sept soeurs--est une preuve que d'autres que les Mamelouks reposent là.
Mais je ne pus jamais établir l'identité de ces sept dames. Continuons
par une des tombes situées à l'est du groupe, celle du sultan Kâit Bey.
La tombe du sultan Barbûk, à notre gauche, a deux jolis dômes et une
paire de beaux minarets. Les ornements qui couvrent les dômes méritent
un examen tout particulier. Le plan général des tombes diffère peu et,
en les examinant de plus près, on est surpris de la richesse et de la
variété des détails. Le mausolée de Kâit Bey est certainement le plus
beau, avec son minaret élancé et son dôme dont la richesse surpasse
celle de tous les autres. Il a tout l'aspect d'une mosquée
congréganiste; au-dessus de la fontaine, à gauche de la grande entrée,
qui est ornée de portes décorées de magnifiques bronzes, se trouve la
salle d'enseignement que supportent de gracieuses arcades, la cour
centrale, ouverte, le _Hirâu_, ou sanctuaire, avec ses tapis de prière
et sa chaire tournée vers la Mecque, enfin le dôme contenant le sépulcre
du Sultan.
Mais nous voici au Sharia-esh-Sharawâni, qui fait suite au Muski et
conduit au quartier européen. Un tramway partant d'El Atâba-Khadrâ, près
du Bureau Central des Postes et Télégraphes, se dirige vers le quartier
connu comme le Vieux Caire ou Masr-el-Atika; il suit le boulevard
Abd-ul-Aziz et tourne vers le Nil; et, de l'endroit où le pont
Kasr-en-Nil coupe la rivière, nous suivons les rails jusqu'au point
terminus, 200 ou 300 mètres plus haut. Une végétation luxuriante dérobe
tant bien que mal à la vue les laides villas modernes dont est parsemé
le vieux Caire, mais, à tout prendre, cette partie de la ville, vue du
tramway, est bien moins intéressante que d'autres quartiers auxquels
conviendrait mieux le nom de Vieux Caire.
Nous longeons le bazar à gauche de la grand'route, traversons les voies
du chemin de fer et, en haut d'un pré étroit, une porte que nous
franchissons nous conduit à la muraille d'enceinte de la forteresse de
Babylone. Les ruines de divers bâtiments cachent trop ce qui reste de
l'antique château, pour nous permettre de juger de son importance. Les
habitants de ce quartier semblent fuir les étrangers; peut-être est-ce
la peur atavique d'une invasion ennemie? Après s'être pourtant assurés
de loin que nous ne sommes rien de plus redoutables que de simples
_Sawarhine_, et alléchés par la perspective d'un _bakschish_, quelques
êtres se montrent et nous suivent jusqu'à l'église de Saint-Georges ou
Mâri Girgis.
Il y a tant de similitude entre la vie que mènent ces gens et celle de
la _mellah_ maure (le Ghetto arabe), que je n'aurais point été surpris
de remarquer quelques types juifs parmi nos suiveurs, au lieu de
l'absence complète de traits sémites à observer chez les Arabes.
Ces Coptes, dans le quartier desquels nous pénétrons, sont les plus purs
Égyptiens. Leur nom seul, dérivé du grec _Aiguptios_ et devenu en arabe
_Kupt_, suffit à le prouver. De tous les habitants de la vallée du Nil,
ceux-là attirent le plus notre sympathie, et il est agréable de songer
qu'après des siècles d'oppression ils peuvent enfin jouir d'une pleine
liberté sous le protectorat britannique.
*
* *
_CHAPITRE IX_
DANS LE QUARTIER COPTE
UN PEU D'HISTOIRE. || L'ÉGLISE CHRÉTIENNE SAINT-GEORGES. || UN COUVENT
COPTE. || LA LÉGENDE DE LA TOURTERELLE. || LA PREMIÈRE MOSQUÉE D'ÉGYPTE.
|| LA COLONNE MERVEILLEUSE.
