Nous arrivons bientôt en vue du village de Mit Rahîneh, qui s'élève sur

le site de Memphis.

Des ornières dans le sable nous obligent à choisir avec précaution notre

chemin, et les sombres ouvertures des tombes creusées dans les falaises

basses, nous montrent que nous sommes dans un vaste cimetière. Des

débris de tombes violées jonchent le sol, mais la brillante lumière et

le scintillement du terrain sablonneux et sec font diversion au

sentiment d'horreur que nous ne manquerions pas d'éprouver à la vue d'un

cimetière européen ainsi profané. La _Pyramide à marches_, entourée

d'autres pyramides plus petites, domine la scène.

Après le déjeuner, on nous conduit au Sérapenen. Je n'ai point

l'intention de m'étendre sur l'intérêt archéologique que présentent les

monuments célèbres groupés sous ce nom. La façon dont Mariette découvrit

les tombes d'Apis, en lisant un passage de Strabon, est racontée par

Amélia H. Edwards dans son livre _Mille lieues sur le Nil_. Les

impressions de cet auteur sur sa visite au Sakkâra me dispensent de rien

ajouter sur ce sujet. Je n'ai d'ailleurs pas de souvenir notoire de ma

promenade sous les voûtes basses, pauvrement éclairées, qui contiennent

les sarcophages des taureaux sacrés.

La tombe de Tyi, qui fait époque dans l'histoire de l'art, m'a intéressé

davantage. Les bas-reliefs qui ornent les murailles de ce sépulcre de la

cinquième dynastie, peuvent se comparer aux travaux d'art plus solides

de la dix-huitième dynastie. Le développement de l'Égypte ne fut point

continu. Parvenu à son apogée au cinquième siècle, il déclina, puis

cessa presque d'être pendant les siècles suivants; il reprit à nouveau

au onzième siècle, pour s'arrêter complètement pendant les âges sombres

de Hyksos. Mais l'Art, en cette race privilégiée, semble être immortel,

car à peine les Thothiens eurent-ils débarrassé leur pays des tyrans

étrangers, qu'il reconquit rapidement sa gloire passée et la surpassa,

avant que Ramsès II ne le pliât au joug de sa glorification personnelle.

Ici, de même que dans les oeuvres vues à Debr-el-Bahri, la qualité de la

pierre a permis le travail le plus délicat, et les silhouettes, dans les

deux cas, sont fermement et purement dessinées, bien que le relief en

soit très léger. Comme elles sont très colorées, un relief plus accentué

était inutile. Malgré le grand laps de temps qui sépare les deux

oeuvres, beaucoup de caractéristiques semblables se retrouvent dans le

temple de Hatshepsu, à Dîr-el-Bahri, et il est évident que l'art de ce

temple n'est que le développement de celui de ces peintures murales.

Nous reviendrons plus longuement sur l'oeuvre de la dix-huitième

dynastie qui, quoique plus subtile et plus fine, nous étonne moins que

ces admirables reliefs de Tyi, qui sont les premières manifestations

d'un art vivant, survenant après une période de décadence. L'étude des

tombes de Sakkâra nous apprend à apprécier la collection unique du musée

du Caire que la nécropole a enrichi de plus d'une oeuvre rare.

En allant à Bedrashîu, où nous prenons le train pour le Caire, nous

remarquons des monceaux de ruines qui marquent l'emplacement de Memphis,

et les deux colossales statues de Ramsès II. Les villages que nous

rencontrons, avec leurs _combumbarius_ en forme de gigantesques pylônes

et leur épais rideau de palmiers, sont un peu élevés au-dessus du niveau

de la plaine, et, de loin, paraissent autant d'îles sur une mer

d'émeraude. Pendant la crue du Nil, ils deviennent vraiment des îles au

sol merveilleusement fertile. Des troupeaux qu'on ramène du pâturage, et

bien d'autres pittoresques scènes champêtres, rappellent les peintures

murales du temple de Tyi, auxquelles elles servirent de modèles,

peut-être, il y a quelque mille ans. Ces étendues de champs verts se

prêtent pourtant encore mieux à être peints lorsque le soleil a doré les

épis, et que la moisson est en train. Les instruments aratoires

perfectionnés sont peu connus ici, et le travail du _fellah_ se fait à

peu près de la même manière qu'il se faisait au temps des Pharaons.

