l'attention par une grande grille en fer et une colonne construite dans
une encoignure. Cette colonne qui semble n'avoir été qu'un chanfrein
ornemental, fut pendant de nombreuses années le lieu d'exécution; les
criminels étaient étranglés contre sa base. Il n'est vraiment pas
étonnant que la porte ait une mauvaise réputation et qu'on la considère
comme hantée! Elle est d'ailleurs ornée, si l'on peut dire, de vieux
lambeaux d'étoffe, ainsi que de dents suspendues à une ficelle, et de
quantité d'autres choses aussi peu agréables à la vue. Si vous vous
arrêtez quelque temps à cet endroit, vous serez surpris de voir des gens
s'avancer mystérieusement derrière la porte et soudainement y enfoncer
un clou. Ce manège m'intrigua beaucoup la première fois que je
m'installai là pour peindre. Le fidèle Mohammed m'instruisit. Il paraît
qu'un certain _Kutb-el-Mitwelli_, célèbre saint, fréquente la niche qui
se trouve derrière cette porte, mais comme il a le pouvoir de se rendre
invisible, il est assez difficile de s'assurer de sa présence. Ce saint
possède l'art de guérir miraculeusement les gens, et il a été prouvé que
lorsqu'une dent fait beaucoup souffrir, si on l'arrache et qu'on la fixe
à la porte, la souffrance cesse très rapidement!... Quantité de mamans
amènent ici des enfants aux yeux malades, et leur pressent le visage
contre la porte. Les sceptiques feront bien de ne pas suivre cet
exemple, car ils risqueraient fort, en frottant leur épiderme à cet
endroit, d'attraper quelque chose de bien pire que ce qu'ils désirent
guérir. De temps à autre, un vieillard d'apparence extraordinaire et qui
est l'objet d'une grande vénération, vient s'asseoir devant la porte.
Aucun artiste du moyen âge n'habilla un Lazare de haillons plus
étranges. Son regard farouche et la lance qui arme son poing arrêtent
toute plaisanterie à son sujet. Je n'ai jamais pu approfondir quelle
relation existe entre ce vieillard et le mystérieux saint _El-Mitwelli_;
je m'y emploierai à nouveau...
L'aquarelle ci-contre représente les deux minarets de El Muaiyad qui
s'élèvent si gracieusement au-dessus de cette porte de tragique mémoire.
Les maisons avoisinantes cachent la porte elle-même, qui a tenté les
crayons ou les pinceaux de bien des artistes. L'espace qui l'entoure est
trop restreint, et après tout il est peut-être préférable que le lieu
sinistre d'où s'élèvent ces ravissants minarets reste caché.
[PLANCHE 7: LES DEUX MINARETS DE EL-MUAIYAD]
Les deux minarets ressemblent beaucoup à celui d'El Azhar que j'ai
particulièrement décrit. Les sultans circassiens du XVe siècle étaient
très amateurs de cette ornementation; mais cette architecture n'a ni la
simplicité, ni la grandeur de celle du XIVe siècle, comme nous le
verrons du reste en la comparant avec les travaux plus anciens du sultan
Hasan. Les rues sont généralement si étroites qu'il est impossible
d'avoir une vue d'ensemble des mosquées.
Il est assez curieux que El Mahmüdi Muaiyad ait choisi les tours de la
porte Zuwêleh comme base des minarets qui appartiennent à sa mosquée
mortuaire. Il est vrai qu'il fut pendant longtemps, dans cette tour
même, le prisonnier de ses sujets révoltés. C'était un homme très pieux
appartenant à la religion, alors orthodoxe, que Saladin avant lui avait
purgée de l'hérésie de Shîa. Il passait aussi pour être un homme
instruit, un poète, un orateur et un musicien. Sa façon de vivre et de
s'habiller était des plus simples. Il s'enveloppait d'une étoffe de
laine blanche ordinaire en signe de deuil, en raison de la peste qui
ravageait le pays. Il n'avait malheureusement aucune tolérance pour ceux
qui ne partageaient pas ses croyances, et les superbes monuments qu'il
éleva furent principalement payés avec l'argent qu'il arracha aux
chrétiens et aux juifs. Il renforça la loi qui obligeait les chrétiens
et les juifs à s'habiller autrement que les Mahométans. Les premiers
portaient une robe bleue et un turban noir, et les autres une robe jaune
et un turban également noir. Pour les distinguer encore plus des vrais
croyants, une lourde croix devait être suspendue au cou du chrétien et
une grosse boule noire au cou du juif. Bien que ces lois ne soient plus
en vigueur depuis de nombreuses années, je ne me rappelle pas avoir
jamais vu soit un chrétien, soit un juif, porter le turban blanc qui est
la couleur le plus généralement adoptée par les Mahométans.