Avant de pénétrer dans l'église copte de Saint-Georges, il serait
intéressant de se reporter au temps où les Coptes, reniant le culte
d'Osiris, furent reçus au sein de l'Église chrétienne. En l'an 62,
Armianus fut nommé évêque d'Alexandrie, et pendant le patriarcat de
Démétrius, un siècle plus tard, de nombreuses congrégations, associées
aux noms de Clément, Origen, Pantænus, se formèrent dans diverses
parties du Delta. Le IIIe siècle donna naissance au système monastique,
et les ruines des premiers monastères, disséminées depuis le Delta
jusqu'aux confins de la Nubie, démontrent quels rapides progrès fit la
religion nouvelle. En plus de ces couvents, chaque temple est un
monument du zèle religieux des nouveaux chrétiens. Éloignés de Rome,
ceux-ci eurent sans nul doute moins de persécutions à souffrir que leurs
frères soumis au joug de l'Empire; mais à cette époque, des luttes
intérieures firent plus pour arrêter les progrès de la religion, que les
persécutions d'aucun autocrate romain. Les enseignements d'Arius,
d'Alexandrie, influencèrent la majorité, malgré les exhortations de
l'évêque Alexandre et l'éloquence de son diacre Athanasius. Au concile
de Nice, en 325, auquel ce dernier assista, Arius fut condamné et les
chrétiens d'Égypte divisés en deux camps hostiles. Nous ignorons à quel
point cette controverse intéressa Constantin, mais son fils Constantius,
qui lui succéda, se déclara pour les Ariens. Athanasius fut exilé, et
ses disciples persécutés par les Ariens, jusqu'en l'an 379; l'Édit de
Théodosius ayant alors déclaré la religion orthodoxe, religion d'État,
ce fut au tour des Ariens de souffrir la persécution. Une Église
nationale s'érigea à côté de l'Église d'État, et en 451, après le
concile de Chalcedon, elles se séparèrent définitivement l'une de
l'autre. Les nationalistes, dont le parti était le plus fort, étaient
connus sous le nom de Jacobites ou Coptes, les orthodoxes s'appelaient
en Égypte les Mélékites. Au moment de l'invasion de l'Égypte par Anir,
le grand général du Calife Omar, les Coptes étaient prêts à suivre celui
qui les libérerait de la tyrannie de leurs gouverneurs byzantins. Nous
aurons plus à dire par la suite au sujet d'Anir.
[PLANCHE 19: UNE ÉGLISE COPTE PRÈS D'ABYDOS]
L'extérieur de l'église Saint-Georges ne fait en rien prévoir l'extrême
richesse de sa décoration intérieure, et cette remarque s'applique
également aux six autres églises cachées dans la forteresse. Le but de
cette simplicité extérieure était probablement d'échapper à la cupidité
que le luxe eût sans nul doute éveillée chez les ennemis; mais les
mosquées de cette époque étant également d'apparence fort simple, ce
détail n'offre que peu d'intérêt. Sauf la crypte qui date d'avant la
conquête musulmane, toute l'église fut bâtie presque à la même époque
que la grande mosquée d'Ibn-Tulûn, et rien ne peut être imaginé de plus
modeste que l'extérieur de cette dernière. Nous pénétrons dans un petit
vestibule et de là dans une belle petite basilique à deux rangs
d'arcades séparant les ailes de la nef; celle-ci nous paraît courte,
parce qu'une belle barrière de bois ouvragé divise l'église en deux, à
quelque distance du sanctuaire. La lumière tamisée qui tombe des
étroites fenêtres en triptyques, illumine les saints rangés au sommet de
la barrière, se joue sur les icônes en leur faisant un halo doré, et
caresse les boiseries sculptées. Pendant le service, les femmes occupent
un côté de la boiserie, l'autre étant réservé aux hommes.
