Les étalages qui se trouvaient jadis au pied des deux mosqué

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L'ÉGYPTE

D'HIER ET D'AUJOURD'HUI

[PLANCHE 1: AU TEMPLE DE LUXOR]

L'ÉGYPTE

D'HIER ET D'AUJOURD'HUI

_OUVRAGE ILLUSTRÉ DE

44 PLANCHES EN COULEURS

D'APRÈS LES AQUARELLES DE L'AUTEUR_

Texte et Illustrations

de

WALTER TYNDALE

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1910

L'ÉGYPTE

_D'HIER ET D'AUJOURD'HUI_

_CHAPITRE PREMIER_

PORT-SAÏD

L'ARRIVÉE DANS LES EAUX ÉGYPTIENNES. || PREMIÈRES IMPRESSIONS. || UNE

ÉGYPTE RÉALISTE. || EN CHEMIN DE FER VERS LE CAIRE. || LE MIRAGE. || LES

PYRAMIDES DE GIZEH.

Les grands paquebots accomplissent maintenant en trois jours la

traversée Marseille-Alexandrie, et en deux jours celle de

Naples-Alexandrie: ce progrès me paraît d'autant plus appréciable que,

lors de mon dernier voyage en Égypte, il n'y a pas bien longtemps, j'ai

eu à supporter quatre affreuses journées de malaise et d'ennui, entre

Brindisi et Port-Saïd, à bord du courrier d'Asie. Ma patience était même

à toute extrémité quand j'entendis enfin un passager, qui, de sa

jumelle, scrutait l'horizon, s'écrier: «Voilà l'Égypte!». Prenant

moi-même la lorgnette d'une main fébrile, j'aperçus en effet la côte

égyptienne, basse et plate.

Rapidement cette côte s'allongea; elle eut d'abord l'apparence de deux

îles, puis d'une seule, et, l'un après l'autre, des îlots surgirent,

puis disparurent, pour se montrer de nouveau à l'ouest. Sur la carte, je

vis que presque toute la côte du Delta n'était qu'une étroite bande de

terre qui séparait la Méditerranée des grands lacs salés.

La traversée touchait à sa fin. Nous avions laissé loin derrière nous le

sombre hiver et la mer agitée: à présent le soleil resplendissait dans

un ciel bleu, et une brise délicieuse rafraîchissait l'air chaud et sec.

Notre paquebot fendait les eaux verdâtres devant les Bouches du Nil; à

droite s'étendait une terre basse au sable doré, et là-bas la silhouette

d'un sémaphore et de nombreux mâts apparaissaient. Bientôt, une ligne

grise se dessina au ras des flots, qui, imprécise d'abord, se révéla peu

à peu comme une immense digue, derrière laquelle se dressèrent les

maisons d'une ville.

Lentement le steamer glissa vers le quai; sur la passerelle

retentissaient les ordres brefs; les lascars allaient et venaient en

criant, et les passagers, impatients, se préparaient à débarquer. Enfin

les machines s'arrêtèrent, les ancres énormes coulèrent le long des

flancs du navire qui stoppa dans les eaux tranquilles de la rade de

Port-Saïd.

Quel moment d'émotion pour le nouveau venu! Là, de l'autre côté de ces

sables, c'est l'Égypte, la terre de la Rivière Mystérieuse, le pays

magique! la patrie des mosquées et des minarets, des turbans et des

_yashmaks_, des Pharaons, des Pyramides et du Sphinx, du désert!

l'antique patrie de tant de merveilles: débris mystérieux de ces temps

lointains où un grand peuple vivait ici, sur le sable doré de ces rives

enchanteresses, près de ce fleuve puissant!...

Les eaux tranquilles du port, d'un beau vert pâle, étaient si claires

qu'on distinguait à une grande profondeur d'énormes méduses dont les

bras s'allongeaient en tous sens.

A l'orient, le soleil disparaissait dans une splendeur sereine. Aucun

nuage ne tachait le ciel dont l'azur, à l'ouest, se nuançait de vert,

puis de jaune, jusqu'à devenir une grande nappe d'or d'une imposante

majesté.

«_East is East, and West is West, and never the twain shall meet_»[1].

[1] «L'Orient est l'Orient et l'Occident est l'Occident, et les deux ne

se rencontreront jamais.»

Ici même, sur l'eau, avant le débarquement, tout me parut étrange et

pittoresque. A peine notre grand navire était-il arrêté qu'une quantité

de barques l'entourèrent, remplies d'indigènes qui criaient,

gesticulaient; certains d'entre eux présentaient leurs marchandises,

fruits, cigares, colliers de perles et plumes. D'autres canots étaient

remplis de jeunes garçons qui faisaient des plongeons fantastiques pour

attraper les pièces d'argent lancées du pont par les passagers: comme

des anguilles, ils disparaissaient sous l'eau pour reparaître quelques

instants après, de l'autre côté du paquebot, la pièce brillant entre

leurs dents blanches. Dans une barque, des rameurs chantaient cette

chanson du pays dont le refrain est devenu chez nous le fameux

«_ta-ra-ra-boom de aye_», autrefois si populaire dans les cafés

chantants.

Enfin nous débarquons sur le sol égyptien. Le plaisir et l'émotion qu'on

éprouve en arrivant dans un pays étranger sont en grande partie gâtés

par la lutte que l'on a à soutenir contre les bateliers,

commissionnaires, portefaix, portiers d'hôtels et agents de toute sorte

qui, sans aucune considération pour votre nervosité, se livrent à un

véritable assaut de votre personne et de vos bagages. L'agence Thomas

Cook et Fils a fait beaucoup pour rendre le débarquement moins pénible

et, grâce à elle, on se tire d'affaire assez facilement et avec une

grande économie de temps et d'argent. Encore est-il pour l'instant

inutile d'essayer de penser à l'Égypte du passé, car l'Égypte du présent

absorbe toute votre attention. Je savais que Port-Saïd n'offrait aucun

intérêt au point de vue artistique et j'avais décidé de négliger cette

ville et d'en partir par le premier train à destination du Caire.

Une bonne partie du voyage se fait à travers un pays d'apparence

misérable, avec, à droite, le lac de Menzaleh à moitié desséché, et, à

gauche, le désert d'Arabie qui s'étend de l'autre côté du canal de Suez.

