Retournant dans la galerie, nous traversons cette forêt de colonnes et

nous sortons par la porte de l'est, sous le pylône d'Amenhotep III.

Cette partie plus ancienne du temple d'Ammon est dans un tel état de

ruines que, sans l'aide de M. Legrain, nous n'aurions pu nous y

retrouver. Deux obélisques de Thothmès I, dont un seul est debout, et le

piédestal d'une statue colossale qui a disparu, forment la partie

frontale de ce temple de la dix-huitième dynastie. A l'origine, aucun

édifice ne lui cachait la vue de la rivière. Le pylône des Thothmès

n'est plus qu'un amas de ruines. Le second pylône dont il y a encore

moins de vestiges, forme la façade est d'une étroite cour à colonnes,

dont rien ne subsiste, si ce n'est le grand obélisque de la fille de

Thothmès, Hatshepsu. Son époux, Thothmès III, en avait entouré la base

de murailles qui, maintenant en ruines, nous laissent admirer dans son

entier l'exquis monolithe de granit rose. C'est le plus beau des

obélisques d'Égypte; il a près de cent pieds de haut, et son poids est

estimé à trois mille six cents soixante-treize tonnes par le professeur

Steindorf. Sur la surface polie de la pierre, on remarque des

inscriptions se rapportant aux guerres de l'époque des Thothmès, à la

révolution religieuse d'Ikhnaton, où la figure d'Ammon a été effacée

pour être restaurée ensuite durant le règne de Seti, alors que le culte

de ce dieu était fermement rétabli. Au delà, une seconde cour à

colonnades de l'époque de Thothmès I, flanquée de figures d'Osiris, se

prolonge vers la rivière. Passant sous un autre pylône, nous pénétrons

dans l'avant-cour du sanctuaire. On remarque sur la grande porte en

granit du dernier et du plus petit pylône, de belles inscriptions avec

des figures caractéristiques de Nubiens et de Syriens faits

prisonniers par Thothmès III. Le même Pharaon fit élever deux piliers de

granit dans cette cour; le lys de la Haute Égypte se détache en un

relief accentué sur l'un, face au soleil, tandis que sur la partie nord

du second, nous voyons le papyrus de la Basse Égypte. J'ai pris les

croquis ci-joints de l'un des appartements en ruines de la Reine

Hatshepsu. La statue mutilée de Thothmès III a été placée dans le

boudoir dilapidé de sa demi-soeur. Au-dessus s'élève le sanctuaire que

Philippe Arrhidaeus éleva longtemps après la mort de ce couple. Le

temple de la dix-huitième dynastie était déjà partiellement en ruines.

Cette oeuvre est un des joyaux de Karnak. Presque toute la couleur

primitive a gardé son éclat et le granit dont il est fait est d'un ton

merveilleux. Les inscriptions, gravées dans une pierre très dure,

demeurent aussi nettes que si elles venaient d'être faites. Les murs

intérieurs sont peut-être encore plus beaux. Les scènes sont

généralement représentées en une teinte vert-malachite sur le fond rose

de la pierre. La gravure ci-contre étant une réduction d'une aquarelle,

il est très difficile de suivre les inscriptions du mur sud qui y sont

représentées. Ici, elles sont généralement indiquées en rouge, mais la

teinte conventionnelle des hiéroglyphes et des personnages a été

profondément modifiée pour suivre une combinaison choisie de couleurs,

licence que l'artiste ne se serait pas permise au moment où les

souverains d'Égypte montraient plus de respect pour leurs dieux. A

gauche de la gravure, nous voyons le lys de la Haute Égypte sur le

pilier tronqué de Thothmès, et plus haut se dresse le grand obélisque de

Hatshepsu. Ce qui reste des fenêtres du hall hypostyle est visible dans

le lointain, et les tours en ruines du dernier pylône brisent la ligne

de l'horizon. Quelques marches taillées dans un bloc de pierre

intriguent encore les archéologues. Elles ressemblent beaucoup à celles

de l'escalier qui conduit à l'autel du sacrifice, dans le temple de

Hatshepsu, à Dêr-el-Bahri.

A l'est du sanctuaire, il ne reste guère que les fondations du temple de

la douzième dynastie. Le temps écoulé depuis la construction de ces

édifices jusqu'au moment où fut élevé le temple de Seti, embrasserait

les siècles qui se sont écoulés depuis la conquête de l'Angleterre par

les Normands jusqu'à nos jours.

