J'habite, à quelques pas de l'école, dans la même rue, une des rares
maisons qui ne soient pas un hôtel meublé. Il y a une sage-femme au
premier et un trafiquant en reconnaissances du Mont-de-Piété au
troisième. Ma chambre est au sixième étage sur la cour.
Mon oncle, mon dernier parent, ayant fait un choix judicieux des meubles
dont il pouvait se séparer, me les a donnés.
Mes biens mobiliers ne se composent pas seulement d'un lit de sangle et
d'une malle, je possède, en outre, une étagère avec des livres, une
table, une chaise et un fauteuil. Seulement, voilà: ma table est un
guéridon de jeu, ma chaise une fumeuse, et mon fauteuil une
rocking-chair en osier quelque peu détraquée; si l'on ne s'assied pas
juste au milieu, elle se déforme, gémit et fuit tout d'un côté; on peut
jouir à la fois du roulis et du tangage sur ce fauteuil: pour se
remettre, on peut faire du cheval sur la chaise.
Le soir, au sortir de l'école, je prends, au Vins-Restaurant qui est en
bas de chez moi, du bouillon dans une boîte à lait et une portion dans
une assiette. Il faut que je traverse la salle où s'alimentent des
hommes et des femmes d'aspect étrange; des boulettes de pain me cinglent
la figure et des mots d'argot moqueurs courent après mes jupons. Je
monte vite. Ma chambre cellulaire, au papier ridé ne me ragaillardit
pas; mon dîner n'est pas bon. Mais je ne veux pas me sentir abandonnée;
je ne veux pas m'ennuyer. Vite, je me débarrasse de la corvée de manger,
puis je remue mes livres, je pose du papier sur ma table: la solitude et
le silence font sortir de moi toute l'animation recueillie dans la
journée, j'écris.
* * * * *
Mon premier dimanche, je le passai dans mon lit. J'étais à bout de
forces, au point de me résigner au jeûne complet: descendre et remonter
mes six étages pour aller chercher du pain et du lait? jamais, j'aurais
mieux aimé mourir là.
Dans l'après-midi, des coups frappés sur le palier secouèrent mon
demi-sommeil.
Ma porte ouverte, la concierge apparut qui plongea les yeux dans mon
réduit:
--Je ne vous avais pas vue de la matinée, j'étais inquiète; c'est une
chambre qui n'a pas de chance.
Elle dit, sinistrement, et me laissa la distraction d'évoquer à loisir
le sort tragique des locataires précédents.
* * * * *
Des jours ont passé. Comment cela va-t-il? Je ne peux pas répondre
autrement: cela va bien.
Et d'abord, j'ai revu le fameux M. Libois, délégué cantonal.
Déception! Malgré les dires de madame Paulin, mon impression est qu'il
ne m'honorera d'aucune persécution.
Il ne regarde pas les femmes de service, il a bien trop affaire avec la
directrice: ce qu'ils en débitent tous les deux! Pas possible, ils ne
parlent pas de l'école.
Mme Paulin a raison sur ce point: ce Monsieur n'est pas mal; une belle
santé, ma foi! Il sait interroger les enfants; son visage bienveillant,
réfléchi, n'est pas précisément gai, il porte plutôt le reflet de la
gaieté, avec une certaine lassitude élégante.
Ce monsieur tenait à la main des revues et un livre; sans doute il fait
de la littérature. Parbleu: son affection pour les enfants consiste en
la recherche de documentation. Ce monsieur met les pauvres en
chefs-d'oeuvre... Je m'étonnais aussi qu'il donnât son temps pour rien
avec une telle prodigalité: le code masculin s'oppose aux dépenses sans
profit.
Ses yeux pâles, ses yeux de russe, inventorient de temps en temps la
normalienne. Bonne chance!
Je l'ai frôlé une fois par la nécessité du service, une autre fois,
exprès; je voulais m'assurer de son indifférence.
* * * * *
Je suis émerveillée à la fois du fonctionnement facile et des bienfaits
de l'école maternelle.
Du reste, l'agencement apparaît impropre à l'usage domestique, à la vie
ordinaire; dans l'air, dans l'odeur, la couleur, la disposition des
lieux, il y a une incrustation de discipline, par quoi les gens et les
enfants, une fois là, se trouvent changés, _scolarisés_... les gens
eux-mêmes, moi-même... «l'administratif» s'empare de moi, bon gré mal
gré, sous le plafond de cinq mètres.