Il semblait vraiment que nous ne verrions jamais la fin de ce canal, et

toute son importance au point de vue commercial ne pouvait m'empêcher de

remarquer sa laideur. Je parvins cependant à le faire disparaître de mon

horizon et à ne plus voir que le grand désert qui relie l'Égypte à la

Péninsule de Sinaï. C'était du reste la première fois que je voyais le

désert; depuis, j'ai passé des mois dans sa solitude, mais cette

première vision reste dans ma mémoire avec un relief particulier. Ce

paysage, pensais-je, est celui-là même que parcoururent l'Enfant Jésus,

Marie et Joseph quand ils vinrent chercher en Égypte un refuge contre la

fureur d'Hérode. En quel endroit traversèrent-ils l'immensité qui

s'étend devant moi? Marie était-elle semblable à cette femme _fellah_

qui se dirige à dos d'âne vers la station? En tout cas, la robe qui se

portait alors n'a guère subi de modifications.

Dix ans plus tard, je refaisais le même voyage, me rendant de nouveau au

Caire par la même route. Le tramway à vapeur qui reliait autrefois

Port-Saïd à Ismaël était remplacé par des trains composés de wagons

Pullman, avec salons et restaurants. Quelques vilaines constructions ça

et là, quelques réclames criardes étaient en outre les premiers

avertissements de la prospérité du pays...

A l'Est, le paysage n'avait guère changé, mais, regardant à l'Ouest, je

fus fort étonné de la transformation du désert. Là où je me rappelais

n'avoir vu qu'une solitude aride, j'apercevais maintenant des lacs avec

des îles couvertes de palmiers. C'était bien l'époque de la crue du Nil,

mais j'étais certain que les eaux ne pouvaient s'étendre à une pareille

distance. Je consultai ma carte qui ne m'apprit rien. M'adressant alors

à un Égyptien assis près de moi, je lui demandai si les eaux

recouvraient toujours cet espace. Il me répondit tranquillement: «C'est

le mirage!»

Ce n'est qu'après avoir passé Zakazik que le voyageur s'aperçoit qu'il

est dans le Delta, et qu'il se souvient du mot d'Hérodote: «L'Égypte est

un don de la rivière», car, bien que le Nil ne soit pas visible avant

Beulia, on sent déjà ici son influence fécondante. La campagne est fort

belle, boisée et sillonnée de nombreux cours d'eau. Les ruines de

Bubastis qui sont près du Zakazik furent déblayées par le professeur

Naville, il y a quelque vingt ans, mais si elles présentent un intérêt

assez grand pour l'archéologie, leur aspect est peu pittoresque et ne

retient guère l'attention du voyageur. Bulak, vu de la gare, n'est

nullement intéressant, et le voyageur, si près du Caire, ne songe guère

à s'arrêter là. Vingt minutes encore, et, jetant les yeux à droite, vous

apercevrez enfin les Pyramides de Gizeh. De cette distance, on apprécie

difficilement leur grandeur: cependant je sentis, quant à moi, mon coeur

battre avec plus de force et je crois que rien au monde n'aurait pu, à

ce moment, me distraire de ma contemplation!

Le train roule à toute vapeur. Le Delta maintenant se rétrécit, les deux

chaînes de collines qui enserrent la vallée du Nil se précisent à la

vue, et la mosquée de Mohamet Ali, apparaissant au-dessus de la

citadelle, annonce au voyageur qu'il arrive au Caire.

*

* *

_CHAPITRE II_

MASR EL KAHIRA

«MODERN-CAIRO» ET LE VIEUX-CAIRE. || INFLUENCES EUROPÉENNES. || ART

MAURESQUE ET ART NOUVEAU. || LES BOIS SCULPTÉS DES ANCIENNES FENÊTRES.

|| LES FONTAINES PUBLIQUES. || LA MAISON-MOSQUÉE.

Le voyageur qui, arrivant au Caire, s'imagine qu'il va se trouver enfin

dans le décor d'une ville orientale, s'expose à une déception. La partie

de la ville qu'on traverse pour se rendre de la gare à l'un ou l'autre

des hôtels, ne ressemble pas plus au vieux Caire que Londres ne

ressemble à Pékin. Aucune des maisons qui s'y trouvent n'a quarante ans

d'existence, et, d'autre part, je suis bien convaincu que ces misérables

bâtisses s'écrouleront quelque jour prochain. Leurs constructeurs

avaient, tout près de là, pour les inspirer, de merveilleux modèles de

l'art oriental le plus pur, mais le mot fatal d'Ismaël: «L'Égypte fait

partie de l'Europe» tourna sans doute leur attention vers Paris, et

nous retrouvons ici une malheureuse imitation de _l'art nouveau_, ou

bien,--ce qui est peut-être pire,--des reproductions honteusement

dénaturées de _style mauresque_.

Vous verrez les hôtels «remplis de tout le confort moderne», comme leurs

réclames l'annoncent si bien (sans parler de leurs prix fantastiques);

mais, hélas! vous n'y rencontrerez rien de vraiment oriental, à

l'exception du personnel domestique qui porte la robe blanche, la

ceinture rouge et le fez.

Mais demain, dans les vieux quartiers, vous pourrez enfin admirer dans

toute sa beauté le véritable Orient, et ce que vous verrez dépassera

votre attente. Les deux ou trois kilomètres qui séparent votre hôtel du

Khân Khalîl séparent aussi de l'Occident l'Orient.

Que de changements depuis mon dernier voyage ici! Le canal qui

traversait la vieille ville, du nord au sud, a été comblé et une ligne

de tramways électriques suit son ancien cours. Nombreuses sont les

fenêtres _meshrebiya_ qui ont été remplacées par des cadres en bois de

Suède, et plus nombreuses encore les vieilles maisons qui ont été, soit

démolies et puis reconstruites, soit «modernisées» jusqu'à complète

métamorphose; et cependant, même ici, il reste encore assez de l'Orient

pour enchanter l'imagination et pour fournir à l'artiste maint sujet de

tableau.

En quittant l'Ezbekiyeh, qui est le centre du quartier européen, une

petite rue, derrière l'hôtel Bristol, vous conduira, à travers un

labyrinthe de passages étroits, jusqu'au Suk-ez-Zalat. Un guide vous

sera nécessaire, car déjà le plan bien ordonné des villes modernes a

disparu et les rues en zigzag aboutissent souvent à un cul-de-sac.