*

* *

_CHAPITRE XVIII_

ENCORE KARNAK

LA PROMENADE MERVEILLEUSE PARMI LES RUINES DE KARNAK CONTINUE. || LE

PETIT SANCTUAIRE DU ROI ÉTHIOPIEN, SHABAKO. || LE JEUNE PHARAON COURONNÉ

DE LOTUS. || LA DÉESSE A TÊTE DE LIONNE. || LE LAC SACRÉ ET L'AVENUE DES

SPHINX.

Au delà de ce temple se trouve la galerie à colonnades de Thothmès III,

précédant son sanctuaire. En cherchant notre chemin à travers les

ruines, nous voyons que cette galerie n'est qu'une partie d'un vaste

temple. Le faîte est supporté par trente-quatre piliers carrés et une

double rangée de colonnes. Ces dernières sont plutôt bizarres que

belles, avec leurs chapiteaux à calice renversé et leurs fûts

s'amincissant à la base. La plupart des inscriptions sont intéressantes,

mais en bien mauvais état. Dans une pièce au nord du sanctuaire, les

murs sont couverts de reliefs reproduisant des plantes et des animaux

que Thothmès rapporta, dit-on, de Syrie. Ils sont dessinés avec ce

sentiment de la forme qui caractérise l'oeuvre de Dêr-el-Bahri. Les

quatre colonnes qui supportaient le toit de cette pièce sont bien

conservées; elles sont du type qui emprunte son modèle au papyrus, dont

les boutons entourent le chapiteau.

[PLANCHE 40: BAS-RELIEFS DANS LA CHAPELLE DE SHABAKA, A KARNAK]

Après que nous eûmes franchi la muraille de ce temple, M. Legrain nous

conduisit vers un modeste petit autel qu'il venait de découvrir à

l'extrême est de la grande enceinte. Il est heureux que M. Legrain soit

un artiste en même temps qu'un égyptologue, car, quiconque n'aurait pas

eu le sentiment de la beauté de ces reliefs endommagés, aurait pu nous

perdre un très curieux spécimen du travail de la vingt-cinquième

dynastie. Notre excellent guide nous dit comment ce petit sanctuaire fut

érigé par Shabako, le premier des rois éthiopiens; les reliefs étaient

dans un triste état et avaient presque disparu aux endroits où la pierre

sablonneuse s'était désagrégée, mais, dans une chambre intérieure, M.

Legrain nous montra un relief qui représentait un Pharaon portant une

offrande à un dieu. La couleur originale est presque complètement

disparue, mais ce qui en reste s'harmonise admirablement avec la surface

de la pierre. A mesure que nous nous habituons à la lumière

incertaine, nous discernons plus clairement la beauté du dessin, et nous

nous arrêtons moins aux joints inexacts des pierres. Ce Pharaon est

probablement un successeur de Shabako Taharqua; en tout cas je préfère

croire que cette belle créature n'est pas le barbare qui brûla vif son

ennemi vaincu, Bokchoris. Il est surprenant qu'un art aussi parfait ait

pu renaître durant le règne de ces farouches Éthiopiens.

Le peu de temps dont je pouvais disposer m'empêcha de traiter mon sujet

aussi à fond que je l'aurais désiré. La ligne onduleuse des bras amène

notre regard à la droite de la gravure; au delà se trouve l'objet

d'adoration. On distingue à peine les oiseaux qui sont offerts au dieu,

mais combien ils remplissent joliment l'espace! Ici, la ligne de la

composition s'arrête net et les têtes des oiseaux conduisent le regard

vers le dieu que le roi cherche à fléchir. Quelle couronne pourrait être

plus belle que celle, faite de fleurs de lotus, qui ceint le front du

jeune Pharaon?

Le petit temple qui renferme ce trésor est heureusement fermé, et

protégé ainsi contre les profanes.

Pour apprécier Karnak, il faut y vivre. Durant les trois semaines que

j'y passai avec Nicol, la _Mavis_ étant ancrée près du grand temple, je

passai trop de temps à peindre pour pouvoir étudier l'endroit d'une

façon complète.

Blotti contre la muraille d'enceinte nord, se trouve un petit temple

élevé par Thothmès III et dédié au dieu Ptah. Il fut plus tard agrandi

par les Ptolémées. Le soir, l'ombre du grand temple recouvre l'espace

qui sépare les deux monuments, et les colonnes de ce petit sanctuaire se

profilent au premier plan. Lorsque la lumière crue de midi tombe sur

cette vaste masse de ruines grises, il est difficile d'en rendre la

couleur, et l'on ne peut les traiter qu'en noir et en blanc.