Suivons maintenant la rue située à gauche de la porte _Derb-el-Ahmar_,
d'où nous apercevons une dernière fois les minarets de El Muaiyad qui
dominent un groupe de vieilles maisons et montent avec grâce vers le
ciel.
J'ai vu souvent ici un vieillard plié sous le poids d'un grand récipient
à eau attaché sur son dos; un tuyau en métal passe par-dessus son
épaule, et, en se penchant légèrement, il peut faire couler l'eau dans
une tasse qu'il tient à la main. Fréquemment un passant s'arrête et vide
la tasse, payant le vieillard d'un simple remerciement, ce qui paraît le
satisfaire, puisqu'il remplit de nouveau la tasse en fredonnant la
chanson qui me le fit d'abord remarquer. Mon guide s'étant, lui aussi,
désaltéré sans rien offrir en échange au pauvre vieux, je le plaisantai
à ce sujet, et je lui demandai de me traduire la chanson. Les paroles en
sont presque identiques au premier verset d'Isaïe et peuvent être
traduites par: «O vous tous qui avez soif, venez à cette fontaine; que
celui qui n'a pas d'argent vienne et boive; venez et buvez sans argent!»
Cette coutume date probablement d'une époque antérieure à Mahomet, et
peut-être de l'époque même d'Isaïe. Maintenant que les fontaines ont été
construites dans tous les quartiers de la ville, cette charmante coutume
disparaîtra sans doute, et ce sera dommage.
Nous passons maintenant devant la petite mosquée de Ismâs-el-Ishâki, à
la bifurcation de deux rues, et, à droite, devant une ravissante
fontaine avec de très jolies tuiles et un plafond richement colorié. Une
autre mosquée à droite et nous arrivons enfin à la belle mosquée de
El-Merdani.
Cette mosquée était dans un déplorable état de ruine lorsque je la
visitai pour la première fois, et, bien que d'une façon générale les
artistes prisent peu les bâtiments _remis à neuf_, je fus enchanté quand
j'appris que la Commission pour la préservation des monuments arabes en
avait entrepris la restauration. Celle-ci fut dirigée par Herz Bey et
exécutée d'une façon si admirable qu'il est maintenant possible
d'apprécier le degré de perfection que l'art sarrasin avait atteint
pendant la première moitié du XIVe siècle. Une bonne partie des
sculptures sur bois se trouvent dans des musées européens.
Une petite rue étroite qui longe la Merdani nous conduit dans une artère
plus large, dont les maisons évoquent une aristocratie déchue. L'une
d'elles, avec un portail majestueux et de grandes _bay windows_ dont les
stores de bois sculpté sont brisés et raccommodés çà et là au moyen de
morceaux de caisses d'emballage, semblerait indiquer que son
propriétaire est complètement ruiné, à moins, au contraire, que ses
affaires ne soient si prospères qu'il ait pu se construire une autre
habitation dans le nouveau quartier d'Ismalieh en laissant son ancienne
demeure à la garde des rats et d'un vieil eunuque. J'ai souvent trouvé
dans ces vieilles maisons des cours fort intéressantes, mais il est
difficile d'en obtenir une bonne vue. La porte massive est souvent
ouverte, mais le passage qui conduit à l'intérieur de la cour fait
généralement un brusque coude au bout de quelques mètres, coupant ainsi
la perspective.
C'est dans des cas semblables que mon fidèle guide se montrait
particulièrement utile. Si la maison se trouvait dans un cul-de-sac
désert et sans personne aux abords capable de nous donner des
renseignements, il pénétrait bravement. S'il revenait aussitôt, c'est
qu'il n'y avait rien de curieux à mon point de vue, car il avait une
idée très juste de ce que je recherchais.
