mètres au sud. Les décorations de la vingtième dynastie dans le grand
temple de Ramsès III, me paraissaient extrêmement grossières après les
bas-reliefs délicats de Dêr-el-Bahri. J'eus beaucoup de difficultés à
reproduire les premiers bas-reliefs si peu accentués. Dans les séries de
Pont, où le fond est enlevé, le relief des personnages ne dépasse guère
un millimètre. Les figures de moindre importance ont à peine un
demi-millimètre, quelquefois moins. Les grandes figures sur les colonnes
ne se détachent pas du fond, et sont souvent à peine indiquées. A
l'époque de Ramsès III, les inscriptions ont atteint une profondeur de
dix à douze centimètres. Les restaurations de Ramsès II à Dêr-el-Bahri
sont en relief, mais elles offrent plutôt une imitation de celles de son
prédécesseur qu'un signe caractéristique de leur propre époque. La
surface plus rugueuse de la pierre et les dimensions plus grandes de
l'édifice expliquent probablement l'accentuation plus sensible des
inscriptions, mais la crainte d'un effacement peut en être aussi la
cause. Les reliefs accentués furent employés au XVIIIe siècle, mais
seulement dans le cas où un effet de perspective était recherché. Le
bas-relief paraît avoir disparu après le règne de Séti I. Je le
retrouvai à Karnak dans un petit temple modeste de la vingt-cinquième
dynastie. Quoique taillé dans de la pierre sablonneuse, le relief en
était fort beau et accusait une renaissance de l'art, qui pourtant
déclina rapidement pendant la domination des Perses. Quelque grossières
que soient les décorations, leur dessin est souvent grandiose; j'ai vu
des scènes de bataille d'un mouvement étonnant. L'art semble avoir lutté
énergiquement avant de décliner pendant le règne suivant. L'espace me
manque pour donner de plus amples détails, mais, dans son _Histoire de
l'Égypte_, le Professeur Breasted relate les événements du règne
mouvementé de Ramsès III, événements que le souverain fit du reste
graver sur son temple monumental.
En sortant par le pylône massif, nous trouvons à notre gauche une série
de petits temples qui nous représentent quatorze siècles, du règne de
Hatshepsu aux derniers Ptolémées. Les murailles du temple de Hatshepsu
portent des traces des luttes de cette reine avec son père, son mari et
son frère, et sur ses portraits effacés, nous voyons les figures en
cartouches des trois Thothmès. Ceci servit probablement d'enseignement à
Ramsès III, qui fit graver très profondément les inscriptions sur son
temple. Nous passons par un pylône érigé par Taharqua, de la
vingt-cinquième dynastie--le Tirharkah de la Bible--et nous pénétrons
dans le délicieux petit temple de Nektanebos, le dernier Pharaon de la
dernière dynastie (trentième). Huit colonnes représentant des papyrus
entrelacés, à chapiteaux fleuris, supportaient autrefois la toiture;
deux seulement sont encore entières. Ces colonnes, reliées par un écran
en pierre fouillée et se détachant sur le pylône de Taharqua, forment un
charmant ensemble. Le grand pylône du dixième des Ptolémées nous conduit
dans un vestibule à colonnes puis dans une large cour qui termine cette
série de temples.
Cette oeuvre de Nektanebos et du Ptolémée ne fut exécutée qu'après que
le grand monument de Ramsès fut presque tombé en ruines; cela ressort de
ce fait que les constructions de Nektanebos et Ptolémée furent faites à
l'intérieur et à l'extérieur des murailles formant l'enceinte du grand
temple; elles empiètent aussi sur une partie de l'emplacement du
pavillon de Ramsès. Ce pavillon, dont nous ne voyons plus que la partie
centrale, forme l'entrée principale du temple.
[PLANCHE 31: VUE INTÉRIEURE DU TEMPLE DE RHAMSÈS III, MEDINET-HABU]
A mesure que de nouveaux temples s'élevaient, les anciens tombaient en
ruines et l'on employait les pierres ainsi toutes prêtes comme matériaux
de construction. On retrouve des inscriptions des anciens temples sur
les murs des temples plus récents. Il est étonnant que les ruines du
village chrétien situé à l'est du grand temple, n'offrent que des murs
en boue desséchée. L'église du village qui occupait le centre de la
seconde cour était également construite à l'aide de cette pauvre
matière, alors que des pierres toutes préparées et toutes taillées se
trouvaient à proximité.