Avant d'être du métier, je me demandais comment on pouvait manoeuvrer à
souhait cent, deux cents bambins. C'est relativement simple, à cause de
l'aspect autoritaire que reçoivent les grandes personnes dans le désert
des locaux, à cause enfin du groupement et de ses lois: sur une file de
cinquante enfants, il suffit de cinq ou six qui exécutent un ordre pour
entraîner les autres. Toutes les marches en rang, du préau aux classes,
des classes à la cour, se font en chantant; la tranquillité sur les
bancs s'obtient aussi par des chants, ou par des mouvements de bras.
Évidemment il ne faut pas avoir peur de répéter, ni de crier le
commandement; mais enfin, je le constate, une réunion d'enfants
ressemble à une mécanique bien engrenée: inutile que le conducteur
touche toutes les pièces de la machine, il suffit de mettre en branle la
force motrice.
Il est risible et touchant de voir le sursaut du «signal» chez les
élèves de deux ans. Ces innocents qui sont l'instabilité et le bruit
perpétuels, on les fait s'immobiliser, se taire pendant des quarts
d'heure! ces bébés qui devraient être l'insouciance, la libre impulsion
même, on les fait obéir strictement: au sifflet!
Je mets en principe que les enfants ne sont, par nature, ni très
méchants, ni très audacieux; et, à part quelques inconscients, ils sont
très facilement intimidables.
Mais, grands dieux! n'aurais-je pas un faible pour les indisciplinés?
pour les malintentionnés!! Je préfère ne pas approfondir et raconter un
incident gentil.
Dans un petit espace, entre le mur et le tuyau du vaste poêle du préau,
je cache un torchon qu'il m'est très utile de trouver sous la main, pour
accourir, en armes, à toute réquisition. Dès le début, j'avais adopté
cet endroit et, chaque jour, trois, quatre fois, mon torchon était tiré
de là et jeté par terre à mon grand agacement, car la directrice me
répète souvent avec sa haute autorité:
--Surtout, Rose, de l'ordre; ne laissez pas traîner vos ustensiles!
Aujourd'hui, vers une heure, avant la conduite aux cabinets, comme la
marmaille grouillait dans le préau, j'ai surpris une gamine, qui,
sournoisement, l'oeil sur moi, fouillait dans ma cachette. C'était la
coupable! je n'avais jamais fait attention à elle, je ne l'aurais pas
reconnue dans la rue pour une élève de l'école, mais elle, elle m'avait
observée, elle savait ma persévérance à placer mon chiffon; une poupée
de six ans, tête brune, ovine, vaguement juive, les cheveux relevés par
un peigne, ce qui favorisait l'avancée d'effronterie de ses sourcils, de
son nez, de tout son petit museau.
Je m'approchai, réellement furieuse.
Alors elle, avec un sourire qui contenait toutes les réprimandes
susceptibles de lui être adressées et toutes les excuses de sa part, et
tous les appels à mon indulgence de grande personne, avec un hochement
de tête repentant et d'une adorable malice:
--Je suis méchante, hein?
Oh! ce prodigieux, cet incommensurable inattendu de l'enfance! Et quelle
féminité dans ce brimborion! J'ai vu une jolie femme accoutumée à
tourmenter son mari, cumuler ce jeu irrésistible, cet aveu qui subjugue
et oblige à tous les pardons, cette inspiration aux racines introuvables
qui fait servir la méchanceté même à obtenir un redoublement
d'affection.
--Petite Louise Guittard, je me souviendrai de toi... quand j'aurai des
bonbons.
* * * * *
Dans la classe de la directrice, tout en assurant le mouchage des nez et
l'équilibre des bambins, parfois mobiles sur leurs bancs comme des
feuilles au vent, je m'intéresse aux travaux de Mlle Bord. Mon infime
emploi me devient cher, parce qu'il me permet de constater, sur le vif
et dès l'origine, la fonction grandiose de l'école maternelle.
La méthode actuelle consiste principalement à faire des récits. A
travers la cloison vitrée, je vois et j'entends la normalienne, debout à
son bureau, qui raconte une leçon. Correctement vêtue de noir, calme,
sculpturale, ni gaie, ni triste, elle est à sa juste place et remplit
son rôle exact. Elle représente le bien, elle le dégage, elle le
projette.
Et j'ai un plaisir grave à compter, en face d'elle, cinq rangées de
douze enfants: les garçons tondus, les filles, aux cheveux noués d'un
bout de ruban. L'ensemble apparaît toujours gris, piteux, mais, grâce au
large éclairage de serre, un aspect vivant, printanier, prometteur, se
découvre aussi. Tous reflètent et absorbent la maîtresse, les uns avec
vibration, les autres avec un abandon végétatif, le buste mou, la tête
inclinée sur l'épaule, les lèvres disjointes. Mais la signification est
unanime:
--Tiens: nous sommes la simple, sereine et ouverte nature; va, tu n'as
qu'à susciter en nous la potentielle richesse.
