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L'ÉGYPTE
D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
[PLANCHE 1: AU TEMPLE DE LUXOR]
L'ÉGYPTE
D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
_OUVRAGE ILLUSTRÉ DE
44 PLANCHES EN COULEURS
D'APRÈS LES AQUARELLES DE L'AUTEUR_
Texte et Illustrations
de
WALTER TYNDALE
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1910
L'ÉGYPTE
_D'HIER ET D'AUJOURD'HUI_
_CHAPITRE PREMIER_
PORT-SAÏD
L'ARRIVÉE DANS LES EAUX ÉGYPTIENNES. || PREMIÈRES IMPRESSIONS. || UNE
ÉGYPTE RÉALISTE. || EN CHEMIN DE FER VERS LE CAIRE. || LE MIRAGE. || LES
PYRAMIDES DE GIZEH.
Les grands paquebots accomplissent maintenant en trois jours la
traversée Marseille-Alexandrie, et en deux jours celle de
Naples-Alexandrie: ce progrès me paraît d'autant plus appréciable que,
lors de mon dernier voyage en Égypte, il n'y a pas bien longtemps, j'ai
eu à supporter quatre affreuses journées de malaise et d'ennui, entre
Brindisi et Port-Saïd, à bord du courrier d'Asie. Ma patience était même
à toute extrémité quand j'entendis enfin un passager, qui, de sa
jumelle, scrutait l'horizon, s'écrier: «Voilà l'Égypte!». Prenant
moi-même la lorgnette d'une main fébrile, j'aperçus en effet la côte
égyptienne, basse et plate.
Rapidement cette côte s'allongea; elle eut d'abord l'apparence de deux
îles, puis d'une seule, et, l'un après l'autre, des îlots surgirent,
puis disparurent, pour se montrer de nouveau à l'ouest. Sur la carte, je
vis que presque toute la côte du Delta n'était qu'une étroite bande de
terre qui séparait la Méditerranée des grands lacs salés.
La traversée touchait à sa fin. Nous avions laissé loin derrière nous le
sombre hiver et la mer agitée: à présent le soleil resplendissait dans
un ciel bleu, et une brise délicieuse rafraîchissait l'air chaud et sec.
Notre paquebot fendait les eaux verdâtres devant les Bouches du Nil; à
droite s'étendait une terre basse au sable doré, et là-bas la silhouette
d'un sémaphore et de nombreux mâts apparaissaient. Bientôt, une ligne
grise se dessina au ras des flots, qui, imprécise d'abord, se révéla peu
à peu comme une immense digue, derrière laquelle se dressèrent les
maisons d'une ville.
Lentement le steamer glissa vers le quai; sur la passerelle
retentissaient les ordres brefs; les lascars allaient et venaient en
criant, et les passagers, impatients, se préparaient à débarquer. Enfin
les machines s'arrêtèrent, les ancres énormes coulèrent le long des
flancs du navire qui stoppa dans les eaux tranquilles de la rade de
Port-Saïd.
Quel moment d'émotion pour le nouveau venu! Là, de l'autre côté de ces
sables, c'est l'Égypte, la terre de la Rivière Mystérieuse, le pays
magique! la patrie des mosquées et des minarets, des turbans et des
_yashmaks_, des Pharaons, des Pyramides et du Sphinx, du désert!
l'antique patrie de tant de merveilles: débris mystérieux de ces temps
lointains où un grand peuple vivait ici, sur le sable doré de ces rives
enchanteresses, près de ce fleuve puissant!...
Les eaux tranquilles du port, d'un beau vert pâle, étaient si claires
qu'on distinguait à une grande profondeur d'énormes méduses dont les
bras s'allongeaient en tous sens.
A l'orient, le soleil disparaissait dans une splendeur sereine. Aucun
nuage ne tachait le ciel dont l'azur, à l'ouest, se nuançait de vert,
puis de jaune, jusqu'à devenir une grande nappe d'or d'une imposante
majesté.
«_East is East, and West is West, and never the twain shall meet_»[1].
[1] «L'Orient est l'Orient et l'Occident est l'Occident, et les deux ne
se rencontreront jamais.»
Ici même, sur l'eau, avant le débarquement, tout me parut étrange et
pittoresque. A peine notre grand navire était-il arrêté qu'une quantité
de barques l'entourèrent, remplies d'indigènes qui criaient,
gesticulaient; certains d'entre eux présentaient leurs marchandises,
fruits, cigares, colliers de perles et plumes. D'autres canots étaient
remplis de jeunes garçons qui faisaient des plongeons fantastiques pour
attraper les pièces d'argent lancées du pont par les passagers: comme
des anguilles, ils disparaissaient sous l'eau pour reparaître quelques
instants après, de l'autre côté du paquebot, la pièce brillant entre
leurs dents blanches. Dans une barque, des rameurs chantaient cette
chanson du pays dont le refrain est devenu chez nous le fameux
«_ta-ra-ra-boom de aye_», autrefois si populaire dans les cafés
chantants.
Enfin nous débarquons sur le sol égyptien. Le plaisir et l'émotion qu'on
éprouve en arrivant dans un pays étranger sont en grande partie gâtés
par la lutte que l'on a à soutenir contre les bateliers,
commissionnaires, portefaix, portiers d'hôtels et agents de toute sorte
qui, sans aucune considération pour votre nervosité, se livrent à un
véritable assaut de votre personne et de vos bagages. L'agence Thomas
Cook et Fils a fait beaucoup pour rendre le débarquement moins pénible
et, grâce à elle, on se tire d'affaire assez facilement et avec une
grande économie de temps et d'argent. Encore est-il pour l'instant
inutile d'essayer de penser à l'Égypte du passé, car l'Égypte du présent
absorbe toute votre attention. Je savais que Port-Saïd n'offrait aucun
intérêt au point de vue artistique et j'avais décidé de négliger cette
ville et d'en partir par le premier train à destination du Caire.
Une bonne partie du voyage se fait à travers un pays d'apparence
misérable, avec, à droite, le lac de Menzaleh à moitié desséché, et, à
gauche, le désert d'Arabie qui s'étend de l'autre côté du canal de Suez.
