HENRI.

_Lettre écrite par le Sous-Lieutenant GUERIN, du 269e Régiment

d'Infanterie, mort au champ d'honneur quelques mois plus tard, aux

parents de son ami mort glorieusement quelques jours avant._

Cher Monsieur, chère Madame,

Aujourd'hui seulement je trouve le courage de vous écrire, après être

bien sûr que vous ayez appris la mort glorieuse de votre fils bien-aimé,

mon frère d'armes, mort comme je veux et espère mourir, en défendant le

sol sacré de notre France au nom du Droit, de la Civilisation et de la

Liberté.

Dans nos conversations amicales,--car, lorsque le service nous laissait

un instant, nous étions l'un près de l'autre, discutant la grande chose

que l'on puisse faire pour sa Patrie,--nous nous disions: «Quoi que nous

fassions, nous ne serons jamais aussi grands que ceux qui sont morts.»

Et, quand la bataille a été finie, mon premier devoir a été d'aller

fleurir sa tombe, et les larmes que j'ai versées ne sont pas seulement

des larmes de regret, mais d'admiration. Combien il m'a paru grand ce

noble et héroïque ami! Il m'a semblé qu'il me disait souriant: «Tu vois,

j'ai passé devant toi.»

Nous avions été cités à l'ordre du jour en accomplissant en Lorraine la

même action, fiers de posséder la première citation du 269e. Pourtant,

ce n'est pas la récompense qui fait la valeur de l'action. Et lorsque

nous rampions dans les blés remplis de morts et de mourants, au milieu

de nos ennemis, pour aller chercher une mitrailleuse, ce brave Lecomte,

Robert et moi, nous n'étions guidés que par le sentiment du devoir.

Plus tard, après avoir arrosé tous les deux de notre sang le sol de la

Patrie, le même sentiment nous a fait revenir, à peine guéris.

Et c'est ce même sentiment qui l'a fait mourir en héros. Nous savions

bien, avant la lutte, lui, Chanterel et moi, en nous faisant nos adieux,

les sacrifices qu'il fallait faire, c'est-à-dire risquer sa vie dix fois

plus que les hommes, être debout quand ils sont couchés, cible vivante

alors qu'ils sont abrités. Ce n'est pas que les hommes le comprennent,

Ils se disent, au contraire: «S'il n'était pas resté debout, il n'aurait

pas été touché». Ils ne se disent pas que s'il n'était pas resté debout,

eux n'auraient pu rester couchés.

Et voilà comment votre fils est tombé mortellement en montrant l'exemple

du plus beau des sacrifices.

Vous pouvez être fiers, cher Monsieur et chère Madame, de la mort

héroïque de votre fils. Sa gloire rejaillira sur vous et dans vos larmes

d'infini regret luira l'admiration du plus grand sacrifice consenti par

un père et une mère à la Patrie. Et aux pères et aux mères qui verront

leurs fils couverts de gloire et de lauriers, vous pourrez fournir

l'argument indéniable: «Le mien a fait plus, il a donné sa vie.»

Vous me pardonnerez, cher Monsieur et chère Madame, si j'ai tant tardé à

vous écrire, et ce n'est pas de gaieté de coeur que l'on apprend la mort

d'un ami si cher, d'un si bon fils, à ses parents.

Je connais bien sa tombe et je sais ce qui me reste à faire,

c'est-à-dire le venger ou mourir comme il est mort.

Recevez, Monsieur et Madame, mes condoléances les plus sincères et

songez que vous n'êtes pas seuls à pleurer votre héros.

Respectueuses salutations.

La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918 · 第 82 / 150 题