On vient de me dire que des gens conduits par des Frondeurs ont été la

nuit dernière[398], avec tambour battant, pendre un portrait de M. le

cardinal à un poteau qui est auprès du Pont-Neuf, avec un arrêt écrit

au-dessus, qui porte que, pour l'assassinat commis en la personne de M.

de Beaufort, il est condamné à être pendu; mais le jour n'eut pas plus

tôt fait voir la chose, que le lieutenant criminel a été faire dépendre

ce tableau, et informer comment cela s'étoit passé. Je ne pense pourtant

pas que la _fronderie_ puisse venir à bout de soulever le peuple;

toutefois les affaires de Bordeaux se rebrouillent; madame la Princesse

douairière a été bien malade, mais elle est hors de danger[399]. La

Reine a aussi été saignée trois fois pour un grand rhume dont elle est

guérie[400]. Il n'est pas de même de M. de Guise, qui est très-mal.

[398] C'étoit dans la nuit du jeudi 3 novembre 1650. Nous

trouvons cette date dans Loret:

A Paris, durant qu'il fait sombre,

Arrive toujours quelque encombre.

Jeudi, la nuit, plusieurs badauds

Attachèrent à six poteaux,

En assez indigne posture,

Du cardinal la pourtraiture.

Cet acte et son impunité

Témoignent bien en vérité

Un règne impuissant et débile.

Je ne suis pas assez habile

Pour leur représenter leur tort,

Mais je hais l'insolence à mort.

(_Muse historique_, lettre du (_samedi_) 5 novembre 1650.)

[399] Charlotte-Marguerite de Montmorency, princesse douairière

de Condé.

[400] Loret rend compte de la maladie de la Reine-mère dans les

termes suivants:

Un peu d'indisposition,

De langueur et d'émotion

Attaquèrent, l'autre semaine,

L'individu de notre Reine;

Son corps, pour être exempt de mal,

N'est pas aussi fait de métal,

Mais de chair délicate et belle

Qui pourtant n'est point immortelle.

Pourroit-elle se bien porter

Après qu'on l'a tant fait trotter?

Et comment n'être point malade

D'une si longue cavalcade,

Et de tant d'ennuis et de soins?

Certes, on l'est souvent à moins.

Dieu veuille garder sa personne,

Et des conseils que l'on lui donne

Ne lui faire user que des bons

Pour le plus grand bien des Bourbons!

(_Muse historique_, lettre du 5 novembre 1650.)

Cependant les pauvres prisonniers sont toujours entre l'espérance et la

crainte, et les choses sont présentement en tel état, qu'on ne sait ce

que l'on doit penser; car enfin, on voit que tout le monde fait le

contraire de ce qu'il devroit faire. Il faut du moins que ceux qui ne

sont pas exposés au tumulte du monde se fassent sages aux dépens

d'autrui. C'est pour cela que je m'examine moi-même, afin de régler mes

sentiments, que je suis assurée que l'on ne peut condamner, du moins

pour ce qui vous regarde, puisque je ne pense pas que le déréglement

puisse être assez grand dans l'esprit des hommes, pour trouver que je

n'ai pas raison de vous honorer autant que je vous honore, et d'être

autant que je suis, etc.

LETTRE CINQUIÈME.

DE LA MÊME AU MÊME.

(Paris, 18 novembre 1650.)

Je ne vous écrirai pas long-temps aujourd'hui, car je suis attendue en

un lieu où je me suis engagée d'aller il y a plus de huit jours. Je me

hâte de vous dire que la cour est enfin revenue à Paris[401]. M. de

Beaufort fut chez la Reine le lendemain; mais il n'en fut pas bien

reçu; car à peine fut-il entré, qu'elle dit que l'on se retirât, et en

effet le _roi des halles_ sortit sans avoir dit une parole. En sortant,

il rencontra sur l'escalier le cardinal qui montoit. Ils se saluèrent

comme des gens qui craindroient de s'enrhumer, car on assure qu'ils

enfoncèrent plutôt leurs chapeaux qu'ils ne les levèrent: il est vrai

qu'ils passèrent si vite qu'ils n'eurent pas le loisir de s'observer

long-temps.

[401] La cour étoit revenue à Paris le 12 novembre 1650, et le

lendemain, le duc de Beaufort étant venu saluer la Reine, en fut

mal reçu. C'est Loret qui donne ces dates et ces petits faits:

La cour............

A Paris mardi retourna....

..... on me dit avant-hier....

Que la Reine............