Il semblait vraiment que nous ne verrions jamais la fin de ce canal, et
toute son importance au point de vue commercial ne pouvait m'empêcher de
remarquer sa laideur. Je parvins cependant à le faire disparaître de mon
horizon et à ne plus voir que le grand désert qui relie l'Égypte à la
Péninsule de Sinaï. C'était du reste la première fois que je voyais le
désert; depuis, j'ai passé des mois dans sa solitude, mais cette
première vision reste dans ma mémoire avec un relief particulier. Ce
paysage, pensais-je, est celui-là même que parcoururent l'Enfant Jésus,
Marie et Joseph quand ils vinrent chercher en Égypte un refuge contre la
fureur d'Hérode. En quel endroit traversèrent-ils l'immensité qui
s'étend devant moi? Marie était-elle semblable à cette femme _fellah_
qui se dirige à dos d'âne vers la station? En tout cas, la robe qui se
portait alors n'a guère subi de modifications.
Dix ans plus tard, je refaisais le même voyage, me rendant de nouveau au
Caire par la même route. Le tramway à vapeur qui reliait autrefois
Port-Saïd à Ismaël était remplacé par des trains composés de wagons
Pullman, avec salons et restaurants. Quelques vilaines constructions ça
et là, quelques réclames criardes étaient en outre les premiers
avertissements de la prospérité du pays...
A l'Est, le paysage n'avait guère changé, mais, regardant à l'Ouest, je
fus fort étonné de la transformation du désert. Là où je me rappelais
n'avoir vu qu'une solitude aride, j'apercevais maintenant des lacs avec
des îles couvertes de palmiers. C'était bien l'époque de la crue du Nil,
mais j'étais certain que les eaux ne pouvaient s'étendre à une pareille
distance. Je consultai ma carte qui ne m'apprit rien. M'adressant alors
à un Égyptien assis près de moi, je lui demandai si les eaux
recouvraient toujours cet espace. Il me répondit tranquillement: «C'est
le mirage!»
Ce n'est qu'après avoir passé Zakazik que le voyageur s'aperçoit qu'il
est dans le Delta, et qu'il se souvient du mot d'Hérodote: «L'Égypte est
un don de la rivière», car, bien que le Nil ne soit pas visible avant
Beulia, on sent déjà ici son influence fécondante. La campagne est fort
belle, boisée et sillonnée de nombreux cours d'eau. Les ruines de
Bubastis qui sont près du Zakazik furent déblayées par le professeur
Naville, il y a quelque vingt ans, mais si elles présentent un intérêt
assez grand pour l'archéologie, leur aspect est peu pittoresque et ne
retient guère l'attention du voyageur. Bulak, vu de la gare, n'est
nullement intéressant, et le voyageur, si près du Caire, ne songe guère
à s'arrêter là. Vingt minutes encore, et, jetant les yeux à droite, vous
apercevrez enfin les Pyramides de Gizeh. De cette distance, on apprécie
difficilement leur grandeur: cependant je sentis, quant à moi, mon coeur
battre avec plus de force et je crois que rien au monde n'aurait pu, à
ce moment, me distraire de ma contemplation!
Le train roule à toute vapeur. Le Delta maintenant se rétrécit, les deux
chaînes de collines qui enserrent la vallée du Nil se précisent à la
vue, et la mosquée de Mohamet Ali, apparaissant au-dessus de la
citadelle, annonce au voyageur qu'il arrive au Caire.
*
* *
_CHAPITRE II_
MASR EL KAHIRA
«MODERN-CAIRO» ET LE VIEUX-CAIRE. || INFLUENCES EUROPÉENNES. || ART
MAURESQUE ET ART NOUVEAU. || LES BOIS SCULPTÉS DES ANCIENNES FENÊTRES.
|| LES FONTAINES PUBLIQUES. || LA MAISON-MOSQUÉE.
Le voyageur qui, arrivant au Caire, s'imagine qu'il va se trouver enfin
dans le décor d'une ville orientale, s'expose à une déception. La partie
de la ville qu'on traverse pour se rendre de la gare à l'un ou l'autre
des hôtels, ne ressemble pas plus au vieux Caire que Londres ne
ressemble à Pékin. Aucune des maisons qui s'y trouvent n'a quarante ans
d'existence, et, d'autre part, je suis bien convaincu que ces misérables
bâtisses s'écrouleront quelque jour prochain. Leurs constructeurs
avaient, tout près de là, pour les inspirer, de merveilleux modèles de
l'art oriental le plus pur, mais le mot fatal d'Ismaël: «L'Égypte fait
partie de l'Europe» tourna sans doute leur attention vers Paris, et
nous retrouvons ici une malheureuse imitation de _l'art nouveau_, ou
bien,--ce qui est peut-être pire,--des reproductions honteusement
dénaturées de _style mauresque_.
Vous verrez les hôtels «remplis de tout le confort moderne», comme leurs
réclames l'annoncent si bien (sans parler de leurs prix fantastiques);
mais, hélas! vous n'y rencontrerez rien de vraiment oriental, à
l'exception du personnel domestique qui porte la robe blanche, la
ceinture rouge et le fez.
Mais demain, dans les vieux quartiers, vous pourrez enfin admirer dans
toute sa beauté le véritable Orient, et ce que vous verrez dépassera
votre attente. Les deux ou trois kilomètres qui séparent votre hôtel du
Khân Khalîl séparent aussi de l'Occident l'Orient.
Que de changements depuis mon dernier voyage ici! Le canal qui
traversait la vieille ville, du nord au sud, a été comblé et une ligne
de tramways électriques suit son ancien cours. Nombreuses sont les
fenêtres _meshrebiya_ qui ont été remplacées par des cadres en bois de
Suède, et plus nombreuses encore les vieilles maisons qui ont été, soit
démolies et puis reconstruites, soit «modernisées» jusqu'à complète
métamorphose; et cependant, même ici, il reste encore assez de l'Orient
pour enchanter l'imagination et pour fournir à l'artiste maint sujet de
tableau.
En quittant l'Ezbekiyeh, qui est le centre du quartier européen, une
petite rue, derrière l'hôtel Bristol, vous conduira, à travers un
labyrinthe de passages étroits, jusqu'au Suk-ez-Zalat. Un guide vous
sera nécessaire, car déjà le plan bien ordonné des villes modernes a
disparu et les rues en zigzag aboutissent souvent à un cul-de-sac.
Une fois au Fouyatieh, vous vous trouvez tout à fait dans le vieux
Caire. Une mosquée et une rangée de maisons aux fenêtres défendues par
des grillages de bois sculpté enchantent de suite le regard. Une porte
en retrait ouvre sur la cour d'une maison cairote habitée autrefois par
un riche marchand et louée aujourd'hui par chambres ou petits logements.
