.

Je suis rentrée avec la nuit, parce que le soir, ma rue me fait peur

avec toutes ses lanternes d'hôtel meublé, ses faux éclairages de

marchands de vins et des gens qui rôdent et s'effacent, et d'autres

plantés là qui semblent vous évaluer. La façade sombre de l'école ménage

un espace louche, en retrait, où stationnent toujours des femmes, des

hommes, et au loin, c'est le boulevard de Ménilmontant, encore plus

hasardeux, trop vaste, avec ses arbres égarés et ses tramways hurleurs

qui fuient le long des réverbères.

Je suis rentrée pas très réchauffée... On aimerait voir un visage en

ouvrant sa porte; on aimerait voir autre chose qu'une fumeuse, une table

de jeu et une rocking-chair... J'ai toujours un serrement de coeur sur

le seuil de ma chambre «qui n'a pas de chance». Au-dessus de la fenêtre,

un piton à rideaux, trop haut planté, conserve un bout de cordon qui

oscille et accueille mon arrivée.

Mais je ne veux pas me laisser agripper par le découragement. J'ai pris

un livre, sans retirer mon manteau; l'haleine tiède de la lampe est

venue sur mon front et m'a empêchée de lire: j'ai pensé à des promenades

de famille, d'amis, de fiancés, dans un décor de quartier opulent...

nous marchons, souriants... l'avenue se profile claire et monumentale...

quand les mots ont été très caressants, nous nous taisons pour sentir

leur douceur s'élargir à l'infini et d'un accord spontané, nous nous

retournons pour attendre les parents qui sourient derrière nous... J'ai

rêvé à de l'affection, à la bonté des choses...

L'obsédante physionomie de M. Libois s'est imposée à ma méditation.

Est-ce drôle! Mon ex-fiancé disparaît dans ce passé chimérique, ses

traits échappent à ma mémoire. Je ne le hais pas.

Quel soulagement j'éprouverais pourtant à détester quelqu'un! Je le sens

bien, voilà ce que cherche mon intime vitalité: un dérivatif de rancune.

Et j'aimerais bien mieux les enfants!

J'ai peur que le délégué cantonal ne porte un intérêt sincère à la

malheureuse population de l'école. Cela me le gâterait, ce monsieur

d'importance. Il faut que le personnage garde cette propriété de

crispation qui galvanise une femme... Oui, voyons... à l'avenir je

savourerai un âcre plaisir à être encore à genoux par terre, les mains

dans l'ordure en sa présence. Je me complais dans ma bassesse. Ainsi, un

enfant puni dans son amour-propre se barbouille, se rend ignoble par

bravade, par excès de rage.

Les hommes ne mépriseront jamais assez les femmes. Madame Paulin m'a lu,

hier, ce drame sur son cher Petit Journal: un désespéré n'ayant pu

obtenir la haute position qu'il convoitait a corrigé le sort par deux

coups de revolver. Nous recélons plus de lâcheté, nous, les femmes: si

nous ne pouvons pas gravir les marches, nous acceptons de les laver...

Un frisson m'a secouée; j'ai attrapé mes paperasses, je me suis mise à

les feuilleter, à faire un brin de toilette à mes notes; j'ai attifé des

phrases, comme si elles devaient un jour se produire en public. Et

finalement, je me suis obligée à songer à mon métier. Je veux

«rejoindre» l'employé qui a la nostalgie du bureau, et ne saurait se

livrer à la moindre spéculation en dehors du service; celui-là est un

sage, il construit du bonheur avec les éléments mesquins que le sort lui

a départis.

Demain, j'aurai une journée fatigante; les enfants sont durs à tenir le

lundi... Ah! m'y voici: voici le préau avec ses boiseries jaunes, sa

barrière marron. Voici la classe de la normalienne; derrière le bureau,

deux tableaux noirs et des ouvrages de marqueterie, en laine sur carton,

accrochés au mur; les tables; dans un coin, le poêle, dans l'autre coin,

l'armoire qui renferme des livres, des cahiers et les fournitures pour

le travail manuel, obligatoire tous les jours de trois heures et demie à

quatre heures; de la paille de différentes couleurs pour le tressage, du

papier en bande pour le tissage, du carton pour le piquage, des perles,

de la laine, etc. Au mur encore, très haut, sur de grandes pancartes,

sont représentées des îles, des montagnes, des mers pour aider

l'explication des termes géographiques, puis des plantes, des fruits et

des légumes, illustrations des leçons de choses. Voici la classe de la

directrice, autant dire ma classe: les cartes murales montrent des

animaux; les tables et les bancs ont la hauteur du «petit banc» cher aux

ouvreuses; l'armoire contient du papier de différentes couleurs, (car

les tout petits font déjà du pliage compliqué) et des jeux de

construction et des guignols; il est si difficile d'occuper, d'amuser,

de garder assis ces bambins! j'ai dû apprendre à faire les

marionnettes... Ah! mon Dieu, demain matin, à six heures, mes feux;

pourvu que l'allumage ne rate pas... Pourvu que le temps reste sec; je

n'aime pas manipuler des épaves. Je vois l'arrivée, l'inspection de

propreté, la conduite aux cabinets, l'entrée en classe... pourvu que le

pain ne soit pas mouillé dans les paniers... pourvu qu'on n'entende pas

trop souvent les appels d'alarme: «Rose, venez vite, Chéron saigne

encore du nez--Rose, conduisez Guittard au lavabo...»

Comme je me sens mieux! on dirait que la lampe a réchauffé toute ma

chambre. J'aurais tort de me plaindre: n'est-ce pas moi qui ai la plus

belle famille? Je peux dépenser à plein coeur toutes mes forces

d'affection et, voyons, cet attendrissement qui me pénètre me prouve

aussi que je suis aimé!

Mais oui! je connais tous les petits par leurs noms (je n'ai plus besoin

de les chavirer pour lire leur marque) et ma sensibilité sait même

établir une distinction entre chaque... Il y en a de si laids que leur

regard m'arrache de ma place et me fait venir, toute penchée. Ces

exigeants, ils m'ont complètement adoptée! Il arrive aussi qu'un petit

se dérange sans parler et, levant irrésistiblement vers moi son museau

souffreteux, m'apporte ses pauvres mains rouges à dégourdir... Alors,

alors, il faut bien croire que la maternité est en moi, sans quoi cet

enfant ne la solliciterait pas si impérieusement... alors, il est bien

certain qu'un petit enfant, quel qu'il soit, appartient à toute grande

personne... des fibres rattachent une génération à une autre.

Je connais aussi, par leurs noms et par leurs types, la plupart des

moyens et des grands; mais eux ne commercent guère avec moi.

