Les histoires variées des quatre convives rendaient la conversation

intéressante. Le Major avait servi quatre ans en Afrique pendant la

guerre des Boërs; Currelly avait passé une saison avec Flinders Petrie,

à explorer la Péninsule Sinaïtique; Dennis, qui est Américain du Sud,

avait une collection divertissante d'anecdotes, et moi-même, je pus

placer à propos quelque curieux ou réjouissant épisode. On menait une

vie sérieuse et réglée au campement; la lune ayant éclairé notre chambre

à coucher, je gagnai mon lit sans encombre.

[PLANCHE 26: LES COLOSSES DE THÈBES]

On s'habitue difficilement à dormir à la belle étoile. Des chiens qui

aboyaient à intervalles réguliers, me firent prévoir une nuit blanche.

Tout d'abord, intéressé par la nouveauté de mon entourage, je

considérai cette perspective sans ennui. L'air était délicieusement

frais et la lune faisait paraître les rochers environnants plus

majestueux encore. A un certain moment, les chiens se taisant, j'eus la

sensation de tomber dans une agréable inconscience. Mais le hurlement

d'un chacal réveilla les chiens: ombres de Thèbes, quel vacarme! Enfin,

je parvins à m'endormir.

Je rêvai que le vacarme avait éveillé les morts et que de chaque tombe

les momies sortaient. Bientôt, je crus être moi-même une momie. La

pierre tombale qui me recouvrait essayait de se soulever. A chacun de

ses efforts, un frisson mortel me secouait. Une étrange sensation de

liberté reconquise, comme si la pierre se fût tout à coup envolée,

m'arracha à mon sommeil, et j'observai qu'une lourde couverture

tunisienne venait de tomber de mon lit, enlevée par un coup de vent

violent. Dans mes efforts pour la rattraper, je me cognai contre un des

gardiens de nuit qui était accouru à mon secours et qui m'aida à la

reprendre. Nous en couvrîmes le lit, en l'assujettissant au moyen de

lourds morceaux d'une statue d'Osiris. J'avais les yeux et les oreilles

pleins de gravier et de poussière et le cou égratigné. Des appels

désespérés retentirent l'instant d'après: le Major, empêtré dans les

toiles qui protégeaient sa couchette, cherchait à se dégager et appelait

à l'aide. Puis, ce fut Dennis qui, ne voulant pas risquer d'être

enseveli sous sa tente, allait chercher un refuge dans la hutte. On

éveilla Currelly à grand'peine!... Griffith et Dennis s'arrangèrent pour

passer le reste de la nuit dans la hutte; quant à Currelly et à moi, la

tête enveloppée dans de vastes mouchoirs, nous réintégrâmes nos lits

et, bercés par la tourmente, nous nous abandonnâmes de nouveau au

sommeil.

Le soleil, se levant sur les collines au delà de Luxor, m'éveilla. Le

vent était complètement tombé.

Des groupes d'ouvriers apparurent bientôt, silhouettes sombres dans la

brume lumineuse du levant. A sept heures, trois cents hommes et jeunes

garçons étaient rangés près du camp et répondaient à l'appel de Mohammed

Effendi. Je pus enfin procéder à une toilette en règle. Cette nuit au

grand air m'avait affamé et j'aurais embrassé Bulbul lorsque, devinant

mes désirs, il m'apporta une tasse de thé. Ce nom de _Bulbul_ ne m'étant

point connu, j'interrogeai le jeune garçon. Il m'avoua que ce nom était

celui d'un oiseau qui chante très bien (le rossignol, ainsi que je le

compris plus tard), et qu'on l'avait surnommé de la sorte en raison de

son talent de chanteur.

*

* *

_CHAPITRE XIII_

LE TEMPLE D'AMMON

COMMENT ON OBTIENT UNE EMPREINTE D'UN BAS-RELIEF. || UNE PYRAMIDE SUR UN

TEMPLE. || LA MYSTÉRIEUSE VACHE DE HATHOR. || QUELQUES DÉTAILS

HISTORIQUES AUTOUR DU TEMPLE DE LA REINE HATSHEPSU. || «L'EXPÉDITION EN

PONT».