Si vous avez eu la chance de tomber sur un guide habitué à conduire des
artistes, il pourra vous montrer quantité de maisons semblables et fort
intéressantes. Je désire nommer ici le brave homme qui m'accompagna dans
mes recherches du pittoresque, dans tous les coins et recoins du Caire.
Il s'appelle Mohammed el Asmar, mais il préfère le nom de Mohammed
Brown (Brun) qui est la traduction anglaise de Asmar. «Et ne suis-je pas
vraiment brun?» demande-t-il pour justifier son surnom. Grâce à
Mohammed, je me suis servi pendant quelque temps de la cour de ces
maisons comme d'un atelier. Il m'y amenait des porteurs d'eau, des
petits marchands ambulants, et des ânes, des chameaux, tout le
pittoresque enfin des rues du Caire. Pendant qu'il discutait et
marchandait avec mes modèles, je peignais les arabesques de la porte et
de ravissants modèles de sièges _meshrebiya_.
[PLANCHE 2: EL-FOUYATIEH, AU CAIRE]
_Meshrebiya_ est le nom arabe du bois sculpté, tourné, si admirablement
travaillé, et dont on fait généralement des paravents, des grillages de
fenêtres et toute espèce de meubles. Placés devant les fenêtres, les
grillages laissent passer l'air, adoucissent la lumière éclatante du
jour, et permettent aux femmes de regarder ce qui se passe au dehors,
sans être vues elles-mêmes par des yeux indiscrets. Cela est bien dans
une ville mahométane où l'ombre est une nécessité et la réclusion une
loi, mais cela ne va plus, on s'en doute, sous un autre ciel. Une
quantité fabuleuse de ces meubles et de ces fenêtres de bois ont été
achetés par des marchands qui les ont revendus à des touristes
européens. Ceux-ci, une fois chez eux, firent à leur fantaisie usage de
ces bois sculptés. Je pourrais citer un cas où toutes les superbes
boiseries d'une vieille maison cairote pourrissent dans un grenier, en
Surrey, depuis quelque quarante ans, époque à laquelle celui qui les
acheta sottement les apporta en Angleterre. Frappé par leur beauté quand
il les vit dans leur cadre propre, il crut que son architecte
parviendrait à s'en servir avec avantage pour une maison qu'il
s'apprêtait à construire, mais il fut vite détrompé.
Malheureusement les vieilles boiseries ainsi achetées au Caire, n'y sont
jamais remplacées: les anciens quartiers étant malsains, les
propriétaires les abandonnent, et, dès qu'ils le peuvent, se font
construire dans les nouveaux quartiers une maison de style bâtard.
Continuons notre promenade le long de Suk-ez-Zalat. L'intérêt va
grandissant à mesure que nous approchons du centre de la ville. La rue,
très étroite, est encombrée de gens, de bêtes et de choses. Le soleil
l'envahit petit à petit; tous les marchands ont baissé leurs stores.
Nous avons maintenant atteint El Nahassin où la vie et le mouvement
sont tout aussi pittoresques, où la beauté et l'intérêt augmentent
encore, car bientôt voici à notre droite les dômes et les minarets du
groupe de mosquées qui entourent le Muristan. De la Sebil[2]
Abd-er-Rahman, on peut à merveille considérer ce centre de l'activité
cairote, tumultueux et si divers.
[2] Fontaine.
Les différentes _Sebils_ sont une des caractéristiques du Caire.
Autrefois elles fournissaient presque toute l'eau à la ville;
aujourd'hui ce sont de simples fontaines où le passant se désaltère.
Elles sont maintenues grâce à des donations religieuses. Au-dessus
d'elles, dans les maisons, se trouvent des écoles, et le chant des
enfants qui récitent le Coran s'envole par les fenêtres ouvertes.
Ce qu'on voit des marches de cette Sebil offre un joli sujet de croquis.
A gauche, un ancien palais, et, plus loin, des maisons qui tombent
presque en ruines. Les grillages en bois des fenêtres sont en piteux
état, et, ça et là, un vieux morceau d'étoffe tient lieu de vitre. Les
ornements sculptés de certaines fenêtres pendent misérablement et
restent suspendus en l'air jusqu'à ce qu'un coup de vent plus fort les
fasse tomber à terre. Cet état de ruine se rencontre bien quelquefois
dans nos villes européennes, mais seulement dans de pauvres quartiers
abandonnés: ici, le contraste est frappant, car la rue est envahie à
toute heure par une foule compacte, et, au rez-de-chaussée de ces
maisons, vous voyez des marchands de toute sorte affairés au milieu
d'une nombreuse clientèle. Mais tout se passe dehors, sur le seuil des
maisons et non point à l'intérieur. Des aliments variés sont vendus à
des gens qui les consomment en pleine rue, côté de l'ombre en été, côté
du soleil en hiver. Les hommes sont assis devant les boutiques des
cafetiers, fumant leur nargileh et buvant lentement leur café, et il ne
leur viendrait jamais à l'idée d'entrer dans ces boutiques, dont
l'intérieur n'est souvent qu'un petit réduit, si exigu que le marchand
lui-même y trouve à peine assez de place pour se retourner.
C'est sur le seuil de sa porte, ou sur un banc à côté, que le barbier
rasera une tête, saignera un malade ou arrachera une dent. C'est
également en plein air que s'installe l'écrivain pour préparer des
contrats, ou écrire une lettre d'amour que lui dicte une jeune personne
voilée accroupie auprès de lui dans la poussière.
Les plus graves questions se règlent dehors: tel homme battra sa femme
si elle se permet de traverser la rue sans voile, mais le père de cette
femme, avant de la donner en mariage, discutait, en pleine rue et
entouré de nombreux voisins, les conditions du mariage et la somme qu'on
lui paierait pour sa fille. Et la foule, amusée et intéressée, prenait
part à la discussion!
Cet endroit se trouvant dans une des principales artères de la ville, le
trafic y est considérable, et rien ne pourrait être plus intéressant que
de contempler ce va-et-vient dans tout son pittoresque et toute sa
couleur orientale. Quel contraste avec la tristesse sombre d'une foule
anglaise dans une rue de Londres!