On ne se figure pas combien il est rare que des enfants accordent leur

attention à qui ne les soigne pas constamment. Ils vous lorgnent, ils

notent vos ridicules au passage, avec leur extraordinaire faculté

d'observation, ils s'adressent à votre complaisance, mais vous ne faites

pas partie du monde de leur pensée. Cela me chiffonne... surtout les

élèves de Mlle Bord: ce sont déjà des personnages définis, je désirerais

être admise dans leur intimité, je me sens à leur niveau... Et pourquoi

donc me dédaigneraient-ils? Est-ce qu'ils copieraient la correcte et

supérieure politesse de Mademoiselle à mon égard? Quand la sculpturale

normalienne me parle, ses yeux ne posent pas sur moi, ils s'étendent au

delà; elle ne doit pas savoir si je suis brune ou blonde. Ses élèves

empruntent ce regard distrait, négligent, pour me demander leur panier,

leur béret. J'ai beau les aider, à l'arrivée, au départ, les rafistoler

dans la journée, leur servir à déjeuner, ils ne m'aiment pas à la façon

de mes tout petits. Je me sens pareille à une demoiselle habituée aux

adulations, qui croit sa beauté irrésistible et qui rencontre un jeune

homme parfaitement indifférent; elle le déteste, elle cherche des

rivales à détester, elle devient capable des pires sottises pour

s'imposer à lui... Eh bien, oui! je suis ambitieuse, orgueilleuse,

jalouse! oui, jalouse... Et j'ai voulu obtenir de l'attention; j'en ai

obtenu.

Je ne parle pas de Richard, l'affreux gamin à tête de singe malade, à

qui j'ai révélé le goût des pastilles de chocolat. Le cas est tout à

fait à part. Il existe entre nous un pacte, intensément sérieux, exempt

de sentimentalité. C'est Richard qui a délimité nos rapports. Je lui

avais donné un bonbon; sa stupéfaction diminuée, il a exigé de rentrer

dans le raisonnable; on ne peut pas vivre sans attribuer aux faits une

logique. Son expérience ne lui permettait pas de concevoir un don

gratuit, il a tiré de sa poche un bout de papier crayonné.

--Tiens, alors je te donne un dessin, a-t-il dit simplement. Et son

_alors_ contenait l'inflexibilité des obligations réciproques.

Depuis cette époque, presque chaque jour, il y a échange entre nous,

après quatre heures, dans le préau. (Vers trois heures, la normalienne

distribue des carrés de papier et des crayons et autorise l'art

fantaisiste.) Je tends un bonbon, Richard tend son croquis, nous ne

sourcillons pas.

Pourtant un sentiment ondule chez Richard, mais je ne discerne pas si

c'est de la reconnaissance, ou un souci d'honnêteté. Il a oeuvré pour

moi, expressément, avec conscience, avec goût, selon l'invariable

répertoire graphique des jeunes enfants: une locomotive, un bateau, un

cheval, un bonhomme. De plus, je constate qu'il laisse le moins de blanc

possible; il affiche, un air satisfait qui signifie: tu es bien servie,

j'espère? Très attentif au sort de sa création, il ne me quitte pas des

yeux que je ne l'aie précieusement logée dans ma poche.

Quand je me flatte d'avoir obtenu de l'attention, je fais allusion à une

autre histoire.

Vendredi dernier, il était dix heures passées, je profitais de la

présence de Madame dans sa classe pour préparer les tables du déjeuner;

soudain, j'entendis la normalienne qui se fâchait à l'extrême:

--Vraiment, c'est intolérable! Adam! je ne veux plus de vous; sortez,

cinq minutes à la porte, dans le préau, avec Rose.

Depuis le premier jour, je connaissais Adam, le mauvais sujet de la

grande classe; sept ans bientôt, assez grand, trapu, blond, le teint

coloré, la face tauresque; l'apparence d'un hercule pas méchant, un peu

narquois, doué de cette intelligence ronde qu'on appelle un gros bon

sens; le regard gai, hardi, coutumier d'une fixité limpide à déconcerter

même les grandes personnes. Il représente la vie puissante, décidée à

s'élargir sans précaution; au déjeuner, il finit les gamelles restées en

souffrance, il mange le gras; à la récréation, il règne, il conduit

toujours une bande, il est particulièrement autoritaire avec les filles.

Il vient à moi, son tablier retroussé, les deux mains dans les poches de

pantalon et tranquillement, avec philosophie, le regard voyageur, il me

dit:

--Elle m'a f... à la porte.

(Les enfants ont un langage d'apparat pour les maîtresses, mais entre

eux, dans la cour, dehors, ils reprennent le style du quartier.)

--Tiens! qu'est-ce que tu as donc fait? m'informai-je avec beaucoup

d'intérêt.

Un haussement d'épaules:

--Ah! je rigolais.

Et il se détourna vers la cour sans plus s'occuper de moi. Je fus piquée

de ce peu d'expansion; une impulsion inexplicable me fit simuler la plus

violente indignation:

--Eh bien, je vais la disputer, Mademoiselle. Dans un instant c'est la

récréation: gare là-dessous! Ah! elle te met à la porte! je m'en vais

l'arranger moi: elle n'a pas le droit de te renvoyer... et, si elle

n'est pas contente, je suis plus forte qu'elle.

Adam se campa en face de moi, considéra mon visage, me toisa; il n'y

avait pas à douter de ma résolution: j'avais à demi retroussé mes

manches, ce qui--à Ménilmontant--est l'indice du sérieux. Il ne répondit

pas, ne sourit pas, mais une houle passa dans ses yeux bleu foncé,

profonds, énigmatiques.

Presque aussitôt retentit le coup de sifflet; la longue mèche se

déroula: les grands sortant directement dans la cour, les petits venant

derrière dans la grande classe, par la porte de la cloison vitrée; et, à

la queue, les moyens descendant du premier étage. La mèche éclata. Je me

dirigeai vers la normalienne en station près du marronnier. Adam se

collait à moi et tâchait de lire ma physionomie. J'allais d'un air

décidé, querelleur. (Mon intention était de dire: je vous amène Adam

repentant, qui désire prendre part à la récréation.)

--Nous allons voir, annonçai-je en secouant mon poing, quand je ne fus

plus séparée que par une chaîne d'enfants de la normalienne qui me

tournait le dos. Ah! ah! Mademoiselle.

Brusquement, Adam me saisit la main droite et y planta un coup de dent

terrible.

Arrêtée net, je poussai un cri; je me dégageai: Oh! le vilain méchant!

Il ne se sauvait pas, il continuait, par son attitude, à me défendre

d'avancer. Ses yeux combattaient, implacables, ce n'étaient pas des

lueurs mauvaises, mais des lueurs «de justice». (Je parlerai un jour du

sentiment de la justice chez les enfants.)

Je cachai ma main saignante sous mon tablier. Les clameurs de la

récréation avaient dominé mon cri de douleur. La normalienne rejoignait

sa collègue.

--Je plaisantais, dis-je à Adam, tu es un brutal; je voulais que tu

demandes pardon à Mademoiselle.

Une espèce de sourire détendit son énergie; il allongea une moue

significative vers ma main cachée: «On ne fait pas de ces blagues-là,

tant pis!»

Des voix en folie le requirent; il rompit là, sans autre formalité. D'un

geste, il rallia toute une bande.

--Au chemin de fer! ordonna-t-il, et il s'élança imitant le sifflet de

la locomotive et suivi de sa cohorte grossissante.

Tout de même, je suis contente. Adam fait attention à moi, maintenant.

Samedi, à plusieurs reprises, il m'a frôlée avec prudence, le regard en

coin, sur mon pouce entortillé, puis l'air dégagé comme un qui ne se

souvient pas.

--Alors, tu aimes bien Mademoiselle? lui ai-je demandé au moment de

déjeuner.

--Je sais pas.

Ses prunelles ont miroité hardiment sur moi pour ajouter: «recommence à

vouloir l'attaquer, tu verras».

