le site de Memphis.
Des ornières dans le sable nous obligent à choisir avec précaution notre
chemin, et les sombres ouvertures des tombes creusées dans les falaises
basses, nous montrent que nous sommes dans un vaste cimetière. Des
débris de tombes violées jonchent le sol, mais la brillante lumière et
le scintillement du terrain sablonneux et sec font diversion au
sentiment d'horreur que nous ne manquerions pas d'éprouver à la vue d'un
cimetière européen ainsi profané. La _Pyramide à marches_, entourée
d'autres pyramides plus petites, domine la scène.
Après le déjeuner, on nous conduit au Sérapenen. Je n'ai point
l'intention de m'étendre sur l'intérêt archéologique que présentent les
monuments célèbres groupés sous ce nom. La façon dont Mariette découvrit
les tombes d'Apis, en lisant un passage de Strabon, est racontée par
Amélia H. Edwards dans son livre _Mille lieues sur le Nil_. Les
impressions de cet auteur sur sa visite au Sakkâra me dispensent de rien
ajouter sur ce sujet. Je n'ai d'ailleurs pas de souvenir notoire de ma
promenade sous les voûtes basses, pauvrement éclairées, qui contiennent
les sarcophages des taureaux sacrés.
La tombe de Tyi, qui fait époque dans l'histoire de l'art, m'a intéressé
davantage. Les bas-reliefs qui ornent les murailles de ce sépulcre de la
cinquième dynastie, peuvent se comparer aux travaux d'art plus solides
de la dix-huitième dynastie. Le développement de l'Égypte ne fut point
continu. Parvenu à son apogée au cinquième siècle, il déclina, puis
cessa presque d'être pendant les siècles suivants; il reprit à nouveau
au onzième siècle, pour s'arrêter complètement pendant les âges sombres
de Hyksos. Mais l'Art, en cette race privilégiée, semble être immortel,
car à peine les Thothiens eurent-ils débarrassé leur pays des tyrans
étrangers, qu'il reconquit rapidement sa gloire passée et la surpassa,
avant que Ramsès II ne le pliât au joug de sa glorification personnelle.
Ici, de même que dans les oeuvres vues à Debr-el-Bahri, la qualité de la
pierre a permis le travail le plus délicat, et les silhouettes, dans les
deux cas, sont fermement et purement dessinées, bien que le relief en
soit très léger. Comme elles sont très colorées, un relief plus accentué
était inutile. Malgré le grand laps de temps qui sépare les deux
oeuvres, beaucoup de caractéristiques semblables se retrouvent dans le
temple de Hatshepsu, à Dîr-el-Bahri, et il est évident que l'art de ce
temple n'est que le développement de celui de ces peintures murales.
Nous reviendrons plus longuement sur l'oeuvre de la dix-huitième
dynastie qui, quoique plus subtile et plus fine, nous étonne moins que
ces admirables reliefs de Tyi, qui sont les premières manifestations
d'un art vivant, survenant après une période de décadence. L'étude des
tombes de Sakkâra nous apprend à apprécier la collection unique du musée
du Caire que la nécropole a enrichi de plus d'une oeuvre rare.
En allant à Bedrashîu, où nous prenons le train pour le Caire, nous
remarquons des monceaux de ruines qui marquent l'emplacement de Memphis,
et les deux colossales statues de Ramsès II. Les villages que nous
rencontrons, avec leurs _combumbarius_ en forme de gigantesques pylônes
et leur épais rideau de palmiers, sont un peu élevés au-dessus du niveau
de la plaine, et, de loin, paraissent autant d'îles sur une mer
d'émeraude. Pendant la crue du Nil, ils deviennent vraiment des îles au
sol merveilleusement fertile. Des troupeaux qu'on ramène du pâturage, et
bien d'autres pittoresques scènes champêtres, rappellent les peintures
murales du temple de Tyi, auxquelles elles servirent de modèles,
peut-être, il y a quelque mille ans. Ces étendues de champs verts se
prêtent pourtant encore mieux à être peints lorsque le soleil a doré les
épis, et que la moisson est en train. Les instruments aratoires
perfectionnés sont peu connus ici, et le travail du _fellah_ se fait à
peu près de la même manière qu'il se faisait au temps des Pharaons.
