P. FADHUILE.

_P.-S._--Ma chère maman, il ne faut pas pleurer, ce serait mal; il faut

être courageuse pour mon papa et mes frères.

_Lettre écrite sur son lit d'hôpital par Géo FARRET, Soldat de 1re

classe, quelques jours avant sa mort._

Limoges, mardi 15 Septembre 1914.

Chers Parents,

C'est ici que j'ai échoué après avoir passé quarante-huit heures dans le

train.

Bien content d'arriver la nuit dernière. Je suis dans un hôpital

aménagé, selon les circonstances, dans une ancienne caserne.

Je n'y serai point mal.

Les voisins de lit sont Parisiens et l'on cause et l'on rit.

Admirablement bien soignés par docteurs et dames de la Croix-Rouge.

C'est heureux que je suis ici pour assez longtemps.

J'ai la jambe droite assez abîmée par un éclat d'obus et une légère

blessure au bras droit.

Ne vous inquiétez pas, que ce soit long ou court, que ce soit douloureux

ou non, il y en a tellement qui y laissaient leur peau!

Et puis, si je souffre, je suis content que ce soit pour quelque chose

qui mérite qu'on lui sacrifie tout.

Tous mes amis et camarades de la compagnie étaient jeudi matin morts ou

blessés, je ne sais. Le 72e est très décimé (11e compagnie, il restait

70 hommes sur 250).

Soyez heureux au moins de la certitude que vous avez maintenant. Je vous

embrasse de tout coeur, papa, maman, Jacques.

N'oubliez pas d'embrasser pour moi bonne tante, tante Aimée et tous les

Maufroy.

Géo FARRET.

_Lettre du Sergent FILIPPINI, Pierre, 7e Régiment d'Infanterie, 7e

Compagnie, tombé au champ d'honneur, le 25 Septembre 1915, à l'âge de 19

ans._

Mon cher Henri,

Excuse-moi de ne pas t'avoir écrit plus tôt, mais toujours j'attendais

de tes nouvelles et c'est par mon frère que j'apprends que tu venais

d'être malade.

D'après ce que mon frère m'écrit, j'ai cru comprendre, pardonne-moi si

je me trompe, que la question physique n'était pas la seule cause de ta

maladie. Je me permets de te dire cela, mon cher petit Henri, parce

que je crois être assez lié avec toi pour te le dire sans crainte de

paraître indiscret. Si, par hasard, tu as quelque chose qui te pèse sur

le coeur, dis-le-moi, je serais très heureux de pouvoir te réconforter;

ce ne seront pas des conseils d'un homme que je te donnerai, mais ceux

d'un jeune homme à qui la vie vient de se dévoiler sous un autre

jour. J'ai souffert, depuis que j'ai quitté Bordeaux, physiquement et

moralement et même oserai-je dire sans fanfaronnade plus que tu le peux

chez toi, près des tiens. J'ai connu les affres de la faim, du froid et

de la mort. J'ai vu sept de mes camarades réduits en bouillie près de

moi, je me suis vu deux fois enterré et à moitié asphyxié. J'en sors

indemne, c'est un miracle, et pourtant moralement et physiquement je ne

me suis jamais si bien porté. Pourquoi? Parce que je suis heureux de

faire mon devoir, parce que je sais que je deviens meilleur et que

maintenant je suis mon maître.

Te souviens-tu de cette dissertation française de Monsieur Gain dans

laquelle étaient cités ces beaux vers de Musset:

«L'honneur est un apprenti, la douleur est son maître.

Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.»

Nous les avons analysés ensemble à l'époque où nous étions réellement

heureux et souvent maintenant dans la dure épreuve je me les rappelle et

toujours ils me réconfortent. Oui, mon pauvre vieux, j'ai souffert et

souvent le découragement et la maladie auraient pu s'emparer de moi,

mais je ne suis pas seul, je suis gradé et moi, encore enfant, je suis

responsable à tous les points de vue de l'existence de cinquante hommes,

malheureusement presque tous pères de famille. C'est pour cela que je

suis fort et que la maladie n'aura pas de prise sur moi.

Il en est de même pour toi, ne te décourage pas et continue tes études

jusqu'à l'heure où la France t'appellera d'elle-même pour la servir.

Je ne veux pas dire par là de délaisser les plaisirs, non, loin de là,

chaque chose a son temps.

Depuis que je t'ai écrit, j'ai voyagé; j'ai traversé la France et j'ai

vu presque tout le front. Je suis parti de la Marne, je suis allé à

Paris, j'ai été dans l'Oise, à côté de Soissons; j'ai été à l'attaque

du saillant de Quennevière. Je suis allé dans la Somme, dans le

Pas-de-Calais, du côté d'Arras, et me voilà de nouveau dans la Marne. Eh

bien, j'ai toujours été d'égale humeur, aussi gai le jour où j'ai pris

le boyau de Quennevière que le jour où j'étais à l'arrière, à côté

d'Amiens, à m'amuser avec des camarades. Tu vois que ce n'est qu'une

affaire de volonté et celui qui veut peut.

Tu n'as qu'à réagir, mon cher Henri, et si tu as quelque chose,

dis-le-moi, tu me feras plaisir.

Avec toute l'affection que j'ai pour toi, ton camarade qui t'aime bien.

Ecris-moi vite. Je suis proposé pour sous-lieutenant.

Ton vieux,

La dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d'honneur 1914-1918 · 第 65 / 150 题