Continuons notre promenade. Cette vieille maison est belle! Au moment
même où nous nous arrêtons pour l'admirer, un grillage de fenêtre
s'ouvre et un vieux Cheik crie que l'heure de la prière est arrivée.
Immédiatement, du haut de tous les minarets, des voix sonores, voix de
_muezzin_, crient: «_La ilaha ill' allah, wa Muhamed rasul allah!_»
Le vendredi, à cette heure, beaucoup de boutiquiers ferment leurs
magasins, et, en compagnie de leurs clients, se rendent à la _Duhr_, ou
prière de midi. Mais pourquoi est-ce de cette maison que le muezzin a
donné le signal de la prière? Ma curiosité était grande pendant qu'assis
dans un petit café en face, je prenais un croquis de l'immeuble en
question. Le fidèle Mohammed Brown, qui jusqu'alors était resté assis à
côté de moi, éloignant les gamins et les mouches, se leva brusquement,
dit au cafetier de prendre sa place, traversa la rue en courant, et,
ôtant ses sandales, disparut sous le porche. Il ne revint que vingt
minutes plus tard, s'excusant de m'avoir quitté ainsi: il avait
complètement oublié que c'était vendredi; l'appel à la prière lui avait
soudain rafraîchi la mémoire et il avait à peine eu le temps de faire
ses ablutions avant de prendre part à la _Duhr_.
[PLANCHE 3: LA MAISON-MOSQUÉE DE NAHASSIN, AU CAIRE]
J'appris alors que le sujet de mon croquis était une mosquée à laquelle
était contiguë la maison du cheik, celle-ci cachant si bien le bâtiment
religieux qu'il était nécessaire de faire l'appel à la prière par la
fenêtre de la chambre à coucher. La manière dont l'architecte est
parvenu à unir la maison et la vieille mosquée, est simplement
merveilleuse. Bien qu'une partie des ornementations en bois aient
disparu, il en reste encore suffisamment pour faire de cette maison une
des plus pittoresques du Caire. C'est une véritable chance qu'il se soit
trouvé juste en face un petit café où j'étais en fort bonne position
pour peindre. Afin d'obtenir une autre vue des mosquées, derrière cette
maison, il me fallut traiter avec un marchand de cannes pour qu'il me
permît de monter sur son comptoir. Après une longue discussion, Mohammed
m'obtint cette permission moyennant le paiement de cinq shillings (6 fr.
25), et il fut convenu que j'aurais droit à ce comptoir pendant cinq
journées consécutives. Le marchand insista alors pour être payé d'avance
de toute la somme, ce qui me rendit quelque peu soupçonneux, mais, ayant
trouvé des témoins, je consentis enfin à risquer le paiement. Pendant
toute la matinée, mon marchand de cannes se tint assis beaucoup plus
près de moi que je ne l'eusse désiré. En arrivant, le lendemain matin,
je trouvai la boutique fermée et j'en concluais que j'avais été roulé,
lorsqu'un voisin s'approcha et me remit la clé en m'annonçant que
«Moustapha des cannes» me laissait la place pendant toute une semaine
qu'il passerait lui-même à la campagne, chez des parents. «Après tout,
remarqua le voisin, son comptoir lui rapporte davantage de cette façon,
car la vente des cannes est très mauvaise en ce moment, et puis il y a
de nombreuses années qu'il n'a vu sa famille.»
Allons maintenant à la mosquée du Sultan Barkuk et admirons le portail
de marbre et la porte de bronze à côté du tombeau de Mohammed en Nasr et
du Muristan, hôpital construit par le sultan Mausur Kalaun, vers la fin
du XIIIe siècle. Ce célèbre sultan Mamelouk fit bâtir cet hôpital en
témoignage de reconnaissance après avoir été guéri d'une grave maladie.
Sa mosquée et son tombeau sont situés à côté de l'hôpital; nous
reviendrons plus tard sur ce superbe groupe.
Si mon lecteur est un voyageur expérimenté, il sait visiter une ville,
mais s'il vient en Orient pour la première fois, je l'engage à donner à
tout ce qui vaut la peine d'être vu beaucoup plus de temps que les
guides ne le conseillent.
L'ennui qui se lit sur la physionomie de presque tous les touristes
quand on les fait courir d'un endroit à un autre, et leur désespoir
lorsqu'on leur déclare, après une journée de fatigue, qu'avant de
rentrer à l'hôtel _il y a encore quelque chose à voir_, justifie, je
crois, ma conviction que fort peu de personnes connaissent _l'art de
voyager_.
Ayez pour vos yeux et votre cerveau autant de considération que pour vos
jambes, et n'essayez pas de voir en un jour plus que vous ne pouvez
voir: ainsi vous remporterez de vos voyages une impression et des
souvenirs plus agréables.
Étudier le mouvement et la vie des rues, les différentes industries, les
marchandises exposées devant les boutiques et les bazars, les curieux
costumes des hommes et des femmes qui vendent et qui achètent, flânant
au soleil, en hiver, assis par groupes, à l'ombre, pendant l'été: voilà
au moins de quoi remplir utilement une première matinée.
*
* *
_CHAPITRE III_
DANS LES BAZARS
LE MARCHÉ AUX CUIVRES. || LE BAZAR DES ORFÈVRES. || LE BAZAR TURC. ||
L'ART DE VENDRE BIEN, OU LES PETITES HABILETÉS DES MARCHANDS CAIROTES.
|| UN SUJET DE TABLEAU QUI NE VEUT PAS SE LAISSER PEINDRE.
En nous rapprochant du Muristan, nous ne tardons pas à nous apercevoir
que nous sommes maintenant au coeur du _Nahâssin_, au Marché des
Cuivres. Jusqu'à présent, les devantures des magasins avaient offert à
nos regards des produits variés, mais ici le cuivre domine. Tout comme
autrefois, d'habiles ouvriers martellent des récipients aux formes
étranges, dignes d'orner la cuisine et l'office de quelque
Haroun-al-Raschid. J'aime à voir combien cet art ancien est encore
vivant; ces cafetières et bouillotes modernes ont toujours les belles et
gracieuses lignes des anciennes, et elles sont travaillées par les
artisans cairotes pour les gens du pays eux-mêmes, non pas seulement
pour tenter le touriste qui passe. De fait, je n'ai jamais vu un
_Firangi_ (étranger) acheter ces ustensiles, trop encombrants sans doute
pour prendre place dans la valise; ou peut-être est-ce simplement que le
marchand et le drogman n'ont pu se mettre d'accord sur la commission que
ce dernier toucherait en cas de vente?
