EN PRÉPARATION:

Sulette.

Les deux Romans (Scènes de la vie littéraire).

_A une femme qui est la sincère institutrice et qui,--par le privilège

de l'entière bonté,--est, toute fervente aussi, l'Épouse et la Mère._

Je fus fiancée à vingt-trois ans. Il était temps.

Par une grâce, dit-on, assez rare, le surmenage des études classiques

n'avait rien détraqué en moi, la longue attente virginale n'avait pas

perverti mon imagination. Élevée sans mère depuis l'âge de douze ans,

j'étais très simple, très saine, très «nature»: de visage coloré, de

caractère gai, de gestes vifs. Mais enfin, il était temps que la

certitude d'un prochain mariage vînt secourir la belle patience de mon

tempérament.

Mon fiancé avait le profil chevaleresque d'un Louis XIII adouci, et sa

conversation mettait en poésie les plus ordinaires circonstances de la

vie. J'éprouvais auprès de lui une exaltation heureuse, toute en pensée.

Après son départ, je me sentais alourdie, comme si mon corps même

portait aussi une rêverie à bientôt exhaler.

* * * * *

Or mon père mourut subitement de l'issue désastreuse d'une affaire

d'argent.

Je me trouvai, du jour au lendemain, orpheline, pauvre, délaissée, car

la poésie de mon fiancé ne survécut pas à la perte de ma dot. Et je ne

pus empêcher ma douleur d'amante d'envahir ma douleur filiale.

* * * * *

Un seul parent me restait: un oncle, vieil officier retraité, qui,

naguère, avait été profondément indigné de mon succès aux examens du

baccalauréat et de la licence ès-lettres. Il consentit rageusement à me

recueillir.

Après deux mois de solitude larmoyante, l'inévitable réaction afflua. Je

n'avais pas en vain frôlé de si près le mariage: j'éprouvai le besoin de

sortir, d'agir, de vivre.

Un soir, au retour d'une promenade séduisante et triste, commencée

lentement, puis raccourcie de pas rapides, je prononçai cette inflexible

décision qui devait être la sauvegarde de ma sagesse: «Il ne faut pas

que je m'ennuie». Et je priai mon oncle de me chercher d'urgence un

emploi dans l'enseignement.

Mon oncle se flattait justement de quelques accointances au ministère.

Il ne tarda pas à rapporter ce déplorable renseignement que je ne serais

jamais institutrice primaire: toutes les places étaient promises,

plusieurs années à l'avance, et d'ailleurs je n'avais pas le diplôme

voulu.

--Comprends-tu? me disait-il avec une aigreur qui n'était pas exempte de

triomphe, le brevet d'aptitude à l'enseignement primaire, c'est le

brevet élémentaire. L'as-tu? Non. Eh bien, tu collectionnerais tous les

diplômes de la création: licenciée, doctoresse, agrégée, académicienne

et même décorée, tu ne pourrais pas enseigner la grammaire. Ça se

comprend, pourtant!

Oh! ces bouffées de mépris qui sortaient de sa pipe! Ces jets de salive

invincibles! Oh! ces regards pratiques, insoutenables, clairs comme le

néant, qui incriminaient mon visage nerveux, mes traits évaporés et tout

le chimérique de ma personne mince!

D'autres demandes d'emploi ne rencontrèrent que le vague. L'enseignement

secondaire était bouché par des postulantes moins nombreuses que les

primaires, mais mille fois plus pistonnées.

La situation devint intolérable, d'autant plus que la pension de

retraite ne permettait pas à mon oncle «de m'entretenir dans

l'oisiveté».

Je n'osais pas lire devant lui.

--On ne vit pas de lettres, on vit de pot-au-feu, répétait-il.

Et la splendeur du mois de juin était exaspérante. Paris ensoleillé

offrait son irrésistible sourire d'or aux femmes ennuyées... Et je ne

voulais pas m'ennuyer, moi!

Je ne pouvais pas attendre six mois l'examen, d'ailleurs platonique, du

brevet élémentaire. Je me déclarai prête à accepter, séance tenante,

n'importe quel travail.

Alors apparut, sans remède, la tare d'avoir trop d'instruction.

Je vois encore mon oncle courroucé tombant sur une chaise au retour de

courses éreintantes:

--Il ne manque pas d'emplois que tu pourrais obtenir, si tu n'avais pas

tes sacrés diplômes! Tiens, il y a une place de femme de service d'école

maternelle... mais la condition, c'est d'être à peu près illettrée.

La logique le criait: jamais on ne me nommerait femme de service si l'on

savait que j'étais bachelière, licenciée. Voyons, voyons, la main sur le

coeur: par convenance, par égard pour l'instruction, par respect

humain,--oui, monsieur, par respect humain,--on me laisserait plutôt

mourir de faim!

J'étais atterrée; mon oncle m'accablait de ses regards sévères.

--Je pourrais les déchirer, les brûler mes diplômes, hasardai-je.

Un haussement d'épaules rebuté:

--Ça n'avancerait pas; il en reste quelque chose sur toi, dans ta façon

de parler... c'est ineffaçable.

--Je baissai la tête sous le poids de mon indignité.

Mais la nécessité poussait son aiguillon insupportable. Il fut décidé

que j'essaierais tout de même de dissimuler mes fâcheux antécédents; je

protesterais contre le soupçon d'une capacité supérieure à lire et

écrire.

Ce fut fait bravement, ma foi, avec même une pointe d'espièglerie, au

début, car je suis d'un tempérament assez enjoué.