Mon impression s'accentue: il n'y a rien d'arrêté dans ces âmes, ni bon,
ni mauvais; c'est l'indécise éclosion. Et alors?... On dirait que mon
corps se resserre et que mon front s'évase... Pensez donc: non seulement
on accueille les enfants à deux ans, mais la plupart viennent de la
crèche où ils ont été admis dès leur naissance! Comme cet élevage est
prévoyant et généreux de la part de la société! L'humanité a procréé,
voilà son sang; attention! dame Société, c'est pour vous que vous
travaillez!
* * * * *
Une fois, au milieu de ces réflexions, madame Galant me fit appeler dans
sa classe pour un enfant pris de vomissement. Cette maîtresse, en
contact avec ses élèves, me parut bien épaisse et bien placide; je fus
étonnée du peu d'acuité, du peu d'élan, du peu de flamme de sa
physionomie. Il me semble que moi... Car, enfin, il n'y a pas à douter:
l'école maternelle tente le premier labourage et la première semaille...
Voyons: la normalienne, la directrice, la grosse madame Galant, les
a-t-on placées là, au hasard, au petit bonheur, comme on en aurait placé
d'autres?... Laissons ces idées; tout est pour le mieux. Aurais-je eu la
grande âme d'une bonne institutrice? Aurais-je eu le don?... Allons, pas
d'extravagances... à chacun son lot... à chacun selon ses moyens.
A genoux et à force de bras, j'ai lessivé longtemps le parquet souillé,
et quand mes genoux et mes bras ont été brisés, j'ai retrouvé la
perspective juste.
Certes, l'attitude correcte de ces dames à mon égard ne se dément dans
aucune circonstance; mais, quand elles réclament Rose pour certaines
besognes, elles possèdent vraiment, sans affectation, un air, un accent
qui établissent la distance infranchissable entre nous; on sent combien
un tablier bleu différencie une femme d'une autre; on apprécie que le
rang est le rang, dans le monde. Ces dames préféreraient supporter les
pires privations plutôt que de toucher à mon torchon. J'avoue que ma
corvée est souvent pénible; et quand il faut se baisser, s'aplatir,
s'appliquer à la propreté sous les yeux hauts et froids d'une supérieure
en tablier noir, sous les yeux amusés de cinquante enfants, Rose devient
un peu pâle... et s'il n'y avait pas les quatre-vingts francs par mois
pour vous remettre le coeur...
* * * * *
Bien entendu, M. le délégué cantonal a daigné me regarder pour la
première fois avec quelque insistance, à un moment où je nettoyais le
plancher.
Il a dû le faire exprès! Toute ma dignité de créature humaine a réagi en
une sueur subite.
M'a-t-il assez examinée, ce monsieur, avec ses mains gantées pleines de
brochures et son air de somnolence pensive! Il expliquait à la
directrice les avantages du linoléum sur le parquetage.
Dessine-t-il?... J'ai l'échine un peu maigre, n'est-ce pas?...
A-t-il comparé les postures? La normalienne n'était pas à trois mètres
de me marcher sur les mains.
Si ce Libois avait donc pu glisser et s'étaler tout de son long!... Il
me semble que désormais nous ne serons quittes qu'à égalité
d'humiliation.
D'ailleurs, ce monsieur est fondé à montrer quelque suffisance: la
présence d'un personnage mâle détenteur d'une parcelle de la puissance
publique, dans une école tenue par des femmes, propage un indiscutable
émoi.
Dans ce milieu si spécial, on aperçoit avec une singulière amplification
«l'état de commerce» institué entre les deux sexes,--en ce sens que
chaque personne cherche aussitôt à présenter son maximum d'importance.
Une rumeur électrique: M. le délégué! Immédiatement, la grosse Madame
Galant elle-même, compose son maintien. La normalienne rectifie ses
bandeaux et devient «d'un marbre plus pur». Madame Paulin déploie sa
malice guetteuse de femme du peuple: il lui faut un roman, du moment
qu'il y a un coq parmi les poules. La directrice arbore une féminité
particulière; j'exclus tout soupçon de marivaudage entre elle et le
délégué, mais ils se rendent satisfaits l'un et l'autre...
Eh bien! moi-même... quel bavardage, la Rose au torchon!
