coudes, nous arrivons à la mosquée Hasan Pacha. Bien que construite
trois siècles après que l'architecture arabe eut atteint sa perfection,
cet édifice n'en est pas moins très artistique. Son style n'est pas
comparable aux chefs-d'oeuvre des XIVe et XVe siècles, mais,
heureusement, le déclin de l'architecture arabe fut aussi lent que ses
progrès eux-mêmes l'avaient été. Je citerai ici une phrase heureuse de
Lane Poole, qui remarque dans son _Histoire de l'Égypte_: «Toute chose,
en Orient, change par degrés presque imperceptibles, et les roues du
Seigneur dans le Moulin Égyptien moulent avec la même lenteur que les
_sakiya_[3] criards des paysans».
[3] Machines très primitives pour monter l'eau du Nil au niveau des
champs et des fermes.
[PLANCHE 11: COUR INTÉRIEURE DANS UNE MAISON DU CAIRE]
L'entourage de cette mosquée ajoute considérablement à son pittoresque.
Chose rare au Caire, l'espace qui s'ouvre devant elle permet de s'en
éloigner suffisamment pour en voir l'ensemble extérieur, ainsi que la
petite école située au-dessus de la _Sebîl_ et un arbre qui paraît avoir
poussé là dans le seul but d'améliorer encore la composition. Le tout
est d'un ton riche et chaud. Les rangées alternées de pierres rouges et
de pierres jaunes, qui sans doute avaient l'air assez cru à l'époque où
Hasan Pacha fut enterré ici, se sont fondues ensemble, quant à la
couleur, d'une façon merveilleuse. Les siècles ont adouci les détails
trop appuyés, qui sont encore bien visibles en haut, quand le soleil de
midi fait ressortir leur dessin, mais à la base, près de l'entrée, ces
détails ont complètement disparu, usés par les fidèles sans nombre qui
ont passé sous la porte. La mosquée paraît en excellent état, et il faut
espérer qu'aucune restauration ne sera nécessaire d'ici à longtemps,
car, si bien que ces travaux soient exécutés, ils enlèvent toujours au
charme un peu de son authenticité.
Au Caire, il n'est nullement nécessaire de se reporter à des siècles
éloignés pour trouver une belle architecture, car la plupart des
grandes maisons particulières furent bâties d'après les vieux plans
jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, et le très bel exemple de cette
architecture, la maison de Sadaat que j'ai décrite, ne date que de deux
cents ans. Il est difficile en Égypte de définir les époques, car il n'y
a jamais de brusques changements de style, comme, par exemple, la
Renaissance en Europe. Les édifices se ressemblèrent toujours à peu près
et suivirent les mêmes principes jusqu'à l'accession de Mahomet Ali, en
1805. A partir de cette époque, l'architecture arabe ne changea pas,
mais elle cessa subitement et complètement d'exister. Il serait
impossible, je crois, de trouver aujourd'hui un architecte natif du
Caire, ayant la moindre idée de l'art de construire comme l'entendaient
ses aïeux. Les quelques maisons bâties dans ce qu'on appelle le «style
arabe moderne» ont été construites par des architectes européens et ce
sont des chrétiens qui dirigent les travaux de restauration des vieux
monuments. Espérons qu'un jour l'Égyptien découvrira que l'architecture
de ses ancêtres était bien plus belle et bien mieux appropriée à son
climat et à ses besoins que les bâtiments sans nom et sans style qu'on
élève aujourd'hui dans les nouveaux quartiers, et qu'un nouveau Caire,
bâti sur les plans et dans le style de l'ancien, renaîtra, pour le plus
grand bonheur des fidèles de la Beauté.
*
* *
_CHAPITRE VI_
LA MOSQUÉE IBN-TULÛN
UN LIEU HISTORIQUE ET LÉGENDAIRE. || UNE MERVEILLE ARCHITECTURALE. || UN
CORTÈGE PITTORESQUE. || MARIAGE A LA TURQUE. || LA MOSQUÉE ABANDONNÉE.
|| LE PUITS DE JOSEPH.
