_Lettre écrite par le Sergent Henri GUERIN, 113e Régiment d'Infanterie,
tombé au champ d'honneur, au combat de Vouël-Tergnier, le 23 Mars 1918._
22 Mars 1918,
3 heures 1/2 de l'après-midi.
Ma Soeur bien-aimée,
Nous attendons toujours la soupe, la première de la journée. Nous avons
été alertés ce matin, à 4 heures, et nous avons quitté en autos-camions
le village d'où je t'ai écrit mes dernières lettres. Les camions nous
ont transportés en arrière du front anglais, et nous sommes depuis plus
d'une heure dans un champ inculte, prêts à partir au premier signal. Il
y a donc des chances pour que nous entrions incessamment dans la mêlée.
J'ai l'âme sereine, comme toujours, en ces heures graves. Je suis le
petit enfant du bon Dieu et il ne m'arrivera rien que de conforme à
sa volonté. Or, ce qu'il veut pour moi, je le veux avec lui sans
réserve.... Je n'ai donc pas lieu de m'inquiéter....
Et j'éprouve une joie suprême à la pensée de faire une fois de plus
barrière de mon corps aux ennemis de ma Patrie, et de contribuer à
arrêter la ruée ultime qu'ils viennent d'entreprendre.
Le canon tonne sans arrêt. Nous sommes présentement hors d'atteinte de
ses coups. A l'heure voulue, nous nous ébranlerons et nous vaincrons si
Dieu le permet.
Ma pensée retrouve les chères vôtres, mon coeur s'unit à vos coeurs plus
fortement que jamais.
En hâte! baisers fortement doux et tendres à partager avec notre chère
petite mère, avec le bon Noël et Daniel.
Je te presse sur mon coeur.