* * * * *
Dieu merci, mes pires vicissitudes seront toujours distraites par la
merveilleuse oeuvre scolaire. L'admiration vous empoigne devant
«l'emploi du temps» qui comprend, dès la classe moyenne, dans une seule
journée, les matières suivantes: exercices de lecture, d'écriture, de
langage, anecdotes, récits, interrogations portant sur l'histoire
nationale et la géographie, calcul, chant, dessin, morale et travail
manuel.
La normalienne fait un véritable cours et elle y joint le prestige d'une
méthode brillante. Hier, je l'entendais discourir eu géographie, puis
poser des questions:
--Qu'est-ce qu'une mer?
Un choeur unanime et chantant répondait:
--Une mer est une grande étendue d'eau salée.
Seulement, comme j'étais occupée à ramasser des papiers sous le dernier
banc, je me suis aperçue que plusieurs rangées d'enfants criaient avec
un entrain parfait:
--Ma grand'mère elle est étendue dans l'eau salée.
* * * * *
Les mamans des élèves sont plus rapprochées de moi que ces «dames». Je
crois même que plusieurs m'accordent une familiarité d'égalité, comme
font les bourgeois aux domestiques de grande maison dont ils attendent
un service.
Passé quatre heures, quand a lieu la sortie surveillée des élèves
rentrant seuls, on trouve toujours sur le trottoir, devant la porte, un
groupe de femmes en cheveux, en tablier, camisole et fichu de laine, un
panier ou un nourrisson au bras, jeunes mais fanées, qui regardent
sortir le rang, apathiques et bavardes. Une à une, elles vont appeler
leur enfant resté dans le préau, ensuite elles se rejoignent à quelques
pas de l'école et recommencent leur conversation, flanquées de leurs
gamins qui se houspillent.
Quelques-unes me font signe: «bonjour», au passage du rang, puis me
demandent: «Envoyez-moi ma bonne pièce!»
Mais chez la plupart se révèle un sentiment double: entre elles et moi,
il existe la séparation compliquée de la domesticité et de la force.
D'une part, je suis payée pour leur préparer et leur servir leur enfant
et, à cet égard, je mérite un certain mépris malveillant; d'autre part,
j'appartiens à l'administration à laquelle se doit quelque déférence
intéressée.
Le jour de mon début, une mère à qui je délivrais sa fillette l'arrêta
contre la balustrade:
--Fais voir si tu as ton mouchoir? Ah, bon! le voilà... C'est que je ne
veux pas vous en laisser un tous les jours, dit-elle, en me toisant de
coin et en secouant la tête pour ajouter implicitement: Je sais que vous
empochez les mouchoirs qui traînent, mais, moi, on ne me roule pas.
* * * * *
Madame Paulin, énergique et protectrice, me «remonte» de temps en temps.
--Il faut être d'accord avec les parents des gosses, mais il ne faut pas
avoir peur de leur parler.
En grattant ses bras nus, elle m'étudie avec curiosité et
mécontentement; elle flaire en moi quelque chose de pas ordinaire et qui
ne l'enchante pas:
--Vous, vous auriez mieux réussi d'être entretenue par des étudiants,
m'a-t-elle dit une fois, dans sa bienveillance bougonne.
Et, de fait, en un mois, je ne suis pas encore adaptée. Pour être bien
la femme de mes fonctions, il faut que je devienne du même monde que les
enfants, que leurs mères, que madame Paulin. J'y incline: je sens que le
milieu me transforme, que des quantités de forces contribuent à me
niveler, à m'incorporer. Malheureusement, «la bête ne vaut pas cher»;
et, d'abord, je me rends bien compte que je manque de camaraderie avec
ma collègue; il semblerait que j'aie désappris la phraséologie: je
demande de bon gré les brèves indications de service, je souris le plus
sincèrement possible, je prodigue les acquiescements obligeants, mais,
en dépit de mes efforts, je ne trouve rien à raconter. Or la vraie
cordialité n'existe que par la longueur des histoires que l'on dévide,
d'une bouche à l'autre, entre commères. Je le sais, je le sais! j'ai
honte de ma sécheresse: des femmes que j'ai vues, à quatre heures,
s'épancher ensemble, devant l'école, je les repince à six heures, au
même endroit, en pleine effusion.
D'une façon générale, je pèche par défaut de gaieté; malgré mon
tempérament plutôt espiègle et quoique j'arrive à balayer, torchonner,
arranger des culottes avec une patiente sérénité, il reste un nuage.
Pourtant j'ai emprunté un tic à madame Paulin: dans l'action des
besognes particulièrement fatigantes ou répugnantes, je souffle entre
mes lèvres, trois ou quatre notes, en échappement de vapeur, toujours
les mêmes: tuu... tuutuutû--tû--tûtûtu. C'est très pratique; cela
empêche de penser: on va, on va, comme une machine.