Le soir, à la sortie de quatre heures, je n'arrivais pas à former la

queue du rang, dans le préau; une vingtaine de mioches, occupés d'une

bêtise, clignaient gentiment, riaient et ne faisaient rien de ce que je

commandais. Je n'en pouvais plus de m'égosiller, de m'élancer vers l'un,

vers l'autre. Adam s'est retourné les épaules remontées, le mufle tendu,

menaçant:

--Voulez-vous vous mettre en rang, tas de m..., morveux!

Cette aimable apostrophe les a décidés immédiatement. Et j'ai senti,

dans mon instinct femelle, que maintenant Adam me protégeait.

* * * * *

Aujourd'hui lundi, je savais bien que la tâche serait rude. Madame

Galant a été indisposée, prise d'étourdissements, tellement «les moyens»

étaient insupportables. De fait, pendant toute la durée de la classe, je

n'ai cessé de les entendre taper des pieds. Les petits, excités par le

vacarme au-dessus de leur tête, galochaient aussi, tant qu'ils

pouvaient. La directrice a fini par passer la main.

--Rose, j'y renonce, je me réfugie dans mon cabinet. Ouvrez l'armoire et

tâchez de les calmer avec les guignols et les constructions.

L'inévitable M. Libois n'est-il pas entré tout de go dans la classe,

croyant y trouver la directrice? J'oserai dire que nous avons croisé nos

regards.

Selon ma consigne, j'étais dans le bureau, à la place même de la

directrice.

(Que voulez-vous, monsieur le délégué, on ne peut pas toujours me

contempler à quatre pattes; j'ai quelquefois ordre de me tenir debout.)

Je l'avais vu venir, par la porte vitrée: aussi, Dieu me pardonne, ce

sont les yeux de l'Autorité qui ont «flanché», comme nous disons à

Ménilmontant.

(Eh! Eh! cher monsieur, un de vos congénères a bien voulu, naguère,

concéder que mes yeux noirs possédaient une certaine force... et

vraiment, vos yeux slaves sont un peu trop pâlots...)

Et puis, l'Autorité n'a pas eu le temps de rentrer toute l'amabilité

préparée pour Madame la directrice, il en est même resté quantité

considérable: un déférent et gracieux penchement d'homme du monde.

Dommage de perdre tant d'élégance pour une femme de service!

(Je crois que vous auriez voulu dire quelque chose, M. le délégué? Mais

il ne m'appartient pas de vous entendre.)

Avec la même intonation qu'une authentique institutrice, j'ai ordonné à

mes mioches de se lever en l'honneur de l'Autorité et je les ai gardés

sous mon geste jusqu'à ce qu'il vous ait plu de battre en retraite.

J'ai eu l'impression d'une insistance... Mais je pratique aussi bien

qu'une autre cet abaissement de paupières qui étend une barrière

infranchissable...

* * * * *

C'est incompréhensible: le lundi, l'école présente un aspect

particulier; les enfants ne chantent pas de leur voix ordinaire, leur

visage porte des traces de fatigue malsaine.

--Ils ont des têtes «de lendemain de noce», dit Madame Paulin.

A dix heures moins un quart, la normalienne n'avait pas commencé les

exercices de lecture. A onze heures, son récit de géographie se coupait

à chaque phrase d'une distribution de mauvais points; l'instant de

montrer une presqu'île sur la carte murale, trois gamins poussés par

leurs voisins tombaient le derrière par terre.

Adam était à tuer; ses camarades aussi lâchaient l'excessif de leurs

propensions. Richard se grattait des pieds à la tête et envoyait des

coups de pattes à Gillon qui le pinçait. Il faut, du reste, que

j'introduise ici les personnages marquants de la grande classe.

Une réunion de soixante enfants possède un certain lot de _types_: six

ou sept individus complets, fortement caractérisés, ressortent et

résument l'ensemble; les autres sont des exemplaires inférieurs, des

copies plus ou moins effacées. Eh bien, dans la classe de la

normalienne, les types, je les dégage et les vois constamment émergeant,

frappés de lumière; c'est maladif, j'allais écrire «vicieux», plus

exactement peut-être. Connaître à fond ces enfants personnalisés,

garçons et filles, correspond à une exigence de ma nature, de ma

féminité; le malsain est que cela se relie à des imaginations, à des

regrets, à des aspirations... Parfois, je suis effrayée de ma

perspicacité, en quelque sorte inavouable.

J'ai commencé par Adam, continuons l'exhibition.

Le lundi, parmi les élèves qui ont encore plus mauvaise «touche» que

d'habitude, la palme revient à Bonvalot et la normalienne peut lui

prodiguer des leçons de morale! Il siège à la dernière rangée des

tables; il constitue le type «inquiétant»: blême, les pommettes

vieilles, sinistres, la bouche torse, les yeux coupants, il a la manie

de crachoter continuellement; du reste, il doit fumer. On rencontre,

dans le quartier, des adultes à sa ressemblance, de ceux que les faits

divers des journaux désignent comme de «pâles voyous». Ses joues se

plissent d'un rire jaune, pas gai. Il est détesté par ces dames et même

par madame Paulin, sans motif bien précis, car on ne remarque pas qu'il

dévalise les petits ou qu'il batte les filles plus que ne le font les

autres grands. A vrai dire, on ne le punit pas énormément; on l'exclut,

du regard on le rejette; il perçoit la réprobation et s'endurcit. Je ne

peux considérer son long cou sans un malaise étrange et cet enfant au

tablier rapiécé, aux souliers troués m'inspire encore plus de pitié que

de répulsion: une pitié glaciale, frissonnante... Ses cheveux laids,

d'un châtain terni, mal plantés, encombrent ses tempes et paraissent

toujours trop longs. Je retrouverais Bonvalot dans les journaux

illustrés: tête d'assassin, tête d'assassiné.

Croirait-on que je le préfère à Gillon qui trône à la table du milieu?

Gillon, espèce de méridional, brun frisé, fils d'un employé, étale

l'insolence, la santé, la superbe, la suprématie de la sottise. Quand il

approche trop bouffi, trop engoncé de vêtements chauds et que rien ne se

sauve autour de lui, je sens la bêtise reine du monde. Cet après-midi où

la classe était déjà si agitée, pendant la leçon de calcul à deux

heures, pendant le dessin à trois heures, pendant le travail manuel, il

n'a cessé de réclamer: Mademoiselle! Mademoiselle! d'une voix

exaspérante. Du reste, tous les jours, à toutes les leçons, il se plaint

que ses voisins «copient sur lui», ou se moquent de lui. Et il a des

camarades qui le suivent, qui l'écoutent; dans la cour, il organise des

jeux tels que d'empêcher les filles de parler entre elles, en venant

fourrer la tête pour les écouter, en les séparant de force lorsque, bras

dessus, bras dessous, à quatre ou cinq, elles déambulent en vraies

commères; d'autres jeux consistent à «faire les cornes», à conspuer, à

entourer d'un rond dansant et grimaçant les punis, les malchanceux, les

plus décriés de l'école, ceux qui arrivent trop barbouillés, trop mal

ficelés, et que je suis obligée de remettre en état. Certes, je préfère

encore à Gillon l'idiote Berthe Hochard reléguée dans la classe de

madame Galant; l'idiote au moins n'a pas d'idées, elle n'est pas

haïssable; Gillon n'a que des idées bêtes. Oh la binette obtuse et

arrogante de Gillon déclarant: «Mon père à moi est employé dans un

bureau.» Je le vois devenu grand... officier d'académie... détenteur

d'une parcelle d'autorité... Tenez, j'aime Bonvalot, à qui j'ai donné,

en dedans de moi, un surnom sinistre, un surnom blême et fuyant...