[PLANCHE 41: SEKHET]

M. Legrain nous conduisit au temple de Ptah; la chaleur intense du jour

nous faisait vivement désirer d'y trouver de l'ombre fraîche. Après

avoir traversé deux cours, nous pénétrons dans une petite pièce, et y

heurtons presque la statue à tête de lionne de la déesse Sekhmet. C'est

une splendide créature et nous sommes reconnaissants au sort qui, au

lieu de l'adjuger à quelque musée, lui permit de demeurer dans le cadre

où la plaça Thothmès. M. Legrain nous raconta qu'il l'avait trouvée

quelques années auparavant dans le même endroit, mais brisée en soixante

morceaux. Heureusement, aucun ne manquant, il put la reconstituer et

on lui permit de la laisser dans le cadre qui lui convient si bien.

Cette déesse de la Guerre, à tête de lionne, inspire la frayeur et le

respect au prime abord, quand on la voit dans l'ombre de la pièce, toute

voilée de mystère.

Laissant Sekhmet à la garde du sanctuaire, nous revenons sur nos pas

pour nous diriger vers la cour centrale du temple d'Ammon, et, après

l'avoir traversée, nous allons examiner les ruines du côté sud. Il est

difficile ici de reconstituer un plan quelconque et de comprendre quel a

été le but de l'architecte en faisant élever quatre pylônes qui se

succèdent sur un espace de trois à quatre cents mètres jusqu'au mur

d'enceinte. Thothmès III et Hatshepsu firent élever les deux premiers,

tandis que les deux derniers, qui ne semblent pas à leur place dans le

grand temple, furent élevés par Haremheb, le fondateur de la

dix-neuvième dynastie. La base de la muraille gauche, qui relie le

pylône en ruines de Thothmès au temple, est ornée d'inscriptions dues à

Merneptah. L'éternel massacre des Syriens, auquel Ramsès II, père de

Merneptah, dédiait l'art de son époque, a été fait ici par le fils, mais

ce qui nous intéresse le plus, c'est la ressemblance que présente cette

oeuvre avec celle du grand-père de Merneptah, Seti I, et des premiers

artistes de la dix-huitième dynastie.

Le peuple étant d'une nature pacifique, il semblait que l'art de la

contrée dût s'inspirer de sujets en harmonie avec le caractère du

peuple; en effet, les guerres de Thothmès ne sont point rappelées par

des scènes de bataille; nous voyons simplement une offrande des trophées

à Ammon, mais lorsque Seti repoussa les tribus sémites qui, en

envahissant ses provinces asiatiques, devenaient un sérieux danger pour

l'Égypte elle-même, l'art s'émut de l'importance de ces victoires et

nous en laissa les inscriptions commémoratives que nous voyons sur le

mur nord du hall hypostyle. Durant les longues guerres de Ramsès II, il

semble que les temples n'aient été bâtis que pour y représenter sur

leurs murailles les faits et gestes des Pharaons. On voit à l'infini le

souverain tenant un adversaire par les cheveux et se préparant à lui

trancher la tête. Ce même sujet traité si fréquemment semble avoir

paralysé l'effort de l'artiste et l'on remarque un déclin sensible qui

continue durant le règne de Merneptah. Il restait cependant de grands

artistes à la fin du règne de Seti; lorsqu'ils ont pu travailler

librement, ils ont produit de belles choses. On trouve beaucoup de

chefs-d'oeuvre dans le Ramesseum à Thèbes et le temple taillé dans le

roc, d'Abu-Simbel, est peut-être le plus beau monument, dans son genre,

que l'univers ait produit; le petit temple de Bet-el-Walli, en Nubie, me

semble aussi difficile à égaler. Je pourrais encore citer bien des

oeuvres de valeur, mais, comparées à celles de Seti et des dynasties

précédentes, elles ne laissent point d'accuser une sensible décadence.

Merneptah serait, d'après certains historiens, le Pharaon de

l'oppression, plutôt que Ramsès II, mais on ne sait comment concilier le

fait de la découverte de son corps dans la Vallée des Tombes des Rois, à

Thèbes, avec les documents historiques qui prétendent qu'il trouva la

mort dans les flots de la mer Rouge.

