_Lettre écrite par Maurice DUTHU, 109e Régiment d'Infanterie, tombé au
champ d'honneur le 14 Juin 1917.
Après la soupe, j'avais commencé à vous faire réponse, installé dans les
bureaux de la Compagnie de Béthune, fosse 6. Je ne sais si nous avons
été repérés par un avion, toujours est-il qu'au moment où j'écrivais,
arrive, gratis et franco, un obus dans la cour; un éclat traverse le
vitrage de la salle où j'étais--merci!--et vient jusqu'à mes pieds après
avoir descendu toutes les vitres dans un fracas épouvantable. J'ai eu
juste le temps de me baisser assez pour ne pas être criblé de verre;
je l'ai échappé belle cette fois encore. Heureusement que je tenais ma
lettre à la main; ç'aurait été une belle feuille de papier perdue....
Maurice DUTHU.
_Lettre écrite par le Lieutenant Jacques EBENER, 112e Régiment
d'Infanterie, tombé au champ d'honneur le 19 Janvier 1917._
Ma chère Maman,
Le jour où tu liras ces mots, je ne serai plus de ce monde. Tante Marie,
qui a toujours été si affectueuse pour moi, se chargera de te les faire
parvenir.
...Voilà, ma chère maman, ce que j'avais à te dire et maintenant que je
suis disparu, tombé glorieusement pour mon pays, je te demande autre
chose: ne pleure pas ma mort, elle est la plus belle de toutes et, sous
ton voile noir, tu auras le droit de lever fièrement la tête; et puis,
qu'est-ce que la vie? Dans quelques années, tes souffrances seront
finies et tu viendras me rejoindre dans l'au delà où le mal n'existe
plus. Là, nous serons réunis, j'en suis sûr, car je t'ai trop aimée pour
que nous ne soyions pas réunis un jour pour jamais en quelque essence
supérieure qui vivra dans une béatitude éternelle. Dis-toi cela, ma
chère mère, et cela t'aidera, pendant le temps qui te reste d'existence
terrestre, à supporter ta douleur comme la supportaient les mères
spartiates et romaines. Donner son fils à la Patrie, quand cette Patrie
est la France, qu'y a-t-il de plus beau pour une mère?
_Lettre écrite à sa mère par le Sous-Lieutenant Raymond D'ESCLAIBES
D'HUST, 17e Bataillon de Chasseurs à pied, mort au champ d'honneur, le 3
Septembre 1916, devant Barleux._
1er Mars 1916.
Voici donc arrivé le jour fatal qui devait confirmer ce que tous deux
pensions sans oser nous le dire, tant les paroles en eussent été
cruelles; notre cher disparu, mon père bien-aimé, nous a quittés et nous
ne le reverrons jamais. Dieu lui a réservé la plus belle récompense, la
mort en héros, face à l'ennemi, et il n'est pas de doute possible qu'il
ait pris avec lui cette âme d'élite à tous points de vue. Mais pour nous
quelle affreuse réalité!... Je ne puis me figurer notre malheur, je ne
puis envisager notre vie complètement sans lui, quoique la longue et
pénible attente ait distillé peu à peu notre souffrance. Ce n'est qu'à
la fin de cette guerre que nous la sentirons complètement. Quand nous
serons tous deux seuls, combien sa présence nous manquera! La guerre
est une phase de l'existence pendant laquelle les nerfs se tendent plus
qu'ils ne le peuvent, mais quelle détresse terrible quand la réalité
sera là! Il faut avoir notre état d'esprit actuel, qui nous fait
considérer la mort comme la réalisation de nos plus beaux rêves de
gloire, et la séparation d'avec les nôtres comme un sacrifice nécessaire
au salut de notre chère Patrie, pour que ce coup ne nous frappe pas avec
une violence plus grande encore et que nous puissions le supporter. Cher
père! Quel exemple pour moi! Jamais je ne serai seulement à la cheville
de cette magnifique nature que je respectais comme celle d'un parfait
chrétien et d'un Français digne de son nom glorieux.
_Dernière lettre du Lieutenant Marcel ETEVE, tué le 20 Juillet 1916._