[PLANCHE 8: LE GARDIEN DU HAREM]
Quelquefois il trouvait la maison complètement abandonnée ou le gardien
profondément endormi, et il revenait à pas de loup me faire signe de le
suivre. Lorsqu'il y avait vraiment quelque chose d'intéressant, il
entrait en pourparlers afin d'obtenir la permission d'installer mon
chevalet. Généralement, l'affaire était vite conclue, le gardien
acceptant avec joie un _shilling_ ou deux; mais d'autres fois, il était
nécessaire de s'adresser au propriétaire lui-même, et c'était alors une
question d'un ou de plusieurs jours. Si la maison était importante, la
grande difficulté venait du harem, surtout, oh! surtout si l'entrée que
je désirais peindre se trouvait être celle du _Département des Dames_.
Dans un certain cas, le maître du harem me déclara avec bonne humeur
qu'aucune de ses femmes ne penserait à bouger pendant les heures chaudes
de la journée, et que par conséquent je pouvais peindre jusqu'au moment
où ces dames désireraient prendre l'air. Du reste, cela l'amusa de me
voir peindre son eunuque dormant à poings fermés devant la porte du
harem. Cet eunuque, lorsqu'il se réveilla, déclara qu'il faisait trop
chaud en cet endroit et, pour le décider à y rester, il fallut que
Mohammed Brown tînt une ombrelle au-dessus de sa tête et protégeât ainsi
_son teint_!
Les femmes avaient évidemment suivi toute la scène, cachées derrière
leur _meshrebiya_, car, lorsque l'eunuque eut rôti assez longtemps pour
me permettre de terminer son portrait, j'entendis des chuchotements et
des rires étouffés, et je fus bientôt prié d'envoyer mon tableau à ces
dames afin qu'elles pussent le voir. Or, ce tableau, qui n'avait
nullement la prétention d'être humoristique, les frappa comme tel et de
grands éclats de rire retentirent. L'eunuque réapparut bientôt, l'air
tout à fait penaud, et il fit ressortir avec amertume toutes les
indignités qu'il venait de souffrir par ma faute; mais un autre
_baksheesh_ eut vite fait de le consoler.
La rue El-Merdani est courte et se termine au _Sûk-el-Sellâha_, le
marché des Armuriers. La tranquillité de la rue contraste avec le
vacarme des fabricants de fusils et le bruit des soufflets. De farouches
Bédouins et des Arabes de Syrie font réparer leurs longs fusils. De
vieilles espingoles, des lances et quelques fusils de chasse modernes
sont accrochés dans les magasins dont les planchers sont couverts de
morceaux de fer et de cuivre. Il y a peu à voir ici aujourd'hui, dans
cet endroit qui fut autrefois la grande fabrique d'armes des sultans.
Des maisons dont il ne reste que le rez-de-chaussée, une mosquée en
ruines et un minaret qui menace de s'écrouler chaque fois que le
_Muezzin_ y monte pour appeler les armuriers à la prière, complètent le
tableau.
Le haut du marché touche à l'avenue Mohamet-Ali: nous terminerons ici
notre promenade. Un tramway qui descend nous offre le moyen le plus
rapide de parcourir les deux kilomètres et demi d'une rue sans intérêt
qui nous sépare du quartier européen.
*
* *
_CHAPITRE V_
LE VIEUX CAIRE
LE PROGRÈS DESTRUCTEUR. || LE SPECTACLE DE LA RUE: LES FRUITIERS ET
LEURS ÉTALAGES AUX VIVES COULEURS. || LE COMPLET ANGLAIS DES PETITS
ÉCOLIERS. || LA MAISON DE CHEIK SADAAT. || L'ARCHITECTURE ARABE.
Si mes lecteurs veulent bien m'accompagner une fois encore dans une
visite aux vieux quartiers de la ville, nous prendrons de nouveau le
tramway à l'Ezbékîyeh et nous n'en descendrons qu'après avoir atteint la
moitié environ de la Sharia Mohamet Ali, c'est-à-dire près de la
_Bâb-el-Khalk_. Cette large avenue fut percée à travers la vieille ville
par le premier Khédive d'Égypte, dont elle porte le nom. Quantité de
bâtiments intéressants furent impitoyablement détruits pour permettre à
cette voie d'arriver jusqu'à la citadelle. Des cris d'indignation furent
poussés par tous les pieux Musulmans d'Égypte, lorsque des sanctuaires
sacrés, des mosquées, et autres édifices chers à leur foi, furent sans
respect jetés à terre. Mais Mohamet Ali était tout-puissant et n'était
pas homme à se laisser influencer par les scrupules religieux de son
peuple, comme il l'avait déjà fort bien démontré en saisissant les
_Wakfs_, ou revenus religieux, et en les employant pour ses besoins
personnels. Sans aucun doute il fit beaucoup pour son pays, mais il est
à regretter qu'il fût si Vandale dans toutes les questions d'art et de
bon goût.
