Il y a beaucoup à peindre à Medînet Habu, qui se trouve à quinze cent

mètres au sud. Les décorations de la vingtième dynastie dans le grand

temple de Ramsès III, me paraissaient extrêmement grossières après les

bas-reliefs délicats de Dêr-el-Bahri. J'eus beaucoup de difficultés à

reproduire les premiers bas-reliefs si peu accentués. Dans les séries de

Pont, où le fond est enlevé, le relief des personnages ne dépasse guère

un millimètre. Les figures de moindre importance ont à peine un

demi-millimètre, quelquefois moins. Les grandes figures sur les colonnes

ne se détachent pas du fond, et sont souvent à peine indiquées. A

l'époque de Ramsès III, les inscriptions ont atteint une profondeur de

dix à douze centimètres. Les restaurations de Ramsès II à Dêr-el-Bahri

sont en relief, mais elles offrent plutôt une imitation de celles de son

prédécesseur qu'un signe caractéristique de leur propre époque. La

surface plus rugueuse de la pierre et les dimensions plus grandes de

l'édifice expliquent probablement l'accentuation plus sensible des

inscriptions, mais la crainte d'un effacement peut en être aussi la

cause. Les reliefs accentués furent employés au XVIIIe siècle, mais

seulement dans le cas où un effet de perspective était recherché. Le

bas-relief paraît avoir disparu après le règne de Séti I. Je le

retrouvai à Karnak dans un petit temple modeste de la vingt-cinquième

dynastie. Quoique taillé dans de la pierre sablonneuse, le relief en

était fort beau et accusait une renaissance de l'art, qui pourtant

déclina rapidement pendant la domination des Perses. Quelque grossières

que soient les décorations, leur dessin est souvent grandiose; j'ai vu

des scènes de bataille d'un mouvement étonnant. L'art semble avoir lutté

énergiquement avant de décliner pendant le règne suivant. L'espace me

manque pour donner de plus amples détails, mais, dans son _Histoire de

l'Égypte_, le Professeur Breasted relate les événements du règne

mouvementé de Ramsès III, événements que le souverain fit du reste

graver sur son temple monumental.

En sortant par le pylône massif, nous trouvons à notre gauche une série

de petits temples qui nous représentent quatorze siècles, du règne de

Hatshepsu aux derniers Ptolémées. Les murailles du temple de Hatshepsu

portent des traces des luttes de cette reine avec son père, son mari et

son frère, et sur ses portraits effacés, nous voyons les figures en

cartouches des trois Thothmès. Ceci servit probablement d'enseignement à

Ramsès III, qui fit graver très profondément les inscriptions sur son

temple. Nous passons par un pylône érigé par Taharqua, de la

vingt-cinquième dynastie--le Tirharkah de la Bible--et nous pénétrons

dans le délicieux petit temple de Nektanebos, le dernier Pharaon de la

dernière dynastie (trentième). Huit colonnes représentant des papyrus

entrelacés, à chapiteaux fleuris, supportaient autrefois la toiture;

deux seulement sont encore entières. Ces colonnes, reliées par un écran

en pierre fouillée et se détachant sur le pylône de Taharqua, forment un

charmant ensemble. Le grand pylône du dixième des Ptolémées nous conduit

dans un vestibule à colonnes puis dans une large cour qui termine cette

série de temples.

Cette oeuvre de Nektanebos et du Ptolémée ne fut exécutée qu'après que

le grand monument de Ramsès fut presque tombé en ruines; cela ressort de

ce fait que les constructions de Nektanebos et Ptolémée furent faites à

l'intérieur et à l'extérieur des murailles formant l'enceinte du grand

temple; elles empiètent aussi sur une partie de l'emplacement du

pavillon de Ramsès. Ce pavillon, dont nous ne voyons plus que la partie

centrale, forme l'entrée principale du temple.

[PLANCHE 31: VUE INTÉRIEURE DU TEMPLE DE RHAMSÈS III, MEDINET-HABU]

A mesure que de nouveaux temples s'élevaient, les anciens tombaient en

ruines et l'on employait les pierres ainsi toutes prêtes comme matériaux

de construction. On retrouve des inscriptions des anciens temples sur

les murs des temples plus récents. Il est étonnant que les ruines du

village chrétien situé à l'est du grand temple, n'offrent que des murs

en boue desséchée. L'église du village qui occupait le centre de la

seconde cour était également construite à l'aide de cette pauvre

matière, alors que des pierres toutes préparées et toutes taillées se

trouvaient à proximité.