Une fois au Fouyatieh, vous vous trouvez tout à fait dans le vieux

Caire. Une mosquée et une rangée de maisons aux fenêtres défendues par

des grillages de bois sculpté enchantent de suite le regard. Une porte

en retrait ouvre sur la cour d'une maison cairote habitée autrefois par

un riche marchand et louée aujourd'hui par chambres ou petits logements.

Si vous avez eu la chance de tomber sur un guide habitué à conduire des

artistes, il pourra vous montrer quantité de maisons semblables et fort

intéressantes. Je désire nommer ici le brave homme qui m'accompagna dans

mes recherches du pittoresque, dans tous les coins et recoins du Caire.

Il s'appelle Mohammed el Asmar, mais il préfère le nom de Mohammed

Brown (Brun) qui est la traduction anglaise de Asmar. «Et ne suis-je pas

vraiment brun?» demande-t-il pour justifier son surnom. Grâce à

Mohammed, je me suis servi pendant quelque temps de la cour de ces

maisons comme d'un atelier. Il m'y amenait des porteurs d'eau, des

petits marchands ambulants, et des ânes, des chameaux, tout le

pittoresque enfin des rues du Caire. Pendant qu'il discutait et

marchandait avec mes modèles, je peignais les arabesques de la porte et

de ravissants modèles de sièges _meshrebiya_.

[PLANCHE 2: EL-FOUYATIEH, AU CAIRE]

_Meshrebiya_ est le nom arabe du bois sculpté, tourné, si admirablement

travaillé, et dont on fait généralement des paravents, des grillages de

fenêtres et toute espèce de meubles. Placés devant les fenêtres, les

grillages laissent passer l'air, adoucissent la lumière éclatante du

jour, et permettent aux femmes de regarder ce qui se passe au dehors,

sans être vues elles-mêmes par des yeux indiscrets. Cela est bien dans

une ville mahométane où l'ombre est une nécessité et la réclusion une

loi, mais cela ne va plus, on s'en doute, sous un autre ciel. Une

quantité fabuleuse de ces meubles et de ces fenêtres de bois ont été

achetés par des marchands qui les ont revendus à des touristes

européens. Ceux-ci, une fois chez eux, firent à leur fantaisie usage de

ces bois sculptés. Je pourrais citer un cas où toutes les superbes

boiseries d'une vieille maison cairote pourrissent dans un grenier, en

Surrey, depuis quelque quarante ans, époque à laquelle celui qui les

acheta sottement les apporta en Angleterre. Frappé par leur beauté quand

il les vit dans leur cadre propre, il crut que son architecte

parviendrait à s'en servir avec avantage pour une maison qu'il

s'apprêtait à construire, mais il fut vite détrompé.

Malheureusement les vieilles boiseries ainsi achetées au Caire, n'y sont

jamais remplacées: les anciens quartiers étant malsains, les

propriétaires les abandonnent, et, dès qu'ils le peuvent, se font

construire dans les nouveaux quartiers une maison de style bâtard.

Continuons notre promenade le long de Suk-ez-Zalat. L'intérêt va

grandissant à mesure que nous approchons du centre de la ville. La rue,

très étroite, est encombrée de gens, de bêtes et de choses. Le soleil

l'envahit petit à petit; tous les marchands ont baissé leurs stores.

Nous avons maintenant atteint El Nahassin où la vie et le mouvement

sont tout aussi pittoresques, où la beauté et l'intérêt augmentent

encore, car bientôt voici à notre droite les dômes et les minarets du

groupe de mosquées qui entourent le Muristan. De la Sebil[2]

Abd-er-Rahman, on peut à merveille considérer ce centre de l'activité

cairote, tumultueux et si divers.

[2] Fontaine.

Les différentes _Sebils_ sont une des caractéristiques du Caire.

Autrefois elles fournissaient presque toute l'eau à la ville;

aujourd'hui ce sont de simples fontaines où le passant se désaltère.

Elles sont maintenues grâce à des donations religieuses. Au-dessus

d'elles, dans les maisons, se trouvent des écoles, et le chant des

enfants qui récitent le Coran s'envole par les fenêtres ouvertes.

Ce qu'on voit des marches de cette Sebil offre un joli sujet de croquis.

A gauche, un ancien palais, et, plus loin, des maisons qui tombent

presque en ruines. Les grillages en bois des fenêtres sont en piteux

état, et, ça et là, un vieux morceau d'étoffe tient lieu de vitre. Les

ornements sculptés de certaines fenêtres pendent misérablement et

restent suspendus en l'air jusqu'à ce qu'un coup de vent plus fort les

fasse tomber à terre. Cet état de ruine se rencontre bien quelquefois

dans nos villes européennes, mais seulement dans de pauvres quartiers

abandonnés: ici, le contraste est frappant, car la rue est envahie à

toute heure par une foule compacte, et, au rez-de-chaussée de ces

maisons, vous voyez des marchands de toute sorte affairés au milieu

d'une nombreuse clientèle. Mais tout se passe dehors, sur le seuil des

maisons et non point à l'intérieur. Des aliments variés sont vendus à

des gens qui les consomment en pleine rue, côté de l'ombre en été, côté

du soleil en hiver. Les hommes sont assis devant les boutiques des

cafetiers, fumant leur nargileh et buvant lentement leur café, et il ne

leur viendrait jamais à l'idée d'entrer dans ces boutiques, dont

l'intérieur n'est souvent qu'un petit réduit, si exigu que le marchand

lui-même y trouve à peine assez de place pour se retourner.

C'est sur le seuil de sa porte, ou sur un banc à côté, que le barbier

rasera une tête, saignera un malade ou arrachera une dent. C'est

également en plein air que s'installe l'écrivain pour préparer des

contrats, ou écrire une lettre d'amour que lui dicte une jeune personne

voilée accroupie auprès de lui dans la poussière.

Les plus graves questions se règlent dehors: tel homme battra sa femme

si elle se permet de traverser la rue sans voile, mais le père de cette

femme, avant de la donner en mariage, discutait, en pleine rue et

entouré de nombreux voisins, les conditions du mariage et la somme qu'on

lui paierait pour sa fille. Et la foule, amusée et intéressée, prenait

part à la discussion!

Cet endroit se trouvant dans une des principales artères de la ville, le

trafic y est considérable, et rien ne pourrait être plus intéressant que

de contempler ce va-et-vient dans tout son pittoresque et toute sa

couleur orientale. Quel contraste avec la tristesse sombre d'une foule

anglaise dans une rue de Londres!

