Enfin je suis accusée--avec gratitude--«d'avoir attaqué la première.»

Inutile de discuter contre le parti-pris.

Je demande aux femmes de me soutenir dans ce différend et de dire avec

moi, qu'à moins de dénaturer perversement la signification des phrases,

ce récit qui lamente, qui rit en frémissant et qui griffe, n'est tout de

même pas,--quoi qu'en veuille l'orgueil masculin,--la plainte féline que

le retour des saisons propage en les solitudes nocturnes!

I

L'école est dans une rue pauvre d'un quartier pauvre, assez différent

d'un quartier ouvrier proprement dit.

Voici le paysage: les ruisseaux ont une maladie noire; la chaussée, de

la largeur de deux fiacres, sue gras quand elle n'est pas noyée par la

pluie; les trottoirs, trop peu respectés des chiens, des enfants et des

ivrognes, abondent en épluchures traîtresses.

Les boutiques à badigeon sombre portent une gourme négligée

d'éclaboussures; les maisons, au-dessus, tendent leurs faces

chiffonnières, cendrées, avec des traînées de larmes couleur de café;

les fenêtres étroites, malsaines, n'ont que de la friperie à laisser

voir. Des lanternes interlopes, çà et là, dépassent seules l'alignement.

Une odeur de graillon suspecte et compliquée est attachée pour toujours

à la vieillesse du sol et des immeubles.

Sur vingt boutiques, on en compte quatorze de marchands de vin et quatre

de brocanteurs, il y a le vins-restaurant, le vins-épicerie, la

fruiterie et vins, le vins-crémier, le vins-tabac, le vins-concert et

bal musette, le charbons et vins, le bar, la distillerie, le grand

comptoir, et, pour chaque débit, un hôtel meublé.

La rue part du boulevard de Ménilmontant. Les fiacres y sont rares et

les passants peu variés: la majorité des gens apparaissent en savates et

nu-tête; des journées entières peuvent s'écouler sans que l'on rencontre

un pardessus ou un chapeau de haute forme. Cependant l'animation ne

manque pas. Des quantités d'affaires se traitent dehors à grands éclats

de voix et comportent l'appoint de solides horions. Quand l'école n'est

pas ouverte, des déballages considérables d'enfants jonchent le trottoir

et la chaussée.

* * * * *

Un drapeau déteint signale de loin un local d'utilité publique. De près,

on reconnaît une école, aux fenêtres élevées du rez-de-chaussée à

boiseries jaune foncé et à l'architecture de pierres de taille

agrémentée, dans le bas, d'affiches officielles et d'inscriptions

scabreuses charbonnées par les gamins. Devant cette façade, le pavé en

bois, succédant au pavé de grès, fait taire brusquement les voitures.

Quatre marches extérieures conduisent dans une vaste entrée dallée,

peinte en gros vert jusqu'à hauteur d'appui, en vert d'eau jusqu'au

plafond et caractérisée par trois tableaux d'honneur publiant les noms

des meilleurs élèves. A gauche, la loge de la concierge et un escalier

d'appartement; à droite, le bureau de la directrice, le préau et la

cantine; en face, la cour de récréation.

C'est une petite école maternelle de trois classes, parfaitement

insuffisante pour le quartier. Mais, que diable! la grandeur d'une école

dépend du terrain acquis et non du chiffre de la population.

Une directrice et deux adjointes se partagent un stock d'environ deux

cents enfants. La directrice se charge des tout petits, de deux à trois

ans; les deux autres divisions comprennent les moyens, de trois à cinq

ans, et les grands, de cinq à sept.

La classe des tout petits et celle des grands sont au rez-de-chaussée, à

la suite du préau. Le premier étage est occupé par la classe des moyens

et par l'appartement de la directrice.

Dans la cour en rectangle, un marronnier au tronc noir est prisonnier,

tout seul, à peu de distance du coin où s'alignent les dix cabines de

water-closets. A cet arbre nostalgique, les propriétés mitoyennes ne

montrent que leur fond: trois grands murs aveugles, avec des

ébrèchements de poutres et de meulières.

* * * * *

Mes fonctions de femme de service ont commencé le 1er octobre. Quelques

jours avant, j'étais allée recevoir ma nomination de la directrice. Car

c'est la directrice qui nomme; seulement, (il y a un petit seulement,)

sa délégation est soumise à l'agrément du Préfet, et, lorsqu'une place

est vacante, la préfecture a soin d'envoyer plusieurs postulantes et de

faire savoir que l'une d'elles, expressément désignée, étant

particulièrement recommandable et recommandée, «l'administration serait

très heureuse» de lui voir accorder la préférence. A part cela, le choix

de la directrice est absolument libre.

* * * * *

Ma directrice est une femme de quarante ans, veuve, encore très belle,

extrêmement bien parée, avec toutes sortes de recherches pour dissimuler

un embonpoint regrettable. J'ai admiré, dans sa réception, une pratique

consommée de l'amabilité:

--Aimez-vous les enfants? a-t-elle demandé d'une apostrophe rieuse, en

m'analysant d'un regard perplexe; puis, sans écouter mes protestations

de dévouement, elle m'a expliqué allègrement mes fonctions, d'après le

Règlement, invoqué comme un avantage, à tout bout de phrase.