Après le déjeuner, j'allai avec Currelly au temple de Hatshepsu, pour me

rendre compte de la manière dont on pourrait relever le contour des

bas-reliefs sans endommager les murailles. Nous nous fîmes accompagner

de quelques ouvriers que mon ami savait être experts dans la fabrication

des fausses antiquités, et nous nous munîmes de cire à modeler et de

feuilles de papier d'étain. Choisissant pour notre expérience un

bas-relief des plus simples, nous le couvrîmes d'une feuille de papier

d'étain, et, avec une légère pression, nous obtînmes le dessin des

contours. Les contours les plus accentués furent obtenus à l'aide d'une

brosse de crin avec laquelle nous fîmes pénétrer partout la feuille de

métal souple. La cire, après avoir été chauffée au soleil, fut placée

sur la feuille d'étain, puis nous attendîmes que le froid de la pierre

l'eût à nouveau durcie.

Il fallut ensuite retirer le moule avec son revêtement de cire et le

poser sur une surface unie. Ceci fait, nous obtînmes un bas-relief

argenté qui nous parut très satisfaisant et le _Quies keteer_ des

fabricants d'antiquités nous fit grand plaisir. Le moule fut emporté à

la hutte, et, après l'avoir enduit de graisse, j'en pris une empreinte

au plâtre. Nous laissâmes le plâtre se durcir à son tour et nous allâmes

voir ce qui se passait dans le nuage de poussière qui flottait au-dessus

des fouilles, à gauche du temple de Hatshepsu.

La Société d'Exploration Égyptienne a obtenu la concession des fouilles

du temple de Hatshepsu en 1903, après que les travaux commencés dans le

temple voisin, moins ancien, eussent été remis au Service des

Antiquités. Le Professeur Naville offrit ses services pour cette

entreprise, et, avec le concours de M. Henry Hall, du Bristish Museum,

et plus récemment, de C. F. Currelly, il termina les travaux en trois

ans. Tout en gravissant les trois terrasses, nous remarquons la

similitude de ce plan avec celui du sanctuaire de Hatshepsu, érigé

quelque sept siècles plus tard. Il y a cependant un détail qui distingue

le temple de Mentuhotep II; c'est la ruine d'une pyramide sur la

troisième terrasse. C'est le seul exemple que l'on rencontre d'une

pyramide faisant partie d'un temple, et la singularité de cette

construction a été l'occasion d'études intéressantes. Un papyrus

conservé au Musée de Turin relate que le Pharaon (un des derniers

Ramsès) avait nommé une commission pour visiter les tombes de ses

prédécesseurs et dresser un rapport sur l'état de ces tombes. Le rapport

mentionne que la tombe de Mentuhotep II était intacte, mais il n'indique

pas son emplacement; toutefois, le dessin d'une pyramide faisait suite

au passage qui avait trait à cette construction. Ceci décida le

Professeur Naville à rechercher la tombe sous cette pyramide. Il ne la

trouva pas, mais il fut récompensé de ses travaux par la découverte de

six statues de Usertesen III, dont trois sont actuellement au British

Museum, et les trois autres au Caire. Comme ce monarque appartient à une

dynastie plus récente, la douzième, il y a là un problème de plus ajouté

à tous ceux que nous offre ce temple.

Une tombe de femme a été mise à jour à quelques mètres de la pyramide;

quelques fresques, bien conservées, datant de la onzième dynastie, qui

couvraient l'extérieur de ce sépulcre, sont très intéressantes, quoique

grossières. Quant à l'emplacement de la dernière demeure de Mentuhotep,

il reste toujours un mystère.

Les fouilles ont été continuées dans la base des rochers qui se trouvent

derrière le temple; des débris de pierre calcaire ont été enlevés, et

une couche inférieure avait à peine été entamée, que, à la grande

surprise de M. Dalison qui dirigeait les travaux à cette époque, une

masse de roc glissa, laissant à découvert une cavité, et la tête et les

épaules d'une vache de Hathor. L'hiver de 1906 à Thèbes fut fertile en

surprises; mais celle-ci fut une des plus intéressantes, en raison de la

beauté de la sculpture et de son parfait état de conservation. Currelly

qui accourut avant même que la trouvaille ne fût débarrassée de sa

poussière, me donna tous les détails.