[PLANCHE 22: AAHMES, MÈRE DE HASTHEPSU, TEMPLE DE DER-EL-BAHRI]
Les femmes, revenant de la rivière, des cruches pleines sur la tête,
sont vêtues comme leurs soeurs des villes, mais non voilées. Le
_yashmak_ rendrait leur dur labeur intolérable. Mais elles détournent
les yeux en rencontrant des _Firangi_, ou ramènent sur leur visage le
voile qui coiffe leur tête, preuve que l'antique loi vit toujours en
elles.
Le paysage, pendant les 15 kilomètres de voyage en chemin de fer, est
magnifique; les lueurs du couchant donnent un vif relief au Gebel Turra,
et au delà de Helouan, sur la rive du Nil, de délicates ombres violettes
estompent les masses rocheuses sur le fond de ciel noyé d'or. Les
villages se silhouettent finement contre la pénombre du désert Lybien,
et les groupes de palmiers se dressent dans l'air calme. Avant d'arriver
au Caire, les rails suivent la rive; la lumière, rosée à présent,
idéalise les voiles des _gyassas_ et se répète, en ton plus doux, sur
les lointaines collines du Mokattam. Près de Zîreh, le clair-obscur
prête son mystère à quelques personnages sur le bord du Nil, et la
petite ville elle-même, peu intéressante à la lumière crue du jour,
s'enveloppe à cette heure d'un charme délicat. Peu après, nous arrivons
au Caire, fatigués, mais heureux de cette belle soirée qui couronne une
passionnante journée.
*
* *
_CHAPITRE XI_
D'ALEXANDRIE AU CAIRE
LA ROUTE DU CAIRE, _viâ_ ALEXANDRIE. || LES ANTIQUES PAYSAGES DU DELTA.
|| LE SÉPULCRE DU SAINT SEYID-EL-BEDAWI. || UNE MISSION DÉLICATE. ||
VOYAGE EN «DAHABIYEH».
Je quittai l'Égypte peu après ma visite à Sakkâra, et les hivers
suivants me trouvèrent travaillant en Europe. Je songeais souvent avec
une sorte de nostalgie au climat ensoleillé de la vallée du Nil;
frissonnant dans quelque ville italienne, ou cherchant à m'abriter de la
pluie en France ou en Angleterre, je pensais avec regret à cette
délicieuse excursion à Sakkâra. Une commande d'aquarelles égyptiennes me
permit enfin de reprendre la route du Caire, _viâ_ Alexandrie cette
fois.
La route du Caire, _viâ_ Alexandrie, donne une autre idée de la contrée
que le voyage de Port-Saïd.
J'ai essayé de décrire la route de Port-Saïd; il peut être intéressant
de me suivre dans mon voyage à travers le Delta jusqu'à l'Égypte
supérieure.
Pendant la première heure de ce voyage on passe à travers de prospères
faubourgs, bâtis à grands frais avec un minimum de goût artistique. Le
manque d'ombre et peut-être le désir de cacher les fautes d'architecture
ont poussé les propriétaires de ces bâtisses à soigner tout
particulièrement les jardins, ce qui fait que ces constructions sont
pour la plupart entourées d'un fouillis d'arbres et d'arbustes qui les
dérobent aux regards.
Le train longe la côte sur une longueur de quelques kilomètres, mais dès
que la partie nord du Lac Maryût est contournée, nous nous trouvons dans
les riches terres du Delta et le paysage change complètement. Plus de
villas; l'oriental _tarboush_ fait place au turban du _fellah_;
l'automobile est remplacée par l'âne ou le chameau. Les villages n'ont
pas dû se transformer beaucoup depuis le temps des Enfants d'Israël,
employés au service peu profitable des Pharaons. Les maisons, comme
alors, sont bâties en briques faites de boue desséchée; on y voit les
mêmes toits de chaume ou de troncs de palmiers; les dômes aussi devaient
exister dans ce temps-là, car nous retrouvons cette forme de toiture
dans les documents dynastiques. Chaque envahisseur respecta les choses
établies, comme convenant le mieux à la contrée, et bien que le culte
d'Isis fût remplacé par celui du Christ, puis tous deux par le puissant
Islam, il n'y eut là, en somme, qu'une évolution morale, qui n'altéra
point le paysage, et l'aspect de cette partie de l'Égypte changea moins
en quatre mille ans que celui d'un comté anglais en quatre siècles.
