Je suis retourné cet après-midi jeter un coup d'oeil sur le chaos des
entonnoirs avoisinants: je ne reviens pas sur l'impression causée.
Puis, des banquettes de notre tranchée, je regarde à la jumelle les
éclatements sur les bois, les villages et les châteaux que tiennent les
Boches. C'est épouvantable. Le beau temps semble aujourd'hui revenu, et
notre artillerie lourde en profite pour faire ce qu'on appelle du beau
travail. Quelles énormes colonnes de fumée noire, avec des éclatements
en boule blanche! Quelquefois, un panache de fumée noire, comme une
éruption de volcan. Les Boches ne doivent pas être à la noce. Et de
derrière nos premières lignes partent aussi des torpilles. C'est la
danse complète. Il faut s'en réjouir. Mais c'est toutefois un spectacle
peu à l'honneur de l'homme.
Et nos pauvres villages qu'on est forcé de détruire de fond en comble
pour les reprendre, et encore avec peine....
Pour me distraire de tout ce que je vois, j'ai lu hier soir, dans ma
niche, _Le Roi Lear_, que j'ai trouvé traînant par là. Cela me rappelle
un bon temps déjà loin, une belle soirée chez Antoine....
J'ai eu surtout hier, pour me mettre du baume au coeur, ta bonne lettre,
avec ton joli jasmin: merci, la maman. Nous manquons de fleurs ici: sur
le plateau, on ne voit comme floraison que, de loin en loin, émergeant
du chaos d'entonnoirs, des piquets à fils de fer boches, à forme de
tire-bouchons: c'est assez joli....
Et les communiqués sont bons.
Espérons, et aimons-nous fort, fort....
_Lettre écrite la veille de sa mort par Prosper FADHUILE,
Sous-Lieutenant au 29e Bataillon de Chasseurs à pied._
Maman chérie,
Je suis redescendu, hier, des premières lignes, où nous sommes restés
cinq jours, devant le fort de Vaux.
Le bataillon a été superbe de courage et, pour ma part, je n'ai pas une
égratignure.
Ce soir, deux compagnies choisies remontent pour attaquer par surprise;
j'ai été choisi pour mener aussi la danse avec les meilleurs chasseurs
du bataillon.
L'affaire promet d'être chaude, mais intéressante; c'est pourquoi je
suis fier et content d'en être.
Néanmoins, je laisse cette lettre à un de mes camarades, le lieutenant
Guillaume, qui te la ferait parvenir si je ne redescendais pas.
Maman chérie, j'ai beaucoup d'espoir et je compte que mon étoile ne
pâlira pas ce soir. Mais, si je tombe, soyez certains que j'aurai fait
tout mon devoir de chasseur.
Si, au dernier moment, quelques minutes me restent encore pour vous, je
t'enverrai mes plus doux baisers. L'image de ma maman sera là pour me
consoler; celle de mon père et de mes frères chéris pour me donner la
force de mourir le sourire aux lèvres, trop heureux de tomber pour vous.
Dans un long baiser à tous je vous dirai adieu.