Les travaux durent être très prudemment menés. Les ouvriers indigènes

s'intéressent vivement à la découverte d'objets de valeur et perdent

facilement leur sang-froid. Si l'on n'observe pas les plus grandes

précautions, les fouilles dans ces rochers peuvent amener des

éboulements funestes. La cavité où apparaissait cette étonnante tête de

vache, demandait une étude spéciale. On s'aperçut d'abord qu'elle avait

un toit en forme de voûte; les peintures murales, fort bien conservées,

ne laissaient aucun doute sur l'époque de la construction. Il est

regrettable que cette construction n'ait point été laissée intacte. Les

autorités du Musée du Caire, naturellement désireuses d'ajouter à leurs

collections un si beau spécimen de la sculpture de la dix-huitième

dynastie, firent valoir les risques que courrait la sculpture si on la

laissait en cet endroit. De son côté, l'Inspecteur local des Antiquités,

M. Weigall, demandait qu'on laissât la caverne intacte, en se déclarant

prêt à assumer toute responsabilité. Les grilles de fer qui auraient été

nécessaires pour protéger la vache de Hathor contre les actes de

vandalisme ou contre les chercheurs de reliques, auraient certainement

nui à l'aspect du monument, mais, située dans cette niche, près du

sanctuaire de Hatshepsu, combien mieux dans son cadre elle aurait été

qu'au Musée du Caire!

La gravure ci-contre représente la terrasse supérieure du temple de

Mentuhotep, avec la base en ruines de la pyramide, à droite. La partie

sud du temple, plus récente, est au milieu, et les collines qui

entourent la vallée forment le fond. La seconde cavité, à gauche, est

celle où la vache de Hathor fut trouvée, mais, bien qu'elle soit à

proximité du temple de Mentuhotep, elle n'a rien de commun avec ce

sanctuaire. Le sanctuaire de Hathor fut élevé sur les ordres de la reine

Hatshepsu après que l'autre, dont nous retrouvons les traces, fût tombé

en ruines. Tous deux furent restaurés plus tard, sous Ramsès II.

[PLANCHE 27: RUINES DU TEMPLE DE MENTUHOTEP, A THÈBES]

L'excavation, à l'extrême gauche de la gravure, concentra tout l'intérêt

des fouilles de cet hiver. On avait trouvé l'entrée d'une tombe très

intéressante, et, pensant qu'il s'agissait de la tombe recherchée par le

Professeur Naville, on attendit l'arrivée de ce dernier pour l'ouvrir.

De retour à la hutte, nous procédâmes à l'ouverture du moule de cire.

Une impression se trouvait bien reproduite, mais le papier de plomb qui

servait à empêcher la cire de détériorer le coloris de la muraille,

avait arrondi les bords des incisions qui donnent tant de vie au travail

original. La cire n'avait pas pénétré assez profondément, et il nous

fallut corriger minutieusement les angles trop arrondis. Une autre

difficulté se présentait: la cire qui s'était bien durcie sur la

surface froide de la muraille, s'était ramollie avant d'avoir été

recouverte de plâtre, et certains reliefs s'étaient empâtés.

Avant de commencer le moulage de la seconde pierre, nous étendîmes notre

cire sur une table de fer, chauffée par une lampe à alcool. A l'aide de

baguettes de bois, nous pressâmes le papier d'étain dans les creux de la

sculpture, et, la cire étant plus malléable, elle fut plus facile à

appliquer dans ces mêmes creux. En employant du plâtre de Paris, nous

n'aurions eu à craindre aucun affaissement, mais nous avions promis au

Professeur Maspero de ne pas nous en servir dans le temple, de crainte

qu'un ouvrier maladroit n'en éclaboussât les murs. Une seconde couche de

cire plus épaisse donna quelque résultat, mais comme les pierres du mur

n'étaient pas toutes égales de surface, nous ne pouvions éviter certains

creux. Cet inconvénient n'aurait pas été si grave s'il ne s'était agi

que d'une seule pierre, mais cette partie de la muraille était formée de

deux cents pierres environ, et il fallait des raccords exacts.

Il ne m'était pas facile, avec ma connaissance très imparfaite de la

langue arabe, d'instruire dans un art que je devais apprendre moi-même

les paysans qui m'aidaient. Currelly me seconda de son mieux, mais

après l'arrivée du Professeur Naville, l'ouverture de la tombe dans le

temple de Mentuhotep absorba tout son temps et tous ses efforts. Je

trouvai heureusement les six Arabes qui m'aidaient fort intelligents et

prenant beaucoup d'intérêt à leur travail. Au fur et à mesure que les

résultats se perfectionnaient, nous augmentions leurs gages, et lorsque

je fus certain que les moulages ne pouvaient être meilleurs, leur

salaire était le triple de celui qu'ils recevaient aux fouilles. Il faut

dire en passant que _el Kompania_, comme ils nomment la Société

Égyptienne d'Exploration, rétribue fort mal ses ouvriers, et je suis sûr

que seule la perspective de pouvoir subtiliser quelques scarabées ou

morceaux d'antiquités, les décide à travailler à vil prix.