Sortant de la nef et traversant ce qui correspond au choeur, nous nous
trouvons devant trois autels, chacun d'eux renfermé dans un espace
circulaire et surmonté d'un dôme. Des boiseries encore, cachent ces
autels; celui du milieu, surélevé, est dissimulé derrière un paravent
ouvragé, d'une richesse extrême, formé de minuscules croix d'ivoire et
d'ébène entremêlées et exquisement fouillées. Durant la messe, ces
boiseries s'ouvrent, les rideaux sont relevés, et l'on voit une grande
image du Christ au-dessus de l'autel. Les guirlandes d'oeufs d'autruches
teints de couleurs voyantes, qui pendent de la voûte, forment une
décoration bizarre. On rencontre ce genre d'ornementation dans quelques
mosquées, dans la chapelle de Sainte-Hélène et dans le Saint-Sépulcre, à
Jérusalem.
Quelques marches descendent du choeur à la crypte, où l'on nous montre
un banc sur lequel la Sainte Famille prit quelques instants de repos,
lors de son voyage en Égypte. Il est difficile d'obtenir l'autorisation
de peindre dans les églises coptes, et ce n'est que pendant mon séjour à
Abydos que je pus tenter quelques esquisses.
Une petite colonie chrétienne habite un vieux fort dynastique, à l'est
du temple de Seti; on nomme cet endroit le Couvent copte. En comparaison
de l'église où nous nous trouvons en ce moment, ce couvent me semble une
vieille chapelle de campagne. Je le trouve pourtant digne d'une visite
prolongée, même par cette chaleur étouffante. L'intérieur de la vieille
forteresse me rappelle quelque peu l'intérieur de la forteresse de
Babylone. Quelques oiseaux domestiques picorant des graines, quelques
hangars destinés à abriter le bétail, lui donnent un air champêtre; le
même calme, les mêmes maisons presque entièrement dépourvues de
fenêtres, se retrouvent ici et là. Le bon vieux prêtre qui me fit
visiter l'édifice, semblait si bien en faire partie, que j'avais peine à
me rendre compte que je parlais à un contemporain. Ses vêtements et son
entourage sentaient tellement le moyen âge, qu'il me semblait m'être
endormi, puis réveillé six cents ans plus tôt. Le fort, dont cette
église et le groupe de maisons occupent le centre, date des premiers
temps de l'Empire. Il fut donc érigé environ trois mille ans avant le
monastère. Le vieux prêtre m'intéressa tout autant que son habitacle; le
petit monde où il vit semble lui suffire. De temps en temps, une visite
à Balliana, situé à 10 kilomètres, sur une rive du Nil, ne lui fait
qu'apprécier davantage la paix de sa retraite.
Il est intéressant de visiter les églises de Babylone. Le nom donné par
les Grecs à la forteresse romaine est une énigme pour les archéologues;
il se pourrait que ce fût un souvenir du nom de la partie est de la
Memphis d'autrefois; mais ceci me paraît incertain. Ses tours massives
et les bastions que l'on voit, semblent être les seuls vestiges de
l'ancienne cité de Misr. Le vieux Caire, ou Masr-el-Abko, date de plus
près que le XIIIe siècle, car jusqu'alors son emplacement et celui du
Caire moderne demeurèrent sous l'eau. La plus grande partie de l'Égypte
fut facilement conquise par Anir, qui, nous dit-on, l'envahit avec une
armée de 4 000 hommes seulement. Les Coptes, ne se doutant pas de
l'intention des Musulmans de s'établir définitivement, furent trop
heureux d'avoir leur concours pour se libérer de la tyrannie
byzantine. La prise de cette forteresse fut pourtant une autre affaire,
car ici l'Empire était tout-puissant. Anir dut attendre des renforts et
ce ne fut qu'après sept mois de siège qu'il s'en rendit maître. Cet
événement eut lieu en avril 641, et depuis lors l'Égypte fait partie du
monde mahométan.