Le magnifique Amenhotep III bâtit son palais somptueux auprès des
temples de Medînet Habu, mais on en retrouve peu de vestiges. Ce palais
était probablement déjà tombé en ruines lorsque Ramsès III fit
construire son grand temple. «Ce monde n'est pas une ville durable»,
disait-on au temps des Pharaons. Les grands palais qui ont existé à
Thèbes et qui servaient de demeures aux rois et aux nobles, étaient tous
construits en briques de boue; ils durèrent peu, mais ils nous ont
laissé quelques fragments qui nous permettent de juger de leur
splendeur. Nous retrouvons heureusement des dessins de ces palais sur
les murailles des temples et des sépulcres, ainsi que des spécimens de
mobiliers qui ornent à présent la dernière demeure des morts, et qui
nous donnent une idée des anciens intérieurs égyptiens.
Le pavillon de Ramsès III, dont nous ne voyons qu'une partie, nous fait
songer à une forteresse plutôt qu'à un palais; il fut sans doute
construit en pierres taillées, pour des raisons stratégiques, par ce roi
guerrier.
*
* *
_CHAPITRE XV_
LA TOMBE DE LA REINE TYI
COMMENT LES INDIGÈNES JUGENT LES ARCHÉOLOGUES. || DU RÔLE DE LA REINE
TYI DANS L'HISTOIRE DES PHARAONS. || LE DIEU NOUVEAU. || VISITE A LA
TOMBE MYSTÉRIEUSE. || «SIC TRANSIT GLORIA MUNDI.» || UNE CRUELLE
DÉSILLUSION.
Noël était passé, et les travaux d'excavation n'avaient donné aucun
résultat intéressant. L'intérêt qu'ils inspiraient tout d'abord était
tombé. Cette vallée renfermant les tombes des rois, que j'étais
impatient de revoir aussitôt que mes travaux personnels m'en
laisseraient le loisir, devait pourtant, à mon avis, recéler bien des
mystères, que des fouilles habilement dirigées ne tarderaient point à
dévoiler. Un jour, la nouvelle se répandit qu'Ayrton avait découvert de
l'or et des pierres précieuses, et les habitants du pays le voyaient
déjà ramassant à la main des trésors incalculables. Mon travail n'avança
guère ce jour-là, car _Tyndale Koom_, Ahmet et même l'ex-forçat
taciturne ne tarissaient pas en bavardages. Inutile de dire que la
valeur archéologique de la découverte ne les intéressait pas. Les
indigènes sont pleins de cette idée que tous les Européens qui
s'occupent des fouilles ne le font que par rapacité et amour du pillage.
La pensée qu'avec ce qu'ils retireraient du butin, _Mistr Davis_ et
_Mistr Eirton_ pourraient vivre tranquillement jusqu'à la fin de leurs
jours, occupait leur esprit et, probablement, excitait leur rancune; ils
trouvaient mauvais que ces chiens de chrétiens pussent s'emparer ainsi
de ce qu'Allah avait mis en réserve pour les vrais croyants!
[PLANCHE 32: LES PYLONES DES PTOLÉMÉES, MEDINET-HABU]
Une chose était certaine: on avait trouvé et ouvert la tombe de la Reine
Tyi. On aurait dit que les roches calcaires qui protégeaient l'entrée
des fouilles avaient la transparence d'un rideau de mousseline, tant les
curieux étaient bien renseignés. M. Théodore Davis avait quitté sa
_dahabiyeh_ pour venir sur les lieux; le Bash Moufetish était arrivé,
accompagné de son _wakeel_ et de ses gardes particuliers; on avait
télégraphié à M. Maspero; un artiste spécial était sur le terrain et un
photographe avait été mandé du Caire. L'arrivée de notre ami Ayrton mit
fin à notre impatience d'en savoir davantage. Il pouvait être
satisfait, car sa découverte était une des plus belles qui se fussent
produites depuis nombre d'années. Il nous dit que la tombe de la Reine
Tyi avait certainement été ouverte depuis que la Reine y avait été
ensevelie, mais que le vol apparemment n'avait pas été le but du
sacrilège; les objets de valeur s'y trouvaient encore, mais les
hiéroglyphes se rapportant à l'hérésie qu'elle avait favorisée et au
fils qu'elle avait essayé d'établir, avaient été effacés. Il paraissait
clair que le sacrilège n'avait été commis que quelques années après la
mort de la Reine, et que les prêtres d'Ammon, ayant satisfait leur zèle
religieux et réparé la brèche faite dans la muraille, Tyi avait reposé
tranquillement pendant plus de trois mille ans. Un éboulement de rochers
avait protégé sa tombe du pillage des Romains, du fanatisme des premiers
chrétiens et de la rapacité des Arabes, mais non des investigations des
égyptologues.
