L'objet suivant était authentique; un léger coup de coude en avertit

Currelly qui parvint ainsi à faire quelques achats vraiment

intéressants. Une fois les objets choisis, vint la discussion au sujet

du prix, et le mot inévitable du marchand: «Vous ne voudriez pas que je

vous fisse un prix inférieur à ce que j'ai payé moi-même? Mais parce que

c'est vous, vous seulement, vous entendez, je suis prêt à perdre tant et

tant». Cette preuve de bienveillance termina la transaction.

Vers la fin de mars, les rayons du soleil brûlant les rochers de la

vallée de Dêr-el-Bahri, y rendaient le séjour insupportable. Lorsque le

vent du Sud s'en mêlait, la chaleur était telle que nous ne pouvions

travailler que de l'aube à dix heures du matin, la cire demeurant molle

tout le long du jour. Je dus souvent attendre le soir pour prendre mes

impressions, et travailler fort avant dans la nuit. Je désirais vivement

terminer le moulage de «Pont» durant cette saison; le coloris serait

forcément remis à la saison suivante. Aussi, dès que le vent eut changé,

je fus au travail des journées entières.

Mes hommes étaient heureux de pouvoir se reposer à l'ombre pendant le

_Khamsîn_. Les seuls endroits frais étant les tombes, je m'y retirais

pour faire mes aquarelles. Tout d'abord, après la violente lumière du

dehors, je distinguais mal les objets que je voulais peindre, mais mes

yeux s'habituaient bien vite au clair-obscur environnant.

[PLANCHE 35: PEINTURES MURALES DANS LA TOMBE DE NACHT, A THÈBES]

La gravure ci-contre représente une peinture murale de la tombe de

Nakht, un des sépulcres que l'on rencontre en allant du Ramesseum à

Dêr-el-Bahri; en consultant son guide, le visiteur verra que cette tombe

porte le nº 125 sur le plan des tombes du Cheik Abd-el-Kurnah; il

trouvera également une description des scènes représentées sur les

murailles de ces tombes qui forment un groupe intéressant de la

nécropole thébaine. En dehors de ce que ces peintures murales nous

enseignent, nous ne savons pas grand'chose de Nakht. On le dit scribe,

il était probablement prêtre d'Ammon, ou faisait partie de cette

corporation puissante qui joua un rôle si important dans les destinées

du Nouvel Empire. Il vécut à l'époque d'Hatshepsu, et il est évident

qu'il s'intéressa vivement à ce qui devait être sa dernière demeure. Il

connaissait suffisamment les dieux et déesses à têtes d'oiseaux et les

jugeait sans doute à leur valeur, car il préféra entourer son esprit des

scènes auxquelles son corps avait pris part. On y rencontre maintes

allusions à Ammon, car la croyance en une manifestation corporelle de

l'Être Suprême ne cessa d'exister, malgré le rire des augures.

Les occupations de Nakht semblent avoir été celles d'un riche

gentilhomme campagnard. On le voit surveillant des travaux agricoles,

depuis le labourage et les semailles jusqu'à la moisson. On le voit

aussi présidant en personne aux vendanges et au pressoir. Si l'on en

juge par la finesse de ces tableaux, le sport fut son plaisir favori; un

panneau très décoratif le représente à la pêche, retirant ses filets,

chargés d'oiseaux pris parmi les plantes aquatiques. On le voit

également à table avec son épouse; dans un coin, le chat de la maison

se régale d'un poisson; des musiciens et des danseuses égaient le repas.

J'ai choisi trois de ces dernières représentations parce qu'elles

étaient admirablement conservées, et parce que la lumière tombant du

dehors sur ce pan de muraille facilitait mon travail.

