GEO.

_Extraits de lettres de l'Enseigne de Vaisseau de 1re classe

Auguste-Charles-Jules-Marie LEFEVRE, mort héroïquement, le 27 Avril

1915, sur le_ Léon-Gambetta, _torpillé à l'entrée de l'Adriatique par un

sous-marin autrichien._

...Un jour, probablement, nous succomberons dans cette guerre sournoise

que nous font les sous-marins, mais nous avons tous sacrifié notre vie à

l'avance et nous ne sommes plus troublés.

...N'est-ce pas notre rôle de nous dévouer, de risquer notre vie? Que

vaut-elle, après tout? N'avons-nous pas l'espoir d'une autre existence

infiniment plus douce à ceux qui ont fait leur devoir ici-bas?

...De quel secours n'est pas la religion! Comme on la trouve belle,

comme on l'aime, et comme elle réconforte!

Je communie très souvent, et j'y avais rarement trouvé de telles

délices.

Cette guerre a une vertu morale très grande et il faut l'accepter comme

un moyen de Dieu.

Peut-être, quand mon bateau coulera, aurai-je une angoisse atroce,

insurmontable.... Mais, en ce moment, avec toute ma lucidité, sain de

corps et d'esprit, je pense à cette heure sans amertume, le coeur en

paix.

...Il aura appartenu aux enfants de vingt ans de régénérer la France.

L'oeuvre accomplie, Dieu les rappelle à lui pour leur donner l'exquise

récompense des martyrs.

...Priez un peu pour moi, non pas pour que le Ciel m'épargne, mais pour

qu'il me fasse fort au moment du combat et à l'heure de la mort.

...Quand on est embrasé par la joie d'une vie future, on ne peut plus

craindre la bataille.

_Lettre écrite par le Sergent André LEGER, tombé au champ d'honneur, en

1915, devant Neuville-Saint-Waast._

Cher Papa,

Nous étions hier soir dans notre guitoune en train de faire une petite

manille avec mes trois copains, lorsque mon caporal surgit à la porte:

«André! un colis». Tout le monde pose à bas les cartes et tire son

couteau de sa poche. Juge donc de notre bonheur: chaussons, mouchoirs,

odeur, saucissons, sardines, pâtés, gâteaux, rhum, papier à lettres,

enveloppes. Juge donc de notre joie.

Mais ce qui m'a fait le plus grand plaisir, cher père, c'est de m'avoir

envoyé ta photographie et celle de la pauvre maman; aussitôt que je les

ai vues, c'est immédiatement toute la maisonnée présente devant moi, et

une intense émotion m'a surpris, c'est toute l'affection familiale dont

je suis privé depuis trois mois qui brusquement s'est fait ressentir en

moi.

Cela m'a ému et n'a pas affaibli mon courage. Au contraire, père,

lorsque je monterai à l'assaut, je regarderai encore ta photographie, et

elle me donnera tout ce que tu me dis par la pensée: «Courage! honneur!

Vas-y en brave!»

Cela a augmenté mon ardeur, car c'est pour vous, pour mes frères

et soeurs, tous les parents, que nous soldats faisons la barrière

infranchissable devant laquelle les efforts des brutes et sauvages

déchaînés viennent se briser. Et penser que c'est pour vous que je

me bats, vous tous que j'aime tant, n'est-ce pas le plus grand

encouragement qu'un soldat puisse recevoir?

Cher père, je te dis ceci tout naturellement, sans forfanterie, tu sais

que nous subissons de grandes épreuves. Eh bien, tout ceci, vois-tu, pas

une fois je n'ai regretté de le subir et au contraire je suis gai de

souffrir, si quelquefois cela arrive, en pensant à la noble cause que

nous servons. C'est dans ces sentiments que je puise mon inaltérable

gaieté, que tu nommes courage. Oui, je veux être toujours gai, faire

tous les sacrifices nécessaires avec bonne humeur, et si je reviens, car

j'en ai le bon espoir, je pourrai dire: «Je n'ai jamais rien regretté à

la Patrie!»

Les gâteaux d'Amélie sont excellents. Bons baisers à tous, j'écrirai

demain à chacun en particulier. Soyez tous assurés de ma plus grande

soif de triomphe et de mon impatience de vous embrasser tous bien fort.

En attendant ce jour qui couronnera tous nos efforts et auquel il ne

faut pas encore penser, patience, courage; on ne détruit pas en quelques

jours un monstre de sauvagerie, patiemment édifié depuis quarante-quatre

ans, mais, avec la ténacité, il finira par s'écrouler et, ce jour-là,

l'horizon d'idéal et de liberté en sera bien éclairci.

Ayez comme nous confiance en la justice et l'immortalité de la France.

Ces jours-ci sont pour elle une de ses époques les plus glorieuses.

Vive la France!

La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918 · 第 108 / 150 题