_Lettre écrite par Jean-Marie LE GUEN, pour annoncer à sa mère la mort
de son frère, quelques jours avant que lui-même ne soit tué._
En campagne, le 7 Octobre 1915.
Ma chère Mère,
Vous savez sans doute maintenant la triste nouvelle, puisque j'avais
écrit à Tonton Louis pour lui demander d'aller vous annoncer cette
nouvelle, qui a dû vous fendre le coeur à tous. J'ai trouvé qu'il valait
mieux ainsi que de vous écrire directement, vous auriez ainsi du moins
quelqu'un pour partager votre douleur, et la douleur partagée en commun
se supporte plus facilement. Mon pauvre frère a été tué dimanche 3
Octobre. La veille, j'avais eu de ses nouvelles par un camarade qui lui
avait parlé et il était toujours solide et confiant.
Dimanche au soir, on est venu m'avertir qu'il avait été blessé
grièvement. Je suis parti aussitôt pour aller le voir, mais en route
on m'a appris qu'il avait été tué sur le coup. C'est Marc GORREC, de
Coat-Crenn, qui se trouvait à ses côtés, qui m'a donné les détails de sa
mort. Un autre camarade et lui s'étaient creusé un gourbi pour pouvoir
se mettre à l'abri et se reposer un peu, et il y avait à peine une
demi-heure qu'ils s'y étaient étendus qu'un obus est tombé en plein
sur leur abri et les a ensevelis. Marc et les autres camarades qui se
trouvaient à côté se sont empressés de les dégager, mais, dix minutes
plus tard, quand ils ont réussi à les dégager, il était trop tard, ils
étaient morts asphyxiés. Yves était couché sur le côté, les bras croisés
sur la poitrine, les yeux fermés, sans aucune blessure et nullement
défiguré. Ils avaient été surpris dans leur sommeil et avaient été
étouffés sur le coup. Il est du moins mort sans souffrir et n'aura pas
eu le sort de beaucoup d'autres qui, blessés, ont dû rester trois ou
quatre jours sur le champ de bataille et mourir ensuite. Quand je suis
arrivé là-bas, il était déjà enterré dans une tombe, tout seul, et non
comme beaucoup d'autres qui sont enterrés dans le même trou. J'ai fait
faire une croix sur laquelle j'ai fait inscrire son nom, sa compagnie,
son régiment et la date de sa mort, d'un côté, en peinture et, de
l'autre côté, son nom gravé avec une pointe rougie au feu. Il est
enterré dans un petit ravin, à deux kilomètres environ au nord de
Perthes, à droite de la route qui va de Perthes à Tahure. Prenez bien
note de ces renseignements: vous pourrez ainsi le retrouver si je ne
revenais pas moi-même et faire transporter son corps pour qu'il repose
au milieu de la famille. Faites dire un grand service pour lui sans
attendre que l'acte de décès vous arrive, car cela pourrait mettre du
temps, surtout maintenant qu'il y en aura tant à établir. Ce n'est pas
qu'il ait besoin de prières, car il est tombé un jour de victoire en
faisant son devoir et il repose dans une terre reconquise aux Allemands
par son régiment, et où ils ne mettront jamais plus les pieds, et
l'aumônier nous a répété bien des fois qu'il n'y a aucun doute à avoir
sur le salut de ceux qui tombent en faisant leur devoir.
A qui donc serait-il, le paradis, sinon à ceux-là? Mais, et c'est
surtout ce que je tiens à dire à mes frères et à mes soeurs, nous ne
pourrons jamais assez faire pour honorer la mémoire de celui qui nous a
gagné du pain et qui était si bon pour nous tous. Je voudrais que dès
maintenant vous fassiez faire une belle tombe ou du moins une belle
croix en sa mémoire parmi la famille où on pourra le mettre un jour.
J'ai reçu hier une carte de Tonton Jean qui me donnait sa nouvelle
adresse. Je lui ai écrit aussitôt pour lui annoncer à lui aussi la
triste nouvelle. Il trouvera cela bien dur aussi, car, comme moi, il est
là-bas tout seul sans personne pour partager sa peine. Vous aussi vous
aurez ce coup-là bien dur et rien ne pourra jamais vous consoler de
la perte que nous venons de faire. Il nous reste cependant à tous une
consolation, c'est de penser qu'il pourra un jour, quand cette terrible
guerre sera finie, dormir son dernier sommeil au pays natal et que sur
sa tombe nous pourrons aller lui dire que nous ne l'oublierons jamais.
C'est la volonté de Dieu qui l'a rappelé à lui; du haut du ciel, il
prie maintenant pour ceux qui étaient sur la terre l'objet de ses
préoccupations et pour ses camarades qui combattent toujours, car ce
sont les vivants qui ont besoin de prières. Priez pour nous tous et pour
que cette terrible guerre finisse un jour.
Votre fils dévoué qui vous embrasse pour lui et pour son frère,