Le grand et nouvel édifice de style arabe qui se trouve à notre gauche,
est le Musée de l'Art arabe. Une grande partie de ce qui s'y trouve
provient des pillages faits par le sultan un peu partout dans la ville.
On y trouve également bon nombre d'objets pris dans des mosquées qui
sont encore debout: on aimerait voir ces objets restitués aux lieux d'où
ils ont été arrachés. La collection n'en est pas moins belle, et ceux
que l'art arabe intéresse pourront ici étudier cet art à coeur joie.
S'il commence à faire trop chaud pour marcher longtemps, nous
pourrons louer des ânes et suivre Derb-el-Gamâmîz, une longue rue
dont les maisons situées du côté ouest sont bâties sur l'ancien canal
El-Khaliz, lequel a été comblé. C'est une voie importante qui, sous
des noms différents, traverse toute la ville, du nord au sud,
toujours parallèlement à la direction de l'ancien canal. Elle est plus
tranquille que les artères principales situées près de Khan-el-Khalîl,
et est plus éloignée des principaux bazars. Le matin, de bonne heure,
vous rencontrerez ici de longues files de chameaux chargés
d'approvisionnements, et des troupeaux de boeufs et de moutons qu'on
conduit aux différents marchés. En été, c'est un spectacle agréable à
l'oeil que celui des chameaux portant des melons et des gourdes dans
d'énormes paniers tressés à jour.
Souvent le conducteur vend ses produits tout en marchant, tenant à la
main une grosse pastèque dont il coupe des tranches. Il s'arrête devant
chaque fruitier dans l'espoir de faire une affaire plus importante et
les pourparlers sont souvent si longs que l'artiste a le temps de
prendre un croquis des chameaux. Les fruitiers, soit ceux qui
établissent leurs comptoirs volants dans n'importe quel coin, soit les
magasins plus importants formant une brillante mosaïque aux délicieuses
couleurs avec leurs piles d'oranges, de pommes, de citrons, adossées à
de véritables murailles de melons et de pastèques; les fruitiers,
dis-je, semblent d'instinct trouver la teinte juste pour le papier et
les oripeaux dont ils entourent leur marchandise; et, un peu plus tard,
pendant l'été, de grandes branches de canne à sucre appuyées contre le
mur et remplissant les coins, viendront ajouter le vert gris de leurs
feuilles à toutes ces brillantes couleurs.
Lorsque les circonstances nous obligent à passer au Caire les mois
chauds de l'été ou de l'automne, nous en sommes en quelque sorte
dédommagés par la beauté des rues, alors dans tout son éclat. La forme,
les couleurs et les ombres des tentes qui sont dressées à travers les
rues ou maintenues à l'aide de mâts au-dessus des magasins et des
comptoirs, ajoutent au pittoresque. Ces grandes toiles et ces nattes
admettent assez de jour pour donner une chaude lumière sans ombres trop
foncées. Les habitants aussi sont beaucoup plus pittoresques dans leurs
costumes d'été, car les vestons et les paletots européens ne sont portés
par-dessus les _gelabich_ que pendant l'hiver. Et puis, les touristes,
dont les costumes s'harmonisent si peu avec l'entourage oriental, ne
sont pas là non plus! Les enfants, à moitié nus, jouent sans contrainte
dans les rues et leurs aînés vont et viennent avec la dignité qui
sied si bien à un oriental. La vie en plein air est beaucoup plus active
ici que dans les pays du nord. Les marchandises sont déployées et
exposées sur les trottoirs mêmes, et les magasins à l'européenne
semblent avoir disparu.