[PLANCHE 20: UNE TOMBE DE CHEIK, AU CAIRE]
Mais les Coptes comprirent bientôt qu'ils n'avaient fait que changer de
maîtres: le joug des Musulmans était dur, et, séparés de l'Église mère,
les Coptes ne surent plus où chercher un appui lorsque des souverains
moins tolérants succédèrent à Anir. Bien des croyants plus faibles
sauvegardèrent leur vie et leurs biens en embrassant la religion des
conquérants, tandis que d'autres périrent en défendant la foi de leurs
pères. Ce qui reste de ce peuple compose à peu près un dixième de la
population de l'Égypte, mais quand nous songeons à ce que les Sarrasins
eurent à souffrir de la part des Croisés, nous ne pouvons qu'être
étonnés de trouver encore des survivants à la vengeance de l'Islam.
Beaucoup d'entre eux, grâce à leurs indiscutables aptitudes, occupent de
hautes positions dans le Gouvernement.
En quittant le _Kasr-el-Shêma_, ainsi que les Arabes nomment cette
forteresse, nous contournons une partie de l'enceinte et traversons des
monceaux de ruines qui nous séparent de la mosquée d'Anir. Ces ruines
sont tout ce qui reste de Fostât, la première ville que bâtirent les
envahisseurs musulmans sur la terre d'Égypte. On retrouve encore moins
de traces de l'antique Misr qui entourait Babylone et était située au
bord du Nil, avant que les eaux de ce fleuve ne se fussent retirées dans
leur lit actuel.
Je ne prétends ni raconter l'Égypte du moyen âge, ni rivaliser avec
l'oeuvre de Stanley Lane Poole; mais ce voyage éveillant une curiosité
plus archéologique encore qu'esthétique, quelques mots sur le
développement progressif du Caire ne me semblent pas déplacés.
Lorsqu'Anir assiégeait la forteresse que nous venons de quitter, il
planta sa tente à l'endroit même où s'élève aujourd'hui sa mosquée. Une
gracieuse légende raconte comment ce lieu lui devint cher. Après la
prise de Babylone, Anir se préparait à partir pour Alexandrie, dont le
peuple, fidèle à l'empereur Héraclius, se défendait encore. Des soldats
furent envoyés pour plier et emporter la tente. Une tourterelle y avait
fait son nid et couvait. Les soldats rapportant cet incident à leur
général, Anir ordonna d'abandonner la tente afin de ne point troubler
l'oiseau, et, après la prise d'Alexandrie, la tente, surmontée du nid de
tourterelle, fut retrouvée intacte. Depuis, cet endroit demeura sacré,
et la première mosquée d'Égypte fut érigée en mémoire de ce simple
incident. _El Fostât_ ou _la ville de la Tente_, fut le noyau de la cité
qui grandit au nord de cette mosquée. Les terrains vagues, parsemés de
ruines, qui séparent El Fostât du Caire, furent jadis un faubourg de la
ville d'El-Askâr ou _les cantonnements_, qui s'éleva en 750, au moment
où les Califes Abbasides succédèrent aux Califes Omayad. Le Gouverneur y
bâtit son palais, et ce faubourg devint bientôt pour El Fostât ce que le
West-End de Londres est pour la métropole. Plus au nord s'étendaient les
bâtiments affectés aux diverses nationalités qui formaient la suite de
l'Émir. Ce fut lorsqu'Ibn-Tulûn vint comme premier représentant du
Calife de Turquie, gouverneur d'Égypte en 868, que l'emplacement de ces
bâtiments fut choisi pour son palais. El-Askâr s'étendait jusqu'à la
colline de Yeshkur, derrière laquelle s'élèvent les murailles de la
capitale actuelle, comprenant la mosquée de Tulûn dont nous avons parlé
plus haut. Fostât et El-Askâr perdirent de leur importance, à mesure
que s'élevait le nouveau faubourg royal, et rien n'en reste aujourd'hui,
si ce n'est cette mosquée en ruines. El Katai, ou _les baraquements_,
eut un meilleur sort; elle devint une cité prospère dont les historiens
arabes ne se lassent point de vanter la splendeur; son emplacement est
couvert de maisons plus récentes et seule la mosquée déserte qui porte
son nom survit au glorieux faubourg que bâtit Ibn-Tulûn et que son fils
Khumârenyeh embellit. Les descriptions de ce palais, la _Maison Dorée_,
le _Pavillon d'Été_, ou _le Dôme de l'air_, et les jardins et les
fontaines inspirèrent sans doute les auteurs des _Mille et une nuits_
plus que les richesses d'Haroun-al-Raschid, moins luxueuses que celles
de ses successeurs.