Le minaret, qui indique le changement de foi, est fort rare ici, tous
les matériaux de construction étant très chers. Un enclos carré de
briques en boue desséchée au soleil, orné de motifs arabes autour de
l'entrée, sert de mosquée au village. Sur les toits des maisons sèchent
des graines, des légumes ou des plantes, et l'on y remarque souvent des
cruches brisées où les tourterelles font leurs nids. Les hommes et les
bêtes vivent ensemble. Un excellent système d'irrigation a étendu la
partie de terres cultivées, mais le spectacle qui frappe notre vue
aujourd'hui diffère probablement peu de celui que rencontraient les yeux
de Joseph lorsqu'il exploitait les terres du Pharaon.
Le magnifique paysage s'étend vers l'est, parsemé de villages, coupé de
temps à autre de bosquets de palmiers. Le grincement d'un _sakiyah_
nous arrive à travers le bruit du train et un archaïque moulin à eau,
actionné par un buffle, passe devant nos yeux.
Nous ne voyons point encore le Nil, bien que de tous côtés nous
admirions sa généreuse influence. Nous apercevons pourtant le Mahmûdieh
Canal, la grande oeuvre de Mohammed Ali, qui fertilisa ainsi Alexandrie
en la reliant aux grandes eaux d'Égypte. De temps à autre aussi, le ciel
et le paysage se mirent dans les nombreux canaux de moindre importance
qui sillonnent le Delta. A la halte de Kafr-el-Zaiyât, le bras du Nil,
Rosetta est devant nous, et nous remarquons de nombreux bâtiments
chargés des produits de cette riche contrée, apportant des poteries et
de la canne à sucre de la Haute Égypte. Quelques hangars surmontés de
cheminées en fer rouillé nous reportent aux laideurs européennes, mais
l'aspect pittoresque des bords du Nil et l'admirable lumière fluide qui
baigne le tableau nous font vite abandonner ce souvenir.
Nous atteignons bientôt Tanta, une ville florissante, à mi-chemin entre
les deux bras de la rivière qui se séparent au Barrage, près du Caire.
Le saint Seyid-el-Bedawi est enterré en cet endroit; son sépulcre ne
présente aucune beauté architecturale, mais il doit être intéressant de
voir les multitudes de pèlerins mahométans y affluer le jour de _Molid_,
jour anniversaire de sa naissance. Malheureusement, ce jour tombe en
août, au gros des chaleurs.
Après Tanta, le train traverse la partie la plus riche de cette fertile
contrée, mais le paysage est abîmé par de nombreux moulins à nettoyer le
coton. Puis nous traversons le bras est du Nil en arrivant à Bulâh;
enfin, jusqu'au Caire, nous parcourons une contrée décrite au
commencement de ce livre.
Mon amour de l'Égypte et des choses égyptiennes me fait détester le
quartier européen du Caire où je suis forcé de demeurer. Quittant
l'Europe pluvieuse et froide, on devrait être trop heureux de se trouver
sous ce beau ciel pur et dans ce soleil étincelant; malheureusement, le
vieux Caire qu'on désire peindre n'offre rien de commun avec le Nouveau
où l'on est contraint de demeurer. Les habitants ont la même mine
rébarbative que leurs demeures. Leur seule raison d'être est d'ailleurs
d'écorcher l'étranger vite et bien, et de se retirer après fortune
faite... Ah! ce morceau d'Europe moderne n'est guère en harmonie avec sa
voisine, la pittoresque cité moyen-âge! Autrefois, un artiste pouvait
vivre au milieu des choses qu'il désirait peindre; à présent, s'il
descend dans une auberge où peu de membres de la colonie anglaise
daigneraient s'arrêter, il est obligé de payer des prix dignes de la
Riviera. Heureusement, ces deux dernières années, je pus travailler dans
un milieu qui fut mieux à ma convenance: la tente, la _dahabiyeh_, les
carrières, sont plus de mon goût.
La vie sur une _dahabiyeh_ est pittoresque et charmante. On peut
circuler à peu près partout, en Égypte, sur ces bateaux; on s'y installe
confortablement et l'on y réunit des amis: c'est l'idéal!