Continuant notre promenade dans la direction du sud, en suivant ce que
l'on pourrait appeler «le faubourg Saint-Germain» du vieux Caire, nous
passons devant la mosquée Ezbek-el-Yusefi. Puis, des rues désertes nous
conduisent enfin à la Sharia Tulûn. Les maisons ont de plus en plus
l'air abandonné, et cependant, çà et là, les admirables _mesrebiya_ des
«bay windows» et un portail magnifique nous rappellent que ce quartier
fut autrefois le plus riche et le plus aristocratique de la ville. Mais
voici l'entrée de la mosquée Ibn-Tulûn. On ne peut voir qu'une faible
partie de l'extérieur, car une quantité de maisons en ruines
l'entourent. Après avoir gravi quelques marches, nous passons sous une
arche assez élevée et nous nous trouvons dans la cour intérieure. Ce qui
frappe le plus, au premier abord, c'est l'étendue et la désolation de
cette mosquée; le silence est également saisissant. Pas le moindre son
de la vie extérieure ne parvient ici, et il semble que la poussière des
siècles passés amortisse le bruit des pas.
Les histoires qu'on raconte au sujet de cette mosquée nous paraissent
moins légendaires, maintenant que nous nous sentons saisis par la magie
du lieu. Le plateau sur lequel nous nous trouvons fait partie de la
chaîne de montagnes _Yeshkur_ qui, depuis les temps les plus reculés,
jouit d'une grande réputation de sainteté. Ce serait ici, en effet, que
Moïse s'entretint avec Jéhovah, et, dit-on, les prières faites en cet
endroit auraient beaucoup plus de chance d'être exaucées que celles
faites ailleurs. Enfin, nous sommes tout près de Kalat-el-Kebsh (le
château du Bélier), où Abraham aurait sacrifié l'holocauste, à la grande
joie de son petit-fils Isaac.
La façon dont fut obtenu l'argent nécessaire à la construction de cet
édifice touche également au miraculeux. Errant sur les collines
Mokattam, Ahmed Ibn-Tulûn découvrit d'immenses trésors cachés dans une
caverne qu'on appelait le _Four de Pharaon_. Il fit immédiatement le
voeu de dédier cette trouvaille à Allah et de construire une mosquée
assez vaste pour contenir toute la population de sa capitale. Quant à
l'emplacement, il semblait tout indiqué, ici même, en ce lieu sacré, à
l'extrémité du nouveau faubourg El-Kataî, qu'il dominait, loin de la
mosquée Asur et à proximité de son propre palais et des maisons des
Nobles.
Il chargea les plus grands architectes de faire les plans, mais
immédiatement des difficultés s'élevèrent. Les architectes demandèrent
six cents colonnes qu'ils voulaient se procurer en démolissant des
temples ou des églises chrétiennes. Le grand Émir qui était un homme de
culture, un savant, bon et tolérant, s'y opposa. Cette difficulté fut
surmontée grâce à un plan soumis par un architecte copte qui était alors
prisonnier à El-Kataî. Il proposait qu'on substituât aux colonnes des
piliers de briques durcies au feu avec deux piliers de marbre de couleur
élevés de chaque côté du _Kibla_. Ibn Tulûn fut frappé par la grandeur
et l'originalité de ces nouveaux plans et le prisonnier chrétien fut
chargé de la construction. Cette superbe mosquée, vraiment digne du lieu
sacré sur lequel elle est élevée, fut commencée en 876 et terminée deux
ans plus tard. Elle a contribué plus qu'aucun des autres grands travaux
exécutés sous Ibn-Tulûn, à conserver le nom de celui-ci vivant dans la
mémoire de ses compatriotes.
Le _Liwan_, ou cloître, qui se trouve du côté sud-est, où est également
la Niche (Kibla) qui regarde dans la direction de la Mecque, est formé
de cinq rangées d'arches (dont une a aujourd'hui disparu), tandis qu'une
double rangée s'aligne le long des trois autres côtés du carré. Le plan
général est celui de presque toutes les mosquées construites du IXe au
XVe siècle, mais un de ses traits caractéristiques est la présence, à
une époque aussi lointaine, de l'arête en pointe. Il y a une légère
courbe intérieure à l'endroit où elle s'élance du pilier, mais qui n'est
pas suffisamment accentuée pour rappeler l'arête mauresque en forme de
fer à cheval. Au coin des piliers, une demi-colonne est placée et sert
de chanfrein. Une arête plus petite remplit l'espace entre les plus
grandes, ce qui allège beaucoup l'effet général et a aussi l'avantage de
réduire le poids que les piliers ont à supporter. Un fort joli motif
court le long des arches et en haut des piliers, adoucissant la sévérité
de l'ensemble.