Mais la vraie gaieté peuple, à fond d'insouciance et d'inconséquence, je
ne l'acquerrai sans doute qu'avec les années.
* * * * *
En attendant, je me suis offert un petit amusement.
Le régulier, le périodique, le calamiteux M. Libois avait passé dans les
trois classes, il avait recueilli les hommages de ces dames: «Oui,
monsieur le délégué,--bien, parfaitement, monsieur le délégué», et des
révérences et des gestes obséquieux.
Il revint dans le préau en disant à la directrice:
--Amenez-moi donc cet enfant ici, en dehors des autres.
Il resta un moment seul, planté non loin du lavabo, à moitié dissimulé
par un pilier; ses brochures placées sur un banc.
Je ne sais par quelle impulsion, je sortis de la cantine qui nous sert
d'observatoire, à moi et à Madame Paulin, j'obliquai vers le lavabo,
l'air affairé, une éponge à la main, comme si j'ignorais la présence de
l'intrus. Je me disais: «Il m'agace, ce poseur avec ses brochures».
Je reconnus sur le banc la _Revue des Deux Mondes_. Alors, ce fut plus
fort que moi, je bougonnai tout haut, sans m'arrêter:
--Qui est-ce qui nous amène Brunetière ici?
M. le délégué dut virevolter à la manière d'un enfant dont on a
sournoisement tiré les cheveux par derrière.
Je lavais mon éponge tranquillement. Je retournai vers la cantine, le
nez en l'air: Vous pouvez m'examiner tant qu'il vous plaira, cher
monsieur; à mon tour de négliger votre quelconque personnalité.
* * * * *
Le 21 octobre, il a plu toute la journée. Ah! la pluie d'arrière-saison
à Ménilmontant! La pluie ne doit pas pleurer si désespérément dans un
autre endroit, je ne me souviens pas, du temps où j'habitais chez mes
parents, d'avoir rencontré sous l'ondée un arbre aussi noir, aussi
désolé que le marronnier de la cour.
Les enfants sont arrivés, la plupart nu-tête et mal chaussés; les uns,
pareils à des épouvantails, avec leurs vêtements de guingois collés sur
leur carcasse maigre, et des égouttures au bout des doigts et au bout du
nez; les autres, des petits tas informes, comparables aux vieux
paillassons dont les balayeurs municipaux se servent pour barrer les
ruisseaux. Des tignasses aquatiques rappellent la race bâtarde de
certains vilains chiens d'aveugles.
Les premiers entrés ont marqué leurs pas juteux sur le parquet, de la
barrière aux patères et des patères aux bancs; bientôt, un chemin de
boue s'est dessiné dans le préau.
A dégrafer les capuchons, j'ai la peau des doigts frisée comme après une
lessive.
Tiens! voici Louise Guittard; elle me convie à rire des perles qui
pendent aux oreilles des garçons.
Mais je m'agace de la stupide et pernicieuse manie des foulards. Il
semble, dans le peuple, qu'un foulard dispense de donner à un enfant une
coiffure, des chaussures, un vêtement suffisant; du moment qu'il a un
chiffon au cou, il est bien soigné, il n'attrapera pas de mal!
Attention! Là-bas, sur les bancs, s'élève une rumeur que je connais
bien: la rumeur des accidents de culotte; et je distingue chez une
gamine, cette inquiétude dont la source ne se dissimule pas.
Je m'approche en même temps que la directrice: une mare s'est étalée
sous la gamine et celle-ci, terrifiée, mal parlante, se défend:
--J'avais... j'avais pas envie.
Une plus grande la montre du doigt et glapit d'un air enchanté:
--Madame! c'est la môme Prévot...
--Hein? Comment avez-vous dit? je n'ai pas bien entendu, interrompt la
directrice.
--C'est Marie Prévot, madame, c'est son tablier qui coule! Sa mère part
à six heures, alors, madame, all' était dehors, toute mouillée; c'est
moi qui l'amène, madame, all' demeure dans ma maison.
--C'est bon! du silence... Adam aura trois mauvais points... Tiens, toi,
et ne tousse pas, surtout.
La directrice donne une pastille à Marie Prévot, et tourne le dos, après
avoir réfléchi un instant.
La femme de service ne peut se permettre de formuler un avis; aussi m'en
gardais-je bien; seulement je ronchonne distinctement:
--Parbleu! on ne va pas encombrer notre cantine...