* * * * *

A la première table, tout près de la cloison vitrée, Louise Cloutet se

tient droite, reflétant exactement la sagesse de la normalienne; c'est

elle que les camarades ont surnommée «la souris» à cause de sa taille

minuscule. Brune, son bout de natte serré d'une rosette grenat, non pas

en ruban, mais en tresse vulgaire, la peau foncée, les yeux noirs,

petits, luisants, la figure déjà faite, elle a une physionomie sérieuse

de femme pauvre, entendue et courageuse. Son tablier noir bouclé d'une

ceinture de cuir jaune est presque toujours paré de la croix; avec ses

gros souliers de garçon, ses chaussettes noires et ses mollets bis,

incroyablement minces, elle n'offre aucune séduction de petite fille;

mais elle fait aimer la vie, elle vous porte à savoir accepter la

destinée allègrement. Elle me présage la ménagère parfaite; ses gestes

disent l'économie, la résolution, l'affection, l'indulgence généreuse.

C'est surtout la femelle dans le sens de la bonté infinie. Il faut la

voir arriver avec son panier, son carton et son frère, un bambin de

trois ans, de l'espèce naine aussi, qu'elle appelle son «poussin»; il

faut la voir, au déjeuner, surveiller la nutrition du poussin! Dans la

cour, elle ne joue qu'avec lui comme poupée, son dévouement s'est

communiqué à trois ou quatre autres gamines, elle groupe les maternelles

et, par amour pour «le sien», elle soigne, elle amuse les petits des

autres. Elle danse en rond; comme elle sait se rapetisser, se rajeunir!

Le poussin est laid et grognon; quand il murmure une phrase, le visage

de sa soeur admiratif et ravi se tourne vers chacun: «hein! est-il

gentil et intelligent!» Au milieu de la récréation, si la bande des

brise-tout vient à passer, Louise Cloutet transporte le poussin à plein

bras, de place en place, hors de leur atteinte; son front bouge, la

vigilance semble le tendre et l'arrondir: Adam pourrait s'approcher avec

sa grosse face et ses épaules de déménageur, il trouverait à qui parler!

Le poussin m'a néanmoins adoptée, comme les autres tout petits. Louise

alors?... Cela n'a pas été long: la première fois qu'elle a vu son frère

cramponné en maître à mon tablier, elle m'a absorbée d'un regard intense

et elle m'a connue. La Souris m'a promue son égale. La Souris! Je tâche

d'être digne de cette compagne maternelle qui, noyée dans le tas, d'un

signe ami, m'élève aux régions immenses de sa brave sérénité.

* * * * *

Virginie Popelin, à la deuxième rangée, derrière la Souris, c'est la

vicieuse née, incorrigible et hypocrite jusqu'au merveilleux. Blonde

claire, bouclée, avec un minois de coquette chiffonnée, trop maigre,

d'un rose trop déteint, agréable seulement à distance; je la vois

grandie, très dévergondée, mais pas dans la catégorie des filles

perdues; au contraire, je l'imagine mariée, jouissant de la

considération bourgeoise. Pendant les récréations, elle n'est occupée

qu'à une chose: farfouiller les culottes des petits garçons soi-disant

déboutonnées, ou conduire des garçons aux cabinets, ou inviter les

garçons en robe à se baisser pour jouer dans le sable. Douée d'un regard

sournois étonnamment rapide, elle singe la maternité de la Souris. Quand

on la surprend de loin, en faute, rien ne saurait donner une idée de sa

promptitude à rejeter ses mains derrière son dos, à attraper une pose

insouciante, distraite, le nez en l'air; on lui adjugerait tous les

agréments: candeur, réflexion, rêverie charmante. Saisie sur le fait,

elle nie, les paupières baissées, le bas du visage pincé, avec une

obstination de fausse pudeur absolument déconcertante.

Je demande quantité de renseignements à madame Paulin pendant le sursis

restaurateur où nous sommes seules, dans la cantine, avant le déjeuner

des enfants. Madame Paulin conserve dans les archives de sa mémoire

l'histoire de tous les habitants du quartier.

Il y a huit ans environ, la mère de Virginie, mariée, sans enfant,

jeune, ronde, fraîche, était concierge d'une maison où demeurait un

Contrôleur de l'Enseignement, célibataire. Sans instruction aucune, elle

épelait à peine les noms des locataires. Un jour, faute d'avoir su

déchiffrer la mention «très urgent», elle néglige une lettre adressée au

monsieur vérificateur. Grave affaire.

--Eh mais, dit aux concierges le destinataire lésé, vous voyez le

danger! Madame ne peut rester complètement illettrée, elle a des

dispositions et de l'intelligence, il faut qu'elle monte chez moi, le

soir, après dîner, prendre quelques leçons.

--J'ignore, déclare Madame Paulin, si la culture a bien marché, mais, un

fait certain, c'est que Virginie est née un an après. Et cette

gamine-là, elle a bien hérité de la coquetterie de sa mère, mais je vous

promets aussi qu'elle en a de la rouerie d'inspecteur! Moi, à la

regarder faire la sainte-nitouche, je reconnais le miel de ces messieurs

fonctionnaires qui sont tout indulgence et justice et bonhomie par

devant vous et qui vous flanquent des rapports salement traîtres au

derrière: Je ne dis pas qu'ils sont tous taillés dans le même drap, ces

gros messieurs, mais j'ai vingt ans d'école et je sais ce que je sais...

Revenons au portrait actuel. Virginie hésite à se frotter aux garçons de

sa classe qui sont trop grands et surtout elle ne peut pas leur imposer

ses complaisances; mais alors, comble de la ruse, elle leur demande

service.

Une fois, elle s'était rencontrée dans le coin du lavabo avec Bonvalot:

celui-ci attiré par un gamin qui suçait un bout de sucre d'orge;

elle-même alléchée par le susdit gamin qui laissait voir un coin de sa

chemise. Empêchée, elle a sollicité Bonvalot:

--Boutonne-moi mon tablier.

--Voilà.

Je lavais les éponges des tableaux noirs. J'ai remarqué son sourire

remerciant, gâté d'incitation perverse, et, un instant après, sa voix

courtisane:

--Resserre-moi mon noeud de ceinture, derrière, veux-tu?

Mais Bonvalot l'a empoignée par une épaule et l'a fait pirouetter, en

grognant d'un accent canaille inimitable:

--Ah mais, t'as pas fini, toi? Tu sais, j'aime pas être embêté par les

femmes.

Bonvalot n'est pourtant pas insensible au beau sexe. Aujourd'hui encore,

dans la cour, je l'ai vu pousser Julia Kasen et la faire cogner du front

contre le marronnier, parce qu'elle déclinait ses amabilités. Depuis

longtemps, je suis peinée de certaines persécutions impunément exercées.

