Cher Papa, chère Maman,
Je suis arrivé au but. Ma pensée est uniquement occupée de vos souvenirs
que je savoure seul silencieusement aux instants rares de répit et qui
reviennent vifs comme la réalité présente.
Malgré l'éloignement matériel, je sens plus que jamais que notre coeur
bat identiquement, que notre cerveau fonctionne identiquement, que nos
nerfs et notre sang ne font qu'un. Oui, nous sommes philosophes.
Je suis soumis à des forces majeures éventuelles, je les connais; si
elles se présentent je les accepterai. Mais mon énergie n'en est pas
moins toujours tendue, prête à tenir tête aux événements.
J'accepterai sans sourciller l'inévitable.
Intéressez-vous à quelqu'un qui le mérite et rattachez-vous à l'Art.
Rémy DUHEM.
_Lettre écrite par le Sergent A. DURAND, 68e Régiment d'Infanterie,
tombé au champ d'honneur._
Ma chère petite Femme,
Mes chers petits Enfants,
Au cas où Dieu voudrait qu'une balle meurtrière vienne me ravir à
l'affection de ma chère Marguerite, de mes enfants chéris, de mes
parents bien-aimés, tous vous trouverez une consolation en sachant que
la mort m'a surpris prêt à faire le grand voyage et que du haut du
ciel, où j'espère vous retrouver, mes prières remplaceront tout ce que
j'aurais pu faire pour vous ici-bas.
Pour toi, ma chère petite femme, ta vie est brisée! Hélas! nos beaux
jours ont été courts et peu nombreux et tu ne doutes pas que c'est pour
moi un cruel crève-coeur que de penser que peut-être je ne vous verrai
plus.
Mais quand même je veux agir en Français, en chrétien et en père de
famille, en faisant mon devoir. Si donc la mort me frappe, mon dernier
baiser, mon dernier soupir, seront pour toi, ma chère petite femme, mes
petits enfants et mes parents.
Ma chère Marguerite, tu trouveras une précieuse consolation et un fidèle
souvenir en ces enfants charmants, Jeanne et Maurice. Apprends-leur le
souvenir de leur père qui les aimait à la folie. Enseigne-leur l'amour
de Dieu, l'amour du travail, fais-leur donner une bonne éducation, en un
mot, fais-en un bon fils, une bonne ménagère.
Conservez donc mon souvenir, mes Chéris, et soyez persuadés que, quoi
qu'il arrive, je pense toujours à vous tous et que je ne veux pas me
sacrifier inutilement, n'oubliant pas que j'ai une femme et des enfants,
mais que si Dieu le veut et que le devoir m'appelle je me conduirai en
soldat.
Au revoir, ma petite femme adorée, tu fus sans cesse l'objet de mes
soucis, j'emporte ton amitié qui n'a que grandi pendant la longue et
cruelle séparation que nous a imposée cette guerre.
Vous embrasse tous bien tendrement, une dernière fois peut-être.
Au revoir, mes chers parents. Prenez ma place et secondez ma chère
Marguerite.