[PLANCHE 9: EL-GAMAMIZ, AU CAIRE]
A un certain endroit de cette rue Derb-el-Gamâmîz, par une large porte
qui s'ouvre au-dessus de quelques marches, vous pouvez jeter un coup
d'oeil dans l'intérieur d'un monastère derviche. La grande cour pavée,
qu'embellissent des arbres et une jolie fontaine en tuiles, paraît bien
attrayante, surtout vue d'une rue chaude et poussiéreuse. Dans la rue
même, près d'ici, il y a quelques érables justifiant son nom de
_Gamâmîz_, et, juste en face, se trouve la porte de la Bibliothèque
Vice-Royale. Cette Bibliothèque a une très grande importance pour ceux
qui étudient les langues orientales, et les personnes qu'intéresse
simplement l'art du pays ne regretteront pas de la visiter, ne serait-ce
que pour admirer les exemplaires enluminés du Coran qu'on y conserve. On
accorde ici toutes les facilités possibles aux étudiants européens, ce
qui n'est pas toujours le cas dans les bibliothèques musulmanes,
lesquelles sont généralement consacrées exclusivement aux études de la
religion mahométane.
Le Ministère de l'Instruction publique se trouve à côté. De toutes les
tâches dont l'Angleterre a pris la responsabilité en Égypte, il n'y en a
pas de plus difficile ou demandant plus de tact et de discrétion que
celle de la direction des études des jeunes musulmans. Lorsque les
Anglais vinrent occuper l'Égypte, l'instruction donnée dans les écoles
consistait, comme elle consiste encore presque entièrement du reste à
l'Université d'El-Azhar, à lire, à expliquer et à commenter des passages
du Coran. Il s'agissait d'apprendre par coeur, mécaniquement, sans que
les autres facultés fussent exercées. Raisonner était chose inconnue. A
présent, des professeurs diplômés des Universités d'Oxford et de
Cambridge enseignent aux enfants les mathématiques, l'histoire, la
géographie et les préparent d'une façon générale à se débrouiller plus
tard, au milieu des conditions déjà bien changées de leur pays. Certes,
tout cela est excellent, mais on ne s'arrête malheureusement pas là.
Bien à tort, on semble croire que _progrès_ signifie _européanisation_
et que ces deux idées doivent avancer de front, de sorte qu'au lieu de
développer leur propre civilisation, on leur impose petit à petit une
civilisation étrangère. Pour ne citer qu'un exemple, il n'est permis à
aucun enfant de suivre les cours d'une école khédiviale dans son
gracieux costume national porté avant lui par ses pères. On l'oblige à y
aller habillé à l'européenne, veste et pantalon, et coiffé du ridicule
_tarbouche_ rouge. On se demande un peu quel effet moral ou quelle
influence au point de vue civilisation peut bien avoir un pantalon. Il
est vraiment regrettable qu'on ne permette pas à ces écoliers de porter
leur costume national. Une fois habitués à nos affreux vêtements, ils
continueront à les porter toute leur vie. Déjà, leurs vastes et belles
maisons, si bien comprises pour un climat chaud, disparaissent
rapidement et font place à des appartements trop petits.
Nous suivrons cette rue un peu plus loin encore, jusqu'à ce que nous
rencontrions à gauche une jolie _sebîl_ (fontaine). Là, tournant encore
à gauche, nous nous trouvons en face de l'entrée d'une des écoles
khédiviales. L'aquarelle que j'ai faite de cette école fut peinte il y a
quelque dix ans, avant que la loi ridicule sur les vêtements ne fût en
vigueur. C'est un spectacle bien différent qui se présente aujourd'hui à
nos yeux quand les enfants sortent de l'école en courant. Des complets
faits à la douzaine en Europe remplacent le _gelabieh_ et la _tôb_
flottante. Si étrange que cela puisse paraître, ce changement de costume
semble avoir affecté leurs manières aussi bien que leur apparence, car
leur tenue n'a pas plus de dignité que leur complet. D'autre part, les
robes qu'ils portaient autrefois étaient plus faciles à nettoyer que les
costumes d'aujourd'hui, et étaient par conséquent, au point de vue
sanitaire, bien préférables. La nouvelle mode est aussi beaucoup plus
coûteuse, et j'ai entendu bien des pauvres gens s'en plaindre amèrement.
Faisons le tour de ce bâtiment et prenons le chemin qui conduit dans la
direction sud. Ici, des murs élevés entourent les jardins d'un pacha.