Parbleu! la surveillance détaillée est si difficile dans le pêle-mêle

hurleur et forcené de deux cents enfants! Et il n'y a que deux

maîtresses «de service de récréation», après le déjeuner: les deux

adjointes, ou la directrice et une adjointe. La troisième maîtresse,

ayant participé au service du réfectoire, déjeune à son tour.

Les deux surveillantes se promènent sur la bordure asphaltée; pour plus

de vigilance, elles ne doivent pas se parler, d'après le Règlement. Mais

leur regard pédagogique a beau courir sur les _types_, les Adam, les

Bonvalot, les Popelin, il ne peut s'arrêter qu'aux gros faits excessifs.

Julia Kasen est une brune pâle à face orientale, d'une coulée pure,

ombrée de sourcils et de cils splendides. Si je ne comptais sur la

régénérante influence de l'école, je dirais que sa destinée infaillible

est de devenir une misérable esclave de la débauche; et, chose curieuse,

cette enfant ne passe jamais auprès de moi sans me regarder à la

dérobée, ou franchement avec un sourire faible et honteux comme si «nous

savions», elle et moi. Ses parents sont des journaliers estimables

quelconques, mais elle est jolie, d'une certaine joliesse spéciale,

professionnelle quasiment, et son allure se ressent aussi d'une sorte de

nonchalance fataliste. Et pourquoi Bonvalot a-t-il l'instinct de la

cramponner sans cesse? On devine qu'elle le déteste, elle se crispe,

essaie de s'échapper, puis elle le subit, elle se laisse promener par le

bras, soumise.

* * * * *

Eh, mais! Où ai-je donc élaboré cette certitude de diagnostic? Il y a

quelques mois, une pareille science m'était totalement étrangère. J'ai

donc respiré la psychologie du quartier? Et voici le plus

extraordinaire: à mesure que je me familiarise avec l'école, mon

observation, d'abord superficielle et chercheuse d'ensemble, s'habilite

parfaitement aux sondages individuels. Suis-je pas heureuse de pouvoir

noter, au début de l'année scolaire, l'état d'un certain nombre

d'enfants et de pouvoir suivre les améliorations successives jusqu'à la

transformation acquise en fin de période? Peut-on vivre une oeuvre plus

intéressante?

Et j'ai fait bien d'autres progrès! L'esprit me vient! Le «bel esprit»

s'entend.

Avant-hier, comme je cherchais le nom d'un enfant, Mme Paulin m'a

soufflé: «Georges Dubois, presque le nom de notre délégué cantonal».

J'ai oublié ma réserve habituelle; parodiant cette boutade célèbre d'un

pamphlétaire qui reprochait à un mulâtre de ne pas avoir eu le courage

d'être nègre tout à fait, je me suis mise à persifler:

--M. le délégué n'a pas eu la simplicité de s'appeler communément

Dubois. Il a poussé le sens de la distinction, l'effort imaginatif et

précieux jusqu'à se nommer Libois.

Mme Paulin bayait, ahurie. Vite, je lui ai ri au nez. Alors, soulagée,

elle a éclaté aussi:

--Vrai! Vous nous en sortez de bonnes!

C'est que... le temps n'atténue pas la curiosité de M. Libois! Au

contraire...

Pourquoi me fait-il penser à un juge d'instruction très fort, qui, avec

une souveraine pénétration, déciderait:

--Je suis sûr de ma piste. J'attends. Les événements me serviront. La

seule obsession de ma vigilance agira.

Pourquoi ce regard pâle «qui n'en finit plus», et que l'on sent peser

sur soi, lorsque même on a le dos tourné?

Parfois un ressentiment intolérable me brûle:

--Si ce cynique indiscret lisait en moi!

Mais, qu'ai-je donc d'inavouable en moi? Ai-je donc commis un acte d'une

gravité dépassant les apparences? J'ai eu tort de provoquer sa

curiosité,--d'accord. Voilà-t-il pas un bien grand crime!... Et puis

après?...

* * * * *

--Rose, Mademoiselle a dit que vous veniez essuyer par terre.

Saluons Léon Chéron communément chargé des messages de la normalienne;

un brun qui saigne souvent du nez, petite tête régulière, sans

accentuation, un type par le définitif de sa banalité. C'est

l'échantillon de l'écolier sage, toujours décoré, toujours inscrit au

tableau d'honneur; tablier noir bien tiré, bien boutonné; intelligence

moyenne, droite, pas futé, mais appliqué. A la première table, il est le

plus relié à la maîtresse par son attention tendue; ses oreilles sont

écartées, croirait-on, par excès de zèle. Au plus fort des jeux, dans la

cour, il ne manque pas de jeter des regards raisonnables sur

Mademoiselle. Des parents à principes doivent l'élever sévèrement; il a

deux frères qui ne le vaudront pas: un, avec Madame Galant et un, dans

les tout petits, qui vient de la crèche. En somme, une volonté

suffisante et louable. Je le détermine,--par transposition d'âge:

artisan à nombreuse famille, besogneux et optimiste; bon contribuable,

bon électeur, bon père, bon travailleur; l'élément régulier,

conservateur, pondéré dans le peuple.

Oui, c'est Léon Chéron le préféré de la normalienne; mais la confiance

de Mademoiselle, à force de solidité, devient trop distraite et il

arrive que le détestable Adam reçoit bien plus d'attentions que le

préféré. Je saisis même que les beaux yeux marrons de la normalienne

fixés sur Adam affectent une sévérité menteuse, et quand Mademoiselle

s'indigne vers la directrice: «Madame, voyez! encore ce monstre d'Adam à

cheval sur cette porte de cabinet!» je dépiste là-dessous un certain

sentiment féminin dont ne bénéficiera jamais le sage Léon Chéron.

* * * * *

A considérer ces deux enfants si dissemblables, l'on mesure déjà combien

importante est l'éducation de la volonté, mais pour être édifié

complètement, il faut étudier Léon Ducret: celui-là n'a pas de volonté

du tout; un gamin blond fadasse, à visage anguleux, incolore, qui reste

où on le consigne sans oser décamper. Ni bon, ni méchant, il n'est pas

sympathique; il tortille un dos craintif de bas fonctionnaire; ses jeux

diffèrent de ceux des camarades; tous ses gestes ont des crans d'arrêt:

on dirait que la surveillance l'a aplati jusqu'à lui retirer du souffle,

jusqu'à l'estropier. Il désobéit, mais bêtement, pour des riens et avec

une ruse mesquine; il fait penser à l'employé qui use ses facultés à

tromper la vigilance du chef, pour des niaiseries: pour lire son

feuilleton, pour s'absenter dix minutes. Par exemple, Ducret fourre des

cailloux dans ses poches, à la récréation, puis, dans la classe,

dissimulé par les élèves assis devant lui, il lime furtivement des

entailles à sa table. Pris en faute, il s'anéantit, sans ressort. Et

pourtant il a été placé à la crèche dès sa naissance et, depuis quatre

ans, il vit à l'école maternelle. Fallait-il qu'il fût d'une nature

inconsistante! Car enfin, ce ne peut pas être l'élevage administratif

même qui l'ait plié comme un chiffon et rendu si nul? D'ailleurs, il a

une soeur et deux frères plus jeunes et de pire acabit: rabougris,

affamés, hagards.