Les étalages qui se trouvaient jadis au pied des deux mosquées ont
maintenant disparu, ce qui, au point de vue du pittoresque, est
regrettable. Un peu plus loin, un coude brusque nous conduit au Bazar
des Orfèvres. Les différentes artères qui le sillonnent sont tellement
étroites que deux personnes ne peuvent y marcher de front. Les boutiques
ressemblent à des armoires et leur devanture n'a guère plus de 1 mètre à
1m,40 de largeur. Le plancher est à 60 centimètres environ au-dessus du
sol et sert de siège aux clients. Cette extraordinaire petite boîte
(c'est le mot) sert à la fois d'atelier et de magasin; le _guhargi_ ou
orfèvre passe ici toute sa journée, assis, les jambes croisées, sur un
petit tapis, et il n'a vraiment aucune raison de se lever, car toutes
ses marchandises et ses outils sont à portée de sa main, et, quand il
désire une tasse de café ou de thé vert, il lui suffit de frapper ses
mains l'une contre l'autre pour qu'un boy la lui apporte. Son apparence
ne diffère guère de celle de son voisin du Marché au Cuivre, mais ses
vêtements nous indiquent qu'il n'est pas un descendant du Prophète. Le
samedi, presque toutes ces petites boutiques sont fermées, et si vous
pouvez déchiffrer les noms écrits au-dessus des portes closes, vous n'y
trouverez ni Hassan, ni Mohammed, mais _Ibu Yusef_, _Ibrahim_ ou _Ben
Sandi_ qui témoignent silencieusement que ces israélites continuent
d'observer les lois de leurs aïeux.
Excepté les jours du Sabbat, ces ruelles qui composent le _Sük-es-Sâïgh_
sont presque impraticables. Pendant des heures entières, des femmes
restent assises sur le _Mashaba_, c'est-à-dire le rebord du plancher, à
regarder l'artisan qui travaille un bijou qu'elles ont commandé, ou à
marchander une autre pièce. La patience du commerçant est inlassable.
J'en ai vu qui, après avoir montré leur stock tout entier à une cliente
qui partait enfin sans rien acheter, lui disaient aimablement au revoir
et la priaient de revenir dans des termes pleins de gracieuseté. Les
robes de soie du marchand, aux couleurs variées, contrastent étrangement
avec le vêtement noir de l'acheteuse. Celle-ci abrite son visage
derrière un voile. Elle peut venir ici, en public, vendre ses bijoux et
personne n'aura la moindre idée de sa personnalité. Si un homme, au
contraire, venait vendre son argenterie et ses bijoux, tout le bazar
saurait en quelques minutes qui il est, et discuterait avec animation
les pertes l'obligeant à se séparer de ses biens,--car le Cairote est
toujours fort curieux de tout ce qui touche aux questions d'argent.
Vraiment le _Yashmak_ (voile des femmes) avec son cercle de cuivre,
n'est pas gracieux, mais il excite la curiosité, et l'on se dit que si
le nez, la bouche et le menton de telle femme sont aussi jolis que ses
yeux, elle doit être remarquablement belle. La modestie l'oblige à
cacher les lignes de son corps sous un long châle noir, mais elle
s'entoure de ce châle d'une façon si artistique que son charme y gagne
plutôt qu'il n'y perd. A l'encontre de sa soeur européenne qui se pare
avec extravagance précisément pour paraître en public, elle garde ses
robes aux brillantes couleurs et ses beaux colliers pour les seuls yeux
de son seigneur, et de quelques amies intimes qui viendront les admirer
dans la paix et la discrétion du harem.
A mesure qu'on avance dans ce bazar, l'air devient de plus en plus lourd
et vicié; on voudrait en sortir. Des femmes _fellah_ qui encombrent la
ruelle, se jettent pêle-mêle dans l'armoire qui sert de boutique à
l'orfèvre Mousa. Et lentement, arrêté par maint obstacle, on arrive
enfin à la rue Nahâssîn où l'on respire de nouveau l'air pur.
[PLANCHE 4: LE KHAN-EL-KALIL, AU CAIRE]
Presque en face de nous maintenant, se trouve l'entrée du Bazar turc
appelé _Khân Khalîl_. Construit en l'an 1300 par le Sultan mamelouk El
Ashraf Khalîl, il est depuis cette époque le centre commercial de la
vieille ville, bien que son importance ait fort diminué du jour où
plusieurs de ses gros commerçants ont installé de somptueux magasins
très modernes dans les nouveaux quartiers. Cet endroit est, de toute la
ville, certainement le plus curieux, et celui où la vie est le plus
intense. A droite, vous passez d'abord devant des marchands de tapis qui
vous invitent poliment à entrer, tandis qu'à gauche les commerçants en
soieries vous prient non moins aimablement d'examiner leurs _kuffiyehs_,
ou châles de soie que les Syriens portent généralement autour de la tête
en guise de turban. Si vous paraissez être tenté, un Cingalais vous
soufflera dans l'oreille que vous feriez bien mieux d'entrer chez lui,
ses prix étant de cinquante pour cent meilleur marché que ceux de son
voisin le Mahométan. Vous passez et vous vous trouvez à la porte d'une
boutique de pantoufles d'où vous apercevez toute une rangée d'escarpins
rouges ou jaunes, empilés sur les comptoirs et sur le plancher,
accrochés en grappes au plafond et aux stores, autour des portes,
partout! Le rouge domine, et c'est incontestablement la couleur que le
Cairote préfère, en matière d'escarpins. Les escarpins jaunes viennent
presque tous de Tunisie et du Maroc et sont achetés par les paysans. De
grands rouleaux de cuir rouge sont empilés dans les petites boutiques où
les ouvriers travaillent avec ardeur, coupant et cousant, couvrant le
plancher de monceaux de déchets.