La mosquée que fit élever Anir, et qui fut la première construite en
Égypte, n'est pas arrivée intacte jusqu'à nous. _La Couronne des
Mosquées_, ainsi que les guerriers arabes appelèrent leur première
mosquée élevée en terre conquise, était de structure plutôt modeste,
différente de ce qu'elle devint plus tard sous l'influence artistique
des Coptes et des gouverneurs turcs. Elle fut rebâtie dans de plus
grandes proportions deux siècles plus tard, et restaurée en 1798 par
Murad Bey. La plus grande partie de ce que nous voyons, date par
conséquent du IXe siècle; elle peut donc toujours s'enorgueillir d'être
la première mosquée du Caire. Les colonnes de marbre soutenant l'immense
arcade provenaient d'églises chrétiennes pillées, et le fait qu'elles ne
correspondaient point les unes aux autres sembla inquiéter fort peu les
architectes: on raccourcit l'une, on allongea l'autre, de manière à les
rendre égales. On aurait pu tout de même, à mon humble avis, s'arranger
de façon à ne pas mettre les chapiteaux à l'envers!
Les guides vous montreront la colonne faisant face à la chaire, avec le
_Kurbûg_ du Prophète dessiné par les veines mêmes du marbre, et vous
diront comment cette colonne vola à travers l'espace, de la Kaaba à la
Mecque, jusqu'à Anir, afin de l'aider à orner sa mosquée. Leur
chronologie laisse quelque peu à désirer, mais leurs contes sont
amusants. Une prophétie dit que l'Islam tombera en ruines en même temps
que cette mosquée, mais à en juger par le peu d'entretien dont elle est
l'objet, il me semble que les fidèles ne doivent guère ajouter foi à la
prédiction. Une promenade à pied ou à dos d'âne, d'ici aux tombes des
Mamelouks, est charmante. Les lueurs du couchant allument les dômes de
la citadelle-mosquée, qui de loin a un aspect imposant, puis ce sont les
collines de Mokattam, avec, plus loin, la petite mosquée de Giyûshi. Une
grande ombre pâle couvre l'arrière-plan et cache de ses effets de
clair-obscur les détails inférieurs du tableau. Les derniers rayons du
soleil dorent ces collines, puis les vêtent d'une teinte orangée qui se
fond bientôt dans l'ombre rosée du couchant.
Les tombes des Mamelouks sont moins intéressantes que celles des
soi-disant Califes, mais la promenade, au coucher du soleil, laisse une
impression durable. Nous rentrons en ville par la Bâb-el-Karâfeh, et le
tramway nous conduit jusqu'à Esbekîyeh.
*
* *
_CHAPITRE X_
LES PYRAMIDES
LA «DÉCOUVERTE» DES GÉANTS DE PIERRE. || QUELQUES CURIEUSES ÉVALUATIONS
MATÉRIELLES. || LE SPHINX. || LES «GATE-PLAISIR.» || DES PYRAMIDES DE
GISEH AU SAKKARA. || LA TOMBE DE TYI. || RETOUR DANS LE SOIR COLORÉ.