La femme de service est priée d'arriver strictement à six heures du

matin, pour l'allumage des feux, en hiver, pour l'arrosage de la cour et

l'aération des classes en été. A partir de sept heures, en été, et de

huit heures, en hiver, elle doit être continuellement à la disposition

de la directrice et des adjointes pour tous les soins matériels

nécessaires aux enfants et notamment pour la conduite aux cabinets et

aux lavabos, à 9 heures, avant l'entrée en classe et à une heure, après

le déjeuner. Le matin, pendant la classe, c'est-à-dire de neuf heures et

quart à onze heures et demie, elle entretient les feux, prépare les

paniers et les tables de réfection, répond à tous les appels, en cas

d'accident malpropre, et garde les élèves si la directrice ou une

maîtresse a besoin de s'absenter. Ensuite elle habille ceux qui vont

prendre leur repas dans la famille, elle sert le déjeuner, sous la

surveillance d'une maîtresse et aide les tout petits à manger.

Après le repas et le service de la cour, il faut dégraisser les tables

et le parquet. A quatre heures, distribution des paniers, habillage et

organisation de la sortie avec les maîtresses. Ensuite, nettoyage

minutieux des classes évacuées, et, seulement après le départ du dernier

enfant, balayage du préau. (Les enfants que les parents viennent

chercher peuvent rester jusqu'à six heures en hiver, jusqu'à sept heures

en été). Dans les temps froids, on monte de la cave environ dix seaux de

charbon de terre. En somme, la journée est à peu près terminée à sept

heures, en hiver, et à huit, en été.

Je m'inclinai en grande satisfaction. Je n'entrevoyais pas plus de

treize à quatorze heures de travail quotidien pour mes quatre-vingts

francs par mois et je me disais: il n'y a encore rien de tel que

l'Administration.

Avant de me congédier, la directrice ajouta rondement, avec un sourire

de générosité personnelle:

--Quand deux jours de fête se succèdent, vous employez l'un d'eux, celui

que vous voulez, à faire le lessivage général des parquets.

* * * * *

Les impressions de ma première journée furent diverses et fortes.

Un étonnement, dès le début: je n'étais pas seule de service, j'avais

une collègue, particulièrement chargée de la cantine et du bureau de la

directrice, mais tenue aussi de me seconder: madame Paulin, une femme

d'aspect torchon et bienveillant, de type méridional, brune, solide,

vive et d'âge indéterminé: j'aurais hésité entre trente et cinquante

ans.

M'ayant regardé mettre mon tablier bleu sur ma jupe noire, elle me

demanda fort naturellement:

--Vous n'avez pas déjà servi dans une brasserie?

* * * * *

A huit heures moins dix, la directrice arriva dans le préau qui fut

laissé grand ouvert: une salle de vingt mètres de longueur sur douze de

largeur; quatre fenêtres sur la rue, trois fenêtres et une sortie sur la

cour de récréation. Comme aucune personne étrangère à l'école ne doit

pénétrer dans les locaux, l'entrée du préau, après la porte, est

défendue par une barrière à claire-voie dans laquelle est pratiqué juste

le passage d'un enfant.

A huit heures moins cinq, ouverture de la porte de la rue par la

concierge, une vieille, à la bouche cousue. Aussitôt, des enfants

apparurent dans le préau, comme s'ils poussaient la trappe d'un piège.

La directrice siégeant devant un pupitre, contre la balustrade à droite,

leur consigne est de passer devant elle, de lui remettre, s'il y a lieu,

les deux sous de cantine, d'aller poser panier, coiffure et vêtements,

au bout de la salle, sous les fenêtres de la rue, entre le calorifère et

les lavabos, puis d'obliquer vers le mur, entre les deux portes de

classes, face à l'entrée, où filles et garçons mêlés s'asseyent sur des

bancs en trois groupes différents, selon leur importance physique.

Je ne restai pas longtemps à bayer, devant la trappe, l'air emprunté:

vivement des gestes de la directrice me firent fonctionner; je dirigeai,

vers le coin de vestiaire, puis vers leur groupe, les tout petits, les

hésitants, les lambins.

Au fond, du côté de la cour, ma collègue madame Paulin, sur le seuil de

la cantine, m'observait, un chou et un couteau dans les mains, prête à

voler à mon secours.

C'était une arrivée ininterrompue, offrant cette première image, en

gros: un monde lilliputien avec tabliers, mollets nus tout minces et

grosses chaussures à cordons. Quelques enfants amenés par leur mère

pleuraient en dehors de la balustrade, mais, une fois enclos, ils

reniflaient une consolation immédiate, en s'entendant interpeller

gentiment par la directrice:

--Eh bien! eh bien!

Beaucoup arrivaient par paires: de taille inégale, ils se tenaient par

la main et traînaient les pieds, puis se séparaient avec un «galochage»

rapide.

--Mon Dieu, qu'ils sont petits! Quels brimborions que les élèves d'une

école maternelle! Telle fut ma remarque inattendue et j'étais saisie

d'une disproportion presque comique entre la hauteur des bambins et la

distance du plafond, à cinq mètres du plancher, au moins, car il faut

grimper sur une chaise pour ouvrir les fenêtres et elles sont encore

surmontées d'un vasistas.