Je hantai les bureaux, comme il convenait, pendant que mon oncle, de son

côté, mobilisait ses relations les plus galonnées.

Ah! cette tare de l'instruction! Je ne sais quoi me trahissait; les

employés me toisaient, mal disposés:

--Femme de service?... Il faut des aptitudes.

J'avais beau torturer ma pauvre tête pour trouver le mot trivial, pour

forger la tournure de phrase incorrecte, j'avais beau m'appliquer à

faire des cuirs; ces messieurs se méfiaient; une prévention hostile se

devinait sous leur politesse étriquée.

--Les emplois de femme de service sont des emplois modestes, qui ne

permettent aucune ambition, mais qui exigent des qualités pratiques

sérieuses. On les destine de préférence à des personnes de condition

ordinaire, sans prétentions.

C'est qu'il s'agit de ne pas dépasser le niveau, quand on brigue un

emploi!

On n'obtient rien sans effort. Je travaillai. Je lus des feuilletons

populaires, je me bourrai des oeuvres les plus dénuées de style. Je fus

assidue jusqu'à l'anémie.

Ah! j'en ai attrapé des maux de tête, des vertiges, à désapprendre!

Je l'ai compris plus tard: dans les bureaux, j'aurais dû rire bêtement

et complaisamment en tortillant la pointe de mon corsage, les paupières

baissées, l'air subjugué; j'aurais dû peut-être laver moins mes mains,

répandre sur ma robe un peu d'eau-de-vie, de façon à présenter l'odeur

de ma condition; sait-on les choses qui donnent confiance à

l'administration?

Heureusement je sus recevoir à la figure, en fille qui a quelques motifs

de honte, la supériorité ricanante des messieurs expéditionnaires; et,

malgré ma maladresse à faire valoir, d'autorité, que j'étais sans

culture aucune,--à force de persévérance dans l'abaissement

ignare,--j'obtins l'emploi de femme de service à l'école maternelle de

la rue des Plâtriers, 20e arrondissement.

Un matin d'octobre, mes diplômes celés à tout jamais au fond d'une

malle, je pris le tablier bleu et le balai.

* * * * *

Mais, dès le premier jour, une misère inattendue m'étreignit l'âme. On

ne quitte pas si facilement son rang, on n'abolit pas si facilement ses

facultés maîtresses.

Comme des besoins artificiels tenaillent l'alcoolique repentant dont le

corps réclame impérieusement l'humectation vénéneuse, de même,--à cause

des lettres et de l'éducation que l'on m'avait inoculées,--j'étais

travaillée d'un immense besoin de satisfaction intellectuelle,--le soir,

après avoir fait le ménage de mon école,--et je me raccrochais

éperdûment à mon passé.

Puis, j'avais vingt-trois ans, j'avais été fiancée; Paris bouillonnait

autour de moi; une sève affectueuse m'accablait de son expansion

impossible.

Mais, je ne voulais pas m'ennuyer. Alors je sentis qu'en dehors de mon

métier manuel, il fallait inventer une tâche qui me prouvât la

persistance de ma personnalité première. Je devais, chaque jour, au

miroir de ma conscience, me reconnaître pour une personne de quelque

culture et de quelque sentiment. Il fallait, dans ma vie, une garantie

de santé morale, une manie élevée à laquelle je dédierais tout mon idéal

et qui userait toutes mes virtualités.

Donc, par impulsion romanesque,--sans doute parce que j'avais lu des

livres où le personnage intéressant, à un moment bien choisi, se mettait

à buriner ses mémoires,--je résolus d'écrire le journal de ma vie à

l'école, le journal de ma vie rapportée à l'observation passionnée des

enfants.

D'ailleurs, pouvais-je mieux trouver? Puisque des enfants composaient

mon entourage permanent et que j'avais un si douloureux besoin de penser

et d'aimer.

* * * * *

Si quelques-unes des pages de ce journal paraissent trop singulières, il

faudra se rappeler mes espérances brisées, ma déchéance, ma solitude. Il

faudra se représenter, dans une chambre au sixième étage, à

Ménilmontant, la licenciée ès-lettres, en tablier bleu de service, qui

méditait dans le froid de l'hiver sans feu, ou dans la fournaise du toit

surchauffé,--après la fatigue corporelle et après cette compression

hiérarchique, émule d'une main sale sur un front délicat.

On jugera peut-être que de terribles forces vitales griffèrent leur

rébellion sur le papier. D'accord.

Mais si, malignement, l'on dénonce l'hallucination d'une malade

sentimentale; si l'on raille l'obsession d'une persécutée «trop bonne à

marier»,--je proteste!

Une personne qui m'est chère prétend--avec la fatuité inhérente à son

sexe,--que ce journal n'est, au fond, qu'une aventure d'amour. De sorte

que--paraît-il,--j'ai pu m'ériger en moraliste susceptible, je n'en ai

pas moins écrit «le roman de Rose». J'ai eu beau mettre des enfants

autour du fait capital, j'ai eu beau mettre une école entière autour: un

seul drame se poursuit de bout en bout: «celui que je sais bien».

Je proteste!

Quoique j'aie succombé,--tout beau! messieurs, gardez vos rires, j'ai

succombé avec les honneurs de la guerre,--je maintiens que l'on ne

saurait voir le romanesque développement d'une intrigue d'amour dans les

préoccupations _imposées_ qui se constatent de place en place.

La Maternelle(#64798) · 第 4 / 18 题