[PLANCHE 22: AAHMES, MÈRE DE HASTHEPSU, TEMPLE DE DER-EL-BAHRI]

Les femmes, revenant de la rivière, des cruches pleines sur la tête,

sont vêtues comme leurs soeurs des villes, mais non voilées. Le

_yashmak_ rendrait leur dur labeur intolérable. Mais elles détournent

les yeux en rencontrant des _Firangi_, ou ramènent sur leur visage le

voile qui coiffe leur tête, preuve que l'antique loi vit toujours en

elles.

Le paysage, pendant les 15 kilomètres de voyage en chemin de fer, est

magnifique; les lueurs du couchant donnent un vif relief au Gebel Turra,

et au delà de Helouan, sur la rive du Nil, de délicates ombres violettes

estompent les masses rocheuses sur le fond de ciel noyé d'or. Les

villages se silhouettent finement contre la pénombre du désert Lybien,

et les groupes de palmiers se dressent dans l'air calme. Avant d'arriver

au Caire, les rails suivent la rive; la lumière, rosée à présent,

idéalise les voiles des _gyassas_ et se répète, en ton plus doux, sur

les lointaines collines du Mokattam. Près de Zîreh, le clair-obscur

prête son mystère à quelques personnages sur le bord du Nil, et la

petite ville elle-même, peu intéressante à la lumière crue du jour,

s'enveloppe à cette heure d'un charme délicat. Peu après, nous arrivons

au Caire, fatigués, mais heureux de cette belle soirée qui couronne une

passionnante journée.

*

* *

_CHAPITRE XI_

D'ALEXANDRIE AU CAIRE

LA ROUTE DU CAIRE, _viâ_ ALEXANDRIE. || LES ANTIQUES PAYSAGES DU DELTA.

|| LE SÉPULCRE DU SAINT SEYID-EL-BEDAWI. || UNE MISSION DÉLICATE. ||

VOYAGE EN «DAHABIYEH».

Je quittai l'Égypte peu après ma visite à Sakkâra, et les hivers

suivants me trouvèrent travaillant en Europe. Je songeais souvent avec

une sorte de nostalgie au climat ensoleillé de la vallée du Nil;

frissonnant dans quelque ville italienne, ou cherchant à m'abriter de la

pluie en France ou en Angleterre, je pensais avec regret à cette

délicieuse excursion à Sakkâra. Une commande d'aquarelles égyptiennes me

permit enfin de reprendre la route du Caire, _viâ_ Alexandrie cette

fois.

La route du Caire, _viâ_ Alexandrie, donne une autre idée de la contrée

que le voyage de Port-Saïd.

J'ai essayé de décrire la route de Port-Saïd; il peut être intéressant

de me suivre dans mon voyage à travers le Delta jusqu'à l'Égypte

supérieure.

Pendant la première heure de ce voyage on passe à travers de prospères

faubourgs, bâtis à grands frais avec un minimum de goût artistique. Le

manque d'ombre et peut-être le désir de cacher les fautes d'architecture

ont poussé les propriétaires de ces bâtisses à soigner tout

particulièrement les jardins, ce qui fait que ces constructions sont

pour la plupart entourées d'un fouillis d'arbres et d'arbustes qui les

dérobent aux regards.

Le train longe la côte sur une longueur de quelques kilomètres, mais dès

que la partie nord du Lac Maryût est contournée, nous nous trouvons dans

les riches terres du Delta et le paysage change complètement. Plus de

villas; l'oriental _tarboush_ fait place au turban du _fellah_;

l'automobile est remplacée par l'âne ou le chameau. Les villages n'ont

pas dû se transformer beaucoup depuis le temps des Enfants d'Israël,

employés au service peu profitable des Pharaons. Les maisons, comme

alors, sont bâties en briques faites de boue desséchée; on y voit les

mêmes toits de chaume ou de troncs de palmiers; les dômes aussi devaient

exister dans ce temps-là, car nous retrouvons cette forme de toiture

dans les documents dynastiques. Chaque envahisseur respecta les choses

établies, comme convenant le mieux à la contrée, et bien que le culte

d'Isis fût remplacé par celui du Christ, puis tous deux par le puissant

Islam, il n'y eut là, en somme, qu'une évolution morale, qui n'altéra

point le paysage, et l'aspect de cette partie de l'Égypte changea moins

en quatre mille ans que celui d'un comté anglais en quatre siècles.