[PLANCHE 12: UNE RUELLE DANS LE QUARTIER DE TULUN, AU CAIRE]
Ces ornementations faites avec l'outil dans le plâtre alors qu'il était
encore humide, ont quelque chose d'étonnamment vivant qu'aucun moulage
selon les procédés ordinaires ne leur aurait donné. La magnifique chaire
de bois sculpté n'est plus, hélas! que le squelette de ce qu'elle fut.
L'endroit fut pendant si longtemps abandonné, sans gardien, que tout ce
qui était transportable fut volé, soit pour être vendu aux
collectionneurs, soit simplement pour faire du feu. Le _kibla_, entouré
d'une arche double supportée par deux paires de colonnes en marbre, est
richement embelli de mosaïques et de pierres précieuses. Ses proportions
sont très belles et c'est un véritable chef-d'oeuvre de couleurs. Les
vieux caractères kufics, copiés du texte sacré, sont très décoratifs.
On jouit de délicieux points de vue et de charmantes perspectives en se
promenant à l'ombre de ce cloître, le long de la grande cour
ensoleillée. Une très curieuse tour en forme de tire-bouchon, et qu'on
ne peut guère appeler un minaret, s'élève au-dessus des murs dans le
coin nord-est. Il faut en faire l'ascension, car on a, de là-haut, une
vue merveilleuse sur le Caire: presque toute la vieille ville s'étend au
nord; de la masse des maisons s'élèvent partout d'innombrables dômes et
minarets; les uns sont isolés tandis que les autres semblent groupés.
S'il était donné à Ibn-Tulûn de contempler ce spectacle, il aurait
quelque étonnement: de son vivant rien de tout cela n'existait. A part
quelques tentes arabes, il n'y avait pas là une seule habitation et
l'oeil n'apercevait à gauche qu'une vaste solitude marécageuse,
submergée à l'époque du Haut Nil, et à droite le désert de sable. Loin,
loin à l'ouest, l'Émir verrait les Pyramides aussi peu changées que les
monts Mokattam à l'est, mais ce seraient là les deux seules choses qui
lui rappelleraient le pays sur lequel il régna il y a mille ans.
El-Kaluro n'existait pas alors. Tournant ses regards vers le sud, il
chercherait vainement El-Kataî, le faubourg Royal, parmi les tristes
masures actuellement debout. _El-Askar_ a disparu et, seules, les
collines de Babylone indiquent l'endroit où Anir éleva la puissante
«Ville des Tentes» ou Fostât.
Pour nous, la vue la plus impressionnante est certainement celle de
cette grande mosquée abandonnée qui est là à nos pieds. La vénération
qu'inspirait ce lieu dut y attirer des milliers de fidèles; les
différentes tribus qui formaient l'armée de l'Émir et qui campaient
alentour, devaient remplir l'immense cour, lorsque quelque cheik
renommé venait y prêcher et enflammer leur enthousiasme guerrier. Ici,
Saladin, après avoir vaincu les Croisés, sera venu offrir des actions de
grâce à Allah et lui demander d'assurer définitivement le triomphe du
Croissant et l'humiliation de la Croix. Et cependant, la croyance que
les prières faites en ce lieu sacré seraient plus efficaces que celles
faites ailleurs, n'a pas assuré à cette mosquée une congrégation de
fidèles. L'Oriental, à l'imagination si vive, se figure facilement
qu'elle est hantée par des _Affrits_, et il croit sans doute plus
prudent d'aller prier dans un endroit un peu moins dilapidé et surtout
moins fréquenté par ces êtres désagréables.
Suivant maintenant la _Sharia Tulûn_ sur un kilomètre environ, nous
apercevons la mosquée Mohamet Ali qui couronne la citadelle. On assiste
toujours à quelque chose d'intéressant quand on flâne dans ces rues:
tous les événements importants de la vie d'un Cairote se manifestent
autant dehors que dans les maisons. Ces petits drapeaux rouges que nous
voyons flotter au travers d'une étroite allée, annoncent un mariage ou
une naissance. Le bruit des hautbois et des tambours nous apprend que
c'est de ce dernier événement qu'il s'agit. Bientôt, une procession,
précédée des musiciens, apparaît dans la rue principale et s'avance
vers cette allée. Le fait qu'un jeune garçon porte l'enseigne d'un
barbier indique qu'on opérera en même temps une circoncision, car chez
les petites gens on célèbre plusieurs cérémonies à la fois afin de
restreindre les dépenses. Deux ou trois chameaux caparaçonnés de draps
d'or et rouges, avec quantité d'ornements suspendus à leur cou, portent
deux tambours, de véritables grosses caisses sur lesquelles le
conducteur perché, les jambes croisées, sur la bosse de sa monture, tape
vigoureusement. Plusieurs voitures suivent, bondées de petits garçons
habillés des couleurs les plus voyantes. Ce sont les amis de l'enfant
qui va faire connaissance avec le barbier, lequel ici, comme autrefois
en Europe, combine son métier de Figaro avec celui de chirurgien.