Les rochers dans lesquels ces tombes ont été taillées sont d'un grain

plus rugueux que ceux de Dêr-el-Bahri; leur surface a été égalisée et

cimentée avant d'être peinte. L'artiste ici n'a pas eu recours aux

délicates incisions des bas-reliefs du temple de Hatshepsu, mais il a

essayé de donner du relief aux figures en les ombrant légèrement. Le

résultat n'est pas aussi heureux, et les éraflures et les craquelures du

ciment donnent à ces fresques un air de pauvreté qu'on ne voit jamais

dans les ornements taillés à même la pierre, tout endommagés qu'ils

soient par le temps ou par des mains sacrilèges. On juge pourtant mieux

ici de l'art du dessinateur. Ces personnages, de 40 centimètres de haut

environ, sont dessinés d'une main très ferme: souvent le geste d'un bras

est indiqué de deux coups de pinceau seulement. Les cordes d'une harpe

semblent faciles à faire, et c'est seulement lorsque j'essayai de les

tracer d'un seul coup de pinceau, comme sur l'original, que j'appréciai

la dextérité de l'artiste de Nakht. Peut-être ce dernier est-il lui-même

l'auteur de ces peintures, car le terme scribe signifiait probablement

aussi sculpteur et peintre. Cette idée me préoccupait pendant que je

travaillais dans la tombe. Les artistes qui exécutèrent les belles

figures des dix-huitième et dix-neuvième dynasties devaient, à

contre-coeur, substituer une tête de chacal à celle d'un homme, ou

surmonter d'une tête de vache l'exquise silhouette de Hathor. Décorant

sa propre tombe, Nakht put faire comme bon lui semblait, et aucune tête

monstrueuse ne défigure sa dernière demeure. Les passages habituels du

_Livre de ce qui est en dessous du Monde_ ou du _Livre des Portraits_ ne

se trouvent pas ici: il en eut probablement _ad nauseam_ au temps où il

servait dans le temple. Puisse son âme errer à travers champs et vignes

et se délecter aux souvenirs des joyeux festins qu'il fit sur cette

terre!

Il y a quelques tombes plus importantes que celle de Nakht: je ne

saurais les décrire toutes dans ce livre. Mais on ne doit pas manquer de

visiter celle de Rekhmere, qui est ornée de vivantes peintures.

[PLANCHE 36: SÉTI Ier OFFRANT A OSIRIS UNE IMAGE DE LA VÉRITÉ,

BAS-RELIEF DU TEMPLE D'ABYDOS]

Les moulages de «Pont» tiraient à leur fin, et le vent chaud rendant la

température insoutenable, je me décidai à quitter la vallée de

Dêr-el-Bahri. Je ne connaissais pas Abydos, et l'occasion de passer

quelque temps à proximité du temple de Seti se présentant, j'acceptai

avec empressement l'invitation de M. Garstang qui y dirigeait les

fouilles. Le temple est situé à une douzaine de kilomètres de la

rivière, juste à la limite des terrains cultivés, et la plus proche

station est celle de Beliâneh. Bien que le camp ne fût qu'à 120

kilomètres environ de celui de Dêr-el-Bahri, il me fallut aller à Luxor

et y passer la nuit pour pouvoir prendre un train tout au matin.

Heureusement, le vent avait fraîchi, et je pus supporter la chaleur du

train. Celui-ci longe la rive est du Nil pendant la plus grande partie

du chemin et traverse le fleuve à Nag Hamâdeh. De fréquents arrêts aux

gares où aucun voyageur ne monte ni ne descend, prolongent ce voyage

pendant cinq ou six heures. Arrivé à Beliâneh, je me procurai deux ânes

pour me transporter avec mon bagage à travers les terrains cultivés. Le

soleil dardait ses rayons brûlants au-dessus de ma tête; il n'y avait

guère qu'une semaine que les blés avaient perdu leur première couleur et

déjà ils paraissaient mûrs pour la moisson. Le paysage était plus

riche, plus pittoresque, et l'étendue des plaines d'or foncé donnait,

par contraste, un reflet argenté aux collines désertes.

Après avoir quitté la plaine, on arrive bientôt au temple de Seti.