A peine un étranger paraît-il qu'un marchand lui met sous le nez une
paire de pantoufles en criant: «Seulement deux shillings!»--«Entre et
vois ma boutique!»--«Very cheap!» Vous avez beau lui déclarer que vos
bagages sont déjà pleins d'escarpins, que vous en avez donné à tous vos
parents, amis et connaissances, il ne se laisse pas décourager et
insiste sans tarir, jusqu'à ce que vous lui échappiez en pénétrant chez
le marchand de tapis. Celui-ci avait du reste l'oeil sur vous; un
magnifique tapis est déroulé pendant qu'un autre, habilement jeté
derrière vous, coupe votre retraite. «J'ai horreur des tapis rouges!»
criez-vous avec désespoir, et, pendant que le marchand en déroule un
vert, vous bondissez dehors; mais le Cingalais se retrouve alors devant
vous avec de nombreux _kuffiyehs_ jetés sur son épaule: tout en vous
complimentant d'avoir échappé à son voisin «Hussein», qui voulait vous
vendre des marchandises défraîchies, il déploie artistement le châle
qui, sans aucun doute, comblera vos désirs. Il a entendu vos remarques
sur les tapis rouges, et il dit en faisant miroiter de jolies couleurs:
«Ici pas de mauvaises teintures allemandes». Il voit de suite que la
combinaison de couleurs vous plaît; malgré toutes vos résolutions de ne
rien acheter, vous vous laissez aller en effet à demander le prix:
«Seulement seize shillings!» répond le Cingalais avec confiance, tout en
s'assurant, par des regards anxieux, qu'aucun autre marchand ne l'a
entendu offrir sa marchandise à si vil prix! Sans faire attention à
votre mécontentement, il vous exprime doucement les raisons qui le
poussent à faire un tel sacrifice; un service en vaut un autre et il
espère bien que vous parlerez de lui et que vous donnerez son nom et
son adresse à tous vos amis. Puis, d'une voix plus forte et en scandant
les mots, il ajoute: «Viens sans le drogman!». Ne pouvant vous
débarrasser de cet importun, vous avez enfin recours à des paroles fort
rudes qu'il reçoit du reste avec un tel sourire que c'est à croire qu'il
les aime. Enfin, et comme dernière ressource, vous lui offrez un tiers
du prix qu'il demande, pensant qu'une insulte aussi sérieuse aura
quelque effet sur lui, mais ce bon commerçant enveloppe tranquillement
le châle dans un papier et vous le tend, vous en offrant même un second
à ce prix! Et soudain il disparaît, vous laissant le paquet dans une
main et une douzaine de ses cartes dans l'autre, et vous vous demandez
comment il a pu céder si facilement, sans chercher à obtenir quelques
shillings de plus. La raison n'en est pas difficile à trouver. Un groupe
de touristes qu'il n'avait pas un moment perdu de vue, vient d'entrer
chez le marchand de tapis et en ressortira à un moment ou à un autre par
la porte située en face de son magasin. Il ne va pas perdre son temps et
discuter pour quelques shillings, alors qu'il entrevoit tout à coup la
possibilité de gagner une grosse somme.
Il est certain que l'assaut continu de tous ces vendeurs gâte un peu le
plaisir d'une visite au Khân, visite qui sans cela serait charmante en
même temps qu'elle est des plus intéressantes.
Le porche par lequel on pénètre dans le quartier des cuivres, avec son
ornementation serpentine, est très beau. Les couleurs originales ont
presque entièrement disparu, mais ce qu'il en reste s'harmonise d'une
façon charmante avec le brun et l'or pâle des pierres sculptées. Il
serait difficile d'imaginer un cadre plus ravissant, ou mieux approprié
aux lampes, vases, cache-pots et services en cuivre ciselé, exposés sur
des étagères de chaque côté de l'entrée. De grandes lampes pendent tout
le long de l'allée qui conduit au porche, et c'est vraiment un spectacle
merveilleux. Mais où s'asseoir pour essayer de peindre tout cela?
Certes, mon fidèle Mohammed Brown est un homme de tact, mais toute son
ingéniosité même arrivera-t-elle à me rendre la chose possible? Il
paraît peu aisé d'obtenir un croquis, à moins de s'installer au beau
milieu de la rue, mais l'importance du trafic et l'agitation sont telles
qu'il faut vite y renoncer. Nous fûmes en la circonstance obligés de
nous entendre avec un marchand qui me permit de m'installer sur son
comptoir et qui, avec une partie de ses meubles, éleva une barrière
entre moi et un attroupement qui s'était déjà formé, les gens se
demandant avec curiosité ce que j'allais faire. A cette époque, ma
connaissance de la langue arabe était nulle, j'ignorais donc de quel
talisman mon dévoué guide s'était servi pour obtenir du boutiquier qu'il
capitulât si facilement et qu'il s'intéressât tant à mon sort. Non
seulement cet homme chassa la foule, mais il me servit du thé et
m'apporta des cigarettes. Toutes ces attentions m'embarrassèrent
vraiment, car j'avais entrepris un travail de longue haleine et je
n'étais pas en position de lui acheter la moitié de ses lampes pour le
compenser de tout le mal que j'allais lui donner. Cependant, bientôt
toutes mes pensées furent absorbées par mon travail et ce brave homme
cessa d'exister pour moi. Impossible de concevoir travail plus difficile
ou plus énervant. A peine avais-je dessiné un somptueux lampadaire et
commençais-je à l'habiller de ses premières couleurs, qu'un touriste
demandait justement à examiner cet objet! Au moment même où je me
réjouissais qu'un rayon de soleil éclairât un certain coin de mon sujet,
un store s'abaissait brutalement et le plongeait dans l'obscurité. Le
bruit fait par ce store rappelait aux autres boutiquiers que le moment
était venu de baisser les leurs, et en quelques minutes la plus grande
partie de mon sujet n'était plus visible, et le peu qui en restait se
trouvait éclairé d'une façon si différente que j'étais obligé de
renoncer à la tâche.
En rentrant à l'hôtel, je demandai à Mohammed comment il s'y était pris
avec le marchand: «Oh! répondit-il, je lui ai d'abord dit que vous étiez
un neveu de Lord Cromer; ensuite je lui ai fait comprendre quelle énorme
réclame ce serait pour lui quand tous les gens les plus puissants du
Caire verraient votre tableau.» Je déclarai à ce zélé serviteur que je
n'avais aucun désir de me faire passer pour ce que je n'étais pas, à
quoi il répondit tranquillement: «Eh bien! maître, quand vous aurez
fini, je lui dirai que c'étaient des mensonges».
Ce qui me paraît le plus étonnant, c'est que dans un pays où le mensonge
est employé couramment, il se trouve une seule personne prête à croire
quoi que ce soit.