A propos de ces reproductions, quelques détails sur leurs originaux et

sur le temple où ils se trouvent ne seront point déplacés ici.

[PLANCHE 28: SENSENEB, DANS LE TEMPLE DE HATSHEPSU, A DER-EL-BAHRI]

Makere-Hatshepsu est la première souveraine d'une grande contrée dont

nous parle l'Histoire. Fille de Thothmès I, elle avait également droit

au trône par sa mère, Ahmès, qui descendait d'une longue lignée de

princes thébains. Ses deux demi-frères, Thothmès II et Thothmès III,

contestaient ces droits. Bien que leurs prétentions ne fussent point

aussi justifiées que celles de leur demi-soeur, leur sexe les désignait

au choix de leurs sujets. Des deux frères, Thothmès II avait plus de

droits par sa naissance, sa mère étant princesse, alors que la mère de

Thothmès III n'avait été qu'une obscure concubine. Mais Thothmès III

apporta une heureuse solution au problème en épousant sa demi-soeur.

Pendant un certain temps, les deux époux régnèrent conjointement, et

pendant que Thothmès agrandissait le temple de Karnâk, Hatshepsu élevait

ce sanctuaire qu'elle consacra à Ammon. Mais le pays eut à souffrir de

la discorde qui régnait entre les deux époux, et Thothmès II ne manqua

pas d'exploiter à son profit le mécontentement de la population. Tout

d'abord, la reine fut dépossédée par son mari et l'on donna ordre

d'effacer son image des murailles encore inachevées du temple. Le parti

de Thothmès II plaça celui-ci sur le trône. Mais son règne fut de courte

durée, et, à sa mort, les partisans de Hatshepsu furent assez puissants

pour la rétablir sur le trône. Elle régna jusqu'à la fin de sa vie, et

l'embellissement du temple d'Ammon fut son oeuvre principale.

Les prêtres d'Ammon, qui étaient ses partisans fervents, firent tout au

monde pour affermir son prestige aux yeux du peuple. Dans la colonnade

nord, l'histoire de sa naissance divine est dépeinte: son père

terrestre, Thothmès I, est entièrement ignoré, et une belle série de

bas-reliefs représentent Ahmès devant Ammon Ra; les hiéroglyphes

rapportent les paroles du dieu: «Hatshepsu sera le nom de ma fille...

Elle régnera sur toute cette contrée». Plus loin, l'enfant nouveau-né

est représenté comme un garçon, et, plus loin encore, la reine couronnée

par les dieux porte une barbe et est vêtue de la courte jupe d'un roi.

Thothmès n'apparaît que dans la scène finale où, devant la cour

assemblée, il reconnaît la reine comme souveraine du pays. Le parti de

la reine avait eu soin de faire graver certaines inscriptions pour

renforcer son autorité. Son prédécesseur est représenté, disant: «Vous

proclamerez sa parole; vous serez unis sous son commandement. Celui qui

lui rendra hommage vivra; celui qui parlera de sa majesté en blasphémant

mourra».

Bien que tardivement racontée, cette légende trouva créance dans le

peuple qui de tout temps avait regardé les Pharaons comme les

descendants terrestres du dieu-soleil, et, malgré son sexe, Hatshepsu

continua de régner jusqu'à la fin de sa vie.

La contrée de Pont est regardée comme le berceau des dieux; les

égyptologues la placent à l'extrême-est de l'Afrique, connu à présent

sous le nom de Somaliland; de temps immémorial on y récoltait la myrrhe

dont on offrait l'encens sur les autels. Planter de myrrhe les terrasses

de son temple, devint l'ambition de la reine. Cinq navires furent

équipés et envoyés sur le Nil, à un endroit où un canal relie le fleuve

à la mer Rouge. Ils sont représentés dans la colonnade portant la

désignation de _l'Expédition en Pont_ et une large raie bleue qui se

déroule au-dessous figure l'eau où se jouent de nombreux poissons du

Nil. Lorsque ces mêmes vaisseaux sont représentés sur les côtes de Pont,

les poissons particuliers à la mer Rouge figurent à leur tour. Des

hommes chargés d'arbres à myrrhe gravissent les échelles des navires; un

lourd chargement se trouve déjà embarqué, et quelques singes se

promènent çà et là. La structure et la mâture de ces vaisseaux sont

rendues avec une étonnante fidélité.