La directrice fait volte-face et me foudroie.
--Votre cantine! dirait-on pas que c'est un sanctuaire?... Justement,
j'y pensais: conduisez-moi cette enfant à Madame Paulin et qu'on
l'asseye près de la cuisinière.
* * * * *
La pluie a comme grossi des tares invisibles autour de moi. La pauvreté
ambiante m'afflige, et de plus--voilà où se manifeste le
grossissement--un fait existe ici-même, sans jamais cesser, qui est
profondément douloureux... parfois des souffles d'avertissement affreux
sortent des murs de l'école, comme par moment, dans le quartier, des
relents d'infection émigrent des ruisseaux et des allées de maisons. Et
surtout, dans cette matinée du 31 octobre, vers dix heures, quand les
trois classes fonctionnaient, les tout petits chantant, les moyens et
les grands écoutant un récit, j'ai eu l'intuition d'un grand malheur;
puis, le coup de folie amusante de la récréation est arrivé avant que
rien se soit précisé.
A moi la faculté de réagir! Los au double contenu--favorable et
adverse--des faits et des idées. Le mauvais temps rend particulièrement
évidents les bienfaits de l'école, et il n'est pas besoin de prouver
combien le vaste abri administratif est préférable à la rue noyée, au
logement étroit et malsain.
La récréation dans le préau,--à cause de la cour impraticable--produit
des totalisations de bruit où l'on catalogue successivement le fracas
d'une gare de chemin de fer, le grondement d'un déversoir, les éclats
d'une salle de vente à la criée.
Les enfants lâchés font penser parfois à des volailles qui cherchent à
picorer; ils quêtent, s'approchent, on dirait qu'ils vont becqueter les
camarades; ils se fuient, se réunissent, rient, se fâchent, s'évadent;
il y a des volontés brutales, des minauderies, des complots, des
promesses, des menaces; des trésors sortent des poches, y rentrent; des
gestes se précipitent, se retirent. Des tout petits se griffent, des
fillettes interviennent, justicières; des commères ne tarissent pas, des
forcenés glissent, tapent du talon, chantent, braillent, en amateurs
solitaires. Le cri pointu des filles se dégage en maître.
Quelques mioches sont curieux: ils se prennent par le cou, s'embrassent
ou plus exactement se frottent le museau, se flairent, se font des
gentillesses animales; ou bien ils se tiennent les mains, comme s'ils
allaient se raconter un tas de choses, puis se regardent, se tortillent,
ne sourient même pas et, sans parole, se quittent. C'est simplement
l'instinct d'être de la même espèce chétive. Les fillettes de six à sept
ans qui caressent ces mêmes bambins obéissent au contraire à un instinct
«d'importance».
Encore un bienfait scolaire révélé fortement par la récréation: le
mélange rend les enfants égaux.
A vrai dire, les classes de la société ne sont guère tranchées.
Pourtant, on pourrait établir trois catégories: 1º les enfants de
boutiquiers; 2º les enfants de marchands ambulants, d'employés manuels,
d'ouvriers à travail et à ménage réguliers; 3º les enfants de gens à
métier inclassable, à existence instable,--ces derniers les plus
nombreux. Car il est caractéristique, dans ce quartier, que des
quantités de familles (?) logent dans les hôtels meublés; des locations
qui se paient à la semaine, voire même à la journée!
Ce n'est pas un semblant de mélange dans notre école: j'en atteste le
tableau suivant. (Heureusement que la directrice ne le voit pas!
autrement, gare aux fameuses prescriptions d'hygiène!) Près du lavabo,
un gros blond à tête de Normand, admet cinq camarades à partager un
sucre de pomme; mais les doigts se poissent sans parvenir à casser le
bâton; alors, après la manipulation générale, on le passe de bouche en
bouche: chacun a droit à cinq ou six sucements; pendant que l'un
déguste, les autres écarquillent les yeux, remuent à vide les lèvres et
la langue, avalent leur salive. Mais la plus égalitaire tendance
comporte des restrictions; il y a des réprouvés: tout seul contre le
mur, délaissé, ignoré, un bambin affreux, à tête de singe malade, suit
la scène de sucement avec une effrayante expression d'avidité et de
résignation; il croise ses bras sur sa poitrine, il les serre, il les
enfonce; je vois sa peau remuer; il frémit des pieds à la tête.
Je suis allée lui montrer une pastille de chocolat; il n'a pas bougé;
ses sourcils froncés ont exprimé qu'il était blasé sur ce genre de
mauvaise plaisanterie et qu'il avait sa fierté stoïque. Je lui ai mis le
bonbon entre les lèvres; vite, il l'a happé, mais il me regardait,
tellement saisi par une notion extraordinaire que, certainement, il ne
sentait pas le goût. Richard est son nom.