Le magnifique Amenhotep III bâtit son palais somptueux auprès des

temples de Medînet Habu, mais on en retrouve peu de vestiges. Ce palais

était probablement déjà tombé en ruines lorsque Ramsès III fit

construire son grand temple. «Ce monde n'est pas une ville durable»,

disait-on au temps des Pharaons. Les grands palais qui ont existé à

Thèbes et qui servaient de demeures aux rois et aux nobles, étaient tous

construits en briques de boue; ils durèrent peu, mais ils nous ont

laissé quelques fragments qui nous permettent de juger de leur

splendeur. Nous retrouvons heureusement des dessins de ces palais sur

les murailles des temples et des sépulcres, ainsi que des spécimens de

mobiliers qui ornent à présent la dernière demeure des morts, et qui

nous donnent une idée des anciens intérieurs égyptiens.

Le pavillon de Ramsès III, dont nous ne voyons qu'une partie, nous fait

songer à une forteresse plutôt qu'à un palais; il fut sans doute

construit en pierres taillées, pour des raisons stratégiques, par ce roi

guerrier.

*

* *

_CHAPITRE XV_

LA TOMBE DE LA REINE TYI

COMMENT LES INDIGÈNES JUGENT LES ARCHÉOLOGUES. || DU RÔLE DE LA REINE

TYI DANS L'HISTOIRE DES PHARAONS. || LE DIEU NOUVEAU. || VISITE A LA

TOMBE MYSTÉRIEUSE. || «SIC TRANSIT GLORIA MUNDI.» || UNE CRUELLE

DÉSILLUSION.

Noël était passé, et les travaux d'excavation n'avaient donné aucun

résultat intéressant. L'intérêt qu'ils inspiraient tout d'abord était

tombé. Cette vallée renfermant les tombes des rois, que j'étais

impatient de revoir aussitôt que mes travaux personnels m'en

laisseraient le loisir, devait pourtant, à mon avis, recéler bien des

mystères, que des fouilles habilement dirigées ne tarderaient point à

dévoiler. Un jour, la nouvelle se répandit qu'Ayrton avait découvert de

l'or et des pierres précieuses, et les habitants du pays le voyaient

déjà ramassant à la main des trésors incalculables. Mon travail n'avança

guère ce jour-là, car _Tyndale Koom_, Ahmet et même l'ex-forçat

taciturne ne tarissaient pas en bavardages. Inutile de dire que la

valeur archéologique de la découverte ne les intéressait pas. Les

indigènes sont pleins de cette idée que tous les Européens qui

s'occupent des fouilles ne le font que par rapacité et amour du pillage.

La pensée qu'avec ce qu'ils retireraient du butin, _Mistr Davis_ et

_Mistr Eirton_ pourraient vivre tranquillement jusqu'à la fin de leurs

jours, occupait leur esprit et, probablement, excitait leur rancune; ils

trouvaient mauvais que ces chiens de chrétiens pussent s'emparer ainsi

de ce qu'Allah avait mis en réserve pour les vrais croyants!

[PLANCHE 32: LES PYLONES DES PTOLÉMÉES, MEDINET-HABU]

Une chose était certaine: on avait trouvé et ouvert la tombe de la Reine

Tyi. On aurait dit que les roches calcaires qui protégeaient l'entrée

des fouilles avaient la transparence d'un rideau de mousseline, tant les

curieux étaient bien renseignés. M. Théodore Davis avait quitté sa

_dahabiyeh_ pour venir sur les lieux; le Bash Moufetish était arrivé,

accompagné de son _wakeel_ et de ses gardes particuliers; on avait

télégraphié à M. Maspero; un artiste spécial était sur le terrain et un

photographe avait été mandé du Caire. L'arrivée de notre ami Ayrton mit

fin à notre impatience d'en savoir davantage. Il pouvait être

satisfait, car sa découverte était une des plus belles qui se fussent

produites depuis nombre d'années. Il nous dit que la tombe de la Reine

Tyi avait certainement été ouverte depuis que la Reine y avait été

ensevelie, mais que le vol apparemment n'avait pas été le but du

sacrilège; les objets de valeur s'y trouvaient encore, mais les

hiéroglyphes se rapportant à l'hérésie qu'elle avait favorisée et au

fils qu'elle avait essayé d'établir, avaient été effacés. Il paraissait

clair que le sacrilège n'avait été commis que quelques années après la

mort de la Reine, et que les prêtres d'Ammon, ayant satisfait leur zèle

religieux et réparé la brèche faite dans la muraille, Tyi avait reposé

tranquillement pendant plus de trois mille ans. Un éboulement de rochers

avait protégé sa tombe du pillage des Romains, du fanatisme des premiers

chrétiens et de la rapacité des Arabes, mais non des investigations des

égyptologues.