Ce soir-là notre conversation roula sur la Reine Tyi, son fils Akhnaton
et sur l'évolution religieuse de leur époque. Nous fûmes désappointés en
apprenant que l'entrée de la tombe nous serait fermée pendant quelques
jours encore; le photographe du Caire était absent, et rien ne pouvait
être déplacé avant son arrivée. On craignait d'autre part que les
objets ne se détériorassent à la température extérieure, car il arrive
souvent que des choses demeurées intactes dans un sépulcre pendant des
siècles, tombent en poussière dès qu'elles sont exposées à la
température du dehors. Cette crainte n'était que trop justifiée, comme
on le verra plus loin.
Une semaine s'écoula avant que personne, à l'exception de ceux qui y
travaillaient, ne pût visiter la précieuse tombe. Notre curiosité était
continuellement excitée par J. Lindon Smith, un artiste américain,
chargé de peindre l'intérieur de la tombe et son contenu, et qui en s'en
retournant à Luxor s'arrêtait à notre campement pour nous raconter sa
journée. Les longues heures passées dans la chambre mortuaire
n'attristaient point l'artiste, et ce fut l'un des plus gais compagnons
que j'eus la bonne fortune de rencontrer.
Quatre grandes jarres, dont les couvercles portaient l'image de la
Reine, avaient été trouvées, ainsi qu'une cassette renfermant des objets
de toilette en bel émail bleu. Avant de rendre visite à la dépouille
mortelle de cette reine romanesque, il sera intéressant, pour ceux qui
ne connaissent qu'imparfaitement l'histoire de l'Égypte, d'apprendre le
rôle important qu'elle joua pendant la dix-huitième dynastie, alors que
l'Empire avait atteint l'apogée de sa puissance. A l'encontre de
Hatshepsu, elle était de naissance obscure, et l'on dit même qu'elle
n'était point Égyptienne, mais les preuves manquent à l'appui de cette
assertion. Elle épousa le jeune Pharaon, Amenhotep III, à peu près au
moment de son avènement; ce prince magnifique laissa de nombreux
documents où il la nommait _Reine Consort_, et la déclaration royale se
termine par ces mots: «Elle est la femme d'un Roi Puissant, dont
l'empire s'étend au sud jusqu'à Karoy et au nord jusqu'à Naharin». Ainsi
que Breasted le remarque dans son _Histoire de l'Égypte_, «le roi
voulait par là rappeler la haute position qu'elle occupait à tous ceux
qui auraient pu songer à l'humble origine de la Reine». Thothmès III et
ses deux successeurs guerriers avaient consolidé l'empire sur lequel
Amenhotep était appelé à régner; d'une haute culture artistique et ayant
à sa disposition d'inépuisables trésors, ce dernier fit de Thèbes la
plus splendide capitale du monde. Seuls, quelques fragments disséminés
dans les musées nous restent de son grand palais; quelques pierres
marquent l'emplacement de son mausolée, et les colosses ont été
cruellement détériorés par le temps.
Le grand temple de Luxor, encore debout, nous donne la meilleure idée de
ce qui fut fait durant ce règne. L'architecte Amenhotep, fils d'Api, fut
connu des Grecs douze siècles plus tard, et la sagesse de ses maximes
est citée dans _Les Proverbes des Sept Sages_. On peut voir de lui un
curieux portrait au Musée du Caire.