Le minaret, qui indique le changement de foi, est fort rare ici, tous

les matériaux de construction étant très chers. Un enclos carré de

briques en boue desséchée au soleil, orné de motifs arabes autour de

l'entrée, sert de mosquée au village. Sur les toits des maisons sèchent

des graines, des légumes ou des plantes, et l'on y remarque souvent des

cruches brisées où les tourterelles font leurs nids. Les hommes et les

bêtes vivent ensemble. Un excellent système d'irrigation a étendu la

partie de terres cultivées, mais le spectacle qui frappe notre vue

aujourd'hui diffère probablement peu de celui que rencontraient les yeux

de Joseph lorsqu'il exploitait les terres du Pharaon.

Le magnifique paysage s'étend vers l'est, parsemé de villages, coupé de

temps à autre de bosquets de palmiers. Le grincement d'un _sakiyah_

nous arrive à travers le bruit du train et un archaïque moulin à eau,

actionné par un buffle, passe devant nos yeux.

Nous ne voyons point encore le Nil, bien que de tous côtés nous

admirions sa généreuse influence. Nous apercevons pourtant le Mahmûdieh

Canal, la grande oeuvre de Mohammed Ali, qui fertilisa ainsi Alexandrie

en la reliant aux grandes eaux d'Égypte. De temps à autre aussi, le ciel

et le paysage se mirent dans les nombreux canaux de moindre importance

qui sillonnent le Delta. A la halte de Kafr-el-Zaiyât, le bras du Nil,

Rosetta est devant nous, et nous remarquons de nombreux bâtiments

chargés des produits de cette riche contrée, apportant des poteries et

de la canne à sucre de la Haute Égypte. Quelques hangars surmontés de

cheminées en fer rouillé nous reportent aux laideurs européennes, mais

l'aspect pittoresque des bords du Nil et l'admirable lumière fluide qui

baigne le tableau nous font vite abandonner ce souvenir.

Nous atteignons bientôt Tanta, une ville florissante, à mi-chemin entre

les deux bras de la rivière qui se séparent au Barrage, près du Caire.

Le saint Seyid-el-Bedawi est enterré en cet endroit; son sépulcre ne

présente aucune beauté architecturale, mais il doit être intéressant de

voir les multitudes de pèlerins mahométans y affluer le jour de _Molid_,

jour anniversaire de sa naissance. Malheureusement, ce jour tombe en

août, au gros des chaleurs.

Après Tanta, le train traverse la partie la plus riche de cette fertile

contrée, mais le paysage est abîmé par de nombreux moulins à nettoyer le

coton. Puis nous traversons le bras est du Nil en arrivant à Bulâh;

enfin, jusqu'au Caire, nous parcourons une contrée décrite au

commencement de ce livre.

Mon amour de l'Égypte et des choses égyptiennes me fait détester le

quartier européen du Caire où je suis forcé de demeurer. Quittant

l'Europe pluvieuse et froide, on devrait être trop heureux de se trouver

sous ce beau ciel pur et dans ce soleil étincelant; malheureusement, le

vieux Caire qu'on désire peindre n'offre rien de commun avec le Nouveau

où l'on est contraint de demeurer. Les habitants ont la même mine

rébarbative que leurs demeures. Leur seule raison d'être est d'ailleurs

d'écorcher l'étranger vite et bien, et de se retirer après fortune

faite... Ah! ce morceau d'Europe moderne n'est guère en harmonie avec sa

voisine, la pittoresque cité moyen-âge! Autrefois, un artiste pouvait

vivre au milieu des choses qu'il désirait peindre; à présent, s'il

descend dans une auberge où peu de membres de la colonie anglaise

daigneraient s'arrêter, il est obligé de payer des prix dignes de la

Riviera. Heureusement, ces deux dernières années, je pus travailler dans

un milieu qui fut mieux à ma convenance: la tente, la _dahabiyeh_, les

carrières, sont plus de mon goût.

La vie sur une _dahabiyeh_ est pittoresque et charmante. On peut

circuler à peu près partout, en Égypte, sur ces bateaux; on s'y installe

confortablement et l'on y réunit des amis: c'est l'idéal!