Ce soir-là notre conversation roula sur la Reine Tyi, son fils Akhnaton

et sur l'évolution religieuse de leur époque. Nous fûmes désappointés en

apprenant que l'entrée de la tombe nous serait fermée pendant quelques

jours encore; le photographe du Caire était absent, et rien ne pouvait

être déplacé avant son arrivée. On craignait d'autre part que les

objets ne se détériorassent à la température extérieure, car il arrive

souvent que des choses demeurées intactes dans un sépulcre pendant des

siècles, tombent en poussière dès qu'elles sont exposées à la

température du dehors. Cette crainte n'était que trop justifiée, comme

on le verra plus loin.

Une semaine s'écoula avant que personne, à l'exception de ceux qui y

travaillaient, ne pût visiter la précieuse tombe. Notre curiosité était

continuellement excitée par J. Lindon Smith, un artiste américain,

chargé de peindre l'intérieur de la tombe et son contenu, et qui en s'en

retournant à Luxor s'arrêtait à notre campement pour nous raconter sa

journée. Les longues heures passées dans la chambre mortuaire

n'attristaient point l'artiste, et ce fut l'un des plus gais compagnons

que j'eus la bonne fortune de rencontrer.

Quatre grandes jarres, dont les couvercles portaient l'image de la

Reine, avaient été trouvées, ainsi qu'une cassette renfermant des objets

de toilette en bel émail bleu. Avant de rendre visite à la dépouille

mortelle de cette reine romanesque, il sera intéressant, pour ceux qui

ne connaissent qu'imparfaitement l'histoire de l'Égypte, d'apprendre le

rôle important qu'elle joua pendant la dix-huitième dynastie, alors que

l'Empire avait atteint l'apogée de sa puissance. A l'encontre de

Hatshepsu, elle était de naissance obscure, et l'on dit même qu'elle

n'était point Égyptienne, mais les preuves manquent à l'appui de cette

assertion. Elle épousa le jeune Pharaon, Amenhotep III, à peu près au

moment de son avènement; ce prince magnifique laissa de nombreux

documents où il la nommait _Reine Consort_, et la déclaration royale se

termine par ces mots: «Elle est la femme d'un Roi Puissant, dont

l'empire s'étend au sud jusqu'à Karoy et au nord jusqu'à Naharin». Ainsi

que Breasted le remarque dans son _Histoire de l'Égypte_, «le roi

voulait par là rappeler la haute position qu'elle occupait à tous ceux

qui auraient pu songer à l'humble origine de la Reine». Thothmès III et

ses deux successeurs guerriers avaient consolidé l'empire sur lequel

Amenhotep était appelé à régner; d'une haute culture artistique et ayant

à sa disposition d'inépuisables trésors, ce dernier fit de Thèbes la

plus splendide capitale du monde. Seuls, quelques fragments disséminés

dans les musées nous restent de son grand palais; quelques pierres

marquent l'emplacement de son mausolée, et les colosses ont été

cruellement détériorés par le temps.

Le grand temple de Luxor, encore debout, nous donne la meilleure idée de

ce qui fut fait durant ce règne. L'architecte Amenhotep, fils d'Api, fut

connu des Grecs douze siècles plus tard, et la sagesse de ses maximes

est citée dans _Les Proverbes des Sept Sages_. On peut voir de lui un

curieux portrait au Musée du Caire.