* * * * *

Pour faire pendant à Léon Ducret, côté des filles, je citerais plutôt

dix noms qu'un: Berthe Cadeau? Gabrielle Fumet? Vraiment, je ne peux

choisir, elles sont dix dans la classe qui se ressemblent comme des

soeurs: visage vieux, allongé, chlorotique, grand nez, grand menton,

physionomie d'une laideur triste vraiment pauvre, corps maigre sans

grâce et même agaçant par trop d'apathie. C'est le type le plus nombreux

et le plus adhérent au quartier. Ça ne parle presque pas, ça ne sait pas

s'amuser, ça ne désobéit presque pas, ça décourage la taquinerie des

garçons, ça n'existe presque pas: si bien, dis-je, que, dans le tas, il

n'y a pas de sujet faisant relief. Et elles sont bêtes: l'esprit

inextensible comme leur figure pierreuse, comme leur corps chétif;

enfin, au lieu d'énergie, de l'entêtement dans le nuisible ou dans

l'inutile.

Si l'école ne vivifie pas et n'arme pas cette enfance, que

retrouvera-t-on dans quinze ou vingt ans? une génération déjà végétante

actuellement; une humanité à peine profitable aux exploiteurs, lâche à

décourager les philanthropes, et stupide à justifier l'injustice

exterminatrice. Reconnaissez-vous ces femmes capables seulement de

geindre, d'encombrer sans lutter, n'ayant de fermeté que pour refuser

d'oser? travailleuses sans cases, toujours en surplus, quêtant,

ramassant les bribes, se disputant les offres dérisoires? bétail

dépréciateur, désastreusement préposé à éterniser les salaires

faméliques par sa production médiocre, lente, résignée?

On ne se représente guère une famille fondée par les Berthe Cadeau, par

les Gabrielle Fumet: ça doit disparaître on ne sait comment, sans

laisser de traces... Ou alors, tout l'opposé; ça pourrait avoir des

enfants, des avortons, beaucoup, sans conscience, par veulerie, presque

par maladie, comme un animal a des portées successives... des enfants

que ça laisserait croupir, sans les soigner... Heureusement que l'école

va infuser son sang «à ces visages pointus».

* * * * *

Au-dessous, il n'y a plus à mettre que Berthe Hochard, l'arriérée de

chez Mme Galant: elle reste des heures immobile, assise ou debout,

paraissant ne rien voir, ne rien entendre. De face, les yeux perdus dans

l'espace, la bouche fixe entr'ouverte, les joues inertes, elle évoque

l'idée d'une humanité à bout de souffrance, arrivée à l'éternel repos.

De côté, l'on s'aperçoit qu'elle a la tête déformée, cabossée, aplatie,

comme par de monstrueuses gifles et que les traits broyés tiennent leur

expression immuable d'une superposition d'abominables épouvantes. Et

l'on se demande quelles étapes affreuses la race a pu gravir, combien il

a fallu de générations suppliciées pour aboutir à un tel anéantissement

dans l'horreur! Et l'on se demande qui a pu souffleter d'un tel outrage

indélébile la majesté humaine!

Lorsque je monte au premier, dans la classe de Mme Galant, pour arranger

le feu, le poêle étant à droite du bureau, face aux élèves, une

cinquantaine de paires d'yeux s'enquièrent vite de ce que je fais;

seule, Berthe Hochard assise à la première table, ne permet pas un

vacillement à son regard de pierre. L'on chante; les cinquante bouches

s'ouvrent à qui la plus ronde sur les e, les i, les a, une partie des

gamins rendent distraitement les sons par impulsion mécanique, les

autres poussent les voyelles exagérément par sentiment des mots ou par

espièglerie, au milieu de ce jeu cadencé des gosiers, les lèvres mortes

de Berthe Hochard exhalent sans fin le silence intérieur. Si la

maîtresse improvise une leçon en s'aidant des pancartes murales qui

représentent des plantes, des fruits, l'attention sort en couleur, en

relief, des fronts, des yeux, des nez, des joues, la compréhension

miroite et chatoie au fin bout des museaux, palpite aux cils et se pose

aux mentons; quelquefois, Mme Galant provoque volontairement un rire

général qui fuse tout droit d'abord, puis trinque et se mêle de voisin à

voisin; alors, il faut bien frissonner: Berthe Hochard garde sa rigidité

inexorable, hallucinante: elle est _arrivée_! toutes les émotions,

toutes les larmes, tout le sang, tous les cris, toutes les convulsions

ont été arrachées d'elle--et elle attend patiemment que les autres

voyageurs veuillent bien la rejoindre!

* * * * *

Je m'améliore beaucoup depuis que je connais des enfants de la grande

classe.

Ces élèves ont un attachement vrai pour leur institutrice, mais ils ne

sont pas précisément _amis_ avec elle; ils sont _disposés_, mais une

mésentente subsiste. D'une façon générale, les maîtresses abordent les

enfants avec trop de pédagogie; par préjugé de métier, elles les croient

trop «enclins à mal agir». En les abordant «comme tout le monde», au

naturel, on doit mieux réussir.

Quelle précieuse découverte! Je veux «être amie», moi! Je veux leur

coeur, leur caractère original; je veux qu'ils daignent m'admettre dans

leur intimité, qu'ils me fassent la charité de leur franche brutalité.

Donc, je me rends le plus possible camarade et pareille à eux.

Et voici ma chance: ils portent l'odeur de leur famille, ils sentent le

fer, l'huile, le charbon des machines et des outils, le vernis

d'ébéniste, les pommes de terre frites, la sueur, le vin, le musc; ils

répètent aussi les manières de leur entourage: les uns font la chaloupe

en marchant, les autres accusent l'allure lente d'ouvriers fatigués,

l'air de traîner une voiture à bras derrière eux, l'air de tirer, du

dos, l'immémoriale misère. Eh bien! ils m'imprègnent de leur odeur,

puisque je les manipule, puisque je nettoie leurs traces, puisque je

m'agenouille... Oh! cette fadeur que mes vêtements éparpillent dans ma

chambre! Je me rappelle que j'aimais la verveine autrefois... Non, je ne

me rappelle rien... Eh bien, aussi, je prends leur allure, une dégaine

peuple, ouvrière, carrée, lourde. Je traverse ballante le préau,

j'appuie d'une hanche sur l'autre pour apporter une éponge de tableau

noir, je me baisse d'une masse, avec une grâce de coltineur pour mon

service des cabinets. J'ignore les hésitations de mains blanches, je

tripote à même, aïe donc! J'apostrophe les enfants comme si j'allais

leur offrir un verre sur le comptoir et ma voix gratte l'accent de

Ménilmontant. Telle est l'impression que je me fais à moi-même, à juste

titre sans doute, car non seulement les enfants, mais les mères se

familiarisent étonnamment avec moi. Je m'améliore beaucoup.

Il y a une porteuse de pain, Mme Fradin, qui, dès la Toussaint, s'est

improvisée d'autorité mon amie. Son gamin est un grand qui vient tout

seul à l'école et s'en va de même et je n'ai pas encore deviné comment

elle me connaît si bien. Nos rencontres ont lieu le matin, dans la rue,

à six heures. Elle m'interpelle:

--Hein! ma vieille, on a du mal à commencer la journée si tôt? Qui

est-ce qui vous réveille?... Ah! oui, la vie est dure à nous autres;

c'est les pieds qui souffrent... pas vrai?