Des hiéroglyphes relatant cette expédition couvrent les espaces vides de

l'arrière-plan.

Le sujet de la muraille sud nous transporte dans la contrée de Pont. Les

envoyés de la Reine sont reçus par le souverain de la contrée; la pierre

où est représentée l'énorme épouse du souverain, ne se trouve

malheureusement plus ici; elle est au Musée du Caire. Des bestiaux à

cornes courtes sont offerts au roi; un village de Pont bâti sur pilotis,

sert de fond. Ailleurs, des indigènes transportent les arbres sur les

navires; leur type, très différent de celui des Égyptiens, a sans doute

été minutieusement observé d'après les quelques habitants de Pont qui

accompagnèrent l'expédition à son retour à Thèbes. Beaucoup de pierres

manquent, elles se trouvent dans les différents musées européens.

La couleur a disparu des portions de la muraille qui furent exposées aux

intempéries. Les ocres rouges et jaunes ont résisté à la lumière, mais

sont parfois éraflés par les tourbillons de sable. Les parties noires

qui ont été exposées au soleil sont entièrement effacées, ainsi que les

bleus et les verts que l'on ne retrouve que dans les creux profonds.

Là où les peintures ont été protégées du soleil, de la pluie et du vent,

elles ont gardé toute la fraîcheur de coloris qu'elles avaient il y a

trois mille cinq cents ans, lorsqu'elles furent exécutées par les

artistes à la solde d'Hatshepsu.

Il semble n'y avoir eu que peu de mélange de couleurs. Les artistes

employaient une nuance conventionnelle pour chaque objet représenté par

le relief, sans faire aucun effort pour employer la teinte exacte; mais

il y a dans l'ensemble beaucoup de richesse et de pittoresque. Çà et là,

la pluie et la lumière, en atténuant les tons, ont mis sur ces

bas-reliefs une patine admirable.

M. Somers Clarke, architecte honoraire de la Société d'Exploration

Égyptienne, a reconstitué les fragments absents de la colonnade sur

laquelle se trouvent ces bas-reliefs uniques, et M. Howard Carter a

passé deux années à surveiller les travaux. Il reste davantage à faire

pour protéger des intempéries les bas-reliefs de la troisième terrasse,

mais on me dit que ce travail sera bientôt entrepris.

*

* *

_CHAPITRE XIV_

PARMI LES TEMPLES

LES TEMPLES ONT SUCCESSIVEMENT SERVI A DES CULTES DIVERS. ||

L'INSCRIPTION D'UN PRÊTRE CHRÉTIEN. || LE PETIT TEMPLE DE

DER-EL-MEDINEH. || DÉTAILS ARCHÉOLOGIQUES. || «CE MONDE N'EST PAS UNE

VILLE DURABLE.»

Dans l'espace couvert par les deux temples dont nous venons de parler, à

Dêr-el-Bahri, on peut étudier l'art et la vie de ce peuple intéressant

tels qu'ils se développèrent pendant une période de trois mille ans.

Senmut, l'architecte du temple de Hatshepsu, ne put terminer son oeuvre

avant la mort de la Reine, et comme il était un de ses partisans, il dut

probablement prendre la fuite lorsque Thothmès III saisit à nouveau les

rênes du Gouvernement. Des restaurations furent faites par la dynastie

suivante, sous Ramsès II, mais elles font preuve d'un déclin marqué dans

le sens artistique. Un sanctuaire fut ajouté sur la troisième terrasse

sous les Ptolémées, et nous pouvons comparer cet ouvrage avec ceux de la

dix-huitième dynastie. La nature de la pierre sablonneuse qui servit à

la construction de ce sanctuaire explique probablement le manque de

finesse de certains bas-reliefs. Les personnages sont traités à la

manière grecque, plutôt qu'égyptienne, en tout cas la décadence de l'art

est évidente. L'influence grecque est visible dans tous les monuments de

l'époque des Ptolémées.