Au delà du pylône en ruines de Thothmès III, nous voyons quelques belles

statues de ce souverain qui précèdent un autre pylône. L'étang qui se

trouve plus loin cacha longtemps des merveilles que M. Legrain découvrit

il y a quelques années. C'est au Musée du Caire que nous devrons nous

rendre pour apprécier la valeur de cette découverte. Quant aux statues

que nous voyons ici, ce sont celles qui n'ont pas été jugées assez

intéressantes pour être envoyées au Caire. On se demande comment ces

statues se trouvaient au fond de cet étang; c'est là un de ces problèmes

insolubles qui se présentent à chaque instant dans cette contrée

merveilleuse.

La partie sud de Karnak est la plus pittoresque. Le Lac Sacré et la

partie la plus ancienne du grand temple inspirent maint tableau. La vue,

au-dessus du Lac, avec, au loin, le pylône de Nestanebo, baigné dans

l'or du couchant, donna à Erskine Nicol le sujet d'une de ses meilleures

oeuvres.

Sous l'arcade du pylône de Hatshepsu, les statues mutilées des Pharaons

forment un groupe pittoresque qui attire mes regards. Malheureusement,

mon temps limité ne me permet point de les peindre. Le paysage avec ses

beaux arbres, le modeste temple de Amenhotep II dans l'espace compris

entre les deux pylônes de Haremheb, sont également très attrayants. Nous

nous sommes souvent promenés aux lumières dans la partie sud de Karnak.

Là, les groupes de palmiers, l'herbe drue et vigoureuse, les buissons,

coupent la monotonie de la pierre grise et inspirent tout

particulièrement le paysagiste.

Une avenue de sphinx de près de quatre cents mètres relie l'enceinte du

temple d'Amenhotep III de Mut à celle du grand temple d'Ammon. Un lac

en forme de fer à cheval entoure ce qui reste de l'autel élevé par ce

Pharaon magnifique. Cette zone est en dehors de celle appartenant au

Service des Antiquités, et les _fellahîn_ sont libres d'y faire paître

leurs troupeaux. Les enfants se baignent dans ce lac sacré et l'on y

abreuve les bestiaux. Quelques sphinx à tête de bélier émergent du sol

çà et là, et des déesses à tête de lionne projettent leur ombre sur les

eaux du lac. On ressent ici un charme infini de paix mystérieuse.

Le temple de Khons, situé près de la rivière et au nord de celui de Mut,

est le mieux préservé des trois sanctuaires que Ramsès III fit

construire à Karnak. Bien qu'il n'ait pas été construit pendant la

meilleure période de l'architecture égyptienne, le temple de Khons offre

un intérêt tout particulier en ceci qu'il subsiste presque en entier. En

le contemplant, nous pouvons imaginer ceux dont il ne reste que des

ruines. Comme le toit est demeuré presque intact, nous remarquons à

l'intérieur une lumière mystérieusement tamisée qui manque dans les

autres temples. Le grand portail d'Euergetes I se trouve un peu en avant

du sanctuaire de Khons, et l'on y arrive par une avenue de sphinx qui

datent du dernier Ramsès. Au delà du portail s'étend le village et

entre les dattiers s'élèvent quelques sphinx à tête de bouc.

Enfin, la chaleur de l'été nous obligea à nous diriger vers le nord, et

nous descendîmes la rivière.

*

* *

_CHAPITRE XIX_

LE TEMPLE DE DENDERA

EN DESCENDANT LE NIL. || LA FERTILITÉ ET LE PITTORESQUE DE LA CAMPAGNE

ÉGYPTIENNE. || LE «FELLAH» N'A PAS LA HAINE DE L'ÉTRANGER. || LE TEMPLE

DE DENDERA ET L'INFLUENCE GRECQUE DANS L'ARCHITECTURE DU Ier SIÈCLE.

Malgré la chaleur, notre voyage sur le Nil fut délicieux. Avançant à

raison de trois ou quatre milles à l'heure, au plus, nous passions

souvent nos soirées et nos nuits à l'ancre, pour repartir au lever du

jour. Un sujet de tableau particulièrement intéressant nous retenait

parfois plusieurs jours au même endroit, mais dès que le vent tournait

au sud, nous nous empressions d'en profiter. Nous avions notre atelier à

bord, avec une grande quantité d'esquisses et de sujets à mettre en

ordre, ce que nous faisions pendant que nous descendions lentement le

fleuve. Parfois, jetant l'ancre avant le soir, nous partions à la

chasse, le fusil sur l'épaule, ce qui, n'enrichissant pas toujours

notre garde-manger, nous procurait du moins quelques heures d'un

exercice fort sain. Les écriteaux «_chasse gardée_» que nous rencontrons

à chaque pas dans la mère patrie, n'existent pas ici. Chacun est libre

d'errer dans les champs, à condition toutefois de respecter les

récoltes. Comme nous étions discrets et que nous savions distinguer les

pigeons domestiques des pigeons sauvages qui nichent dans les

columbariums, les paysans nous aidaient complaisamment dans nos chasses.