Contrairement aux usages de la contrée, la Reine prit une part
prééminente à toutes les cérémonies religieuses ainsi qu'aux affaires de
l'État, et il est curieux de penser que cette petite femme délicate et
fine, tandis qu'elle suivait ces rites religieux, encourageait en secret
une hérésie qui, pendant le règne de son fils, devait amener la ruine de
l'empire. Les causes de cette réforme religieuse demeurent un mystère;
les prêtres d'Ammon, qui étaient alors tout-puissants, cachèrent leur
mécontentement. La Reine eut sans doute beaucoup d'influence sur son
mari, mais elle en eut bien davantage sur son fils, et ce fut ce jeune
homme qui, après la mort de son père, déclara hardiment la guerre aux
prêtres et proclama l'existence d'un Être Suprême, dont la
manifestation visible était le disque solaire. Son nom, Amenhotep
IV,--«Ammon repose»--lui devint impossible à porter; comment pouvait-on
l'appeler ainsi, alors qu'il effaçait le nom d'Ammon des murs des
temples et offrait un autel au nouveau dieu Aton? Il échangea ce nom
contre celui d'_Akh-en-Aton_, signifiant «Esprit d'Aton». Pendant six
ans il lutta pour effacer toute trace du culte d'Ammon, mais les
souvenirs du passé étaient trop vivaces à Thèbes pour qu'ils pussent
être détruits. Aidé de sa mère et du prêtre Eye, qui avait toujours
encouragé son zèle réformateur, il résolut de construire une nouvelle
capitale qu'il dédierait à Aton. Il choisit un site pittoresque à
quelque cinq cents kilomètres au-dessous de Thèbes, appelé maintenant
Tell-el-Amarna, mais qu'il nomma _Akhetaton_, «Horizon d'Aton». Il
paraît y avoir vécu le reste de sa vie, comme le Pape dans le Vatican,
refusant de visiter les régions qui n'étaient pas dédiées à son dieu.
Les provinces asiatiques refusèrent bientôt de payer leur tribut, et à
la fin de son règne l'immense empire ne comprenait plus que les
provinces arrosées par le Nil. Il mourut sans successeur mâle direct, et
son gendre, Sakere, dont on ne connaît pas l'histoire, lui succéda. Un
autre de ses gendres, Twet-ankh-Amon, succéda à ce dernier, et après
entente avec les prêtres d'Ammon, il retourna à Thèbes qui, depuis vingt
ans, n'avait pas vu de Pharaon. Ce fut probablement durant son règne que
le culte d'Ammon fut rétabli, la tombe de la Reine Tyi ouverte et tous
les souvenirs du maudit Aton détruits.
[PLANCHE 33: KHNUM, KEPR, RA, DANS LA TOMBE DE SÉTI Ier, A THÈBES]
Il nous fut enfin permis de visiter cette Reine avant que son cercueil
gemmé ne fût envoyé au Musée du Caire et ses ossements ensevelis au pied
de la colline protectrice de son tombeau. Mes amis, M. Henry Holiday et
Miss Mothersole, firent partie de l'expédition. Nous ne fûmes pas long à
gravir la montagne et à descendre dans la vallée des Tombes des Rois.
Deux policiers en faction nous indiquèrent l'endroit que nous
cherchions, et lorsque les sentinelles furent bien convaincues que nous
étions des amis de _Hawaha_, nous fûmes conduits à la tombe nouvellement
ouverte. Je fus assez surpris de ce qui se présenta d'abord à nos yeux:
un jeune Anglais de stature athlétique, revêtu d'un costume de flanelle,
était là, entouré de boîtes de fer-blanc, et, éclairé d'une lanterne
électrique, il classait des pierres précieuses; la lumière qui faisait
étinceler les joyaux tombait aussi sur les murs blancs du sépulcre, et
l'ombre sinistre de notre compatriote aurait pu être prise pour celle
d'un sorcier ou d'un prêtre d'Ammon. L'or et le blanc étaient les
couleurs dominantes de tout ce qui était éclairé par les rayons
électriques, et, au premier coup d'oeil, on se serait plutôt cru dans un
boudoir dévasté que dans une mystérieuse demeure funéraire.
Ces réflexions furent de courte durée, car notre ami ayant prestement
rentré ses pierres: des lapis-lazuli en forme de demi-lune dans une
boîte de _Beautés égyptiennes_, des cornalines et des turquoises dans
des boîtes de _Démétrius_ et de _Nestor Genakalis_, s'empressa de nous
souhaiter la bienvenue et de nous faire descendre dans la tombe, située
à quelques pieds au-dessous de l'entrée qui y conduisait. Nous devions
marcher avec précaution et avoir soin de ne rien toucher, car la plupart
des objets étaient très fragiles et le moindre heurt aurait été funeste.