Une partie des terrains qui entourent les monuments historiques ont été
acquis par le Service des Antiquités et il est défendu d'y camper. Ceci
est une mesure en apparence inutile. Cependant, elle est de grande
importance. Il serait difficile de résister au désir d'emporter quelque
précieux débris d'antiquités si l'on campait autour des excavations où
s'opèrent les fouilles. Un Arabe vous offre un scarabée ou un _ushabti_
bleuté et vous vous demandez tout d'abord si l'objet est véritable, s'il
n'a pas été volé? Si l'Arabe est sûr que son acheteur n'a rien de commun
avec le Service des fouilles, il avouera même le vol, comme preuve de
l'authenticité de l'objet. Le Professeur Maspero, qui est à la tête du
Service, me disait qu'on ne saurait trop observer cette règle sévère.
Mais, sans trop enfreindre le règlement, il aide comme il peut les
étudiants et les peintres qui désirent séjourner autour des monuments.
Les Inspecteurs des Antiquités sont également fort obligeants et
aimables.
Le _Metropolitan Museum_ de New-York avait demandé l'autorisation de
relever l'impression d'une partie des bas-reliefs du temple de
Hatshepsu, à Thèbes. Les maquettes devaient, autant que possible, être
coloriées comme l'original afin de donner aux New-Yorkais une idée de la
plus délicieuse ornementation murale de la dix-huitième dynastie. M.
Laffan, qui faisait les frais de l'entreprise, confia à M. Currelly, qui
dirigeait à cette époque les travaux d'excavation, le soin de surveiller
l'entreprise et de trouver un artiste capable de donner aux bas-reliefs
le coloris exigé. Ce travail me fut offert, et, ayant obtenu de
consacrer la moitié de mes journées à mes aquarelles, j'acceptai. Mon
séjour au Caire fut court, car Erskine Nicol m'ayant invité à demeurer
sur sa _dahabiyeh_, alors à Boulâk, la _Mavis_ fut la base de mes
opérations jusqu'à ce que le camp d'hiver de Thèbes se fût formé. Le
bateau subissait quelques réparations, mais mon hôte, un frère artiste,
partageant mon dégoût pour la vie d'hôtel et la soi-disant «haute
société», pensa avec raison que je leur préférerais même l'odeur des
vernis et le désordre qui régnait à bord.
Certaines parties de Boulâk sont telles que par le passé, et le marché
aux fruits et aux poteries, entre autres, est charmant. Je ne me
souviens pas d'avoir jamais travaillé parmi des gens aussi curieux que
les habitants de ce coin de Boulâk. Mon fidèle Mohammed ne pouvait
m'accompagner, malheureusement; un mot de lui à un agent de police, la
parenté imaginée du _Hawaga_ ou d'un _Moufetish_ quelconque m'auraient
assuré la paix. Le retour à la _dahabiyeh_ est vraiment une joie, après
une journée de travail, chaude et encombrée de mouches et autres
parasites. Le soir, les bruits provenant des travaux cessaient, les
clameurs alentour s'apaisaient, seul le clapotis des rames troublait le
calme de la nuit pendant que nous fumions nos cigarettes sur le pont.
Le voyage en _dahabiyeh_, jusqu'à Thèbes, est un rêve. J'avais descendu
la rivière à bord de la _Mavis_, le printemps passé, et je fus désolé de
refuser l'invitation de mon ami. Je convins de le rejoindre à Karnâk,
lorsque la saison des travaux de Dêr-el-Bahri serait terminée. Un voyage
d'une nuit par le train du Luxor est certainement plus prosaïque qu'une
excursion en _dahabiyeh_, mais ce dernier mode de locomotion m'aurait
fait perdre trois semaines.
*
* *
_CHAPITRE XII_
THÈBES
EN ROUTE POUR LE CAMPEMENT, DANS LA CITÉ DES RUINES. || LE VILLAGE DE
KURNAH. || LES TOMBES VIVANTES. || LA HUTTE DE PIERRE, PRÈS DU TEMPLE DE
HATSHEPSU. || MON INSTALLATION. || UNE PREMIÈRE NUIT A LA BELLE ÉTOILE.
J'arrivai à Luxor le 1er décembre. Le train avait quelques heures de
retard, mais cela n'était pas pour me surprendre. Quelques personnes
m'attendaient. On mit à dos de chameau mon bagage; mes ustensiles de
peintre voisinèrent dans un panier avec une énorme provision de boîtes
de sardines. Dans un autre panier on plaça un sac de _plâtre de Paris_
qui pesait plus que ma valise, ainsi que des bougies et encore des
boîtes de sardines. Que de sardines!...
