19 Juillet.

Je suis retourné cet après-midi jeter un coup d'oeil sur le chaos des

entonnoirs avoisinants: je ne reviens pas sur l'impression causée.

Puis, des banquettes de notre tranchée, je regarde à la jumelle les

éclatements sur les bois, les villages et les châteaux que tiennent les

Boches. C'est épouvantable. Le beau temps semble aujourd'hui revenu, et

notre artillerie lourde en profite pour faire ce qu'on appelle du beau

travail. Quelles énormes colonnes de fumée noire, avec des éclatements

en boule blanche! Quelquefois, un panache de fumée noire, comme une

éruption de volcan. Les Boches ne doivent pas être à la noce. Et de

derrière nos premières lignes partent aussi des torpilles. C'est la

danse complète. Il faut s'en réjouir. Mais c'est toutefois un spectacle

peu à l'honneur de l'homme.

Et nos pauvres villages qu'on est forcé de détruire de fond en comble

pour les reprendre, et encore avec peine....

Pour me distraire de tout ce que je vois, j'ai lu hier soir, dans ma

niche, _Le Roi Lear_, que j'ai trouvé traînant par là. Cela me rappelle

un bon temps déjà loin, une belle soirée chez Antoine....

J'ai eu surtout hier, pour me mettre du baume au coeur, ta bonne lettre,

avec ton joli jasmin: merci, la maman. Nous manquons de fleurs ici: sur

le plateau, on ne voit comme floraison que, de loin en loin, émergeant

du chaos d'entonnoirs, des piquets à fils de fer boches, à forme de

tire-bouchons: c'est assez joli....

Et les communiqués sont bons.

Espérons, et aimons-nous fort, fort....

_Lettre écrite la veille de sa mort par Prosper FADHUILE,

Sous-Lieutenant au 29e Bataillon de Chasseurs à pied._

Maman chérie,

Je suis redescendu, hier, des premières lignes, où nous sommes restés

cinq jours, devant le fort de Vaux.

Le bataillon a été superbe de courage et, pour ma part, je n'ai pas une

égratignure.

Ce soir, deux compagnies choisies remontent pour attaquer par surprise;

j'ai été choisi pour mener aussi la danse avec les meilleurs chasseurs

du bataillon.

L'affaire promet d'être chaude, mais intéressante; c'est pourquoi je

suis fier et content d'en être.

Néanmoins, je laisse cette lettre à un de mes camarades, le lieutenant

Guillaume, qui te la ferait parvenir si je ne redescendais pas.

Maman chérie, j'ai beaucoup d'espoir et je compte que mon étoile ne

pâlira pas ce soir. Mais, si je tombe, soyez certains que j'aurai fait

tout mon devoir de chasseur.

Si, au dernier moment, quelques minutes me restent encore pour vous, je

t'enverrai mes plus doux baisers. L'image de ma maman sera là pour me

consoler; celle de mon père et de mes frères chéris pour me donner la

force de mourir le sourire aux lèvres, trop heureux de tomber pour vous.

Dans un long baiser à tous je vous dirai adieu.

La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918 · 第 64 / 150 题