Le dais effondré nous cachait la vue du cercueil; enfin nous vîmes
devant nous l'effigie de Tyi. C'était le spectacle le plus émotionnant
que j'eusse jamais vu: vêtue et parée comme elle l'était sans doute le
jour où Amenhotep le Magnifique la conduisit au festin nuptial, elle
reposait, les bras croisés. Émerveillé par la splendeur de ce tableau,
je ne vis point tout d'abord qu'un côté du cercueil était tombé et que
le corps réel de la Reine reposait à côté de cette glorieuse effigie.
Son visage desséché, ses joues creuses, ses lèvres minces et
parcheminées, découvrant quelques dents, offraient un contraste frappant
avec le diadème d'or qui encerclait son front et le collier qui cachait
une partie de sa gorge momifiée. Son corps était enveloppé de minces
feuilles d'or qui, déchirées en plusieurs endroits, rendaient le
spectacle encore plus lamentable.
Je compris bientôt pourquoi le corps gisait à côté du cercueil. La
bière, très lourde, avait été posée sur de beaux tréteaux surmontés d'un
dais doré, mais l'un des pieds sculptés des tréteaux ayant cédé, le
cercueil était tombé à terre et l'un des côtés s'étant brisé, la momie
s'en était échappée. _Sic transit gloria mundi!_
Avant que ce livre ne soit publié, tous les objets renfermés dans la
tombe de Tyi auront été étiquetés, catalogués et classés dans le Musée
du Caire. La Reine, elle, n'y sera pas. Tout objet ayant une valeur
artistique ou archéologique sera transporté dans la _dahabiyeh_ de M.
Davis, et le corps sera remis dans sa sépulture, et la tombe murée.
Ces pages furent écrites au moment où, tout à l'enthousiasme de la
découverte, nous ne songions pas à mettre en doute son authenticité, et
je les publie ainsi afin de ne pas leur enlever leur sincérité de
premières impressions. Mais une triste désillusion nous était réservée.
Depuis mon départ d'Égypte, cette intéressante momie a été examinée par
de savants chirurgiens qui ont déclaré que le squelette était celui d'un
jeune homme âgé de vingt-cinq à vingt-six ans....
Il n'y a pas de doute que tout ce qui se trouvait dans le sépulcre
appartenait à la tombe de la Reine Tyi, mais l'endroit où repose
réellement son corps, et l'identité du jeune homme qui usurpait ici sa
place demeurent autant de mystères. Il ne semble guère possible que ce
corps soit celui d'Ikhnaton qui aurait été transporté ici de
Tel-el-Amarna pour reposer près de ses ancêtres. Son règne, sous lequel
se sont accomplis tant d'événements, n'aurait guère pu se terminer si
tôt. Obtiendra-t-on quelque nouvel éclaircissement sur ce que firent les
prêtres d'Ammon, lorsqu'ils ouvrirent le sépulcre pour y effacer le nom
maudit d'Aton? Peut-être le cérémonial somptueux des obsèques royales ne
fut-il qu'un simulacre et le corps de la Reine a-t-il été transporté
dans la ville d'Akhetaton, construite par son fils, pour échapper aux
mains sacrilèges des prêtres?
Nous laisserons ces questions sans réponse et nous retournerons aux
excavations du temple de Mentuhotep.
*
* *
_CHAPITRE XVI_
LE TEMPLE DE MENTUHOTEP
ENCORE DES TOMBES, DES SARCOPHAGES, DES MOMIES. || ANTIQUITÉS
MODERNES... || L'HONNÊTE VOLEUR. || DANS LE CLAIR-OBSCUR DES CAVEAUX.
|| LES PEINTURES DE LA TOMBE DE NAKHT: SCÈNES DE LA VIE D'UN GENTILHOMME
CAMPAGNARD. || VERS LE TEMPLE DE SETI.
Vers la fin du mois de janvier 1907, le fond du puits fut atteint, et, à
six cents pieds de son orifice, la chambre mortuaire ouverte. Dans une
niche creusée dans la muraille gauche, se trouvait la momie. Cette niche
était assez haute pour qu'on pût s'y tenir debout et assez profonde pour
contenir un sarcophage. De larges plaques d'albâtre couvraient les
murailles, et bien qu'il n'y eût nulle inscription pour nous renseigner,
nous nous trouvions évidemment en présence du sépulcre d'un grand
personnage. Le désordre qui y régnait prouvait que la tombe avait déjà
été ouverte et pillée; le sol était jonché de débris de cercueil, d'arcs
et de flèches, de statues de bois et de poteries. Dans un coin, un amas
de poussière brunâtre et de morceaux de bandelettes était tout ce qui
restait du corps pour lequel cette tombe avait été construite. La
chaleur y était telle que nos bougies fondaient entre nos doigts; l'air
était irrespirable.