La directrice tapa dans ses mains, sans grande conviction, vers les

bancs grouillants et bruissants.

--Voyons, là-bas, un peu moins de vacarme.

Une centaine de jeunes têtes présentèrent pendant cinq secondes

l'attention de leurs yeux vifs, puis redevinrent exactement aussi

mouvantes et babillantes.

Une autre remarque: il y avait deux catégories de «binettes»: les

parisiennes pures, plus mièvres et plus ciselées, et les parisiennes

d'occasion, plus épaisses, avec des traits rudes, sous lesquels on

déchiffrait le normand ou l'auvergnat.

Je plaçais toujours de nouveaux paniers et de nouveaux bérets. Un bruit

confus d'éléments régnait dans le préau, j'avais l'impression d'un

envahissement total, par écluses lointaines, de l'atmosphère. D'autre

part, une disposition inconnaissable s'éveillait en moi. N'avais-je pas

éprouvé, une fois, ce vague attendrissement à la vue de chats

nouveau-nés? Et la question de la directrice me revenait: Aimez-vous les

enfants?

J'étais toute drôle: comme gênée et sollicitée.

La directrice me montra un enragé bonhomme: je l'avais déjà fait asseoir

deux fois, et il était encore debout qui interpellait et tirait ses

camarades. Pour qu'il restât en place, je lui appuyai ma montre à

l'oreille, une montre d'homme à fort tic tac: écoute!

Il prononça aussitôt d'un ton d'attention grave et dégagé: toc, toc,

toc, toc! puis, levant le nez, avec un sourire malin, supérieur:

--C'est pas une montre que tu me mets là, c'est une auto.

Ah! cette assurance! cette puissance riante et indulgente! Avait-il

trois ans? Je n'attendais de ce tout petit qu'un gazouillis dénué de

sens... Alors, brusquement, ce fut l'entrée de l'enfance dans mon

cerveau; ce fut net, entier, définitif comme une révélation. Jusqu'à

présent, je n'avais guère perçu de rapport vital entre moi et les

enfants; je ne spécialisais pas de sentiments à leur égard.

L'éclair de ma pensée pénétra l'immensité inconnue: ce petit être ne

sait rien, vous y touchez, il en sort les plus notables réflexions. La

clarté de son visage est faite de myriades d'expressions, comme une

nappe d'eau est faite de myriades de molécules et cette transparence

enfantine, pareille à celle de la mer, du ciel, est riche de tous les

reflets créés depuis l'origine du monde et perdus par nous, grandes

personnes: ce qui naît étant supérieur en passé et en avenir à ce qui a

déjà vécu.

Je suis sûre que ma physionomie fut changée pour toujours et je

continuai à manipuler les élèves arrivants avec l'aise forcée d'une

personne qui a reçu une atteinte subjuguante.

Quelques-uns devisaient tout seuls pendant que je les déshabillais.

Un autre choc: j'admirai subitement ce verbiage spécial caractérisé par

la suppression de _ne_ avec _pas_ et par l'absence de liaisons: «C'est

pas (_h_) une montre, c'est (_h_) une auto», et aussi par l'ignorance

des élisions ordinaires: «Il a pleuré parce _que il_ voulait pas (_h_)

aller à l'école, _si il_ avait pas du chocolat.»

Ce parler lent, poussif, bonhomme, fait pour conduire l'évidence

tranquille, recèle une preuve touchante d'intimité avec soi-même et de

franchise confiante; c'est foncièrement et uniquement puéril.

Mais la voix de la directrice coupa mon attendrissement.

--Rose, Rose, là-bas!...

Un «moyen» pleurait sur son banc; un camarade bien plus petit s'était

dérangé et lui essuyait les yeux avec son mouchoir, d'un geste drôle, à

distance, comme on effacerait de la craie sur un tableau noir. Il se

dépêchait, le visage contracté, tâchant d'empêcher ces pleurs de le

gagner lui-même.

--Vite, Rose, le moins de contact physique possible d'enfant à enfant.

Je vous ai donné les instructions relatives à la lutte contre les

maladies contagieuses.

* * * * *

A huit heures et demie, la directrice fut remplacée par une adjointe,

Madame Galant, grosse femme assez commune, qui avait l'air d'une

marchande des Halles cossue, plutôt que d'une institutrice. La

directrice passa dans son bureau pour recevoir des parents d'élèves

postés dans l'entrée.

Pendant la courte cessation de surveillance résultant du changement de

maîtresse, éclata un brouhaha formidable d'enfants dérangés et

querelleurs.

--Madame! Madame!

L'adjointe s'approcha des bancs, harcelée par ce mot crié sur tous les

tons, archi-aigus, gémisseurs, rageurs:

--Madame! Madame!

On entendait de véritables miaulements, des voix de polichinelle.

Mme Galant se pencha, prononça des paroles perdues, allongea des gestes

de magnétiseur, d'escamoteur, qui replacèrent les gamins sur leurs

bancs, puis redressée, elle frappa dans ses mains et commanda,

s'adressant surtout au groupe des «moyens», ses élèves: chantons!