L'intérieur de ce temple laisse une désillusion et ne se prête guère au

croquis. A 400 mètres plus loin dans le désert, on rencontre le temple

en ruines de Ramsès II. A l'exception de ces deux temples et du

cimetière plus éloigné, rien ne subsiste de l'antique cité d'Abydos.

Elle était déjà probablement en ruines lorsque Strabon visita l'Égypte,

car il en parle comme de «jadis une grande ville, presque l'égale de

Thèbes, mais sans importance maintenant».

Après avoir franchi quelques basses collines parsemées de débris de

poterie, nous descendîmes dans une plaine sablonneuse, fermée à l'ouest

par les monts du Liban. Un _Union Jack_ flotte mollement au sommet d'une

maison à un étage, construite en briques de boue: c'est le lieu de ma

destination.

Les fouilles que dirige Garstang pour le compte de l'Université de

Liverpool devant durer quelques années, on a jugé utile de construire

des habitations confortables pour les membres de l'expédition et un

dépôt pour les trouvailles. Mon hôte ayant été obligé d'aller au Caire

pour quelques jours, je fus reçu par M. Harold Jones et M. Blackman qui

dirigeaient les travaux en son absence. Je trouvai là également Howard

Carter, venu, comme moi, pour étudier les bas-reliefs du temple de Seti.

La maison, ingénieusement construite, comprenait une salle de réunion

claire et fraîche et assez de chambres pour loger confortablement six

personnes. Le déjeuner me prouva que Harold Jones était non seulement

habile architecte, mais un parfait maître de maison. N'ayant rien pris

depuis cinq heures du matin, je fis largement honneur au repas.

*

* *

_CHAPITRE XVII_

KARNAK

UNE VISITE AU TEMPLE DE SETI. || LES PLUS BEAUX DOCUMENTS DE L'ART

DÉCORATIF ÉGYPTIEN. || LE «KHAMSIN» OU LE DÉSERT INCENDIÉ. || JE REGAGNE

LUXOR POUR ALLER ENSUITE A KARNAK. || UNE CITÉ DE RUINES, TOUTES EN

COLONNADES GRANDIOSES. || LE MONOLITHE DE GRANIT ROSE.

Lors de ma première visite au temple de Seti, j'eus le plaisir d'être

accompagné par Howard Carter, très documenté en matière d'art égyptien.

Bien que l'art fût arrivé à son apogée pendant la dix-huitième dynastie,

on ne trouve aucune trace de décadence dans les bas-reliefs de ce

temple, et j'incline à les regarder comme la plus grande manifestation

d'art décoratif que l'Égypte nous ait donnée. Ils sont l'oeuvre d'un

grand artiste qui, quoique encore imbu des traditions de la dynastie

précédente, y apporta le sceau de son génie personnel.

D'une manière générale, l'art était dans une période de décadence, mais

non pas l'art de celui qui dessina les ornements de ces murs; quant à la

partie du temple qui est couverte d'inscriptions datant de Ramsès II, la

décadence y est très marquée. Les règnes de Seti et de son fils ayant

été fort longs, une période de quarante à cinquante années sépara

probablement l'apogée de l'art de son déclin.

[PLANCHE 37: ISIS ALLAITANT SÉTI Ier, ABYDOS]

Les reliefs de Seti sont légèrement plus accentués que ceux du temple de

Hatshepsu à Thèbes, mais ceci est peut-être une conséquence des plus

grandes dimensions des figures. Ils ne sont pas tous colorés, mais nous

ne pouvons que nous en féliciter, puisque le temps a presque partout

effacé le coloris des autres. J'ai choisi un sujet dans les deux séries.

Dans le premier sujet où la patine du temps a donné une belle teinte

chaude à la pierre, on voit Seti apportant une offrande à Osiris dont

une partie de la silhouette est demeurée intacte. Dans la série de

reliefs colorés, j'ai choisi celui qui représente Seti allaité par Isis.