Ce même sanctuaire devint plus tard la chapelle d'une communauté

chrétienne, et les murailles sont encore noircies par la fumée des

torches et des cierges qui l'éclairaient durant la célébration de la

messe. Cette chapelle est creusée dans le rocher, et les pierres

sablonneuses formant le mur et le toit ont été évidemment employées pour

résister à la pesée des pierres calcaires de la partie supérieure. On

retrouve les traces d'un autel dans la table d'offrandes de Hatshepsu,

et, partout où les dieux païens n'ont pas été cachés par quelque objet

du culte chrétien, leur visage a été détruit.

[PLANCHE 29: COUR INTÉRIEURE DE TEMPLE, A MÉDINET-HABU]

Les décorations anciennes ne furent point respectées. Une pierre

représentant la tête de Thothmès admirablement sculptée était mise

sens dessus dessous dans le mur, si l'on trouvait qu'elle s'adaptait

mieux ainsi. Sur les espaces qui ne sont pas couverts d'hiéroglyphes ou

de sculptures, on trouve des inscriptions en écriture cursive,

hiératique ou démotique. Une prière à Esculape, en caractères grecs, fut

probablement gravée par un ouvrier grec, sous le règne des Ptolémées.

Plus loin, un moine copte, quelques siècles plus tard, a mis au-dessus

de cette prière une croix, avec ces mots: «Dieu seul guérit».

De la terrasse supérieure, la vue est splendide. Vous avez devant vous

la sauvage contrée qui forme une partie de la nécropole thébaine. La

plaine fertile traversée par le Nil, se détache sur un fond de collines.

A droite, se trouve le Ramesseum, avec le temple de Seti à gauche, et,

de l'autre côté du fleuve, sur ses bords, apparaissent les grandes

colonnades de Luxor et l'immense pylône de Karnak.

En 1894-1895, le temple entier fut mis à jour après de longs travaux

dirigés par le professeur Naville et entrepris aux frais de la Société

d'Exploration Égyptienne.

De mes aides, quelques-uns retournèrent bientôt à _la poussière_, ainsi

qu'ils nommaient les fouilles. L'un de ceux qui restèrent avec moi,

montra une telle habileté dans le moulage des bas-reliefs, que je le

reconnus sans peine pour être, de son métier, un fabricant d'antiquités.

Cet homme savait quelques mots d'anglais et je le laissais souvent

parler. J'ai oublié son nom, mais je me souviens qu'on l'appelait

_Tyndale Koom_, d'après les termes dans lesquels il s'adressait à moi,

lorsqu'il voulait me faire voir son travail.

Mon second aide était un ânier qui avait abandonné son métier après la

mort de sa bête. Puis venait, par ordre de distinction, un ex-forçat,

individu taciturne et rude travailleur. On m'avait dit que dans un accès

de colère il avait tué quelqu'un, mais qu'au fond il n'était pas

méchant.

[PLANCHE 30: TEMPLE DE DÊR-EL-MEDINET, A THÈBES]

Un collaborateur important restait dans la hutte et faisait le moulage

des impressions relevées par nous. Ce travail était extrêmement

difficile, aucun de nous ne sachant bien se servir du plâtre de Paris.

La peinture des maquettes étant moins longue que leur préparation, je

pus consacrer de nombreux loisirs à mes aquarelles. Le petit temple de

Ptolémée à Dêr-el-Medîneh, caché dans les replis des collines désertes à

un kilomètre et demi au sud de notre vallée, fut un de mes sujets

favoris. Le mot arabe _Dêr_, signifie couvent, et ce temple porte les

traces du passage des moines coptes. Il fut élevé en l'honneur de

Hathor, la déesse de la mort, et aussi de la déesse Maat. Bien que les

inscriptions soient inférieures à celles de Dêr-el-Bahri, l'intérieur me

parut plus propre à inspirer de pittoresques esquisses que celui de son

trop célèbre voisin. Les colonnes couronnées de calyx et les initiales

entrelacées de Hathor, ainsi que la porte du sanctuaire, se prêtent sous

un certain éclairage à de délicieuses compositions. Des traces de

couleur se retrouvent sur ces initiales, ainsi que sur le cadran solaire

qui surmonte la porte.

Les temples de Ptolémée ont un grand avantage sur ceux de dates plus

anciennes, c'est qu'ils sont dans un bien meilleur état de conservation;

en fait, on ne peut guère leur donner le nom de ruines. A part les

objets qui se trouvaient dans ces temples et qui sont maintenant dans

les musées, les temples de Dendera, Esneh et Edfu n'ont guère changé

depuis qu'ils ont été construits.

L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui · 第 7 / 11 段