Continuons notre promenade. Cette vieille maison est belle! Au moment

même où nous nous arrêtons pour l'admirer, un grillage de fenêtre

s'ouvre et un vieux Cheik crie que l'heure de la prière est arrivée.

Immédiatement, du haut de tous les minarets, des voix sonores, voix de

_muezzin_, crient: «_La ilaha ill' allah, wa Muhamed rasul allah!_»

Le vendredi, à cette heure, beaucoup de boutiquiers ferment leurs

magasins, et, en compagnie de leurs clients, se rendent à la _Duhr_, ou

prière de midi. Mais pourquoi est-ce de cette maison que le muezzin a

donné le signal de la prière? Ma curiosité était grande pendant qu'assis

dans un petit café en face, je prenais un croquis de l'immeuble en

question. Le fidèle Mohammed Brown, qui jusqu'alors était resté assis à

côté de moi, éloignant les gamins et les mouches, se leva brusquement,

dit au cafetier de prendre sa place, traversa la rue en courant, et,

ôtant ses sandales, disparut sous le porche. Il ne revint que vingt

minutes plus tard, s'excusant de m'avoir quitté ainsi: il avait

complètement oublié que c'était vendredi; l'appel à la prière lui avait

soudain rafraîchi la mémoire et il avait à peine eu le temps de faire

ses ablutions avant de prendre part à la _Duhr_.

[PLANCHE 3: LA MAISON-MOSQUÉE DE NAHASSIN, AU CAIRE]

J'appris alors que le sujet de mon croquis était une mosquée à laquelle

était contiguë la maison du cheik, celle-ci cachant si bien le bâtiment

religieux qu'il était nécessaire de faire l'appel à la prière par la

fenêtre de la chambre à coucher. La manière dont l'architecte est

parvenu à unir la maison et la vieille mosquée, est simplement

merveilleuse. Bien qu'une partie des ornementations en bois aient

disparu, il en reste encore suffisamment pour faire de cette maison une

des plus pittoresques du Caire. C'est une véritable chance qu'il se soit

trouvé juste en face un petit café où j'étais en fort bonne position

pour peindre. Afin d'obtenir une autre vue des mosquées, derrière cette

maison, il me fallut traiter avec un marchand de cannes pour qu'il me

permît de monter sur son comptoir. Après une longue discussion, Mohammed

m'obtint cette permission moyennant le paiement de cinq shillings (6 fr.

25), et il fut convenu que j'aurais droit à ce comptoir pendant cinq

journées consécutives. Le marchand insista alors pour être payé d'avance

de toute la somme, ce qui me rendit quelque peu soupçonneux, mais, ayant

trouvé des témoins, je consentis enfin à risquer le paiement. Pendant

toute la matinée, mon marchand de cannes se tint assis beaucoup plus

près de moi que je ne l'eusse désiré. En arrivant, le lendemain matin,

je trouvai la boutique fermée et j'en concluais que j'avais été roulé,

lorsqu'un voisin s'approcha et me remit la clé en m'annonçant que

«Moustapha des cannes» me laissait la place pendant toute une semaine

qu'il passerait lui-même à la campagne, chez des parents. «Après tout,

remarqua le voisin, son comptoir lui rapporte davantage de cette façon,

car la vente des cannes est très mauvaise en ce moment, et puis il y a

de nombreuses années qu'il n'a vu sa famille.»

Allons maintenant à la mosquée du Sultan Barkuk et admirons le portail

de marbre et la porte de bronze à côté du tombeau de Mohammed en Nasr et

du Muristan, hôpital construit par le sultan Mausur Kalaun, vers la fin

du XIIIe siècle. Ce célèbre sultan Mamelouk fit bâtir cet hôpital en

témoignage de reconnaissance après avoir été guéri d'une grave maladie.

Sa mosquée et son tombeau sont situés à côté de l'hôpital; nous

reviendrons plus tard sur ce superbe groupe.

Si mon lecteur est un voyageur expérimenté, il sait visiter une ville,

mais s'il vient en Orient pour la première fois, je l'engage à donner à

tout ce qui vaut la peine d'être vu beaucoup plus de temps que les

guides ne le conseillent.

L'ennui qui se lit sur la physionomie de presque tous les touristes

quand on les fait courir d'un endroit à un autre, et leur désespoir

lorsqu'on leur déclare, après une journée de fatigue, qu'avant de

rentrer à l'hôtel _il y a encore quelque chose à voir_, justifie, je

crois, ma conviction que fort peu de personnes connaissent _l'art de

voyager_.

Ayez pour vos yeux et votre cerveau autant de considération que pour vos

jambes, et n'essayez pas de voir en un jour plus que vous ne pouvez

voir: ainsi vous remporterez de vos voyages une impression et des

souvenirs plus agréables.

Étudier le mouvement et la vie des rues, les différentes industries, les

marchandises exposées devant les boutiques et les bazars, les curieux

costumes des hommes et des femmes qui vendent et qui achètent, flânant

au soleil, en hiver, assis par groupes, à l'ombre, pendant l'été: voilà

au moins de quoi remplir utilement une première matinée.

*

* *

_CHAPITRE III_

DANS LES BAZARS

LE MARCHÉ AUX CUIVRES. || LE BAZAR DES ORFÈVRES. || LE BAZAR TURC. ||

L'ART DE VENDRE BIEN, OU LES PETITES HABILETÉS DES MARCHANDS CAIROTES.

|| UN SUJET DE TABLEAU QUI NE VEUT PAS SE LAISSER PEINDRE.

En nous rapprochant du Muristan, nous ne tardons pas à nous apercevoir

que nous sommes maintenant au coeur du _Nahâssin_, au Marché des

Cuivres. Jusqu'à présent, les devantures des magasins avaient offert à

nos regards des produits variés, mais ici le cuivre domine. Tout comme

autrefois, d'habiles ouvriers martellent des récipients aux formes

étranges, dignes d'orner la cuisine et l'office de quelque

Haroun-al-Raschid. J'aime à voir combien cet art ancien est encore

vivant; ces cafetières et bouillotes modernes ont toujours les belles et

gracieuses lignes des anciennes, et elles sont travaillées par les

artisans cairotes pour les gens du pays eux-mêmes, non pas seulement

pour tenter le touriste qui passe. De fait, je n'ai jamais vu un

_Firangi_ (étranger) acheter ces ustensiles, trop encombrants sans doute

pour prendre place dans la valise; ou peut-être est-ce simplement que le

marchand et le drogman n'ont pu se mettre d'accord sur la commission que

ce dernier toucherait en cas de vente?