_On dit qu'il est un petit vieux_

Cent bouches s'ouvrirent, rondes, d'où jaillit un son unanime:

On dit qu'il est un petit vieux

Qui vient le soir jeter du sable

Dans tous les pauvres petits yeux

Des enfants qui sortent de table.

J'étais stupéfaite de la façon commode dont la maîtresse s'était

débarrassée des plaintes, des cris, des pleurs: «Chantons!» Et le comble

c'était qu'en un instant le piaulement était devenu chant dans la bouche

des enfants. C'est-à-dire que la bouche, ouverte pour exhaler un

gémissement avait, par un brusque tour de clé, modulé une note gaie.

De nouveaux bambins entraient toujours, en file interminable.

* * * * *

Le chant augmenta et précisa ma particulière émotion de débutante et de

dépaysée. C'était d'abord l'émotion de l'innombrable, une impression

d'envahissement non seulement de l'espace, mais de moi-même. Je

reconnaissais aussi l'école pour un lieu unique, retranché, où les gens

métamorphosés prenaient une respiration de commande. Puis, je souriais

malgré moi et j'avais comme une douce envie de pleurer.

Je sus que mon sentiment majeur était la pitié: le chant commun,

traînard, grêle, révélait tout à coup les qualités des corps d'où il

vibrait. Quelle singularité! Tous ces enfants étaient de l'espèce

chétive, de l'humanité miséreuse.

L'entrée ayant cessé, j'enfilai les bancs du regard; l'aspect peuple

était saisissant: un ensemble de figures pâlotes, propres, mais «pas

fraîches», on sentait la chair creuse, la substance inférieure, les

cheveux mêmes paraissaient communs et fanés.

Ce n'était pas seulement l'enfance et sa fragilité, ce n'était pas

seulement le mystère des existences commençantes qui m'inquiétait,

c'était la notion pénétrante de pauvreté. Tous ces enfants formaient une

seule race usée, dénuée et l'habillement uniforme,--tabliers

disgracieux, chaussettes mal tirées, souliers mal lacés,--reproduisaient

l'aspect miteux et déteint du quartier.

Obligés de lever la frimousse pour chanter, ils me scrutaient: j'étais

du nouveau pour eux. Je sentis leurs yeux clairs me toucher; puis, on

aurait dit que toutes les bouches bayaient à qui crierait le plus fort,

en mon honneur; puis les nez, les oreilles me sollicitèrent. Le mélange

des cheveux de filles et des cheveux de garçons me frappa aussi. Je me

rappelle encore deux croix, avec des rubans rouges sur des tabliers

noirs et, au bout d'un banc, un garçon: grand front, nez ébréché, joues

caves, bouche de travers; il semblait bramer vers moi un appel

interminable.

* * * * *

Avant neuf heures, la directrice revint, suivie de la deuxième adjointe.

Celle-ci était toute jeune, brune, grande, mince, bien habillée. Son

visage faisait penser à une image de Diane par la régularité grecque des

traits et par une certaine expression majestueuse donnée au front et à

l'abaissement des paupières: «Mortels, ne me touchez pas». Mlle Bord

avait le gouvernement des «grands».

Il y eut une rapide inspection de propreté. Quelques enfants furent

envoyés au lavabo. Mme Paulin s'élança du fond de sa cantine, fit

semblant de m'aider à passer l'éponge sur un nez sale et, désignant de

la tête la jeune adjointe, me confia, comme le renseignement le plus

important du monde:

--C'est la normalienne.

Là-dessus, elle s'en retourna dans sa cuisine; elle n'était venue que

pour me souffler cette grave parole.

Sur un coup de sifflet, trois rangs se formèrent et ce fut la conduite

aux cabinets.

Je suis chargée du déboutonnage, du relevage de chemise et du

reboutonnage des petits qui ne savent pas procéder seuls.

Dieu qu'ils sont bas! pas plus hauts que le siège d'une chaise! Il ne

suffit pas que je me courbe en deux, il faut que je me tienne accroupie;

on ne se doute pas combien cette position est fatigante. Mes clients

font la queue près de moi et arrivent dans mes mains chacun à son tour.

J'ouvre, je trousse, très vite... cinq, six, allez! Je reprends, je

rajuste; allez, allez!

Un blondin drôlement culotté que je crois avoir suffisamment préparé ne

bouge pas; il me considère fixement et me dit d'un ton d'autorité

impatiente:

--Eh bien! sors-moi ma bête!

Le toucher nouveau, inattendu, me donne une crispation et mes doigts ont

peur comme d'une fragilité qui pourrait s'écraser. Mais quoi! il n'y a

pas à penser, il y a le devoir: allez, allez! Je complète mon

déboutonnage d'un tâtonnement; je me hâte, les sourcils serrés, je ne

veux rien éprouver... je farfouille...

--J'en ai pas encore, me dit bonnement une gamine à cheveux ras.

* * * * *

Dès que j'eus fini, s'effectua l'entrée en classe. Mon service est

d'accompagner le rang des tout petits dans la classe de la directrice et

de les placer sur les bancs, face au bureau.

--Pour vous les faire connaître rapidement, ce qui est indispensable, me

dit la directrice, amusez-vous à les séparer par sexe.