Contrairement aux usages de la contrée, la Reine prit une part

prééminente à toutes les cérémonies religieuses ainsi qu'aux affaires de

l'État, et il est curieux de penser que cette petite femme délicate et

fine, tandis qu'elle suivait ces rites religieux, encourageait en secret

une hérésie qui, pendant le règne de son fils, devait amener la ruine de

l'empire. Les causes de cette réforme religieuse demeurent un mystère;

les prêtres d'Ammon, qui étaient alors tout-puissants, cachèrent leur

mécontentement. La Reine eut sans doute beaucoup d'influence sur son

mari, mais elle en eut bien davantage sur son fils, et ce fut ce jeune

homme qui, après la mort de son père, déclara hardiment la guerre aux

prêtres et proclama l'existence d'un Être Suprême, dont la

manifestation visible était le disque solaire. Son nom, Amenhotep

IV,--«Ammon repose»--lui devint impossible à porter; comment pouvait-on

l'appeler ainsi, alors qu'il effaçait le nom d'Ammon des murs des

temples et offrait un autel au nouveau dieu Aton? Il échangea ce nom

contre celui d'_Akh-en-Aton_, signifiant «Esprit d'Aton». Pendant six

ans il lutta pour effacer toute trace du culte d'Ammon, mais les

souvenirs du passé étaient trop vivaces à Thèbes pour qu'ils pussent

être détruits. Aidé de sa mère et du prêtre Eye, qui avait toujours

encouragé son zèle réformateur, il résolut de construire une nouvelle

capitale qu'il dédierait à Aton. Il choisit un site pittoresque à

quelque cinq cents kilomètres au-dessous de Thèbes, appelé maintenant

Tell-el-Amarna, mais qu'il nomma _Akhetaton_, «Horizon d'Aton». Il

paraît y avoir vécu le reste de sa vie, comme le Pape dans le Vatican,

refusant de visiter les régions qui n'étaient pas dédiées à son dieu.

Les provinces asiatiques refusèrent bientôt de payer leur tribut, et à

la fin de son règne l'immense empire ne comprenait plus que les

provinces arrosées par le Nil. Il mourut sans successeur mâle direct, et

son gendre, Sakere, dont on ne connaît pas l'histoire, lui succéda. Un

autre de ses gendres, Twet-ankh-Amon, succéda à ce dernier, et après

entente avec les prêtres d'Ammon, il retourna à Thèbes qui, depuis vingt

ans, n'avait pas vu de Pharaon. Ce fut probablement durant son règne que

le culte d'Ammon fut rétabli, la tombe de la Reine Tyi ouverte et tous

les souvenirs du maudit Aton détruits.

[PLANCHE 33: KHNUM, KEPR, RA, DANS LA TOMBE DE SÉTI Ier, A THÈBES]

Il nous fut enfin permis de visiter cette Reine avant que son cercueil

gemmé ne fût envoyé au Musée du Caire et ses ossements ensevelis au pied

de la colline protectrice de son tombeau. Mes amis, M. Henry Holiday et

Miss Mothersole, firent partie de l'expédition. Nous ne fûmes pas long à

gravir la montagne et à descendre dans la vallée des Tombes des Rois.

Deux policiers en faction nous indiquèrent l'endroit que nous

cherchions, et lorsque les sentinelles furent bien convaincues que nous

étions des amis de _Hawaha_, nous fûmes conduits à la tombe nouvellement

ouverte. Je fus assez surpris de ce qui se présenta d'abord à nos yeux:

un jeune Anglais de stature athlétique, revêtu d'un costume de flanelle,

était là, entouré de boîtes de fer-blanc, et, éclairé d'une lanterne

électrique, il classait des pierres précieuses; la lumière qui faisait

étinceler les joyaux tombait aussi sur les murs blancs du sépulcre, et

l'ombre sinistre de notre compatriote aurait pu être prise pour celle

d'un sorcier ou d'un prêtre d'Ammon. L'or et le blanc étaient les

couleurs dominantes de tout ce qui était éclairé par les rayons

électriques, et, au premier coup d'oeil, on se serait plutôt cru dans un

boudoir dévasté que dans une mystérieuse demeure funéraire.

Ces réflexions furent de courte durée, car notre ami ayant prestement

rentré ses pierres: des lapis-lazuli en forme de demi-lune dans une

boîte de _Beautés égyptiennes_, des cornalines et des turquoises dans

des boîtes de _Démétrius_ et de _Nestor Genakalis_, s'empressa de nous

souhaiter la bienvenue et de nous faire descendre dans la tombe, située

à quelques pieds au-dessous de l'entrée qui y conduisait. Nous devions

marcher avec précaution et avoir soin de ne rien toucher, car la plupart

des objets étaient très fragiles et le moindre heurt aurait été funeste.