Les étalages qui se trouvaient jadis au pied des deux mosquées ont

maintenant disparu, ce qui, au point de vue du pittoresque, est

regrettable. Un peu plus loin, un coude brusque nous conduit au Bazar

des Orfèvres. Les différentes artères qui le sillonnent sont tellement

étroites que deux personnes ne peuvent y marcher de front. Les boutiques

ressemblent à des armoires et leur devanture n'a guère plus de 1 mètre à

1m,40 de largeur. Le plancher est à 60 centimètres environ au-dessus du

sol et sert de siège aux clients. Cette extraordinaire petite boîte

(c'est le mot) sert à la fois d'atelier et de magasin; le _guhargi_ ou

orfèvre passe ici toute sa journée, assis, les jambes croisées, sur un

petit tapis, et il n'a vraiment aucune raison de se lever, car toutes

ses marchandises et ses outils sont à portée de sa main, et, quand il

désire une tasse de café ou de thé vert, il lui suffit de frapper ses

mains l'une contre l'autre pour qu'un boy la lui apporte. Son apparence

ne diffère guère de celle de son voisin du Marché au Cuivre, mais ses

vêtements nous indiquent qu'il n'est pas un descendant du Prophète. Le

samedi, presque toutes ces petites boutiques sont fermées, et si vous

pouvez déchiffrer les noms écrits au-dessus des portes closes, vous n'y

trouverez ni Hassan, ni Mohammed, mais _Ibu Yusef_, _Ibrahim_ ou _Ben

Sandi_ qui témoignent silencieusement que ces israélites continuent

d'observer les lois de leurs aïeux.

Excepté les jours du Sabbat, ces ruelles qui composent le _Sük-es-Sâïgh_

sont presque impraticables. Pendant des heures entières, des femmes

restent assises sur le _Mashaba_, c'est-à-dire le rebord du plancher, à

regarder l'artisan qui travaille un bijou qu'elles ont commandé, ou à

marchander une autre pièce. La patience du commerçant est inlassable.

J'en ai vu qui, après avoir montré leur stock tout entier à une cliente

qui partait enfin sans rien acheter, lui disaient aimablement au revoir

et la priaient de revenir dans des termes pleins de gracieuseté. Les

robes de soie du marchand, aux couleurs variées, contrastent étrangement

avec le vêtement noir de l'acheteuse. Celle-ci abrite son visage

derrière un voile. Elle peut venir ici, en public, vendre ses bijoux et

personne n'aura la moindre idée de sa personnalité. Si un homme, au

contraire, venait vendre son argenterie et ses bijoux, tout le bazar

saurait en quelques minutes qui il est, et discuterait avec animation

les pertes l'obligeant à se séparer de ses biens,--car le Cairote est

toujours fort curieux de tout ce qui touche aux questions d'argent.

Vraiment le _Yashmak_ (voile des femmes) avec son cercle de cuivre,

n'est pas gracieux, mais il excite la curiosité, et l'on se dit que si

le nez, la bouche et le menton de telle femme sont aussi jolis que ses

yeux, elle doit être remarquablement belle. La modestie l'oblige à

cacher les lignes de son corps sous un long châle noir, mais elle

s'entoure de ce châle d'une façon si artistique que son charme y gagne

plutôt qu'il n'y perd. A l'encontre de sa soeur européenne qui se pare

avec extravagance précisément pour paraître en public, elle garde ses

robes aux brillantes couleurs et ses beaux colliers pour les seuls yeux

de son seigneur, et de quelques amies intimes qui viendront les admirer

dans la paix et la discrétion du harem.

A mesure qu'on avance dans ce bazar, l'air devient de plus en plus lourd

et vicié; on voudrait en sortir. Des femmes _fellah_ qui encombrent la

ruelle, se jettent pêle-mêle dans l'armoire qui sert de boutique à

l'orfèvre Mousa. Et lentement, arrêté par maint obstacle, on arrive

enfin à la rue Nahâssîn où l'on respire de nouveau l'air pur.

[PLANCHE 4: LE KHAN-EL-KALIL, AU CAIRE]

Presque en face de nous maintenant, se trouve l'entrée du Bazar turc

appelé _Khân Khalîl_. Construit en l'an 1300 par le Sultan mamelouk El

Ashraf Khalîl, il est depuis cette époque le centre commercial de la

vieille ville, bien que son importance ait fort diminué du jour où

plusieurs de ses gros commerçants ont installé de somptueux magasins

très modernes dans les nouveaux quartiers. Cet endroit est, de toute la

ville, certainement le plus curieux, et celui où la vie est le plus

intense. A droite, vous passez d'abord devant des marchands de tapis qui

vous invitent poliment à entrer, tandis qu'à gauche les commerçants en

soieries vous prient non moins aimablement d'examiner leurs _kuffiyehs_,

ou châles de soie que les Syriens portent généralement autour de la tête

en guise de turban. Si vous paraissez être tenté, un Cingalais vous

soufflera dans l'oreille que vous feriez bien mieux d'entrer chez lui,

ses prix étant de cinquante pour cent meilleur marché que ceux de son

voisin le Mahométan. Vous passez et vous vous trouvez à la porte d'une

boutique de pantoufles d'où vous apercevez toute une rangée d'escarpins

rouges ou jaunes, empilés sur les comptoirs et sur le plancher,

accrochés en grappes au plafond et aux stores, autour des portes,

partout! Le rouge domine, et c'est incontestablement la couleur que le

Cairote préfère, en matière d'escarpins. Les escarpins jaunes viennent

presque tous de Tunisie et du Maroc et sont achetés par les paysans. De

grands rouleaux de cuir rouge sont empilés dans les petites boutiques où

les ouvriers travaillent avec ardeur, coupant et cousant, couvrant le

plancher de monceaux de déchets.