Le modelé est plus beau dans le premier; dans le second les éraflures de

la couleur nuisent aux effets de lumière et d'ombre. J'ai restauré les

visages de la déesse et du jeune roi, afin de rendre le sujet

intelligible. Les bleus et les verts sont presque effacés, tandis que

les rouges et les jaunes ont gardé toute leur vivacité; nous ne

pouvons donc donner d'opinion sur cette oeuvre quant à la combinaison

des teintes. En tout cas, son dessin la place au rang des grandes

oeuvres artistiques du monde. Maintenant que ces murailles sont exposées

au soleil et aux rares pluies de la Haute-Égypte, elles se dégraderont

probablement plus en un an que pendant tout le temps qu'elles ont été

enfouies sous le sable.

Les rochers servaient autrefois de toit à ces murailles et il est

regrettable qu'on n'ait pas trouvé un moyen de protéger les quelques

fragments colorés qui nous restent. Jadis, la couleur était protégée par

un vernis dont on retrouve des traces là où ni le soleil ni la pluie

n'ont pu pénétrer.

Le temple qui est érigé non loin du tombeau supposé du dieu Osiris, lui

fut dédié ainsi qu'à la déesse Isis et à leur fils Horus. Les honneurs

rendus à la divine triade forment le sujet traité par l'artiste, qui ne

manqua pas de faire ressortir la faveur spéciale dont jouissait Seti,

qui alla jusqu'à usurper la place de l'enfant Horus. Nous voyons le roi

dans différentes scènes sur la muraille nord du hall hypostyle de

Karnak. Il y est représenté sous les traits d'un guerrier subjuguant un

chef lybien, et les vigoureuses scènes guerrières qui précèdent et

suivent cet épisode ont sans doute servi de modèles à celles que nous

trouverons plus tard sur les temples de Ramesid.

Nous trouvons encore des traces d'un beau travail sur les murs en ruines

du temple mortuaire de Seti à Karnak, et le plan de celui de Abu Simbel,

connu comme oeuvre de Ramsès II, fut établi pendant le règne du père

illustre de ce Pharaon. Tous les genres de décoration murale ont été

employés durant le règne de Seti. Les bas-reliefs d'Abydos sont les plus

beaux, mais le relief en creux était également très employé et avec

beaucoup d'effet; ici, le fond n'est pas enlevé, mais le contour est

coupé et le relief est formé par la profondeur de cette incision. On

trouve un beau spécimen de ce travail dans la tombe de Seti à Thèbes, où

le jeune roi est représenté faisant une offrande à l'image de la Vérité.

Cette même tombe est aussi richement décorée de peintures murales

plates.

Peu après mon arrivée à Abydos, le _Khamsîn_ rendit l'endroit aussi

inhabitable que Dêr-el-Bahri. Le nom donné à ce vent provient du mot

arabe signifiant _cinquante_, parce qu'il souffle pendant cinquante

jours, à partir du commencement d'avril. On l'appelle aussi _Simoon_.

Il est précédé par une élévation de la température, un changement de la

teinte du ciel qui passe du bleu au gris, et une tranquillité spéciale

de l'atmosphère. Bientôt la teinte grise du ciel passe au jaune vers le

sud et une ou deux rafales d'air brûlant annoncent l'arrivée imminente

du fléau. Il semble que les portes de l'enfer s'ouvrent. Un tourbillon

de sable se meut à travers le désert, et l'horizon est noyé dans un

brouillard jaune. J'ai essayé de peindre cet effet, mais je n'avais pas

le temps d'appliquer mes couleurs tant elles séchaient vite. La surface

de ma palette et de mon croquis ressemblait à du papier d'émeri avant

que j'aie pu reprendre de la couleur, si ma toile faisait face au vent,

et d'un autre côté, si je faisais face au vent moi-même, j'étais aveuglé

par le sable. Il n'y a qu'un parti à prendre au moment du _Khamsîn_,

c'est de rester chez soi. On se demande ce que ce sera en juin si la

chaleur est déjà si fatigante en avril. Je m'étais empressé d'emballer

tous mes vêtements chauds pour les expédier chez moi par petite vitesse,

mais deux jours plus tard je m'estimais heureux de ce que l'expédition

n'ait pu être faite, car un changement de vent m'avertissait qu'ils

pourraient m'être encore utiles. La seule consolation de ces brusques

changements est que cette plaie d'Égypte, les mouches, en souffre

également. Le mois d'avril, en Égypte, n'est jamais attristé par la

pluie, et il dépend de la direction du vent que le séjour y soit

charmant ou détestable.