Je suis forcée de m'arrêter et de soutenir un instant la conversation.

D'abord, par tempérament, je désire garder les meilleurs rapports avec

le quartier; et puis, je n'oublie pas le mot d'ordre administratif: «il

faut être bien avec tout le monde»; or la femme de service n'a qu'un

moyen de réaliser ce programme, c'est de montrer les qualités d'une

parfaite cancanière.

Chaque fois que Mme Fradin me trouve l'air un peu sombre, elle compatit:

--Hein, ma vieille, c'est les pieds qui souffrent!

* * * * *

Du personnel de l'école, c'est moi que les parents voient le plus

souvent et de plus près. Le matin, à l'arrivée, je me tiens toujours

contre la barrière du préau. (Maintenant que je suis au courant, la

directrice ne descend plus dès l'ouverture). A onze heures, avec une

adjointe, je conduis au coin de la rue les élèves qui s'en retournent

déjeuner; des bonnes femmes m'attrapent par la manche; il faut

absolument échanger quelques paroles; puis je délivre les enfants que

l'on vient chercher; encore quelques mots. A quatre heures, même

conduite dehors, même nécessité de lambiner un instant sur le trottoir.

--Malheureux, que vous n'ayez pas le temps d'accepter un verre.

--Pas le temps du tout, merci.

--Prenez donc une prise.

De quatre à six, même remise d'enfants réclamés à l'intérieur, avec les

quelques coups de langue indispensables. Enfin, passé six heures, s'il y

a un gamin d'oublié--fait assez fréquent--je vais le restituer à

domicile; et, dame, il faut bien que la mère m'explique tout au long

pourquoi elle l'a oublié. Si c'est seulement «_qu'elle n'a pas eu le

temps_» de courir jusqu'à l'école, je suis perdue: je ne me tire pas de

l'explication à moins d'une grande heure dans le courant d'air du palier

et de l'escalier.

Au milieu même de la journée, il m'arrive d'emmener un enfant chez qui

le médecin inspecteur a reconnu des symptômes de maladie contagieuse.

Les précautions sont des plus strictes; la directrice fait écarter

vivement les élèves, les adjointes, de l'enfant dangereux; une

sollicitude attendrissante vibre dans sa voix:

--Que personne n'y touche!... Rose, prenez-le par la main.

J'ai dû m'attribuer faussement une épouvantable gastralgie pour pouvoir

refuser sans offense les nombreuses offres de café, imposées par le code

du savoir-vivre. (A Ménilmontant, le hasard veut toujours, dans chaque

maison, que le café soit justement prêt, là, sur le poêle.) Grâce à ma

mine peu brillante, la chance m'a favorisée, il y a, comme ça, des

réussites qui tiennent à peu de chose: non seulement ma gastralgie est

acceptée, mais elle devient _un fait du quartier_; j'ai déjà entendu

plusieurs fois, dans le groupe des mères, devant la porte de l'école,

cette apostrophe effrayante: «Quand vous aurez une gastralgie, comme

Rose!...»

* * * * *

Le moment particulièrement propice aux rapprochements se doit situer

entre cinq heures et demie et six heures. Quand il ne reste plus qu'une

demi-douzaine d'enfants, la maîtresse qui était de service, s'en va. Les

mères viennent l'une après l'autre et, me trouvant seule, s'accoudent à

la balustrade. Des spéculations variées:

--Quel sale temps? Vous en avez du balayage dans ce préau! Et ce poêle,

combien peut-il brûler de charbon? C'est rudement commode, votre lavabo;

nous, qu'il faut monter l'eau de la cour au _cintième!..._

J'ai presque toujours les mêmes visiteuses: la mère de Gabrielle Fumet,

celle de Louise Guittard, la mère Doré.

La mère de Virginie Popelin, qui laisse souvent passer l'heure, me donne

deux sous de pourboire toutes les fins de quinzaine.

Quel bouleversement, la première fois! Ma main qu'il a fallu avancer...

ces deux sous tout chauds... la marque décisive de mon métier quoi! (Le

premier argent du déshonneur doit être ainsi difficile à tenir.) Mais

là, pas de gastralgie pour m'excuser; là, en conscience, je ne pouvais

refuser que par orgueil, et je ne veux pas faire la fière. Enfin une

pensée est venue, à point, aider mon geste; au déjeuner, il se trouve

toujours des paniers dégarnis: il est bon, par conséquent, d'avoir

quelques deux sous de pain à distribuer. J'ai accepté, pour mes becs

affamés, mentalement; j'ai pu articuler le remerciement et corriger la

pourpre honteuse de mon visage par un regard presque content, presque

brave.

Halte-là! je ne dis pas tout et je me fais meilleure que je ne suis: en

un brusque frisson j'ai revécu mes lointaines ambitions de jeune fille

et c'est surtout l'amertume du regret qui m'a décidée à empocher un

pourboire.

Comme on a de la peine à se résigner, _sans manifestation_, à être une

créature finie!

Moi, par accès intermittents, je me repais de ma déchéance à tel point

que, me rehausser serait peut-être le plus grand tort à me faire; sans

le désastre à parachever, ma vie aurait encore moins d'intérêt...

Le Règlement défend aux gens de service de recevoir des sous. Je

voudrais que l'administration fût informée de mon délit. Je voudrais

subir l'interrogatoire de quelqu'un d'important; il me semble que je

m'enfoncerais dans l'ignominie:

--Oui, oui, j'ai tendu la main, j'ai quémandé des pourboires, afin,

parbleu! d'imiter mes pareilles, d'aller chez le marchand de vin.

Mon Dieu, qu'est-ce que j'ai donc? Ce mensonge me plairait, comme s'il

devait _faire souffrir_... qui?

* * * * *

J'apporte, le matin, le restant de mon pain, parce que «je n'aime pas le

rassis», dis-je à Mme Paulin; le morceau est généralement assez gros.

Mme Paulin m'a d'abord démontré que c'était bien facile d'éviter cette

perte en achetant moins de pain à la fois. Puis, devant l'heureux emploi

de mon superflu, elle n'a plus rien dit: seulement, elle m'a inspectée

longuement, passive, là, grattant ses gros bras nus, ayant l'air de

subir une infiltration forcée; et maintenant elle apporte aussi «ses

croûtes». Qu'est-ce que vous voulez, elle est comme moi, elle n'a pas

l'appétit régulier; elle a pris trop de pain, elle ne va pas le jeter

peut-être?

* * * * *

Une de mes habituées du soir, la mère Doré, décharge des réclamations

retentissantes, quelquefois sur moi, à bout portant: «En v'là une boîte!

en v'là une équipe! et dire que c'est nous qui payons ce monde-là!»;

mais, généralement, elle demande audience à la directrice, elle emploie

deux genres de hochements de tête qui alternent sans interruption; les

uns à mon adresse, pour signifier: «Nous sommes du même parti des

opprimés, ce n'est pas à vous que j'en ai», les autres qui affirment

l'énergie indomptable, la sombre expérience, la résolution mortelle de

revendiquer sans merci un droit impérieux. Puis, du préau, j'entends son

accent tragique:

--Madame, on a retiré un bon point à ma fille! Je voudrais savoir...