A peine un étranger paraît-il qu'un marchand lui met sous le nez une

paire de pantoufles en criant: «Seulement deux shillings!»--«Entre et

vois ma boutique!»--«Very cheap!» Vous avez beau lui déclarer que vos

bagages sont déjà pleins d'escarpins, que vous en avez donné à tous vos

parents, amis et connaissances, il ne se laisse pas décourager et

insiste sans tarir, jusqu'à ce que vous lui échappiez en pénétrant chez

le marchand de tapis. Celui-ci avait du reste l'oeil sur vous; un

magnifique tapis est déroulé pendant qu'un autre, habilement jeté

derrière vous, coupe votre retraite. «J'ai horreur des tapis rouges!»

criez-vous avec désespoir, et, pendant que le marchand en déroule un

vert, vous bondissez dehors; mais le Cingalais se retrouve alors devant

vous avec de nombreux _kuffiyehs_ jetés sur son épaule: tout en vous

complimentant d'avoir échappé à son voisin «Hussein», qui voulait vous

vendre des marchandises défraîchies, il déploie artistement le châle

qui, sans aucun doute, comblera vos désirs. Il a entendu vos remarques

sur les tapis rouges, et il dit en faisant miroiter de jolies couleurs:

«Ici pas de mauvaises teintures allemandes». Il voit de suite que la

combinaison de couleurs vous plaît; malgré toutes vos résolutions de ne

rien acheter, vous vous laissez aller en effet à demander le prix:

«Seulement seize shillings!» répond le Cingalais avec confiance, tout en

s'assurant, par des regards anxieux, qu'aucun autre marchand ne l'a

entendu offrir sa marchandise à si vil prix! Sans faire attention à

votre mécontentement, il vous exprime doucement les raisons qui le

poussent à faire un tel sacrifice; un service en vaut un autre et il

espère bien que vous parlerez de lui et que vous donnerez son nom et

son adresse à tous vos amis. Puis, d'une voix plus forte et en scandant

les mots, il ajoute: «Viens sans le drogman!». Ne pouvant vous

débarrasser de cet importun, vous avez enfin recours à des paroles fort

rudes qu'il reçoit du reste avec un tel sourire que c'est à croire qu'il

les aime. Enfin, et comme dernière ressource, vous lui offrez un tiers

du prix qu'il demande, pensant qu'une insulte aussi sérieuse aura

quelque effet sur lui, mais ce bon commerçant enveloppe tranquillement

le châle dans un papier et vous le tend, vous en offrant même un second

à ce prix! Et soudain il disparaît, vous laissant le paquet dans une

main et une douzaine de ses cartes dans l'autre, et vous vous demandez

comment il a pu céder si facilement, sans chercher à obtenir quelques

shillings de plus. La raison n'en est pas difficile à trouver. Un groupe

de touristes qu'il n'avait pas un moment perdu de vue, vient d'entrer

chez le marchand de tapis et en ressortira à un moment ou à un autre par

la porte située en face de son magasin. Il ne va pas perdre son temps et

discuter pour quelques shillings, alors qu'il entrevoit tout à coup la

possibilité de gagner une grosse somme.

Il est certain que l'assaut continu de tous ces vendeurs gâte un peu le

plaisir d'une visite au Khân, visite qui sans cela serait charmante en

même temps qu'elle est des plus intéressantes.

Le porche par lequel on pénètre dans le quartier des cuivres, avec son

ornementation serpentine, est très beau. Les couleurs originales ont

presque entièrement disparu, mais ce qu'il en reste s'harmonise d'une

façon charmante avec le brun et l'or pâle des pierres sculptées. Il

serait difficile d'imaginer un cadre plus ravissant, ou mieux approprié

aux lampes, vases, cache-pots et services en cuivre ciselé, exposés sur

des étagères de chaque côté de l'entrée. De grandes lampes pendent tout

le long de l'allée qui conduit au porche, et c'est vraiment un spectacle

merveilleux. Mais où s'asseoir pour essayer de peindre tout cela?

Certes, mon fidèle Mohammed Brown est un homme de tact, mais toute son

ingéniosité même arrivera-t-elle à me rendre la chose possible? Il

paraît peu aisé d'obtenir un croquis, à moins de s'installer au beau

milieu de la rue, mais l'importance du trafic et l'agitation sont telles

qu'il faut vite y renoncer. Nous fûmes en la circonstance obligés de

nous entendre avec un marchand qui me permit de m'installer sur son

comptoir et qui, avec une partie de ses meubles, éleva une barrière

entre moi et un attroupement qui s'était déjà formé, les gens se

demandant avec curiosité ce que j'allais faire. A cette époque, ma

connaissance de la langue arabe était nulle, j'ignorais donc de quel

talisman mon dévoué guide s'était servi pour obtenir du boutiquier qu'il

capitulât si facilement et qu'il s'intéressât tant à mon sort. Non

seulement cet homme chassa la foule, mais il me servit du thé et

m'apporta des cigarettes. Toutes ces attentions m'embarrassèrent

vraiment, car j'avais entrepris un travail de longue haleine et je

n'étais pas en position de lui acheter la moitié de ses lampes pour le

compenser de tout le mal que j'allais lui donner. Cependant, bientôt

toutes mes pensées furent absorbées par mon travail et ce brave homme

cessa d'exister pour moi. Impossible de concevoir travail plus difficile

ou plus énervant. A peine avais-je dessiné un somptueux lampadaire et

commençais-je à l'habiller de ses premières couleurs, qu'un touriste

demandait justement à examiner cet objet! Au moment même où je me

réjouissais qu'un rayon de soleil éclairât un certain coin de mon sujet,

un store s'abaissait brutalement et le plongeait dans l'obscurité. Le

bruit fait par ce store rappelait aux autres boutiquiers que le moment

était venu de baisser les leurs, et en quelques minutes la plus grande

partie de mon sujet n'était plus visible, et le peu qui en restait se

trouvait éclairé d'une façon si différente que j'étais obligé de

renoncer à la tâche.

En rentrant à l'hôtel, je demandai à Mohammed comment il s'y était pris

avec le marchand: «Oh! répondit-il, je lui ai d'abord dit que vous étiez

un neveu de Lord Cromer; ensuite je lui ai fait comprendre quelle énorme

réclame ce serait pour lui quand tous les gens les plus puissants du

Caire verraient votre tableau.» Je déclarai à ce zélé serviteur que je

n'avais aucun désir de me faire passer pour ce que je n'étais pas, à

quoi il répondit tranquillement: «Eh bien! maître, quand vous aurez

fini, je lui dirai que c'étaient des mensonges».

Ce qui me paraît le plus étonnant, c'est que dans un pays où le mensonge

est employé couramment, il se trouve une seule personne prête à croire

quoi que ce soit.