A l'exemple des maîtresses, je suis toujours munie de sucreries. Car, à
l'école maternelle, les dragées font partie des récompenses, avec les
bons points et la croix. On a ainsi utilisé ingénieusement, pour la
discipline et l'émulation, les trois principaux instincts des enfants:
instinct de gourmandise, instinct de propriété, instinct de domination.
On amène de petits animaux, l'école dirige l'éclosion de leurs appétits
vers une sage sociabilité. La récréation ne me montre-t-elle pas la
société en raccourci? toute l'agitation, tous les gestes se rapportent à
prendre, à manger, à paraître.
Par le bénéfice du rassemblement, les énergies à divers degrés se
heurtent et s'humanisent. Je vois un garçon et une fille, en discussion,
confronter d'abord, l'une, un visage trop violent, l'autre une mine trop
bornée, puis acquérir tous deux une même expression moyenne, ni trop
exigeante, ni trop cédante et je me rappelle la théorie des vases
communiquants: les esprits s'équilibrent par contact. Vive l'école! Il
me semble aussi que le tourbillon, à force de passer devant les tout
petits parqués dans le coin du calorifère, fait reluire leur
intelligence, par frottement.
La grosse Madame Galant, debout, loin de moi, contre la porte de la
cour, crie beaucoup et confisque des bons points, des billes, des
soldats en papier, des bouchons; voilà donc pourquoi ses poches de
tablier se gonflent, telles des mamelles supplémentaires.
La directrice et Mlle Bord sont en grande conversation près de la
balustrade: très droites, très nobles de lignes, elles avèrent
l'impériale faculté de planer au-dessus de la multitude, sans la voir,
sans l'entendre.
* * * * *
J'ai bien réussi d'avoir bougonné après Brunetière! M. Libois n'en est
pas encore revenu. Il m'accable de sa curiosité. Je redouble
d'impassibilité, d'inattention à l'existence de ce bipède pareil à tous
les autres.
Sur une question qu'il a posée pendant que je trimais pour la sortie du
déjeuner, la directrice m'a considérée au passage, avec étonnement, et
elle a répondu: «Non, non, je ne crois pas.»
A vrai dire, il m'ennuie énormément, il m'exaspère. Je n'ai pas de goût
pour la gloire.
--Enfin, dis-je à Madame Paulin, jamais un délégué cantonal n'a montré
pareil zèle! Il ne rate pas une semaine.
--Chuutt! Malheureuse! a soufflé Madame Paulin. Il est médecin, il
n'exerce pas; mais, souvent, il remplace le médecin de l'école qui est
un de ses amis et qui devrait inspecter ici au moins toutes les
quinzaines, sans manquer. Vous avez bien vu, l'autre jour: M. Libois a
passé la revue générale des enfants dans les classes, parce que son ami
était empêché sans doute. Surtout, pas un mot; censément il n'y a que la
directrice qui sait le truc.
Je me suis découvert des tendances à la délation.
Je comprends très bien maintenant «le besoin de méchanceté» chez les
enfants; cela existe comme une sorte d'appétit physique. J'aurais
éprouvé un bonheur immense à pouvoir aller jacasser partout, telle une
gamine malicieuse: «Le délégué cantonal et la directrice s'entendent
pour tromper l'administration; le médecin de l'école signe des rapports
sans se déranger; le délégué cantonal sort gravement de son rôle...»
* * * * *
La conduite aux cabinets, de une heure à une heure un quart, a eu lieu
sous une averse torrentielle et toute l'après-midi, les enfants ont été
insupportables. On ne se doute pas combien la discipline scolaire est
influencée par les variations du baromètre. Il semble notamment que
l'humidité atmosphérique s'interpose pour diminuer le magnétisme
autoritaire des maîtresses.
La directrice m'a laissé complètement les petits, devenus hargneux et
qui n'arrêtaient pas de s'asticoter, de se tortiller sur leurs bancs.
J'ai organisé le premier et le plus simple des exercices de _pliage_.
Chaque enfant reçoit un morceau de papier, à charge de la rouler en
balle, «comme si l'on voulait faire jouer le petit chat». Explications
concomitantes:
--Pourquoi le papier se met-il en boule? parce que le creux de la main
est rond.
--Pourquoi des balles de plusieurs grosseurs? parce que les morceaux de
papiers n'étaient pas tous pareils et aussi parce que Totor a serré plus
fort que Marie,--c'est un homme!