Une bonne provision de cigarettes m'aida le lendemain à entrer plus
avant encore dans les bonnes grâces du marchand de lampes et de ses
nombreux amis et parents qui vinrent curieusement jeter un coup d'oeil
sur mon travail. La fumée eut aussi l'avantage de chasser les mouches.
Chaque nouvel arrivant désirait m'aider et m'être agréable, soit en
éloignant un gamin qui tâchait de se glisser jusqu'à moi, soit en
recommandant à un boutiquier voisin de ne pas déranger ses marchandises
avant que j'aie fini de les peindre. J'aurais préféré me passer de cette
assistance, car si je commençais à peindre le costume de tel passant ou
la pose de tel autre, mes amis et admirateurs criaient à ces gens de se
tenir tranquilles: «Il fait briller ta vilaine figure comme un vase de
cuivre neuf!»--«Tu seras admiré par toutes les belles dames étrangères
qui verront le tableau!» et autres remarques spirituelles qui avaient
généralement pour résultat de faire fuir mon modèle, ou, pire encore, de
l'amener auprès de moi, anxieux qu'il était de voir ce que je faisais de
lui. La renommée de ma parenté avec le célèbre Proconsul s'était
rapidement ébruitée, et tous les boutiquiers venaient mettre à ma
disposition leurs magasins et leurs marchandises, me suppliant de les
peindre. Il fut bientôt connu que je venais pour travailler et non pour
faire des achats, et, à partir de ce moment, les rabatteurs et les
vendeurs me laissèrent la paix, et le Khan-el-Khalil devint un des
endroits où je pus peindre avec le plus de plaisir.
Revenons maintenant à notre itinéraire. Une rue nous conduit du Bazar
turc à la _Muski_, la rue de la Paix du _Masr el Kahira_, l'artère la
plus importante coupant la vieille ville de l'est à l'ouest. L'influence
européenne a malheureusement envahi cette rue au point de lui faire
perdre son côté le plus pittoresque. Remontons le _Muski_ quelques
instants et tournons à droite: nous voici à présent dans un calme
relatif fort agréable et qui sied au quartier de l'Université dont nous
approchons. Cette rue est justement celle des libraires, _El Sharia el
Halwayî_, pour lui donner son nom arabe. De nombreux exemplaires du
Coran, de vieux commentaires et livres classiques sont rangés par
rayons, et le «Kutbi», le libraire, qui est souvent un cheik instruit,
presque un savant, se comporte avec dignité et ne fait aucun effort pour
attirer le client. Nous approchons du grand centre savant de l'Islam.
*
* *
_CHAPITRE IV_
LES RUES DU CAIRE
GAMIA EL AZHAR. || L'ART DE RESTAURER LES MONUMENTS. || LES «MEDRESSEH».
|| LE BAZAR DES PARFUMS ET CELUI DES ÉPICES. || LA GRANDE MOSQUÉE «EL
MUAIYAD». || UNE PORTE HISTORIQUE. || L'HOMME-FONTAINE. || LE PORTRAIT
DE L'EUNUQUE.
L'entrée principale de l'Université, Gâmia el Azhar, est bientôt
visible. Sachant que la Mosquée-Université fut fondée au Xe siècle, on
est surpris de se trouver en face d'une construction d'apparence
moderne. De nombreuses restaurations et de continuels agrandissements
ont fait disparaître presque entièrement les traces de l'édifice qui fut
élevé par le Grand Vizir du premier calife Fatimid. S'il est permis de
déplorer la perte du pittoresque détruit par la main du restaurateur,
ici comme dans beaucoup d'autres mosquées, il faut cependant reconnaître
que, sans ces travaux, nombreux seraient les beaux édifices qui auraient
cessé d'exister ou qui ne seraient plus qu'une masse informe de ruines.
Les revenus des mosquées, qui ont considérablement augmenté, permettent
aujourd'hui des travaux importants à la tête desquels se trouve
heureusement un architecte de grand talent, Herz Bey, qui a consacré
toute sa vie à l'étude de l'architecture sarrasine. Il est regrettable
qu'un homme de talent égal n'ait pas dirigé les travaux de restauration
exécutés sous Saïd Pacha! Maintenant on peut comparer cet édifice à un
vieux vêtement rapiécé. Presque toutes les maisons qui l'entourent ont
un certain air d'antiquité, bien qu'aucune d'elles n'existât à l'époque
où El Azhar fut construit.
[PLANCHE 5: APRÈS LA PRIÈRE DE MIDI]
Pour visiter un bâtiment musulman quelconque, il est aujourd'hui
nécessaire d'acheter, moyennant cinquante centimes, un billet que votre
guide ou le concierge de votre hôtel vous procurera facilement. Six
minarets surmontent la mosquée d'El Azhar et deux dômes recouvrent la
dernière demeure du saint fondateur. Malheureusement, les bâtiments qui
entourent l'Université ne permettent pas de s'en éloigner suffisamment
pour voir plus d'un ou deux minarets à la fois. Ceux-ci ont des formes
diverses et appartiennent à différentes époques. L'un d'eux, datant
de la fin du XVe siècle, est particulièrement beau. La transition
graduelle du carré à l'octogone, de l'octogone au cercle, et l'admirable
manière dont les angles ont été cachés par des pendentifs-stalactites
formant les tasseaux qui supportent les galeries, méritent l'attention.
A chaque étage défini par ces galeries et s'élevant au-dessus de la
mosquée, la circonférence du minaret devient plus petite, et
l'ornementation étant admirablement adaptée à la hauteur progressive,
l'ensemble conduit le regard jusqu'au poinçon en forme d'oeuf qui
supporte l'emblème de la Foi musulmane. Ici, l'art du constructeur a
vraiment atteint son apogée; le minaret voisin, moins ancien, est
disgracieux et paraît trop lourd par le haut; ses couleurs aussi sont
moins belles.
Les deux dômes, construits à un intervalle encore plus grand, font
ressortir davantage cette infériorité. Le plus ancien recouvre dignement
la tombe, tandis que l'autre serait bon tout au plus à orner un kiosque
de journaux.