Une bonne provision de cigarettes m'aida le lendemain à entrer plus

avant encore dans les bonnes grâces du marchand de lampes et de ses

nombreux amis et parents qui vinrent curieusement jeter un coup d'oeil

sur mon travail. La fumée eut aussi l'avantage de chasser les mouches.

Chaque nouvel arrivant désirait m'aider et m'être agréable, soit en

éloignant un gamin qui tâchait de se glisser jusqu'à moi, soit en

recommandant à un boutiquier voisin de ne pas déranger ses marchandises

avant que j'aie fini de les peindre. J'aurais préféré me passer de cette

assistance, car si je commençais à peindre le costume de tel passant ou

la pose de tel autre, mes amis et admirateurs criaient à ces gens de se

tenir tranquilles: «Il fait briller ta vilaine figure comme un vase de

cuivre neuf!»--«Tu seras admiré par toutes les belles dames étrangères

qui verront le tableau!» et autres remarques spirituelles qui avaient

généralement pour résultat de faire fuir mon modèle, ou, pire encore, de

l'amener auprès de moi, anxieux qu'il était de voir ce que je faisais de

lui. La renommée de ma parenté avec le célèbre Proconsul s'était

rapidement ébruitée, et tous les boutiquiers venaient mettre à ma

disposition leurs magasins et leurs marchandises, me suppliant de les

peindre. Il fut bientôt connu que je venais pour travailler et non pour

faire des achats, et, à partir de ce moment, les rabatteurs et les

vendeurs me laissèrent la paix, et le Khan-el-Khalil devint un des

endroits où je pus peindre avec le plus de plaisir.

Revenons maintenant à notre itinéraire. Une rue nous conduit du Bazar

turc à la _Muski_, la rue de la Paix du _Masr el Kahira_, l'artère la

plus importante coupant la vieille ville de l'est à l'ouest. L'influence

européenne a malheureusement envahi cette rue au point de lui faire

perdre son côté le plus pittoresque. Remontons le _Muski_ quelques

instants et tournons à droite: nous voici à présent dans un calme

relatif fort agréable et qui sied au quartier de l'Université dont nous

approchons. Cette rue est justement celle des libraires, _El Sharia el

Halwayî_, pour lui donner son nom arabe. De nombreux exemplaires du

Coran, de vieux commentaires et livres classiques sont rangés par

rayons, et le «Kutbi», le libraire, qui est souvent un cheik instruit,

presque un savant, se comporte avec dignité et ne fait aucun effort pour

attirer le client. Nous approchons du grand centre savant de l'Islam.

*

* *

_CHAPITRE IV_

LES RUES DU CAIRE

GAMIA EL AZHAR. || L'ART DE RESTAURER LES MONUMENTS. || LES «MEDRESSEH».

|| LE BAZAR DES PARFUMS ET CELUI DES ÉPICES. || LA GRANDE MOSQUÉE «EL

MUAIYAD». || UNE PORTE HISTORIQUE. || L'HOMME-FONTAINE. || LE PORTRAIT

DE L'EUNUQUE.

L'entrée principale de l'Université, Gâmia el Azhar, est bientôt

visible. Sachant que la Mosquée-Université fut fondée au Xe siècle, on

est surpris de se trouver en face d'une construction d'apparence

moderne. De nombreuses restaurations et de continuels agrandissements

ont fait disparaître presque entièrement les traces de l'édifice qui fut

élevé par le Grand Vizir du premier calife Fatimid. S'il est permis de

déplorer la perte du pittoresque détruit par la main du restaurateur,

ici comme dans beaucoup d'autres mosquées, il faut cependant reconnaître

que, sans ces travaux, nombreux seraient les beaux édifices qui auraient

cessé d'exister ou qui ne seraient plus qu'une masse informe de ruines.

Les revenus des mosquées, qui ont considérablement augmenté, permettent

aujourd'hui des travaux importants à la tête desquels se trouve

heureusement un architecte de grand talent, Herz Bey, qui a consacré

toute sa vie à l'étude de l'architecture sarrasine. Il est regrettable

qu'un homme de talent égal n'ait pas dirigé les travaux de restauration

exécutés sous Saïd Pacha! Maintenant on peut comparer cet édifice à un

vieux vêtement rapiécé. Presque toutes les maisons qui l'entourent ont

un certain air d'antiquité, bien qu'aucune d'elles n'existât à l'époque

où El Azhar fut construit.

[PLANCHE 5: APRÈS LA PRIÈRE DE MIDI]

Pour visiter un bâtiment musulman quelconque, il est aujourd'hui

nécessaire d'acheter, moyennant cinquante centimes, un billet que votre

guide ou le concierge de votre hôtel vous procurera facilement. Six

minarets surmontent la mosquée d'El Azhar et deux dômes recouvrent la

dernière demeure du saint fondateur. Malheureusement, les bâtiments qui

entourent l'Université ne permettent pas de s'en éloigner suffisamment

pour voir plus d'un ou deux minarets à la fois. Ceux-ci ont des formes

diverses et appartiennent à différentes époques. L'un d'eux, datant

de la fin du XVe siècle, est particulièrement beau. La transition

graduelle du carré à l'octogone, de l'octogone au cercle, et l'admirable

manière dont les angles ont été cachés par des pendentifs-stalactites

formant les tasseaux qui supportent les galeries, méritent l'attention.

A chaque étage défini par ces galeries et s'élevant au-dessus de la

mosquée, la circonférence du minaret devient plus petite, et

l'ornementation étant admirablement adaptée à la hauteur progressive,

l'ensemble conduit le regard jusqu'au poinçon en forme d'oeuf qui

supporte l'emblème de la Foi musulmane. Ici, l'art du constructeur a

vraiment atteint son apogée; le minaret voisin, moins ancien, est

disgracieux et paraît trop lourd par le haut; ses couleurs aussi sont

moins belles.

Les deux dômes, construits à un intervalle encore plus grand, font

ressortir davantage cette infériorité. Le plus ancien recouvre dignement

la tombe, tandis que l'autre serait bon tout au plus à orner un kiosque

de journaux.