Une partie des terrains qui entourent les monuments historiques ont été

acquis par le Service des Antiquités et il est défendu d'y camper. Ceci

est une mesure en apparence inutile. Cependant, elle est de grande

importance. Il serait difficile de résister au désir d'emporter quelque

précieux débris d'antiquités si l'on campait autour des excavations où

s'opèrent les fouilles. Un Arabe vous offre un scarabée ou un _ushabti_

bleuté et vous vous demandez tout d'abord si l'objet est véritable, s'il

n'a pas été volé? Si l'Arabe est sûr que son acheteur n'a rien de commun

avec le Service des fouilles, il avouera même le vol, comme preuve de

l'authenticité de l'objet. Le Professeur Maspero, qui est à la tête du

Service, me disait qu'on ne saurait trop observer cette règle sévère.

Mais, sans trop enfreindre le règlement, il aide comme il peut les

étudiants et les peintres qui désirent séjourner autour des monuments.

Les Inspecteurs des Antiquités sont également fort obligeants et

aimables.

Le _Metropolitan Museum_ de New-York avait demandé l'autorisation de

relever l'impression d'une partie des bas-reliefs du temple de

Hatshepsu, à Thèbes. Les maquettes devaient, autant que possible, être

coloriées comme l'original afin de donner aux New-Yorkais une idée de la

plus délicieuse ornementation murale de la dix-huitième dynastie. M.

Laffan, qui faisait les frais de l'entreprise, confia à M. Currelly, qui

dirigeait à cette époque les travaux d'excavation, le soin de surveiller

l'entreprise et de trouver un artiste capable de donner aux bas-reliefs

le coloris exigé. Ce travail me fut offert, et, ayant obtenu de

consacrer la moitié de mes journées à mes aquarelles, j'acceptai. Mon

séjour au Caire fut court, car Erskine Nicol m'ayant invité à demeurer

sur sa _dahabiyeh_, alors à Boulâk, la _Mavis_ fut la base de mes

opérations jusqu'à ce que le camp d'hiver de Thèbes se fût formé. Le

bateau subissait quelques réparations, mais mon hôte, un frère artiste,

partageant mon dégoût pour la vie d'hôtel et la soi-disant «haute

société», pensa avec raison que je leur préférerais même l'odeur des

vernis et le désordre qui régnait à bord.

Certaines parties de Boulâk sont telles que par le passé, et le marché

aux fruits et aux poteries, entre autres, est charmant. Je ne me

souviens pas d'avoir jamais travaillé parmi des gens aussi curieux que

les habitants de ce coin de Boulâk. Mon fidèle Mohammed ne pouvait

m'accompagner, malheureusement; un mot de lui à un agent de police, la

parenté imaginée du _Hawaga_ ou d'un _Moufetish_ quelconque m'auraient

assuré la paix. Le retour à la _dahabiyeh_ est vraiment une joie, après

une journée de travail, chaude et encombrée de mouches et autres

parasites. Le soir, les bruits provenant des travaux cessaient, les

clameurs alentour s'apaisaient, seul le clapotis des rames troublait le

calme de la nuit pendant que nous fumions nos cigarettes sur le pont.

Le voyage en _dahabiyeh_, jusqu'à Thèbes, est un rêve. J'avais descendu

la rivière à bord de la _Mavis_, le printemps passé, et je fus désolé de

refuser l'invitation de mon ami. Je convins de le rejoindre à Karnâk,

lorsque la saison des travaux de Dêr-el-Bahri serait terminée. Un voyage

d'une nuit par le train du Luxor est certainement plus prosaïque qu'une

excursion en _dahabiyeh_, mais ce dernier mode de locomotion m'aurait

fait perdre trois semaines.

*

* *

_CHAPITRE XII_

THÈBES

EN ROUTE POUR LE CAMPEMENT, DANS LA CITÉ DES RUINES. || LE VILLAGE DE

KURNAH. || LES TOMBES VIVANTES. || LA HUTTE DE PIERRE, PRÈS DU TEMPLE DE

HATSHEPSU. || MON INSTALLATION. || UNE PREMIÈRE NUIT A LA BELLE ÉTOILE.

J'arrivai à Luxor le 1er décembre. Le train avait quelques heures de

retard, mais cela n'était pas pour me surprendre. Quelques personnes

m'attendaient. On mit à dos de chameau mon bagage; mes ustensiles de

peintre voisinèrent dans un panier avec une énorme provision de boîtes

de sardines. Dans un autre panier on plaça un sac de _plâtre de Paris_

qui pesait plus que ma valise, ainsi que des bougies et encore des

boîtes de sardines. Que de sardines!...