Le dais effondré nous cachait la vue du cercueil; enfin nous vîmes

devant nous l'effigie de Tyi. C'était le spectacle le plus émotionnant

que j'eusse jamais vu: vêtue et parée comme elle l'était sans doute le

jour où Amenhotep le Magnifique la conduisit au festin nuptial, elle

reposait, les bras croisés. Émerveillé par la splendeur de ce tableau,

je ne vis point tout d'abord qu'un côté du cercueil était tombé et que

le corps réel de la Reine reposait à côté de cette glorieuse effigie.

Son visage desséché, ses joues creuses, ses lèvres minces et

parcheminées, découvrant quelques dents, offraient un contraste frappant

avec le diadème d'or qui encerclait son front et le collier qui cachait

une partie de sa gorge momifiée. Son corps était enveloppé de minces

feuilles d'or qui, déchirées en plusieurs endroits, rendaient le

spectacle encore plus lamentable.

Je compris bientôt pourquoi le corps gisait à côté du cercueil. La

bière, très lourde, avait été posée sur de beaux tréteaux surmontés d'un

dais doré, mais l'un des pieds sculptés des tréteaux ayant cédé, le

cercueil était tombé à terre et l'un des côtés s'étant brisé, la momie

s'en était échappée. _Sic transit gloria mundi!_

Avant que ce livre ne soit publié, tous les objets renfermés dans la

tombe de Tyi auront été étiquetés, catalogués et classés dans le Musée

du Caire. La Reine, elle, n'y sera pas. Tout objet ayant une valeur

artistique ou archéologique sera transporté dans la _dahabiyeh_ de M.

Davis, et le corps sera remis dans sa sépulture, et la tombe murée.

Ces pages furent écrites au moment où, tout à l'enthousiasme de la

découverte, nous ne songions pas à mettre en doute son authenticité, et

je les publie ainsi afin de ne pas leur enlever leur sincérité de

premières impressions. Mais une triste désillusion nous était réservée.

Depuis mon départ d'Égypte, cette intéressante momie a été examinée par

de savants chirurgiens qui ont déclaré que le squelette était celui d'un

jeune homme âgé de vingt-cinq à vingt-six ans....

Il n'y a pas de doute que tout ce qui se trouvait dans le sépulcre

appartenait à la tombe de la Reine Tyi, mais l'endroit où repose

réellement son corps, et l'identité du jeune homme qui usurpait ici sa

place demeurent autant de mystères. Il ne semble guère possible que ce

corps soit celui d'Ikhnaton qui aurait été transporté ici de

Tel-el-Amarna pour reposer près de ses ancêtres. Son règne, sous lequel

se sont accomplis tant d'événements, n'aurait guère pu se terminer si

tôt. Obtiendra-t-on quelque nouvel éclaircissement sur ce que firent les

prêtres d'Ammon, lorsqu'ils ouvrirent le sépulcre pour y effacer le nom

maudit d'Aton? Peut-être le cérémonial somptueux des obsèques royales ne

fut-il qu'un simulacre et le corps de la Reine a-t-il été transporté

dans la ville d'Akhetaton, construite par son fils, pour échapper aux

mains sacrilèges des prêtres?

Nous laisserons ces questions sans réponse et nous retournerons aux

excavations du temple de Mentuhotep.

*

* *

_CHAPITRE XVI_

LE TEMPLE DE MENTUHOTEP

ENCORE DES TOMBES, DES SARCOPHAGES, DES MOMIES. || ANTIQUITÉS

MODERNES... || L'HONNÊTE VOLEUR. || DANS LE CLAIR-OBSCUR DES CAVEAUX.

|| LES PEINTURES DE LA TOMBE DE NAKHT: SCÈNES DE LA VIE D'UN GENTILHOMME

CAMPAGNARD. || VERS LE TEMPLE DE SETI.

Vers la fin du mois de janvier 1907, le fond du puits fut atteint, et, à

six cents pieds de son orifice, la chambre mortuaire ouverte. Dans une

niche creusée dans la muraille gauche, se trouvait la momie. Cette niche

était assez haute pour qu'on pût s'y tenir debout et assez profonde pour

contenir un sarcophage. De larges plaques d'albâtre couvraient les

murailles, et bien qu'il n'y eût nulle inscription pour nous renseigner,

nous nous trouvions évidemment en présence du sépulcre d'un grand

personnage. Le désordre qui y régnait prouvait que la tombe avait déjà

été ouverte et pillée; le sol était jonché de débris de cercueil, d'arcs

et de flèches, de statues de bois et de poteries. Dans un coin, un amas

de poussière brunâtre et de morceaux de bandelettes était tout ce qui

restait du corps pour lequel cette tombe avait été construite. La

chaleur y était telle que nos bougies fondaient entre nos doigts; l'air

était irrespirable.