Dans un angle, en face du côté nord de El Azhar, un large escalier

conduit à un portail. C'est l'entrée d'un de ces «medresseh» ou collège,

qu'il est souvent difficile de distinguer d'une mosquée. On est surpris

d'apprendre qu'il ne date que de 1774. La décadence architecturale avait

commencé bien avant, et cependant il est impossible de s'en apercevoir

ici. Stanley Lane Poole nous apprend que le monument fut copié sur les

plans d'une vieille mosquée de Boulak. Avec les stalles qui l'entourent

en bas et le dôme qui s'élève au-dessus de la balustrade d'arabesques,

contre le bleu foncé du ciel, on a un sujet de tableau auprès duquel pas

un peintre ne passerait sans s'arrêter. Si j'écrivais un guide à l'usage

des artistes, je marquerais cet endroit de trois étoiles.

En tournant brusquement au prochain coin, un chemin en zigzag vous

conduit bientôt dans _El Ashrafiyeh_, la rue principale qui continue _El

Nahâssîn_, et vous vous trouvez à nouveau au milieu du bruit et du

mouvement de ce quartier affairé du Caire. Ici, il y a d'autres grandes

mosquées à côté les unes des autres ou se faisant face, des dômes et des

minarets qui coupent la perspective et se détachent sur la ligne azurée

du ciel. De nouveau les cris des chameliers, des vendeurs, des

conducteurs d'ânes vous étourdissent. Un cocher vêtu d'une robe bleue

essaie de conduire à travers cette foule sa voiture pleine de touristes.

Le drogman, assis à côté de lui sur le siège, exhorte aussi les piétons

à faire place: «Oah ja gedda!»--«Oah ismaelak!»--«Oah riglak».--«Iftah

eynak ja am!» (Attention, eh! l'ouvrier!--Eh! là-bas, à

gauche!--Attention à tes pieds!--Ouvre donc l'oeil, mon oncle!) et bien

d'autres cris du même genre. Les touristes ont l'air fatigué et ahuri;

ils ont vu tant de choses dans une courte matinée! Un jeune garçon a

encore assez d'énergie pour prendre en passant quelques instantanés,

mais il semble se soucier fort peu de ce qu'il attrape ainsi au hasard.

Juste en face de vous, à côté des marches de la mosquée de Ghûrî et

presque entièrement caché par les stores du magasin voisin, se trouve un

étroit passage qui conduit au Bazar des Parfums.

Ici on vous offre pour six ou huit francs, un minuscule flacon contenant

quatre ou cinq gouttes d'essence de rose. Ce passage couvert et bordé de

petites boutiques semblables à des armoires, vous conduit à un dédale de

ruelles dont chacune a son commerce particulier. Le Bazar des Épices est

très intéressant, et les couleurs qui s'y jouent enchantent le regard.

La cannelle, la girofle, la muscade et l'aloès, entassés autour du

marchand, s'harmonisent délicieusement avec sa robe de soie et les

sacs, paniers et nattes qui forment le mobilier de sa boutique.

[PLANCHE 6: UNE RUELLE PRÈS DE LA PORTE DE ZUWÊLEH]

Vous pouvez aussi flâner dans les bazars tunisiens et algériens, dans

celui des cordonniers et des marchands d'articles en laine d'Arabie, et

revenir ainsi vers la rue principale, non loin de la grande mosquée El

Muaiyad.

Cet imposant bâtiment fut construit en 1416 par le sultan mamelouk

circassien, El Muaiyad, pour servir de _medresseh_, dont il existait à

cette époque un grand nombre. Mais lorsque les étudiants se portèrent en

foule vers El Azhar, ces collèges furent convertis en mosquées

congréganistes. Celle qui nous occupe sert aussi de mausolée à son

fondateur et à sa famille. Ce sultan El Muaiyad fut un grand

constructeur, et malgré toutes les difficultés de son règne de dix

années, il fit bâtir six mosquées, deux collèges et l'hôpital _Moristan

El Muaiyad_. L'architecture sarrasine avait atteint son apogée au siècle

précédent. Quant aux magnifiques portes de bronze, elles appartenaient

primitivement à la mosquée du sultan Hasan dont nous parlerons plus

tard.

Cette mosquée n'est cependant pas ce qu'il y a de plus intéressant dans

cette partie du Caire; elle est éclipsée par une vieille porte

monumentale, la Bâb-ez-Zuwêleh, qui doit son nom à une tribu de Berbères

qui campa jadis non loin de là. C'est une des trois grandes portes

percées dans le mur qui séparait Kahira des sites plus anciens de Fostât

et Katâi, et qui fut construit par le vizir arménien Bedr pendant le

califat d'El Mustausir, en 1070. Depuis cette date jusqu'à la conquête

du Caire en 1517, cette porte fut associée à tous les événements

dramatiques qui se passèrent dans cette ville. Les bastions carrés et

massifs, la voûte arrondie et les passages couverts sont d'un caractère

plus byzantin que sarrasin. Les deux tours furent raccourcies pour

recevoir deux minarets jumeaux que fit élever El Muaiyad lorsqu'il

construisit sa mosquée, mais à part cela rien n'a été changé. Stanley

Poole nous raconte dans son intéressante _Histoire du Caire_ quantité de

scènes tragiques qui se jouèrent à l'ombre de cette vieille porte. Il

relate, entre autres, comment, en 1154, Nasr, l'assassin du calife

_Fauceant_, El-Zâhir, fut livré pour 750 000 francs par les Templiers de

Palestine aux femmes du Harem qui, après l'avoir affreusement torturé,

l'envoyèrent, mutilé et aveugle, à travers les rues du Caire pour être

crucifié vivant sur la Bâb-ez-Zuwêleh. Dix ans plus tard, le vizir

Dargham fut assassiné ici même. C'était un brave paladin qui avait

combattu contre les croisés à Gaza, mais il commit la malheureuse

imprudence de prendre l'argent sacré des mosquées pour payer ses

troupes. Abandonné même des siens dont il avait été l'idole jusqu'alors,

il fut poursuivi par une foule en furie, et, sous cette porte, il eut la

tête coupée et son corps, jeté dans le fossé, fut livré aux chiens.

Lorsque l'orthodoxe et célèbre Saladin succéda au dernier calife

Camboise, il eut à combattre un soulèvement des troupes nègres qui

adhéraient encore à l'hérésie de Shîa, et une sanglante boucherie qui

dura deux jours entiers eut lieu à quelques pas de la porte. Enfin,

quand les envoyés mongols vinrent au Caire demander impertinemment que

la ville se rendît, le mamelouk Kutuz les fit décapiter et exposa leurs

têtes à la vue de la populace, sur cette porte fameuse.

L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui · 第 1 / 11 段