* * * * *

Les adjointes évitent le plus possible le contact des parents. D'abord,

la hiérarchie exige que la directrice seule écoute les réclamations, et

puis les adjointes ne veulent pas se commettre avec les femmes du

quartier des Plâtriers, ni s'exposer à des invectives ou à l'offre d'un

pourboire. Il faut voir la maîtresse «de service» le soir, après quatre

heures. Les paniers ont été alignés près de la sortie, par terre. Quand

on vient appeler un enfant, il quitte son banc et doit prendre son

panier au passage; mais, le plus souvent, il ne le reconnaît pas, malgré

sa mère qui lui indique au travers des barreaux: «Celui-là... non...

plus loin...» L'adjointe préside, à deux pas de la balustrade, moi je

torchonne au fond du préau, ou même dans une des classes; l'adjointe

appelle de haut:

--Rose, trouvez donc le panier.

A aucun prix, elle ne se mêlerait à la recherche de la mère.

Avec tous les individus que je connais maintenant, ma pensée travaille

singulièrement: je peux, à tels enfants, attribuer tels auteurs, par

induction, à tels parents, telle existence. Je constate en moi des

acquisitions stupéfiantes et des erreurs, des préjugés en déroute, que

j'aurais gardés forcément si je n'avais pas touché à la pâte même du

peuple.

D'autre part, maintenant que l'école n'est plus un ensemble anonyme, je

l'envisage sous un jour nouveau. J'avais commencé par discerner son rôle

général, son but _selon la théorie_; depuis quelque temps, mon

observation devient _pratique_ et je dois dire qu'elle n'est plus

optimiste sans réserve. Je crains bien que cette espèce de pressentiment

noir dont je suis obsédée pendant mon service ne se rapporte à

l'enseignement même. J'entrevois un enchaînement formidable: les

parents, les enfants, l'école, la société.

Le souci naît le soir, avec la fatigue, avec la diminution du vacarme

scolaire.

Passé cinq heures et demie, le vaste préau prend un aspect morne et

vacant de salle publique, avec ses papillons de gaz qui bougent de

distance en distance. Les quelques enfants restant, épars sur un banc,

sont disposés à sommeiller ou à pleurnicher. Je m'assieds en face d'eux

et j'essaie de stimuler la conversation:

--Où demeures-tu, toi? Et toi? et ton papa, qu'est-ce qu'il fait? Es-tu

allé sur les chevaux de bois, à la fête?

Une remarque: les enfants, si bavards entre eux, ont peu de mots au

service des grandes personnes; semblablement les paysans ne savent quoi

dire aux gens de la ville; mais n'inférez pas, de là, qu'ils soient

taciturnes.

Je persiste à discourir pour dissiper le _noir_ qui me pénètre; je veux

me réfugier dans la douceur égayante des enfants. Voici Kliner penché

comme un pantin disloqué, il montre, à la gorge, une profonde cicatrice;

sa voix difficile scie lentement des sons en bois.

--Qu'est-ce que tu as donc eu au cou?

--J'ai eu un coup de couteau.

--Où est-ce arrivé? chez toi?

--Oui, chez nous.

--Ce n'est pas ton papa, pour sûr?

--J'en ai pas.

--Qui ça, alors?

--Eh bin, pardié, un homme qui venait dormir.

--Qu'est-ce qu'elle a dit, ta maman?

--Alle a dit comme ça: ah bin tant faire, aurait fallu le tuer tout à

fait. Eh! Rose, _eurgardez_ donc le gaz comme i'danse, i'fait guignol!

tututu, tututu, danse, danse, danse, tu...

Nous rions aux anges; les paupières mi-closes, le nez en l'air, le

gosier offert.

Le plus beau rire appartient à Irma Guépin. J'aime bien qu'elle reste

tard, le soir, je m'amuse à l'attifer, à ornementer sa chevelure

opulente. Des yeux bleus écarquillés, un nez court, une bouche trop

fendue, le front éclairé, une blondeur et une blancheur alsaciennes,

elle rit tout le temps, à tout le monde, et surtout aux garçons. Si elle

ne changeait pas, ce serait le type de la fille facile par douceur, par

envie de folâtrer, par tempérament bêta et bonasse. En voilà encore une

sur quoi l'école devra avoir une action des plus raffermissantes! Pas de

vice en elle; ce ne serait pas une personne de mauvaise vie, à vrai

dire, car elle ne garderait pas assez de rigueur pour vivre de son

inconduite; ce serait l'ouvrière sans moeurs, des romances populaires,

en plein vent, qui se laisse cueillir par le plus hardi. Il faut voir

comme Irma est «sans défense» devant Adam. Celui-ci, par exemple, n'a

jamais de dessert, il n'hésite pas à s'adresser aux privilégiés et de

préférence aux filles; elles sont plusieurs qui ne lui refusent jamais.

Il demande avec une autorité qui magnétise; la gamine rit à son audace,

à sa santé brutale et donne. Il y a la soumission d'un sexe à l'autre;

on devine des générations de femmes battues par les mâles et gourmandes

de la force.

Je m'assieds et elle se tient debout, entre mes genoux. Je ne possède

plus de chiffons élégants, moi, je ne connais plus la coquetterie

personnelle, et voilà qu'un plaisir m'alanguit comme si je reprenais mon

miroir de jeune fille, mes colifichets d'autrefois. L'instinct de

mignardise apparaît vite chez cette gentille Irma proprette et

gracieuse; elle se prête à mon jeu comme à une leçon de «bon goût».

Ce soir, mon chiffonnage de ruban n'allait pas comme je voulais, rien de

léger, de mousseux... Et soudain, j'ai vu mes ongles usés, mes doigts

imprégnés d'une crasse indélébile par le nettoyage du poêle, par le

balayage, le lavage. J'ai baisé Irma Guépin au front et j'ai laissé son

ruban neuf, qui était d'une fraîcheur trop délicate pour les mains

rugueuses d'une femme de service.

Que noterais-je encore?

A l'école où j'ai fait mes études, les grandes élèves choisissaient

toutes une petite qui était «leur fille», c'est-à-dire leur protégée et

leur poupée. J'ai pris Irma Guépin comme fille, sans y penser, par

répétition d'actes anciens. On s'est même aperçu de cette préférence

avant que j'en eusse pleine conscience moi-même. La directrice m'a

secouée une fois:

--Surveillez donc _votre Irma_, là-bas.

Quand je l'ai eu baisée au front, Irma est restée debout devant moi et,

tout à coup, son rire a modulé une sonorité particulière:

--Mon ruban mauve, maman me l'a acheté avec une pièce de vingt sous que

M. Libois m'a donnée.

--Bien, bien.

--Il attendait le tramway, il m'a parlé, M. Libois. Il m'a demandé qui

j'aimais le mieux à l'école.

Irma m'observait dans les yeux avec un air extraordinairement futé et

elle chantait:

--Oui, il m'a demandé... il m'a demandé, dé, dé, dé...

J'avais la bouche sèche. Est-ce bête! On m'aurait tuée, on ne m'aurait

pas décidée à poser une question à Irma!

Elle a continué à chanter, à faire des mines espiègles:

--Alors je lui ai dit... je lui ai dit quelqu'un... il m'a donné vingt

sous.

La Maternelle(#64798) · 第 7 / 18 题