Montés sur des ânes, Mohammed Effendi, qui représentait la Société
d'Exploration Égyptienne, et moi, nous nous mîmes en route, suivis du
_commissarel camuel_. Un demi-kilomètre de boue sèche et de sable
sépare la rivière des terrains cultivés: nous le franchîmes au galop,
laissant le chameau et son guide loin derrière nous. Après avoir dépassé
des jardins enclos de murs, et traversé le pont d'un canal, nous
descendîmes dans la large plaine verdoyante qui s'étend de la nécropole
de Thèbes à la rivière. Les colosses d'Amenhotep III s'élèvent à la
limite des terres cultivées, et, à leur gauche, au bord même du désert,
on aperçoit les pylônes du grand temple de Medinet Habu. Les ruines du
Ramesseum sont en partie cachées par des arbres, et l'amphithéâtre que
forment les rochers derrière le temple de Dêr-el-Bahri est à peine
visible au loin. Après une marche de deux kilomètres, nous laissons les
colosses à notre gauche, mais nous voyons encore leurs bases assombries
par les inondations annuelles du Nil. Nous passons auprès du pylône
brisé du Ramesseum qui s'élève juste au-dessus de la plaine fertile que
nous allons quitter. Ici, nous devons choisir notre chemin entre des
monceaux de débris, des tombes et des ornières, et cela continue ainsi
jusqu'au village de Kurnah, qui se trouve sur un plateau légèrement
surélevé.
[PLANCHE 23: LE RAMESSEUM, A THÈBES]
Nous montons entre les huttes du village. Des gamins à demi nus qui
poursuivent des volatiles sont pour nous, dans ce vaste cimetière, un
signe de vie réjouissant. Une femme apparaît à l'entrée d'une large
excavation et crie aux enfants de laisser les poules tranquilles. En
regardant d'en haut, nous voyons que cette ouverture n'est qu'une tombe
de plus, et que ces gens en ont fait leur demeure. Une ou deux bâtisses
de briques, basses et carrées, forment l'habitation des riches; tous les
autres habitants de ce grand village occupent les tombes. Une muraille
enclôt une cour, dans laquelle nous remarquons de bizarres objets, comme
de gigantesques champignons aux bords retournés et qui seraient en boue
desséchée. Plusieurs d'entre eux contiennent en ce moment de la paille
ou des céréales; ce sont les demeures d'été des pauvres gens que les
scorpions ont chassés des tombes. Dans le creux où le dormeur se blottit
pour la nuit, nous remarquons deux espèces de coquetiers, assez grands
pour contenir une _kulla_ ou cruche à eau, taillée dans une pierre
poreuse. Quelques habitants fortunés du village possèdent plusieurs
tombes rangées en cercle autour de la cour centrale. Alors, l'une sert
de dortoir, l'autre de cuisine, une troisième d'étable. Les habitations
diffèrent selon la nature des tombes. Parfois, une hutte en constitue la
première partie, et la tombe, à laquelle mènent quelques marches,
représente le fond. Nous remarquons plus bas quelques sépulcres fermés
de lourdes portes de fer, et munis de numéros officiels. Ils sont moins
pittoresques que ceux que nous avons vus tout d'abord, mais ils sont
apparemment de plus d'importance. De fait, ce sont les tombes du Cheik
Abd-el-Kurnah, dont nous parlerons plus tard. Quelques ruines évoquent
en moi l'image d'un antique monastère copte; j'apprends que ce sont les
décombres d'une maison datant du siècle dernier, où demeura Wilkinson.
Il y recueillit des notes pour son livre _Moeurs et coutumes des Anciens
Égyptiens_, livre considéré comme surranné par beaucoup de gens, mais
fort intéressant cependant, et savamment illustré par l'auteur.
Wilkinson mourut d'un accident d'arme à feu dans cette maison où il
avait travaillé si longtemps. Sur le point de mourir, il eut peur que
ses gens ne fussent soupçonnés, et, faisant mander l'_omdeh_ (chef du
village), il l'assura que sa mort n'était causée que par sa propre
maladresse.