Je m'en retournai à Luxor par un train de nuit, car je ne me souciais

pas de refaire le trajet par la chaleur du jour. Il faisait un peu plus

frais à Dêr-el-Bahri lorsque j'y arrivai le matin suivant. Les fouilles

étaient terminées et tout le monde était parti, sauf Currelly qui

surveillait l'emballage de fragments provenant du temple de Mentuhotep.

La trouvaille de l'année précédente, la vache de Hathor, ayant été

acquise par le Musée du Caire, toutes les autres découvertes devaient

revenir à la Société d'Exploration Égyptienne. Mes bagages furent vite

prêts et expédiés à dos de chameau sur la rive opposée à Karnak, où

attendait la _dahabiyeh_ de mon ami Nicol. J'eus le regret d'abandonner

Currelly dans cette fournaise, avec une si grande quantité de fragments

à emballer, mais mon temps était limité et j'avais hâte de visiter

Karnak.

Lorsque nous atteignîmes Karnak, mon ami Erskine Nicol fit jeter l'ancre

à cinq minutes du grand temple. Howard Carter m'avait donné une lettre

d'introduction auprès de M. Legrain qui était à la tête des travaux de

Karnak et qui est un des hommes les mieux renseignés de notre temps sur

cette partie de la contrée; ma première matinée se passa en compagnie de

cet aimable Français et de Nicol, à visiter les temples de la région. M.

Legrain nous conta l'histoire de Karnak et nous fit remarquer le

développement de cette citée dédiée à Ammon. Nous trouvâmes des traces

de son histoire depuis la douzième dynastie jusqu'à l'ère chrétienne,

soit pendant une période de deux mille ans. On peut y voir aussi des

vestiges des temps archaïques, mais comme je ne veux parler ici que des

monuments intéressants au point de vue artistique, je laisserai de côté

ces ruines des premiers âges. M. Legrain est un artiste élève de l'École

des Beaux-Arts et sa connaissance des lieux jointe à ses qualités

artistiques en font un guide unique.

Pour avoir une idée vraiment grandiose de cette vaste étendue de ruines,

il faut se diriger vers le Nil par l'avenue des Sphinx. On passe sous un

gigantesque portail, érigé par l'un des Ptolémées; c'est le pylône

principal. Les dimensions de ce portail sont imposantes, mais nous ne

nous y arrêtons pas longtemps, car la grande cour qui suit attire notre

attention. Nous remarquons une haute colonne à chapiteau en forme de

calice, qui supportait sans doute autrefois une statue; des neuf autres

colonnes qui formaient une double rangée dans la cour, il ne reste que

les bases et des tronçons brisés. Contre le bleu clair du ciel, le beau

chapiteau du pylône de Ramsès I se détache hardiment. L'Éthiopien

Taharqua éleva, dit-on, ces hautes colonnes durant la vingt-cinquième

dynastie, période qui marqua le début de la dernière renaissance de

l'art égyptien.

Nous dépassons le grand pylône pour pénétrer dans le hall hypostyle

élevé par Seti I et terminé par Ramsès II. En entrant pour la première

fois dans ce hall orné de 134 colonnes, on ressent quelque chose de

l'effroi et de la surprise qu'inspire une première vue des Pyramides,

mais ici un art plus raffiné a aidé la force brutale dans la

construction de cette oeuvre monumentale. Ce que nous voyons suffit pour

nous permettre d'imaginer l'impression que l'édifice entier devait

produire; telles qu'elles sont, ce sont les ruines les plus grandioses

de l'univers.