Mais la trouvaille était importante, et au fur et à mesure que les
objets renfermés dans la chambre mortuaire étaient apportés à la hutte,
il devenait évident qu'ils avaient dû appartenir à une tombe royale. Le
classement et remballage de tous ces objets prit quelque temps, et nous
dûmes abandonner nos essais de reconstitution des meubles et des
ornements.
Une autre tombe fut découverte à gauche du grand puits; l'immense
sarcophage de granit qu'elle renfermait et sa situation près du
sanctuaire du temple laissaient supposer qu'elle avait dû contenir une
momie royale.
[PLANCHE 34: LE TEMPLE DE MEKTENEBO, MEDINET-HABU]
Mrs. Naville passa six semaines à rassembler, à classer les fragments de
sept petits autels qui avaient occupé la terrasse supérieure, et dont
son gendre fit la reconstitution sur papier. Le dessin en était fort
beau, et les ornements sculptés de quelques fragments pouvaient se
comparer aux ouvrages de la dix-huitième dynastie. Les dessins qui
ornent les murailles des terrasses sont inférieurs; on y trouve la
manière conventionnelle d'ouvriers habiles plutôt que la marque d'un
génie personnel, comme on en rencontre dans le temple de Hatshepsu. Il
est regrettable qu'on n'ait pu reconstruire complètement et laisser sur
place un de ces petits autels; on aurait eu ainsi un curieux spécimen de
l'art de la onzième dynastie. Comme fragments, ils rempliront les
vitrines de quelques musées, mais leur valeur au point de vue
architectural sera nulle. Toutefois, après avoir reconstruit un de ces
autels, il aurait fallu l'entourer d'une grille de fer afin de le
protéger des indigènes, et certainement cette cage de fer au milieu des
ruines aurait été peu à sa place. Il est difficile de sauvegarder les
oeuvres d'art dans une contrée où les gens ne se rendent pas compte de
leur valeur idéale. Si l'on arrête un voleur en possession d'antiquités,
il est presque impossible d'obtenir pour lui, d'un magistrat indigène,
une condamnation. Le fait de «voler une antiquité» bénéficie de quelque
indulgence, même auprès des Européens: une dame vint un jour à notre
campement pour prier Currelly de l'aider à déchiffrer le cartouche d'un
scarabée et à en estimer la valeur. Currelly, après examen, déclara que
le scarabée était faux, au grand désappointement de la dame, qui,
refusant de se rendre à l'évidence, nous expliqua que le verdict de
Currelly ne pouvait être exact, «car, nous dit-elle, Achmet (le jeune
ânier) m'a assuré qu'il a volé ce scarabée pendant les fouilles, et il a
une figure si honnête que je ne saurais croire qu'il a menti!» Nous ne
pûmes nous empêcher de rire devant tant de simplicité, et la bonne dame
comprit peut-être que le doux Achmet, honnête voleur, était bien capable
d'être aussi un menteur.
Au début de ses travaux à Thèbes, Currelly était moins habile à
reconnaître un scarabée _Kurnah-made_; voulant un jour faire quelques
achats à Luxor, il eut l'idée de s'adjoindre quelqu'un de compétent. Le
chef d'équipe, ou _reis_, comme on les appelle, était originaire de
Kurnah et, sans nul doute, très habile à fabriquer lui-même des
antiquités; ce fut lui que Currelly choisit. Le contre-maître accepta,
et comme Currelly traitait ses hommes avec bonté et qu'il avait quelque
expérience du caractère des indigènes, il savait qu'il pouvait compter
sur son allié. Dans le magasin, un lot tentant de curiosités fut étalé
devant lui, et notre ami commença à choisir: «Pouvez-vous me garantir
l'authenticité de ceci?» demanda-t-il en montrant un bel _ushabti_ bleu
et poli. Le marchand jura «par la barbe du prophète» qu'il connaissait
la tombe où l'objet avait été trouvé, et en appela à son coreligionnaire
pour corroborer ses dires. Le _reis_ voulant servir son maître sans
encourir la colère du marchand, joignit ses protestations à celles de ce
dernier, mais pressa du pied la bottine de Currelly, et notre ami
comprenant que le contre-maître mentait par complaisance, l'achat de
l'_ushabti_ ne fut pas fait.