Montés sur des ânes, Mohammed Effendi, qui représentait la Société

d'Exploration Égyptienne, et moi, nous nous mîmes en route, suivis du

_commissarel camuel_. Un demi-kilomètre de boue sèche et de sable

sépare la rivière des terrains cultivés: nous le franchîmes au galop,

laissant le chameau et son guide loin derrière nous. Après avoir dépassé

des jardins enclos de murs, et traversé le pont d'un canal, nous

descendîmes dans la large plaine verdoyante qui s'étend de la nécropole

de Thèbes à la rivière. Les colosses d'Amenhotep III s'élèvent à la

limite des terres cultivées, et, à leur gauche, au bord même du désert,

on aperçoit les pylônes du grand temple de Medinet Habu. Les ruines du

Ramesseum sont en partie cachées par des arbres, et l'amphithéâtre que

forment les rochers derrière le temple de Dêr-el-Bahri est à peine

visible au loin. Après une marche de deux kilomètres, nous laissons les

colosses à notre gauche, mais nous voyons encore leurs bases assombries

par les inondations annuelles du Nil. Nous passons auprès du pylône

brisé du Ramesseum qui s'élève juste au-dessus de la plaine fertile que

nous allons quitter. Ici, nous devons choisir notre chemin entre des

monceaux de débris, des tombes et des ornières, et cela continue ainsi

jusqu'au village de Kurnah, qui se trouve sur un plateau légèrement

surélevé.

[PLANCHE 23: LE RAMESSEUM, A THÈBES]

Nous montons entre les huttes du village. Des gamins à demi nus qui

poursuivent des volatiles sont pour nous, dans ce vaste cimetière, un

signe de vie réjouissant. Une femme apparaît à l'entrée d'une large

excavation et crie aux enfants de laisser les poules tranquilles. En

regardant d'en haut, nous voyons que cette ouverture n'est qu'une tombe

de plus, et que ces gens en ont fait leur demeure. Une ou deux bâtisses

de briques, basses et carrées, forment l'habitation des riches; tous les

autres habitants de ce grand village occupent les tombes. Une muraille

enclôt une cour, dans laquelle nous remarquons de bizarres objets, comme

de gigantesques champignons aux bords retournés et qui seraient en boue

desséchée. Plusieurs d'entre eux contiennent en ce moment de la paille

ou des céréales; ce sont les demeures d'été des pauvres gens que les

scorpions ont chassés des tombes. Dans le creux où le dormeur se blottit

pour la nuit, nous remarquons deux espèces de coquetiers, assez grands

pour contenir une _kulla_ ou cruche à eau, taillée dans une pierre

poreuse. Quelques habitants fortunés du village possèdent plusieurs

tombes rangées en cercle autour de la cour centrale. Alors, l'une sert

de dortoir, l'autre de cuisine, une troisième d'étable. Les habitations

diffèrent selon la nature des tombes. Parfois, une hutte en constitue la

première partie, et la tombe, à laquelle mènent quelques marches,

représente le fond. Nous remarquons plus bas quelques sépulcres fermés

de lourdes portes de fer, et munis de numéros officiels. Ils sont moins

pittoresques que ceux que nous avons vus tout d'abord, mais ils sont

apparemment de plus d'importance. De fait, ce sont les tombes du Cheik

Abd-el-Kurnah, dont nous parlerons plus tard. Quelques ruines évoquent

en moi l'image d'un antique monastère copte; j'apprends que ce sont les

décombres d'une maison datant du siècle dernier, où demeura Wilkinson.

Il y recueillit des notes pour son livre _Moeurs et coutumes des Anciens

Égyptiens_, livre considéré comme surranné par beaucoup de gens, mais

fort intéressant cependant, et savamment illustré par l'auteur.

Wilkinson mourut d'un accident d'arme à feu dans cette maison où il

avait travaillé si longtemps. Sur le point de mourir, il eut peur que

ses gens ne fussent soupçonnés, et, faisant mander l'_omdeh_ (chef du

village), il l'assura que sa mort n'était causée que par sa propre

maladresse.