[PLANCHE 38: GALERIE HYPOSTYLE, A KARNAK]

La gravure ci-contre représente imparfaitement les deux rangs de

colonnes qui supportaient la voûte de la nef. Les deux ailes étaient

supportées par 122 colonnes, mais ces dernières étaient moins élevées

que celles de la nef, de sorte qu'elles permettaient à la lumière de

pénétrer dans l'intérieur à travers une double rangée de fenêtres. Ce

que nous appelons la nef, comprend trois grandes ailes. Les deux moins

élevées, à droite et à gauche, sont supportées chacune par sept rangs de

colonnes qui, avec les murs extérieurs, forment sept ailes moins

importantes.

L'effet de ces 134 colonnes est fort imposant; la circonférence de

chacune est si énorme que leurs bases couvrent presque entièrement la

surface du sol. Je ne sais si au point de vue architectural cette

disposition est heureuse, mais je sais que l'effet est imposant. Je

donnerai une idée de la circonférence de ces colonnes en disant que six

personnes se tenant par les mains, peuvent à peine entourer une seule

colonne. Leur hauteur est de 69 pieds, ce qui, avec les blocs de granit

qui les surmontent et supportent le toit, donne à l'extérieur 78 pieds

de hauteur. Les architraves au-dessus de ces colonnes s'élèvent à peu

près à la hauteur des fûts de celles qui sont au centre. Quelques-unes

de celles-ci étaient tombées il y a sept ou huit ans, et M. Legrain nous

raconta comment il s'y prit pour les relever et les replacer. Le

procédé qu'il employa est sans doute le même que celui des architectes

de Seti. M. Legrain fit amonceler de la terre jusqu'à la hauteur de

l'emplacement de la pierre tombée, en réservant une sorte de chemin sur

cette colline artificielle. Au moyen de poulies et de cordes, on hissait

le bloc écroulé jusqu'à sa place primitive. La terre ainsi employée,

provenant des fouilles du temple voisin, ne coûtait rien. Comme la

main-d'oeuvre est très bon marché pendant certains mois de l'année, le

travail était moins coûteux que si l'on avait employé des grues

actionnées par des moteurs. Beaucoup de fouilles restent encore à faire.

Un grand nombre des colonnes des ailes sont encore enfouies jusqu'à la

naissance de leurs chapiteaux. Les pierres formant la toiture

proviennent sans doute de l'époque des Ptolémées, alors que ceux-ci

désiraient ajouter leur tribut en l'honneur d'Ammon ou de quelque autre

dieu thébain. Toutes les colonnes centrales et la plupart des petites

sont gravées et ornées d'inscriptions et de cartouches datant de Ramsès

II. La plus belle oeuvre de Seti se trouve sur la façade intérieure des

pylônes qui entourent le hall, à l'est et à l'ouest, et des deux côtés

du mur nord. Les quelques colonnes qui nous restent de l'oeuvre de ce

Pharaon nous font regretter qu'il ne l'ait pas terminée. On y retrouve

de délicats bas-reliefs, rappelant ceux d'Abydos, et qui forment un

contraste frappant avec l'oeuvre de son fils.

En quittant cette galerie par la porte de la muraille nord, nous pouvons

étudier une série de bas-reliefs représentant les victoires de Seti

pendant sa campagne de Syrie; ils sont aussi intéressants au point de

vue artistique qu'au point de vue historique. Nous voyons toutes les

scènes guerrières depuis les origines de l'Empire jusqu'à la conquête de

l'Égypte par Alexandre. Ce sont sans doute ces ouvrages artistiques qui

ont inspiré la scène, reproduite à l'infini, d'un Ramsès quelconque

terrassant un barbare.

[PLANCHE 39: LE SANCTUAIRE, A KARNAK]

L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui · 第 9 / 11 段