S'il s'agit également d'un mariage, une dernière voiture ferme la marche
du cortège; elle contient la fiancée, que des rideaux ou des paravents
cachent jalousement. Quelquefois, on transporte la demoiselle à sa
nouvelle demeure sur une balançoire suspendue entre deux chameaux.
Lorsque les finances de la famille le permettent, une autre bande de
musiciens suit le cortège, mais le plus souvent l'arrière-garde est
composée de toutes les femmes, parentes et amies de la mariée qui, en
signe de joie, émettent un son aigu appelé _el gaharit_. C'est une
longue et dure journée pour la mariée, car, avant la cérémonie, une
procession semblable l'a déjà accompagnée au bain _Zeffet-el-Hammam_. On
exhibe enfin dans les rues tous les meubles de sa nouvelle demeure, sur
de curieux chars à deux roues, très longs et attelés d'un âne.
Dans les classes plus élevées de la société, on adopte généralement pour
les mariages le cérémonial turc, et les fêtes et réjouissances se
passent beaucoup plus dans les maisons qu'au dehors, mais, quelle que
soit la position sociale du marié, il ne voit jamais les traits de celle
qu'il épouse avant que la cérémonie religieuse ait eu lieu.
Ma femme et un de mes fils furent invités à un mariage dans le palais
d'un pacha où tout fut réglé «à la turque». Les principaux intéressés et
les membres des deux familles avaient passé la journée entière à
accomplir les importantes formalités, et la plupart des invités
n'arrivèrent qu'entre huit et neuf heures du soir. Ma femme et mon fils,
lequel était alors trop jeune pour que son sexe l'empêchât d'être
admis, furent conduits dans le harem, tandis que je dus rejoindre les
membres mâles de la famille et leurs nombreux amis dans la cour. Une
quantité de lanternes chinoises et de gais oripeaux égayaient la scène;
du café et des cigarettes étaient passés à la ronde, ainsi que des
sorbets et des boissons non alcoolisées, pendant que des musiciens
installés sur une grande plate-forme accompagnaient une Patti du pays.
L'enthousiasme de l'auditoire, qui augmentait avec chaque couplet, fut
vraiment pour moi la seule évidence que nous entendions une grande
chanteuse, et j'avoue que je ne fus pas fâché lorsqu'un domestique vint
m'annoncer que ma femme m'attendait pour rentrer à l'hôtel. Une
meilleure connaissance de la musique arabe me permet aujourd'hui de
mieux l'apprécier, mais pour s'extasier comme le faisaient mes
co-invités égyptiens, il fallait vraiment être du pays!
J'étais curieux de savoir ce qui s'était passé dans le harem. «La
réunion des dames, me dit ma femme, y était très semblable à ce qu'elle
serait en Europe dans un cas semblable. En effet, le châle de soie noir
qui enveloppe leurs robes, et le _yashmak_ qui cache leurs traits quand
elles sont dehors, avaient été abandonnés.» Malheureusement, ma femme
ne connaissant personne et, ne comprenant pas l'arabe, se sentit plutôt
dépaysée. Mais nous fûmes dédommagés, elle et moi, de notre premier
désappointement par le grand événement de la soirée. Le marié,
accompagné de ses frères et de quelques amis, s'avança vers l'entrée du
harem, et tous cognèrent vigoureusement contre la porte. Lorsque
celle-ci s'ouvrit, le jeune homme, que le bonheur attendait enfin, dit
adieu à ses compagnons et pénétra seul. La mariée voilée l'attendait, et
là, en présence de ses parents à elle, il découvrit son visage et, pour
la première fois, put contempler les traits de celle qui était sa femme.
Les personnes présentes jugèrent alors discret de se retirer et les
voitures furent appelées.