Mais je me trouvai fort embarrassée: ces mioches de deux à trois ans

étaient tous en robe et ils parlaient mal. Beaucoup n'avaient pas plus

une tête de garçon qu'une tête de fille.

La directrice ne s'occupait pas de moi; elle compulsait et signait des

papiers.

Impossible de trier mon troupeau: en voici deux que j'ai mis à droite,

je les reprends, je les range à gauche; pour celui-là, j'ai envie

d'opérer le changement inverse.

--Comment t'appelles-tu?

--Zizi.

Je ne suis pas plus avancée.

Heureusement, Madame Paulin apparut:

--Je me doutais que vous seriez le bec dans l'eau, dit-elle; tenez,

voilà la manière, quand on ne les connaît pas par leurs noms.

Sans s'attarder à des réflexions, elle attrapa Zizi à pleines mains, par

le milieu du corps, le retourna la tête en bas et regarda la marque,

comme on retournerait et regarderait l'envers d'une potiche. Cette

évolution fut si rapide que l'enfant n'eut pas le temps de dire ouf.

--Allez, c'est une fille. Et toi?... Loulou? Fais voir un peu ton

bulletin. Crac! les pattes en l'air.

Elle en déchiffra ainsi une douzaine, à l'envers, en moins d'une minute;

absolument, le chic de l'ouvrière parisienne: vite et bien.

Elle me laissa, et je me tirai d'affaire passablement.

Mais j'étais ahurie par le bruit incohérent de mes marmots; leurs pieds

surtout ne cessaient pas de tapoter et de racler. Mes «chuut» et mes

agitations de main ne produisaient aucun effet. Et soudain, derrière

moi, la directrice proféra je ne sais quel mot; épandit je ne sais quel

signe: tout se tut.

Alors, j'entendis et je vis qu'un exercice de lecture au tableau était

déjà en train, dans la classe des grands, éclairée sur la cour et

séparée de celle-ci, donnant sur la rue, par une simple cloison vitrée.

J'entendis au premier étage, dans la classe des moyens, une récitation

unanime.

Et je connus le silence particulier d'une école: un silence ronflant,

vivant. Ou plutôt, faut-il dire, le bruit ordonné, groupé, équivaut au

silence. C'est le désordre du bruit qui est fatigant, mais le son réglé

d'une classe ne se mêle pas à la représentation d'une autre classe, on

l'écarte à volonté.

--Allez préparer vos paniers pour le déjeûner, n'oubliez pas la sciure

humide sur le parquet. Surtout ne quittez pas le préau; ces dames

peuvent avoir besoin de vous d'un instant à l'autre.

* * * * *

Vers dix heures, des pas précipités me firent sursauter: un monsieur

s'était introduit dans l'école. Il s'arrêta, le temps de me toiser et de

me crier: Madame la directrice! puis il fila tout droit à la petite

classe.

Madame Paulin accourut, l'air effrayé:

--C'est le délégué cantonal! Vous avez été nommée à la place de sa

protégée, il vient voir comment c'est arrivé. Il est furieux. Gare à

vous!

--Comment, gare à moi?

--Dame! Il vous a déjà regardée de haut en bas. Et s'il indispose la

directrice contre vous? Il y a cinq ans, le délégué d'avant, un vieux,

avait pris la femme de service en grippe, il a fini par la faire

renvoyer.

--Délicieux! Je vais être heureuse dans cette école. Mais je sais que la

fonction d'un délégué cantonal est d'examiner la tenue de l'école; il

n'a nullement à s'occuper de moi.

--Oh! dit madame Paulin avec philosophie, tout le monde peut faire des

misères à une subalterne: y a même pas besoin de motif.

--Est-ce qu'il vient souvent, ce délégué?

--Pour ça, oui! C'est de ces gens qui ne savent pas trop ce qu'ils

veulent. Les enfants l'intéressent beaucoup: il aime bien à bavarder, la

directrice aussi; alors, voilà, il s'amène.

--Bon! Je pourrai l'admirer à loisir. J'ai seulement vu qu'il avait un

pardessus noir, un magnifique chapeau de soie, à preuve qu'il avait

oublié de le retirer dans sa colère. Il est assez jeune?

--C'te question! S'il est jeune? A peine trente ans. Il s'appelle

Libois. Il est très bien pour un blond: ni trop grand, ni trop petit. Si

la normalienne était maligne...

* * * * *

Je me souviens maintenant de la première récréation: de dix heures un

quart à dix heures trois quarts.

Une file d'enfants sortait indéfiniment par la porte de la grande classe

et, vue du préau, faisait penser à une mèche noirâtre tirée par une

maîtresse le long du mur de la cour.

Subitement, à un signal, la mèche sauta: les enfants jaillirent,

s'éparpillèrent, tourbillonnèrent, se croisèrent avec mille éclats de

voix. Tous, sans exception, au moment précis, éprouvèrent le besoin

d'exhaler un «aah!» sauvage, de s'élancer, de faire le moulin avec leurs

bras; toutes les bouches étaient béantes, tous les corps agités, sans

idée, par explosion, exactement. Puis, l'instant d'après, les têtes se

cherchèrent, il se forma cinq ou six gros tas mouvants de tabliers et de

mollets; entre ces masses, des brimborions tournant, recueillis par

leurs aînés, des fillettes qui se tenaient par le bras, à quatre, et

marchaient, très occupées de leur bavardage, et aussi, dans tous les

sens, des poursuites incompréhensibles organisées à grands cris.