Nous longeons ces murs et nous passons encore devant une ou deux
mosquées plus ou moins importantes, chacune cependant ayant un caractère
bien personnel. Nous arrivons bientôt à la maison du cheik Sadaat, mais
le promeneur n'entrevoit de toutes les beautés de ce noble et vieux
palais que les fins grillages de bois qui cachent les fenêtres. J'avais
eu la bonne fortune d'être présenté au dernier descendant du cheik
Sadaat par un ami commun, et la maison me fut ouverte pour y peindre
tout ce que je désirais. Aucune autre maison du Caire ne rappelle aussi
vivement que celle-ci les tableaux de Lewis. Il y a dans la cour un
énorme saule sous lequel coule une fontaine, et dont les branches
viennent caresser les grillages artistiques des fenêtres. La mosquée
privée du Cheik se trouve à un bout de la cour, et l'entrée du grand
salon est à l'autre bout; au milieu, il y a une salle de réception où le
vieillard recevait généralement ses invités qu'il faisait asseoir sur la
partie surélevée du plancher et couverte de coussins, où lui-même était
étendu.
[PLANCHE 10: UNE ÉCOLE KHÉDIVIALE]
Je me rappelle que lors de ma première visite, la vue de ce vieux
Musulman habillé d'une robe de soie jaune, coiffé d'un énorme turban,
assis, les jambes croisées, sur un tapis de Perse, un coussin de soie
jaune derrière lui, et entouré des cercles de fumée qui s'échappaient de
son _chibouk_, m'émerveilla comme un superbe _tableau vivant_ d'après
une des oeuvres de Benjamin Constant. A cette époque, je ne savais pas
un mot d'arabe et c'était la première fois que j'étais présenté à un
prince oriental. Je n'ignorais pas que mon ami Choueri Tabet, qui
m'avait présenté, traduirait mes paroles de façon à les rendre le plus
possible agréables à notre hôte, mais, malgré cela, je me sentais mal à
l'aise et gêné par mes vêtements si pauvres et vulgaires comparés à la
superbe robe de soie du Cheik. Cette gêne ne fut heureusement que
momentanée. Un nègre apporta du café et des cigarettes, et mon ami
engagea une conversation animée avec notre hôte.
Certaines plaisanteries firent tellement rire le vieillard qu'il se
tenait les côtes, mais craignant que je ne me sentisse encore plus
intimidé, il faisait un grand effort pour s'arrêter de rire et insistait
pour que mon ami me racontât l'histoire. Quand il était bien certain que
j'avais compris, il recommençait à rire jusqu'à ce que les larmes
couvrissent sa figure ridée. L'impression que me fit ce beau vieillard,
sa dignité personnelle et celle de tout ce qui l'entourait, fut si
grande que j'ai complètement oublié le sujet de ces plaisanteries. Sa
demeure était, pour travailler, un endroit unique et délicieux, et j'ose
espérer que si l'occasion se présentait, les héritiers du charmant Cheik
auraient la même amabilité et m'accorderaient le même privilège.
L'architecture et l'arrangement de ces maisons se sont développés
suivant les besoins du climat et suivant les lois sociales et
religieuses du pays. Les architectes sarrasins se sont toujours efforcés
de construire des maisons où la vie serait supportable pendant les
chaleurs de l'été, et dans lesquelles le sexe faible aurait ses
quartiers spéciaux et privés. Le hall voûté, faisant face au nord, et
ouvrant sur une cour spacieuse, ne convient qu'à un climat chaud. Une
entrée séparée, pour le harem, avec ses pièces ouvrant sur un jardin ou
une cour privée, et la nécessité de bien masquer les fenêtres qui
ouvriraient sur la rue, sont des considérations dont un architecte n'a
pas à s'occuper dans nos pays du nord. Les grillages de bois,
_meshrebiya_, qui permettent de voir ce qui se passe dehors, tout en
étant soi-même invisible, sont employés aussi dans les appartements des
hommes pour tamiser les rayons du soleil, tout en permettant à l'air de
circuler. Si le Coran ne défend pas précisément la reproduction des
objets naturels comme base de l'art décoratif, il ne l'encourage pas.
Mais les croyants ont prouvé à quel point ils sont capables de décorer
leurs maisons d'une façon artistique, malgré ce désavantage.
L'étroitesse des rues permet de rendre visite à un voisin ou d'aller à
la mosquée, en restant à l'ombre, et les grandes cours et jardins
intérieurs assurent l'aération nécessaire des maisons. A mesure que les
gens riches abandonnent cette partie du Caire pour aller habiter les
nouveaux quartiers, les arrangements sanitaires y sont de plus en plus
négligés, ce qui, naturellement, tend à augmenter l'exode. En fait, je
crois que le seul moyen de sauver le vieux Caire d'une ruine complète
serait de le doter d'un système d'égouts modernes.