Arrivant au bout de la rue où nous avons eu la bonne fortune de
rencontrer la procession, nous traversons la Place Rumeleh et commençons
la montée de la rampe qui conduit à la citadelle. Quel merveilleux site
Mohamet Ali choisit là pour sa mosquée et sa tombe! Si l'on tient compte
de l'époque de la construction, le milieu du siècle dernier, il est
vraiment remarquable que l'extérieur soit en aussi bon état. Tout en
regrettant que l'architecte, au lieu de s'inspirer des grandioses
monuments que cette mosquée domine, ait copié une mosquée de
Constantinople, nous devons nous estimer heureux qu'il n'ait pas été
chercher son modèle à Paris ou à Londres! La Madeleine, si admirable à
Paris, eût été ici aussi déplacée que l'est cette «imitation d'un
boulevard parisien», la Sharia Mohamet Ali, qui conduit à la mosquée.
Les touristes sont toujours amenés ici, même s'ils n'ont qu'une seule
journée à passer au Caire, et la plupart semblent vraiment s'intéresser
au prix que coûta le marbre employé à l'intérieur, ou les lustres dignes
d'une salle de bal, qui sont suspendus au dôme. Contentons-nous
aujourd'hui de jeter un coup d'oeil sur l'extérieur et d'admirer la vue
alentour: de ce nouvel observatoire, nous pouvons contempler un nouveau
groupement des dômes et des minarets qui se détachent brillamment
au-dessus de la masse jaunâtre des maisons. Nous pouvons suivre des yeux
le Nil, depuis l'horizon lointain, au sud, jusqu'au point où il se perd
dans le Delta formé depuis des siècles sans nombre par un limon fertile.
La bande verte qui, de chaque côté, court parallèlement à la rive,
s'élargit ou se resserre, marquant le terrain couvert pendant
l'inondation par les eaux qui lui donnent la vie. Nous voyons de
nouveau les Pyramides qui se détachent au-dessus des monticules du
désert de Libie, et nous nous promettons de revenir ici, un soir, quand
le soleil sera moins haut, pour voir cet astre splendide disparaître à
l'ouest.
[PLANCHE 13: UNE RUE PRÈS DE LA CITADELLE, AU CAIRE]
La mosquée abandonnée, Gamia Ibn Kâlâun, est cachée par sa voisine plus
moderne et plus prospère. Dernièrement encore, elle servait de dépôt
militaire et avant cela de prison. Le dôme s'est écroulé et les beaux
marbres de couleur qui ornaient l'intérieur ont disparu. Cependant, ce
qui reste montre qu'elle fut digne du grand Sultan Mamelouk qui la fit
élever. Le palais d'El-Nasir qui s'élevait autrefois à côté, avec son
fameux «Hall des Colonnes», fut détruit pour faire place à la mosquée de
Mohamet Ali.
A peu de distance dans la direction sud-est, nous trouvons le puits de
Joseph, «Bir Yûsuf». La tradition veut que Joseph ait été jeté dans
cette fosse par ses frères, et bien que la tradition se trompe de
quelque 500 kilomètres, l'histoire n'en est pas moins fermement acceptée
par beaucoup de gens, et les guides la répètent avec solennité aux
touristes. Si ce puits n'a en réalité rien de commun avec le Joseph de
l'Histoire Sainte, il est, d'autre part, intéressant d'apprendre qu'il
doit son nom à «Salâhedden-Yûsuf», le Saladin des croisades, lequel, au
XIIe siècle, construisit la citadelle.
*
* *
_CHAPITRE VII_
LA MOSQUÉE DU SULTAN HASAN
LE PLUS BEAU MONUMENT DU CAIRE. || L'EXODE DES LAMPADAIRES. || LE
SUPPLICE D'UN ARCHITECTE TROP GÉNIAL. || ENTERREMENTS ET PLEUREUSES DE
PROFESSION. || LA MOSQUÉE BLEUE.
Dirigeons-nous à présent vers la mosquée au dôme gris qui s'élève de
l'autre côté de la place. C'est là non seulement le plus beau monument
du Caire, mais le spécimen le plus parfait qui existe de l'art sarrasin.
Elle fut construite sous le Sultan Hasan, en 1356, pour servir de
_Medreseh_ ou _Collège de Théologie_, mais elle est devenue depuis une
mosquée de congrégation. Nous avons déjà vu une belle mosquée, celle de
Ibn-Tulûn, construite dans le but de recevoir une nombreuse congrégation
dans sa vaste cour intérieure. Les _medresehs_ étant construites à
l'intention des étudiants, il n'était pas nécessaire de sacrifier tant
de place aux fidèles, mais il fallait avant tout considérer les besoins
des professeurs et conférenciers et songer au logement des élèves. Le
dôme, bien plus important ici que dans les autres mosquées du Caire,
n'appartient pas à la mosquée elle-même: il recouvre une tombe. Il y a
au Caire beaucoup de monuments religieux servant de dernière demeure à
leur fondateur, et l'on a pris à tort l'habitude de considérer ces
mausolées recouverts d'un dôme comme faisant partie d'une mosquée.