Je lançais ma sciure à poignées, à la façon d'un garçon de café

saupoudrant de sable sa terrasse, je restai le bras en l'air, saisie par

un spectacle de foule. Dix fois, des poursuivants hurleurs étaient

passés, dédaignés, près d'un groupe de «moyens» affairés à échanger des

bons points; soudain, comme par l'effet d'une onde électrique, tout le

groupe se précipita, braillant avec les camarades, sans signification,

sans motif; alors, d'autres groupes frôlés se joignirent, des grands

entraînèrent leurs petits frères, des causeurs tranquilles sautèrent,

brusquement emballés, plus éperdus, plus frénétiques, clamant plus fort

que les premiers, et ce fut une ruée d'élément, un haro unanime, un

emportement destructeur et oppresseur: panique, assaut, joie brute.

Puis, brusquement encore et sans cause encore, il y eut baisse et

discordance des cris, éparpillement du nombre. Le mal que l'on

pourchassait était-il censément puni? Ou bien le fléau que l'on fuyait

était-il évité? Impossible de savoir, c'était la foule.

Les adjointes s'émouvaient peu; elles réclamaient de la modération par

acquit de conscience et ne quittaient pas une étroite longueur bitumée

devant la classe et le préau. Les mioches branlants trouvaient un refuge

dans la promenade de leurs jupes. Pourtant, quelques-uns furent

bousculés. On m'amena une mignonne en pleurs qui avait été renversée et

salie. Au lavabo, je lui passai l'éponge sur les mains et sur la figure,

je ne découvrais aucune égratignure et elle continuait à gémir.

--Qu'est-ce que tu as? lui dis-je.

--J'ai mal.

--Où ça, ton bobo?

--Là, au bras.

Je frottai, je posai un baiser; elle geignait toujours.

--As-tu beaucoup, beaucoup mal?

Alors elle, quittant instantanément le ton plaintif, toute rose avec une

physionomie de supériorité indulgente et moqueuse:

--Mais non, grosse bête, si j'avais beaucoup mal, je crierais bien plus

fort.

Et elle courut se remêler au tourbillon de la cour.

Encore mon étonnement devant le tohu-bohu d'humanité défectueuse! Encore

cette inélégance de la rue qui se réédite dans le fouillis des cheveux,

dans les visages à l'air «de mauvaise qualité», dans le fagottage des

sarraux, dans les chaussures cloutées! Comme la minceur des mollets

exprime douloureusement la débilité du corps! Et pourtant, ces enfants

sont gais, joueurs, autant que peuvent l'être ceux d'une meilleure

condition; mais leur insouciance ne réjouit pas précisément, elle

oppresserait plutôt comme un signe d'incurabilité. Et puis-je me dire

indemne de l'émotion répulsive causée par l'idée de race inférieure,

pullulante, redoutable, et par l'idée de la contagion du paupérisme?

Mais oui, je souris: une espèce de poupée bohémienne, en pénitence

contre le mur, près des cabinets, danse sur un pied, sans repos, face au

marronnier, avec la plus grave conviction.

* * * * *

Les femmes de service mangent dans la cantine, un quart d'heure avant la

sortie des élèves. J'ai le grand avantage de recevoir gratis, de la

viande et des légumes à volonté. (La cantinière prélève, de droit, deux

gamelles et l'on tolère qu'elle partage avec sa collègue.)

Madame Paulin, qui entend bien garder, sur moi, un légitime ascendant,

me dit avec une sollicitude sévère:

--Vous êtes anémique, il faudra vous bourrer solidement.

Elle essuie le bout de son nez avec son bras nu et me rapporte du boeuf.

Elle me regarde grignoter, maternelle, et son visage s'éclaire d'une

lueur gaie qui me fait rougir:

--Faut bien que jeunesse se passe.

Et je devine qu'elle excuse, qu'elle admire mon anémie dont les causes

folâtres ne lui échappent pas.

C'est une excellente personne; son zèle amical baisserait, si elle

savait qu'il ne m'est rien arrivé, mais rien du tout, dans cette

jeunesse qui se passe.

Je bredouille, la bouche pleine:

--Merci, vous êtes trop aimable... je ne mangerai jamais tout ça... je

vous assure que je suis très bien portante.

Une singulière pudeur m'empêche d'entrer en explications autres, et je

perdrais contenance tout à fait, s'il me fallait fournir ce détail de

conséquence:

«Avant d'être ici, je n'avais jamais quitté ma famille.»

* * * * *

Les enfants qui déjeunent à l'école défilent dans le préau, et prennent

leur panier, entre le lavabo et le calorifère.

Je distribue, avec Madame Paulin, les cuillers et les gamelles toutes

servies, légumes et viande coupée.

--Silence et les mains au dos! L'on ne commence pas à manger avant que

la distribution soit complète.

Les enfants doivent apporter leur serviette, leur pain et leur boisson.