Le grand événement d'un séjour au Caire est la première excursion aux
Pyramides. Personne n'ignore leur aspect, leurs dimensions et leur
histoire, car aucune oeuvre de l'activité humaine ne fut plus souvent
décrite; mais personne, avant de s'être trouvé sur le plateau où s'élève
l'imposante tombe de Chéops, ne comprend l'espèce de terreur qu'elles
inspirent. Ce sentiment augmente graduellement à mesure qu'on parcourt
les 5 kilomètres de la route de Gîzeh, d'où on les découvre devant soi.
D'abord, elles semblent petites, comparées aux objets du premier plan,
puis, après 2 ou 3 kilomètres, on éprouve encore une sorte de
désappointement en les regardant. Leurs dimensions augmentent à mesure
qu'on approche, mais pas au point qu'on pourrait supposer. On ne
commence à bien les juger qu'en arrivant à la limite des terrains
cultivés, et alors c'est l'impression complète, dans toute sa force,
surtout lorsque, parvenant au bord du désert, on se trouve aux pieds de
la Grande Pyramide. Ayant gravi le plateau qui lui sert de piédestal, on
est positivement écrasé par cette masse gigantesque, assise sur le roc
et environnée d'une immense plaine de sable. Que ne donnerait-on pour
pouvoir jouir en paix de ce merveilleux spectacle? Mais les Arabes qui
demeurent là depuis si longtemps qu'ils en ont perdu leurs instincts
nomades, prétendent vous faire les honneurs intéressés de ce qu'ils
considèrent comme leur propriété. On en a lu et appris bien plus qu'ils
ne peuvent vous en dire en leur anglais fantaisiste, et leurs
explications qui viennent troubler vos pensées sont absolument
exaspérantes. Inutile de chercher à les repousser, la grande habitude
qu'ils ont d'être traités ainsi les a rendus insensibles: partout où
vous irez, ils vous suivront. Des mesures sont prises, sans grand
succès, contre ces importuns.
Pour jouir vraiment de la contemplation des Pyramides, il ne faut pas
les visiter en pleine saison. Les caravanes de touristes se disputant
avec leurs conducteurs, se préparant bruyamment à déjeuner ou à se faire
photographier, sont fort réjouissantes vues d'une terrasse d'hôtel, mais
ici, elles gâtent tout à fait le caractère du lieu. Avant ou après la
saison, on échappe aux touristes, mais jamais aux Bédouins quêteurs de
_bakschish_. S'il faut en croire les on-dit, la police aurait une part
de leurs aubaines, ce qui explique la mollesse avec laquelle elle défend
l'étranger contre les attaques de ces mendiants. Le seul moyen efficace
qu'on ait proposé serait d'acheter le village et de transporter la
population ailleurs. Mais le service des Antiquités, à qui incomberait
cette tâche, subvient déjà péniblement à ses frais courants: il ne
saurait donc être question de réaliser cette réforme.
Une promenade autour de la tombe de Chéops vous donne l'idée de sa
dimension. Une distance de 260 mètres sépare entre eux les angles et si
vous faites le tour de la Pyramide, vous aurez fait plus des trois
quarts d'un kilomètre. Cette base couvre 520 ares, c'est-à-dire une
superficie plus grande que celle du square de Lincoln's Inn Fields.
Les grands blocs superposés en gradins qui, de la route, nous
paraissaient de simples briques, mesurent quarante pieds cubes, et,
selon le calcul du Professeur Flinders Petrie, deux millions trois cent
mille de ces blocs furent employés à la construction de la Pyramide.
L'imagination ne saurait vous reporter à soixante siècles en arrière. La
pierre changeant fort peu dans le désert, sa couleur ne vous aide point.
Il est vrai que ce que nous voyons n'a été exposé aux intempéries que
durant cinq siècles, toute la couche de granit extérieure ayant été
utilisée au Caire, lors de la construction de la mosquée d'Hasan. On
s'étonne qu'on n'ait pas tiré parti plus tôt d'une carrière si commode,
pourvue de pierres toutes taillées.