Le plan en forme de croix de la mosquée du Sultan Hasan n'est pas
visible de l'extérieur, les angles étant occupés par des constructions
qui renferment les divers appartements d'un collège. Le grand mur qui
longe la rue n'est percé çà et là que pour éclairer ces appartements. La
simplicité de cette façade fait ressortir la beauté de la corniche qui
court tout le long du bâtiment. L'ornementation en forme de stalactites
coupe les lignes horizontales à la projection de chaque assise de
pierres, et la nudité du mur sous la corniche est embellie par les
ombres que celle-ci projette. A midi, ces ombres s'étendent sur presque
toute la surface du mur jusqu'à l'angle où celui-ci est exposé plus
directement au soleil. Ici, les ombres s'arrêtent brusquement comme si
elles craignaient de violer le contour du magnifique portail sous
lequel nous allons pénétrer.
Après avoir monté quelques marches, nous nous trouvons sur le palier
d'où cette immense niche s'élève à 22 mètres au-dessus de notre tête.
L'arche en forme de voûte semi-sphérique se dresse en 12 rangées de
pendentifs; de délicates petites colonnes arrondissent les angles près
de la base, ainsi que les niches cintrées qui se font face de chaque
côté de la porte. Un cadre de ravissantes arabesques, des panneaux et
des médaillons décorés de dessins géométriques finement taillés, ornent
cette porte majestueuse.
Ayant franchi un vestibule voûté, puis deux passages, nous arrivons à
une porte où le gardien nous remet des pantoufles, afin que nos bottines
ne souillent pas les planchers, et nous pénétrons dans le _Salin_, ou
cour intérieure. Incontestablement, ce qui impressionne le plus, ce sont
les quatre arches colossales qui séparent cette cour du transept; elles
donnent une impression de grandeur bien supérieure à ce que l'ensemble
est réellement. Selon l'habitude, la fontaine pour les ablutions se
trouve au centre de la cour, et il y a ici une autre fontaine plus
petite, pour l'eau potable. Le _liwan_ ou sanctuaire est un peu
surélevé et couvert de nattes et de tapis à prières. La _dikka_ ou
chaire, d'où le Coran est lu, est en pierre et repose sur de gracieuses
colonnes. La _Mihrab_ ou _Kibla_, niche sacrée, est à l'extrémité du
bâtiment, tournée vers la Mecque, et à côté du pupitre de pierre.
J'eus la bonne fortune de pouvoir peindre le sanctuaire (tel qu'il est
reproduit ici) avant que les travaux de restauration ne fussent
commencés. Je ne doute pas que ces travaux ne soient accomplis
d'excellente façon, mais il faudra quelques années pour que le neuf
s'harmonise avec l'ancien.
Dix ans plus tard, je fus empêché de peindre de nouveau dans cette
mosquée par les échafaudages et le bruit que faisaient les ouvriers. De
grands morceaux de la fresque, légère comme une toile d'araignée, avec
ses inscriptions kufiques, jonchaient le sol en compagnie des pierres
moulées et coloriées qui devaient être nettoyées et retaillées avant
d'être cimentées à leur place, travail nécessaire sans aucun doute, et
d'ailleurs dirigé d'une façon fort habile. Puisqu'on en est là, il
serait à souhaiter qu'on fît un peu plus encore et qu'on remît en place
les magnifiques lampadaires de bronze qui, à différentes époques, ont
été enlevés de là. Quelques-uns, et des plus beaux, sont actuellement
au Musée arabe, mais ils seraient beaucoup plus à leur place ici.
L'argument si souvent employé que les objets de valeur courent le risque
d'être volés dans les mosquées, ne saurait s'appliquer à des objets
d'art pesant plus de 1 000 kilogrammes! Quelques-uns de ces lampadaires
qui sont catalogués dans les musées, ont été remplacés dans les mosquées
par des lampes qui feraient honte à un cirque de saltimbanques!
[PLANCHE 14: LE SANCTUAIRE DE LA MOSQUÉE DU SULTAN HASAN]
Une porte qui ouvre à gauche de la _Kibla_ conduit au mausolée du Sultan
Hasan, au milieu duquel se trouve son sarcophage. Le dôme qui, du
dehors, est le trait saillant de l'ensemble, forme la voûte sépulcrale.