Quelques-uns ont du vin, beaucoup trop de vin; très peu ont du dessert.

Mademoiselle Bord «est de service de déjeûner». Nous secourons les tout

petits, nous obtenons qu'ils fourrent au moins autant de nourriture dans

leur bouche que sur la table et sur leur serviette.

Je suis captivée par Mademoiselle Bord: son aspect, sa voix, tous ses

procédés sont remplis de pédagogie. Je constate que sa froide et

régulière beauté exerce une souveraine influence sur la gent écolière.

--Quel âge as-tu, toi? demande-t-elle.

--Quatre ans.

--Eh bien, puisque tu as quitté ta place sans permission, tu n'as plus

que deux ans; voilà ta punition. Tu as beau me regarder, je te dis que

tu n'as plus que deux ans, mon bonhomme.

Le bonhomme, navré, suffoquant, suit mademoiselle, avec des yeux de

chien battu.

Autre algarade:

--Mais, voyez donc, Rose, celui-là qui plonge ses mains dans sa gamelle!

Toi, pour le coup, tu mangeras ton pain à l'envers. Tu la vois ta

tartine, je la retourne à l'envers, et mors dedans, maintenant. Regardez

tous: il mange son pain à l'envers!

Le malheureux, couvert de honte, baisse les paupières et mâche avec

amertume.

* * * * *

J'ai oublié de dire que la directrice m'avait demandé très aimablement

si je voulais bien qu'on m'appelât de mon petit nom, tout court, Rose.

Si j'avais été mariée, on m'aurait donné mon titre de femme, comme à la

cantinière, Madame Paulin. Mais on nommait l'adjointe de la grande

classe «mademoiselle», la directrice «madame», la maîtresse de la classe

moyenne «madame Galant»; quant à moi, vraiment, on ne pouvait se

dispenser de cette appellation, d'ailleurs fort seyante: Rose.

* * * * *

J'ai fonctionné l'après-midi, comme le matin, sans trop de maladresse,

guidée par ma collègue et par «ces dames».

A quatre heures, avec Madame Galant, j'ai conduit, jusqu'au coin de la

rue, le rang des élèves qui s'en vont seuls.

Il m'a semblé que je n'avais pas respiré la rue depuis un mois. Comme

elle a une odeur, une clarté, une animation différentes de celles de

l'école! Et comme un enfant, vu sur le trottoir, ne suggère par les

mêmes pensées que vu dans l'école!

Une cinquantaine de bambins, que l'on vient chercher séparément, sont

restés sur les bancs du préau.

* * * * *

Le dernier enfant parti, les maîtresses, la cantinière parties, une

lâche mélancolie me saisit, quand je me trouvai seule, mon balai à la

main, dans le vide immense du préau.

Immobile, je considérais les choses, leur demandant l'apparence d'être

vivantes: les deux cents patères au mur, les cordes pendantes des

vasistas, les quatre tuyaux à gaz tombant du plafond avec leurs

abat-jour de métal émaillé... Je comptais les raies du parquet, je

cherchais le souvenir des enfants sur les bancs reluisants.

Étais-je assez abandonnée? Était-ce moi cette personne quelconque;

empruntée, dépaysée, en tablier bleu, en costume vulgaire, en coiffure

vieillissante? Cette personne au visage réservé jusqu'à être

inintelligent?

J'aurais dû me réjouir, pourtant: d'après leur façon de commander, ces

dames m'avaient jugée du premier coup: une fille pleine de bonne

volonté, capable de comprendre le service, mais gnian-gnian, comme on

est à la campagne. Cette appréciation me vaudrait un affable mépris,

autrement dit: la paix, la sécurité, le bonheur...

Mon énergie s'affaissait, comme si le bruit de l'école l'avait seul

soutenue jusque-là: «Voyons, femme de service, moi?... rien d'autre?...

il faut terriblement tenir à la vie...»

Et, tout à coup, je pensai:

--Il ne faut pas oublier que j'ai un ennemi dangereux: le délégué

cantonal. Après son départ, il m'a bien semblé que la directrice

m'apostrophait d'un ton plus sec.

Fait curieux: l'idée de lutter me remonta le moral. Comme j'ai des

choses amères en moi! Comme cela me soulagerait de pouvoir haïr

quelqu'un!

--J'espère bien, monsieur le délégué, que vous serez vaillant à venger

votre mécompte. J'ai soufflé la place de votre protégée!... Comme je

vous évoque bien! Vous êtes l'Autorité et vous êtes un monsieur!...

Jamais vous ne réunirez tout l'odieux que je souhaite, moi, l'ex-jeune

fille du monde; l'ex-fiancée, «promue» femme de service. Je n'aurais

peut-être pas eu le courage de continuer mon dur métier, mais vraiment

je tiens à vous fournir l'occasion d'exercer vos forces. Comment

punissez-vous les femmes qui ont démérité: par insolence directe, ou

bien, traîtreusement, par délation? Je veux, quitte à en mourir,

compléter mon expérience de la valeur masculine!... J'ai reçu indûment

quelques baisers à valoir sur une dot que je n'ai pas pu livrer; ils me

reviennent aux joues quelquefois, ces baisers... Monsieur le délégué,

j'aurais besoin, pour ma guérison, d'être souffletée de main d'homme...»