Le grand amphithéâtre que forment les falaises encerclant à demi le côté

ouest de la vallée de Dêr-el-Bahri, s'ouvre devant nous. Le temple de

Hatshepsu, avec ses terrasses et ses colonnades, en occupe la base,

et fait face au temple de Luxor, à 4 kilomètres de là, sur la rive

opposée du Nil. Une hutte de pierre, tout à côté du temple, m'intéresse

vivement: pendant cinq mois, cette hutte me servira de demeure. Un nuage

de poussière qui s'élevait à gauche du temple et les voix des ouvriers

nous apprirent que les travaux d'excavation étaient en train.

[PLANCHE 24: DER-EL-BAHRI]

Mon ami Currelly était occupé; je fus reçu par un Américain charmant qui

me présenta trois jeunes Arabes: le cuisinier, le maître d'hôtel et le

valet; ils me baisèrent respectueusement la main, puis me dévisagèrent

avec curiosité. M. Dennis, s'instituant mon hôte, envoya Albrikman, le

chef, préparer le thé, et Bulbul, le maître d'hôtel, couvrit d'une nappe

la caisse qui servait de table. Comme nous avions laissé le _commissarel

camuel_ sensiblement en arrière, je fus informé que mes bagages

n'arriveraient pas avant une heure; je me rendis donc dans la tente

contiguë à la hutte, pour réparer tant bien que mal le désordre de ma

toilette. Un long sifflement et l'exclamation de ce qui me parut être

une armée de travailleurs, m'avertirent que le labeur du jour avait pris

fin. Un chien ayant aboyé, le son fut répercuté encore et encore, et

l'on eût dit que tous les roquets de la contrée donnaient de la voix.

Passant ma tête par l'ouverture de la tente pour demander une serviette,

le mot _serviette, serviette, serviette_ me revint en échos successifs.

Tout s'accordait pour rendre ma nouvelle demeure bien étrange.

Le soleil s'était couché au fond de la vallée; le creux qui, en plein

jour, était enlaidi de monceaux de débris, était à présent noyé d'une

ombre douce et bienfaisante. Le thé, la beauté croissante du paysage, me

mirent en excellente humeur. Nous fûmes rejoints par un second membre de

la famille, un major Griffith, et bientôt Currelly vint en personne

partager notre repas. J'appris que, des difficultés étant survenues dans

l'organisation des fouilles, je ne pouvais commencer mon travail. Nous

discutâmes la question jusqu'à l'obscurité complète, éclairés simplement

par quelques bougies posées sur notre table improvisée.

[PLANCHE 25: STATUE DE RHAMSÈS II, AU TEMPLE DE LUXOR]

Le chameau étant enfin arrivé, je commençai mes préparatifs pour la

nuit. La hutte possédait deux pièces vides ouvrant sur la salle commune,

et un large cabinet de débarras réservé aux _trouvailles_, et qui

sentait vaguement la momie et la souris. Les deux pièces étant

destinées à deux dames qui devaient nous arriver du Caire le lendemain,

je commençais à me demander où je coucherais moi-même, et à regretter

les hôtels modernes, hier méprisés, lorsque Bulbul apparut, portant un

lit indigène qu'il plaça entre deux monceaux de _trouvailles_. Achmet

suivit avec un matelas, et ma chambre fut bientôt prête. Mon ami

semblait étonné de mon peu d'habileté à me diriger dans l'obscurité,

parmi les débris de temple disséminés un peu partout. Je l'assurai que

beaucoup de mes compatriotes souffraient de la même infirmité, et il me

conduisit obligeamment à la hutte. Une tente à côté de nos deux lits (je

ne vis celui de mon ami que lorsque je l'eus heurté dans l'ombre) devait

nous servir de cabinet de travail. Mon ami est Canadien et, ayant campé

presque toute sa vie, soit dans son pays, soit en Égypte, il est un

maître organisateur sous ce rapport. Notre salle à manger nous parut,

par contraste, brillamment éclairée. Mes yeux coururent à la table: je

m'attendais à un plat monstre de sardines relevé de _pickles_. Mais non,

Achmet apparut avec de délicieux hors-d'oeuvre d'anchois à l'huile, puis

Bulbul le suivit, porteur d'une soupe acceptable. Les bouchons sautèrent

bientôt joyeusement, et le dîner fut assaisonné de la meilleure des

sauces: la gaieté et le bon appétit.

L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui · 第 6 / 11 段