La foule indigène est ici bien différente de celle des centres de

tourisme. L'impertinence de l'habitant de Luxor qui ne considère

l'Européen que comme une source de revenus, ne se rencontre pas ici. Il

est bien rare qu'on entende l'éternel cri de _baksheesh_, si obsédant au

Caire et à Assouan, et, pour ma part, j'ai toujours trouvé le _fellah_

poli et complaisant. Il est vrai que Nicol, qui a vécu de longues années

parmi ce peuple et qui parle couramment l'arabe, contribua à rendre nos

relations agréables. Il est difficile à un Occidental de comprendre

l'âme orientale; pourtant, m'aidant de l'expérience de mon ami, je fus à

même de me former une meilleure opinion de l'Égyptien moderne, et aussi

de me faire une idée de l'impression que lui produit l'Européen. Des

rumeurs, recueillies à Luxor, nous avaient appris que la contrée était

dans un état d'effervescence. L'incident de Denshaur avait excité les

esprits au Caire et dans les villes du Delta, mais les bateliers du Nil

et les habitants de la campagne semblaient n'en rien savoir. Tant que

ceux-ci jouissent tranquillement de leurs possessions agricoles et

qu'ils trouvent un débouché pour leurs produits, ils ne se soucient

guère de la politique de leur Gouvernement. Les bateliers ne semblent

pas avoir participé à la prospérité que l'occupation britannique apporta

à leur pays, mais ce sont des gens paisibles qui ne se rendent guère

compte du rôle prépondérant que notre gouvernement joue en Égypte. Au

fur et à mesure que les produits agricoles trouvaient de nouveaux

débouchés, le prix des articles de première nécessité augmentait, mais,

particulièrement en raison de la concurrence des chemins de fer, les

salaires des bateliers du Nil sont demeurés stationnaires, ce qui fait

que leur condition est pire qu'elle ne l'était il y a dix ou quinze ans.

Au bord du fleuve, se trouve Kûs, importante cité du moyen âge, réduite

maintenant à l'état de simple village. Au delà de Kuft,--l'ancien

Koptos--on rencontre de charmants paysages, et nous préférâmes errer à

la recherche de quelque gibier qui varierait notre ordinaire, plutôt que

de visiter les ruines du temple de Min. Sur la rive est du Nil, quelques

_gayassa_ chargées de poteries de Ballâs attendaient un vent favorable

pour descendre le fleuve. Les dépôts de terre glaise se trouvent dans

l'intérieur des terres, mais sur le bord du fleuve s'élevaient de hautes

meules de Ballâssa d'où le village tire son nom. Notre station suivante

fut près d'un modeste petit village sur la rive ouest, en face de Kaneh;

là, nous nous arrêtâmes pour visiter le temple de Dendera. Nicol

cherchait un endroit de la rive qu'il pût donner comme fond à son

tableau: _Les troupeaux à l'abreuvoir_, et tout nous indiquait qu'en cet

endroit les _fellah_ avaient coutume de désaltérer leurs bestiaux. Le

temple se trouvait à 5 ou 6 kilomètres dans l'intérieur des terres, mais

nous avions le temps d'aller le visiter et de revenir avant la nuit.

Le paysage en Égypte a un charme qui lui est absolument particulier;

parfois, en Palestine, vous découvrez quelque coin qui vous fait songer

au pays natal; le Liban présente les particularités propres aux

districts montagneux. Mais les grandes plaines fertilisées par le Nil

n'éveillent point de comparaisons et appartiennent bien à la seule

Égypte. Point de haies, seule la différence de couleurs indique qu'une

certaine culture est plus avancée que l'autre, et les collines désertes

de l'est et de l'ouest vous rappellent constamment que «l'Égypte est un

don de la rivière». Bien que nous ne fûmes qu'au commencement de mai,

les moissons étaient presque terminées. De temps à autre nous

rencontrions un couple de boeufs foulant le blé, pendant que quelques

paysans, profitant de la brise, séparaient le grain de la paille. Des

troupeaux de chèvres et de brebis se dirigeaient lentement vers

l'endroit d'où nous venions, pour se désaltérer dans le Nil.