Mais j'aperçus la concierge de l'école qui, les lèvres pincées, m'épiait

avec application par la porte vitrée de la cour. Je balayai.

* * * * *

Le manque d'habitude produit des résultats bien ridicules. Ne rentrai-je

pas chez moi nantie d'ampoules à ne plus pouvoir fermer la main! Par

places la peau était enlevée. J'avais trop serré le balai.

Puis, de m'être courbée si bas sur les enfants, je me couchai avec le

torticolis, avec mal dans le dos, mal dans les reins, mal dans les

jambes.

Le matin, au réveil, chaque mouvement m'arrachait un cri. Mais quoi! Il

fallait marcher ou renoncer à mon emploi.

Je me suis rappelé l'opinion commune en usage pour les douleurs

articulaires: «Il faut que ça s'échauffe!» Je me suis bousculée; ça

s'est échauffé. J'ai pu continuer mon service, mais l'air piteux,

voûtée, la bouche entr'ouverte, les yeux abêtis, à cause des

lancinements intolérables.

La directrice, absolument charmante, m'a interpellée:

--Eh bien, Rose, à la bonne heure!... vous avez pris le courant du

premier coup: restez ainsi et tout ira bien.

Madame Paulin, essuyant plus que jamais son nez avec son bras nu, a

tourné autour de moi, du matin au soir, comme une mère poule inquiète.

* * * * *

A l'issue de ma troisième journée, au milieu de la petite classe, comme

je me recueillais dans ce silence avide propre aux locaux administratifs

et qui propage en sonorité creuse le moindre heurt du pied contre un

meuble,--ce fait stupéfiant m'est apparu nettement: de tout le personnel

d'une école maternelle, c'est la femme de service qui assume le rôle le

plus indispensable; une maîtresse, la directrice même peut s'absenter

sans trop d'inconvénient, mais on ne saurait se passer un seul jour des

deux manoeuvres: la cantinière et la préposée à la propreté. Cette

dernière,--la véritable femme de service,--s'honore de rapports

exclusifs avec les enfants; dix fois, vingt fois par jour, on la

requiert dans chaque classe pour un office où personne ne peut la

remplacer. Je sais même que, par un léger accroc au règlement, on lui

confie la surveillance aux heures extrêmes où les enfants sont peu

nombreux dans le préau: de huit heures à huit heures un quart, le matin,

de cinq heures et demie à six heures, le soir.

Mais, voilà le plus renversant: vis-à-vis des tout petits, elle seule

représente l'école. En effet, on ne leur fait pas la classe, à ces

mioches, il s'agit en réalité de les garder et de les soigner. Or, tous

les soins appartiennent à la femme de service, d'une part, et, d'autre

part, la garde lui incombe une partie du temps, la directrice étant

souvent dérangée. Aussi la maîtresse est-elle bien plus éloignée des

petiots que la journalière; ils s'égalent aux enfants riches qui

connaissent bien plus leur gouvernante que leur mère. A la moindre

alarme, ils savent bien: c'est le «tablier bleu» qu'ils cherchent,

qu'ils attendent.

Certes, on ne doute pas que ces dames n'aiment leur troupeau: la

directrice, notamment, se désole de son union stérile et elle adopte, du

coeur, tous les bambins gentillets. Mais le dévouement du personnel

enseignant n'amoindrit pas la femme de service: déchoir elle ne peut!

Je promenais mon plumeau sur les tables minuscules, et mon ombre

démesurée époussetait le mur, le tableau noir, les cartes d'histoire

naturelle. «Ça y est!» me dis-je, immobilisée tout à coup, par

l'évidence de mon souvenir, «en trois jours, les tout petits ont déjà

pris possession de moi: ils m'appellent Rose, me tutoient, s'accrochent

à ma robe. Que je veuille ou non, je sens bien que je ne m'appartiens

plus: aujourd'hui, du matin au soir, j'ai manoeuvré sans personnalité,

captée, tirée, hypnotisée par eux.»

C'est qu'il faut voir ces brimborions, ces riens qui vous viennent à

peine au genou: ces corps sans poids où saillissent des os de chat

maigre, ces malheureuses frimousses cireuses! Ça ne tient pas debout, ça

vacille même assis, il faut continuellement que ça s'appuie des yeux sur

une grande personne. Et il faut voir leur vigilance à ne pas perdre ma

trace: dans l'isolement et la bousculade de l'école, je suis la

consolation et la protection. Il faut absolument que je réponde à cette

confiance touchante... C'est un peu fort!... je suis prise malgré moi...

Mais quel rôle écrasant! Pourrai-je?... Voyons, mes pauvres enfants, je

ne suis pas préparée, moi... si vous saviez: je ne suis pas

maternelle... je suis une jeune fille qui n'a eu ni frère, ni soeur...

J'essaie, je veux bien... un petit jupon détaché, un petit doigt qui a

du bobo, voilà, voilà, je fais de mon mieux... Mais, mes pauvres

enfants, vous êtes si peu appétissants, si lamentables!... et vous

sentez l'aigre, la crasse, le linge douteux.

La Maternelle(#64798) · 第 5 / 18 题