Mais la trouvaille était importante, et au fur et à mesure que les

objets renfermés dans la chambre mortuaire étaient apportés à la hutte,

il devenait évident qu'ils avaient dû appartenir à une tombe royale. Le

classement et remballage de tous ces objets prit quelque temps, et nous

dûmes abandonner nos essais de reconstitution des meubles et des

ornements.

Une autre tombe fut découverte à gauche du grand puits; l'immense

sarcophage de granit qu'elle renfermait et sa situation près du

sanctuaire du temple laissaient supposer qu'elle avait dû contenir une

momie royale.

[PLANCHE 34: LE TEMPLE DE MEKTENEBO, MEDINET-HABU]

Mrs. Naville passa six semaines à rassembler, à classer les fragments de

sept petits autels qui avaient occupé la terrasse supérieure, et dont

son gendre fit la reconstitution sur papier. Le dessin en était fort

beau, et les ornements sculptés de quelques fragments pouvaient se

comparer aux ouvrages de la dix-huitième dynastie. Les dessins qui

ornent les murailles des terrasses sont inférieurs; on y trouve la

manière conventionnelle d'ouvriers habiles plutôt que la marque d'un

génie personnel, comme on en rencontre dans le temple de Hatshepsu. Il

est regrettable qu'on n'ait pu reconstruire complètement et laisser sur

place un de ces petits autels; on aurait eu ainsi un curieux spécimen de

l'art de la onzième dynastie. Comme fragments, ils rempliront les

vitrines de quelques musées, mais leur valeur au point de vue

architectural sera nulle. Toutefois, après avoir reconstruit un de ces

autels, il aurait fallu l'entourer d'une grille de fer afin de le

protéger des indigènes, et certainement cette cage de fer au milieu des

ruines aurait été peu à sa place. Il est difficile de sauvegarder les

oeuvres d'art dans une contrée où les gens ne se rendent pas compte de

leur valeur idéale. Si l'on arrête un voleur en possession d'antiquités,

il est presque impossible d'obtenir pour lui, d'un magistrat indigène,

une condamnation. Le fait de «voler une antiquité» bénéficie de quelque

indulgence, même auprès des Européens: une dame vint un jour à notre

campement pour prier Currelly de l'aider à déchiffrer le cartouche d'un

scarabée et à en estimer la valeur. Currelly, après examen, déclara que

le scarabée était faux, au grand désappointement de la dame, qui,

refusant de se rendre à l'évidence, nous expliqua que le verdict de

Currelly ne pouvait être exact, «car, nous dit-elle, Achmet (le jeune

ânier) m'a assuré qu'il a volé ce scarabée pendant les fouilles, et il a

une figure si honnête que je ne saurais croire qu'il a menti!» Nous ne

pûmes nous empêcher de rire devant tant de simplicité, et la bonne dame

comprit peut-être que le doux Achmet, honnête voleur, était bien capable

d'être aussi un menteur.

Au début de ses travaux à Thèbes, Currelly était moins habile à

reconnaître un scarabée _Kurnah-made_; voulant un jour faire quelques

achats à Luxor, il eut l'idée de s'adjoindre quelqu'un de compétent. Le

chef d'équipe, ou _reis_, comme on les appelle, était originaire de

Kurnah et, sans nul doute, très habile à fabriquer lui-même des

antiquités; ce fut lui que Currelly choisit. Le contre-maître accepta,

et comme Currelly traitait ses hommes avec bonté et qu'il avait quelque

expérience du caractère des indigènes, il savait qu'il pouvait compter

sur son allié. Dans le magasin, un lot tentant de curiosités fut étalé

devant lui, et notre ami commença à choisir: «Pouvez-vous me garantir

l'authenticité de ceci?» demanda-t-il en montrant un bel _ushabti_ bleu

et poli. Le marchand jura «par la barbe du prophète» qu'il connaissait

la tombe où l'objet avait été trouvé, et en appela à son coreligionnaire

pour corroborer ses dires. Le _reis_ voulant servir son maître sans

encourir la colère du marchand, joignit ses protestations à celles de ce

dernier, mais pressa du pied la bottine de Currelly, et notre ami

comprenant que le contre-maître mentait par complaisance, l'achat de

l'_ushabti_ ne fut pas fait.

L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui · 第 8 / 11 段