La dépense d'activité humaine que nécessitèrent ces constructions est
inouïe. Le Professeur Flinders Petrie nous explique que les ouvriers n'y
travaillaient que durant la crue du Nil, alors que la terre ne réclamait
point leurs soins; mais, le moment de la crue étant justement le plus
pénible pour l'agriculteur en Égypte, ceci me paraît inexact. De plus,
il ne faut pas s'imaginer que l'indigène ne souffre pas de la chaleur.
Le _fellah_ a peu changé depuis soixante siècles, et quoique très brave
travailleur, il mollit sensiblement pendant les périodes de chaleur.
Hérodote raconte que la construction de cette Pyramide nécessita le
travail de cent mille hommes pendant vingt années consécutives, et
Flinders Petrie estime que cette évaluation est exacte. Nourrir et
discipliner cette armée de travailleurs dut exiger un merveilleux talent
d'organisation. L'extraction de ces pierres à 10 kilomètres plus loin,
aux collines de Mokattam, et la façon dont elles furent taillées et
ajustées, font preuve d'une civilisation raffinée.
Je me suis laissé dire qu'un entrepreneur séjournant à Mena House, s'est
amusé à faire un devis de ce que coûterait aujourd'hui la Grande
Pyramide, élevée avec l'aide de nos machines, et il arriva au chiffre de
six millions. Il serait curieux de savoir combien cette construction a
coûté en son temps.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que d'une seule pyramide; celle de Képhren
est aussi importante, et il en existe encore une grande et six plus
petites. Ce groupe de pyramides constitue la plus ancienne et la plus
belle des _sept merveilles du monde_, la seule du reste qu'il nous soit
encore permis d'admirer.
A quelque distance de là nous nous trouvons face à face avec le Sphinx,
dont la tête gigantesque se détache rudement sur le bleu magnifique du
ciel.
Le nez et la lèvre supérieure manquent, ainsi que la barbe. Le contour
général des épaules est visible, mais on a peine à discerner d'autres
détails dans le bloc de rocher où ce buste colossal fut taillé.
Pourtant, en reculant sur l'étroite plate-forme qui contourne cette
masse, on distingue vaguement le dessin d'un avant-bras et de quelques
doigts. Le dessin des yeux et des lèvres est encore assez net pour qu'on
puisse y voir cet air d'impassibilité que les grands artistes égyptiens
ont donné à leurs dieux et à leurs Pharaons. Quel est le Pharaon que
représente ou qui fit construire le Sphinx? C'est un point sur lequel
les égyptologues ne sont pas d'accord. Il est certain en tout cas que le
sculpteur qui tailla ce buste chercha moins à lui donner une
ressemblance qu'à en faire en quelque sorte le symbole de la royauté
absolue.
[PLANCHE 21: LE SPHINX ET LES PYRAMIDES DE GIZEH]
Une excursion des Pyramides de Gîseh au Sakkâra est délicieuse. Longeant
le désert pendant une heure ou deux, nous dépassons les Pyramides de
Zâniyer, et, continuant notre course pendant le même espace de temps,
nous rencontrons encore tout un groupe de pyramides: mais, tout pleins
de celles de Chéops et de Képhren, nous jetons un coup d'oeil à peine
indulgent sur ces monuments trop ruinés. Le paysage, à droite, est en
contraste frappant avec celui de gauche: d'un côté, la réverbération
crue du grand désert; de l'autre, une végétation fraîche et reposante.
La large bande de couleur est coupée çà et là par des villages et par le
ruban gris des routes. Les collines du désert arabe, beaucoup plus
imposantes que celles qui nous cachent le grand Sahara, constituent un
fond très pittoresque. L'Égypte est en vérité «le Don de la Rivière».
Une race à part peuple cette contrée. Le Bedari est très différent du
_fellah_. Les Bédouins établis autour des Pyramides depuis des siècles
sont méprisés par leurs frères nomades; ils ont d'ailleurs perdu les
qualités et les traits génériques qui rendent ces derniers si
intéressants.