Nous jetons les balles en l'air et nous les rattrapons, d'abord dans les
deux mains, puis dans une seule main, la droite, la gauche. Je pose un
vaste cornet sur le bureau; chacun essaie de lancer sa balle dedans,
puis tous ensemble bombardent le but.
Je donne sept balles à un enfant, il les renvoie en annonçant avec moi:
dimanche, lundi, mardi, mercredi, etc. Tous ces jours-là font une
semaine. Chaque jour a ses qualités: le dimanche est le premier de la
semaine; le samedi est le dernier, le jour numéro sept, le jour où l'on
distribue les croix, etc.
A Julie Leblanc (trois ans):
--Qu'est-ce que c'est le samedi?
Julie devine qu'on veut lui faire dire une gentillesse; elle se
contorsionne, baisse les paupières et sourit sans répondre.
--Tu ne sais pas?
--Si.
--Tu ne veux pas le dire?
--Si.
--Eh bien, qu'est-ce que c'est le samedi? Alors, la mignonne délicieuse,
fière, séraphique:
--C'est le jour où qu'on se saoule.
Je n'entends pas. On n'entend jamais ces étourderies qui sont sans
réplique; on bifurque vivement:--Eh! toi, là-bas, ne déchire donc pas ta
balle! Nous allons ranger notre ménage, car il ne faut pas de vilains
fouillis dans la classe, et il ne faut pas gâcher ses affaires; déplions
les papiers soigneusement et nous les mettrons en pile dans l'armoire
pour les retrouver demain; ils serviront à faire des bateaux ou des
cocottes.
Les deux adjointes, de leur côté, se sont égosillées au point que la
normalienne souffrait le soir d'un éraillement de larynx pénible à
entendre.
J'ai été étonnée de la détérioration complète des grands, rendus
intolérants et rapporteurs par l'humidité.
--Mademoiselle! il a craché par terre.
--Appelez Rose... Non, elle ne peut pas quitter les élèves de Madame.
C'est toi, Adam, qui as craché! Tu vas essuyer avec un papier et le
jeter dans le poêle.
Tumulte. Adam récrimine: sale cafard! Le mot court: cafard! cafetière!
Mademoiselle crie, se dérange, lance des gestes exaspérés pour maintenir
les têtes immobiles. J'entends que le cracheur et le cafard seront
punis: ils rendront leur cahier, ils n'écriront pas.
La pluie a apporté le bruit nouveau de la toux. Les enfants toussent
comme ils rient, par contagion; mais certains rauquements véritables me
cognent dans l'estomac; les rangées grises de marmots figurent des
ballots de marchandises avariées; çà et là, quelques enfants de
commerçants assez bien habillés, joufflus, roses, font ressortir
davantage la moisissure du stock.
Bah! au diable le pessimisme! En rang pour la sortie: les élèves sont
enchantés de retourner patauger et de trouver la rue obscure à quatre
heures.
Un maçon et sa femme attendent leur progéniture sous la pluie. Ils ne
possèdent qu'un chapeau de famille, un vieux feutre marron taché de
plâtre; c'est la femme qui l'a sur la tête, mais voici la gamine
attendue: à son tour d'en jouir. Elle disparaît comiquement sous ce
couvercle trop vaste; les parents recueillent et renvoient de gros rires
à droite et à gauche; ils ne donneraient pas ce «coup de temps-là» pour
cher. Qu'importe leur propre chevelure marécageuse? Ils rentreront par
le chemin le plus long.
Tant mieux! Le peuple use d'un excellent moyen; la moisissure dont il ne
peut se défaire, il en plaisante lui-même.
Il faut pourtant que je me mette à l'unisson; il faut me fourrer dans
l'esprit que j'ai affaire à «la crême de Ménilmontant», que ces enfants
sont «de la grosse camelote».
Personne, ici, n'a de prétention à la suavité. La petite du maçon, au
moment du départ, pleurait en tenant son derrière à deux mains.
--Qu'est-ce que tu as, ma mignonne?
Un garçon blasé sur le pleurnichage féminin a haussé les épaules et m'a
renseignée:
--C'est Machin qui lui a flanqué un coup de pied dans «_l'livarot_».
Ce vocable est d'usage courant, il possède force d'épreuve; il est
philosophe et devancier. Une foule de locutions existent--de même
concentration réaliste--qui dispensent de réclamer niaisement
l'inaccessible éther. La jovialité durable n'a pas d'autre secret: il
faut adhérer carrément à sa propre condition,--et l'on évite ce travers
oiseux de déplorer ce qui est et ne peut changer.