Le grand amphithéâtre que forment les falaises encerclant à demi le côté
ouest de la vallée de Dêr-el-Bahri, s'ouvre devant nous. Le temple de
Hatshepsu, avec ses terrasses et ses colonnades, en occupe la base,
et fait face au temple de Luxor, à 4 kilomètres de là, sur la rive
opposée du Nil. Une hutte de pierre, tout à côté du temple, m'intéresse
vivement: pendant cinq mois, cette hutte me servira de demeure. Un nuage
de poussière qui s'élevait à gauche du temple et les voix des ouvriers
nous apprirent que les travaux d'excavation étaient en train.
[PLANCHE 24: DER-EL-BAHRI]
Mon ami Currelly était occupé; je fus reçu par un Américain charmant qui
me présenta trois jeunes Arabes: le cuisinier, le maître d'hôtel et le
valet; ils me baisèrent respectueusement la main, puis me dévisagèrent
avec curiosité. M. Dennis, s'instituant mon hôte, envoya Albrikman, le
chef, préparer le thé, et Bulbul, le maître d'hôtel, couvrit d'une nappe
la caisse qui servait de table. Comme nous avions laissé le _commissarel
camuel_ sensiblement en arrière, je fus informé que mes bagages
n'arriveraient pas avant une heure; je me rendis donc dans la tente
contiguë à la hutte, pour réparer tant bien que mal le désordre de ma
toilette. Un long sifflement et l'exclamation de ce qui me parut être
une armée de travailleurs, m'avertirent que le labeur du jour avait pris
fin. Un chien ayant aboyé, le son fut répercuté encore et encore, et
l'on eût dit que tous les roquets de la contrée donnaient de la voix.
Passant ma tête par l'ouverture de la tente pour demander une serviette,
le mot _serviette, serviette, serviette_ me revint en échos successifs.
Tout s'accordait pour rendre ma nouvelle demeure bien étrange.
Le soleil s'était couché au fond de la vallée; le creux qui, en plein
jour, était enlaidi de monceaux de débris, était à présent noyé d'une
ombre douce et bienfaisante. Le thé, la beauté croissante du paysage, me
mirent en excellente humeur. Nous fûmes rejoints par un second membre de
la famille, un major Griffith, et bientôt Currelly vint en personne
partager notre repas. J'appris que, des difficultés étant survenues dans
l'organisation des fouilles, je ne pouvais commencer mon travail. Nous
discutâmes la question jusqu'à l'obscurité complète, éclairés simplement
par quelques bougies posées sur notre table improvisée.
[PLANCHE 25: STATUE DE RHAMSÈS II, AU TEMPLE DE LUXOR]
Le chameau étant enfin arrivé, je commençai mes préparatifs pour la
nuit. La hutte possédait deux pièces vides ouvrant sur la salle commune,
et un large cabinet de débarras réservé aux _trouvailles_, et qui
sentait vaguement la momie et la souris. Les deux pièces étant
destinées à deux dames qui devaient nous arriver du Caire le lendemain,
je commençais à me demander où je coucherais moi-même, et à regretter
les hôtels modernes, hier méprisés, lorsque Bulbul apparut, portant un
lit indigène qu'il plaça entre deux monceaux de _trouvailles_. Achmet
suivit avec un matelas, et ma chambre fut bientôt prête. Mon ami
semblait étonné de mon peu d'habileté à me diriger dans l'obscurité,
parmi les débris de temple disséminés un peu partout. Je l'assurai que
beaucoup de mes compatriotes souffraient de la même infirmité, et il me
conduisit obligeamment à la hutte. Une tente à côté de nos deux lits (je
ne vis celui de mon ami que lorsque je l'eus heurté dans l'ombre) devait
nous servir de cabinet de travail. Mon ami est Canadien et, ayant campé
presque toute sa vie, soit dans son pays, soit en Égypte, il est un
maître organisateur sous ce rapport. Notre salle à manger nous parut,
par contraste, brillamment éclairée. Mes yeux coururent à la table: je
m'attendais à un plat monstre de sardines relevé de _pickles_. Mais non,
Achmet apparut avec de délicieux hors-d'oeuvre d'anchois à l'huile, puis
Bulbul le suivit, porteur d'une soupe acceptable. Les bouchons sautèrent
bientôt joyeusement, et le dîner fut assaisonné de la meilleure des
sauces: la gaieté et le bon appétit.