Dans un angle, en face du côté nord de El Azhar, un large escalier
conduit à un portail. C'est l'entrée d'un de ces «medresseh» ou collège,
qu'il est souvent difficile de distinguer d'une mosquée. On est surpris
d'apprendre qu'il ne date que de 1774. La décadence architecturale avait
commencé bien avant, et cependant il est impossible de s'en apercevoir
ici. Stanley Lane Poole nous apprend que le monument fut copié sur les
plans d'une vieille mosquée de Boulak. Avec les stalles qui l'entourent
en bas et le dôme qui s'élève au-dessus de la balustrade d'arabesques,
contre le bleu foncé du ciel, on a un sujet de tableau auprès duquel pas
un peintre ne passerait sans s'arrêter. Si j'écrivais un guide à l'usage
des artistes, je marquerais cet endroit de trois étoiles.
En tournant brusquement au prochain coin, un chemin en zigzag vous
conduit bientôt dans _El Ashrafiyeh_, la rue principale qui continue _El
Nahâssîn_, et vous vous trouvez à nouveau au milieu du bruit et du
mouvement de ce quartier affairé du Caire. Ici, il y a d'autres grandes
mosquées à côté les unes des autres ou se faisant face, des dômes et des
minarets qui coupent la perspective et se détachent sur la ligne azurée
du ciel. De nouveau les cris des chameliers, des vendeurs, des
conducteurs d'ânes vous étourdissent. Un cocher vêtu d'une robe bleue
essaie de conduire à travers cette foule sa voiture pleine de touristes.
Le drogman, assis à côté de lui sur le siège, exhorte aussi les piétons
à faire place: «Oah ja gedda!»--«Oah ismaelak!»--«Oah riglak».--«Iftah
eynak ja am!» (Attention, eh! l'ouvrier!--Eh! là-bas, à
gauche!--Attention à tes pieds!--Ouvre donc l'oeil, mon oncle!) et bien
d'autres cris du même genre. Les touristes ont l'air fatigué et ahuri;
ils ont vu tant de choses dans une courte matinée! Un jeune garçon a
encore assez d'énergie pour prendre en passant quelques instantanés,
mais il semble se soucier fort peu de ce qu'il attrape ainsi au hasard.
Juste en face de vous, à côté des marches de la mosquée de Ghûrî et
presque entièrement caché par les stores du magasin voisin, se trouve un
étroit passage qui conduit au Bazar des Parfums.
Ici on vous offre pour six ou huit francs, un minuscule flacon contenant
quatre ou cinq gouttes d'essence de rose. Ce passage couvert et bordé de
petites boutiques semblables à des armoires, vous conduit à un dédale de
ruelles dont chacune a son commerce particulier. Le Bazar des Épices est
très intéressant, et les couleurs qui s'y jouent enchantent le regard.
La cannelle, la girofle, la muscade et l'aloès, entassés autour du
marchand, s'harmonisent délicieusement avec sa robe de soie et les
sacs, paniers et nattes qui forment le mobilier de sa boutique.
[PLANCHE 6: UNE RUELLE PRÈS DE LA PORTE DE ZUWÊLEH]
Vous pouvez aussi flâner dans les bazars tunisiens et algériens, dans
celui des cordonniers et des marchands d'articles en laine d'Arabie, et
revenir ainsi vers la rue principale, non loin de la grande mosquée El
Muaiyad.
Cet imposant bâtiment fut construit en 1416 par le sultan mamelouk
circassien, El Muaiyad, pour servir de _medresseh_, dont il existait à
cette époque un grand nombre. Mais lorsque les étudiants se portèrent en
foule vers El Azhar, ces collèges furent convertis en mosquées
congréganistes. Celle qui nous occupe sert aussi de mausolée à son
fondateur et à sa famille. Ce sultan El Muaiyad fut un grand
constructeur, et malgré toutes les difficultés de son règne de dix
années, il fit bâtir six mosquées, deux collèges et l'hôpital _Moristan
El Muaiyad_. L'architecture sarrasine avait atteint son apogée au siècle
précédent. Quant aux magnifiques portes de bronze, elles appartenaient
primitivement à la mosquée du sultan Hasan dont nous parlerons plus
tard.
Cette mosquée n'est cependant pas ce qu'il y a de plus intéressant dans
cette partie du Caire; elle est éclipsée par une vieille porte
monumentale, la Bâb-ez-Zuwêleh, qui doit son nom à une tribu de Berbères
qui campa jadis non loin de là. C'est une des trois grandes portes
percées dans le mur qui séparait Kahira des sites plus anciens de Fostât
et Katâi, et qui fut construit par le vizir arménien Bedr pendant le
califat d'El Mustausir, en 1070. Depuis cette date jusqu'à la conquête
du Caire en 1517, cette porte fut associée à tous les événements
dramatiques qui se passèrent dans cette ville. Les bastions carrés et
massifs, la voûte arrondie et les passages couverts sont d'un caractère
plus byzantin que sarrasin. Les deux tours furent raccourcies pour
recevoir deux minarets jumeaux que fit élever El Muaiyad lorsqu'il
construisit sa mosquée, mais à part cela rien n'a été changé. Stanley
Poole nous raconte dans son intéressante _Histoire du Caire_ quantité de
scènes tragiques qui se jouèrent à l'ombre de cette vieille porte. Il
relate, entre autres, comment, en 1154, Nasr, l'assassin du calife
_Fauceant_, El-Zâhir, fut livré pour 750 000 francs par les Templiers de
Palestine aux femmes du Harem qui, après l'avoir affreusement torturé,
l'envoyèrent, mutilé et aveugle, à travers les rues du Caire pour être
crucifié vivant sur la Bâb-ez-Zuwêleh. Dix ans plus tard, le vizir
Dargham fut assassiné ici même. C'était un brave paladin qui avait
combattu contre les croisés à Gaza, mais il commit la malheureuse
imprudence de prendre l'argent sacré des mosquées pour payer ses
troupes. Abandonné même des siens dont il avait été l'idole jusqu'alors,
il fut poursuivi par une foule en furie, et, sous cette porte, il eut la
tête coupée et son corps, jeté dans le fossé, fut livré aux chiens.
Lorsque l'orthodoxe et célèbre Saladin succéda au dernier calife
Camboise, il eut à combattre un soulèvement des troupes nègres qui
adhéraient encore à l'hérésie de Shîa, et une sanglante boucherie qui
dura deux jours entiers eut lieu à quelques pas de la porte. Enfin,
quand les envoyés mongols vinrent au Caire demander impertinemment que
la ville se rendît, le mamelouk Kutuz les fit décapiter et exposa leurs
têtes à la vue de la populace, sur cette porte fameuse.