Nous approchions du temple; la poussière grise qui tourbillonne toujours

sur les amas de ruines, voilait la vue, et nous distinguions vaguement

la façade. Le sol que recouvrent en partie les habitations en ruines

près des temples, est vendu par le Service des Antiquités aux

_fellahîn_, qui le jugent précieux. C'est en labourant et en piochant

autour de ces ruines que les paysans trouvent parfois quelque scarabée

ou autre _antika_ de valeur, et la possibilité de ces trouvailles entre

sans doute dans leurs calculs. Pendant l'été, les ânes qui, l'hiver,

portent le touriste, servent à transporter la poussière, du temple aux

champs, comme engrais. Cette poussière m'empêcha souvent de poursuivre

mon travail. Heureusement que la façade du temple se trouvait déblayée

et nettoyée, et nous pûmes admirer à l'aise sa symétrie et ses belles

proportions.

[PLANCHE 42: COUR INTÉRIEURE D'UN TEMPLE, A DENDERA]

L'influence grecque est très marquée dans l'architecture de ce temple.

Il fut construit au début du premier siècle, au moment de la conquête de

l'Égypte par les Romains, et bien qu'élevé par l'empereur Auguste, on le

regarde plutôt comme un monument des Ptolémées que comme un monument

romain. L'effet de la façade est fort beau; comme dans la plupart des

monuments de cette période, les détails rappellent plutôt l'oeuvre d'un

habile ouvrier que celle d'un artiste. Il est difficile de comparer

l'extérieur de ce temple avec celui de n'importe quel temple de la

dix-huitième dynastie, car nous avons ici l'avantage de voir un monument

dans son entier, tandis que les autres n'existent qu'en fragments. Six

colonnes à tête de Hathor supportent l'architrave et la corniche

concave, au dessin très hardi; un disque solaire ailé surmonte la porte

d'entrée. Les trois colonnes, de chaque côté de l'entrée, sont réunies

par une balustrade qui monte jusqu'à moitié des fûts. Le pronaos, ou

vestibule, est plus beau que ceux des temples de construction plus

ancienne; les dix-huit colonnes qui s'élancent du sol supportent le

toit, et les chapiteaux sont perdus dans l'ombre.

Ce temple ne peut être classé parmi les monuments en ruines; les effets

d'ombre et de lumière, cherchés par l'architecte, existent encore. Les

monuments de la dix-huitième dynastie peuvent être plus beaux, mais leur

état lamentable ne nous permet pas de juger exactement de leur valeur

architecturale. En examinant les inscriptions des murailles, on remarque

la décadence de l'art de la sculpture, mais perdues et fondues dans les

effets d'ombre et de lumière, ces inscriptions paraissent remplir le but

artistique cherché par le sculpteur. Du centre du pronaos, le regard

embrasse le hall hypostyle, avec les hautes colonnes supportant le toit,

les deux antichambres au delà, et l'ombre croissante qui se perd enfin

dans l'obscurité du sanctuaire. Nous n'allumons pas de torches; nos yeux

s'habituent au clair-obscur et les ouvertures carrées du toit admettent

assez de lumière pour que nous puissions distinguer les têtes de Hathor

des chapiteaux. Traversant les deux antichambres, nous arrivons à la

porte du sanctuaire où l'obscurité est complète. Un vestibule sur lequel

s'ouvrent onze chambres fait le tour du sanctuaire; l'une de ces

chambres, qui se trouve derrière le sanctuaire, est connue sous le nom

de «chambre de Hathor». Elle renfermait autrefois un autel et une image

de la déesse; maintenant elle sert d'abri à une quantité innombrable de

chauves-souris, et l'odeur y est insupportable. Du sanctuaire, nous

voyons toute la perspective du temple, qui se prolonge sur quatre-vingts

mètres environ.

Le paysage, au coucher du soleil, est fort imposant; il valait bien la

peine de notre longue course, avec le retour à la _Mavis_, à tâtons,

dans l'ombre du soir.

*

* *

_CHAPITRE XX_

ROSETTA

EL-RASCHID, LA CITÉ PITTORESQUE MAIS INCONFORTABLE. || L'HOTEL KARALAMBO

ET LE «BAKKAL». || DU MOINS, LES SUJETS DE TABLEAUX NE MANQUENT POINT

DANS CETTE VIEILLE VILLE RESPECTÉE DES EUROPÉENS. || LE DERNIER MINARET.

En dépit de l'ordre chronologique de mes voyages, je prie le lecteur de

m'accompagner à Rosetta, où je fis un court séjour il y a une dizaine

d'années.

L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui · 第 10 / 11 段