Avoit montré grande froideur

Contre monsieur un Tel, Frondeur,

Qui, croyant tirer avantage

Du funeste et cruel carnage

Qu'on avoit fait de son suivant,

Est moins aimé qu'auparavant.

Les voleurs mis à la torture

Ayant avoué l'aventure

Et dit tout haut, en plein sénat,

Qu'ils avoient fait l'assassinat,

Mais de cette action félonne

N'ayant chargé nulle personne.

(_Muse historique_, lettre du 19 novembre 1650.)

J'oubliois de vous dire que le jour qui précéda le retour du Roi, on

avoit rompu sur la roue trois des voleurs qui ont tué ce gentilhomme de

M. de Beaufort, qui dirent toujours qu'ils n'avoient dessein que de

voler, de sorte que voilà le prétendu assassinat mal prouvé.

Mais, Monsieur, j'ai bien une plus pitoyable chose à vous dire; c'est

que mercredi on fit partir messieurs les princes pour aller au Havre. Je

vous avoue que quand je vois ce gagneur de batailles et ce preneur de

villes, qui a sauvé trois fois l'Etat, aller de prison en prison, j'en

ai une compassion étrange. Il a reçu cette nouvelle avec sa constance

ordinaire; il fit même une raillerie délicate sur ce que c'est M. le

comte d'Harcourt[402] qui les escorte avec mille hommes de pied et

cinquante chevaux[403]. A dire vrai, cet emploi est bien étrange; car

enfin, il a présentement le gouvernement d'un des princes qu'il mène. Je

n'aurois pas aimé d'avoir telle conformité avec les bourreaux qui ont la

dépouille de ceux qu'ils font mourir; car de Cazal, capitaine aux

gardes, a refusé d'y aller; on dit même que Miossens[404] a feint d'être

malade pour ne s'y trouver pas. On mena ces pauvres princes, mercredi,

coucher à Versailles; ils versèrent en y allant, et le prince de Conti,

qui se trouva dessous, fut une heure évanoui sur un fossé. Ils devoient

hier coucher à Houdan, aujourd'hui à Anet, et demain à un lieu que j'ai

oublié; après quoi ils iront au Pont-de-l'Arche, de là à Jumiéges, puis

à Bolbec, et de là au Havre. Jugez quelle douleur à M. de Longueville,

de passer en cette posture dans son gouvernement.

[402] Henri de Lorraine, comte d'Harcourt, mort en 1666.

[403] Le prince de Condé fit à cette occasion un couplet

très-connu; il est imprimé dans le _Nouveau siècle de Louis XIV_,

ou _Poésies anecdotes du règne et de la cour de ce prince_;

Paris, Buisson, 1793, t. 1er, p. 273. Soulavie est l'éditeur de

ce recueil. Voici ce couplet, rétabli d'après un manuscrit de

chansons historiques que feu M. le marquis Garnier nous avoit

communiqué:

Cet homme gros et court,

Si fameux dans l'histoire,

Ce grand comte d'Harcourt

Tout couronné de gloire,

Qui secourut Cazal et recouvra Turin,

Est maintenant recors de Jules Mazarin.

[404] César Phébus d'Albret, comte de Miossens, étoit alors

maréchal de camp; élevé à la dignité de maréchal de France, au

mois de février 1653, il ne s'appela plus que le maréchal

d'Albret.

M. le cardinal a envoyé faire compliment à madame la Princesse sur sa

maladie, et la prier de ne pas s'alarmer sur le changement de prison de

messieurs les princes; qu'il l'assuroit que ce ne seroit pas pour

long-temps, et qu'il alloit faire tout ce qu'il pourroit pour mettre les

choses en tel état que la Reine les pût délivrer sans danger. Dieu

veuille que cela soit bientôt! car j'avoue que c'est une chose honteuse

à la Reine et à notre nation de voir les injustices que l'on voit.

Je ne pensois pas vous en pouvoir tant dire. Je ne vous dis pourtant pas

la moitié de ce que je pense, ni la centième partie de ce que l'on dit;

mais on m'attend, je n'ai plus que le temps de vous assurer que je suis

autant que je le dois, etc.

LETTRE SIXIÈME.

DE LA MÊME AU MÊME.

(Paris, 30 décembre 1650.)

Il y a quinze jours que j'étois si enrhumée, que je ne pus pas vous

écrire, et il y en a huit que la curiosité de voir le service qu'on

faisoit, aux Cordeliers, à feue madame la Princesse[405], et d'entendre

la seconde oraison funèbre que devoit prononcer M. l'évêque de

Vabres[406], l'emporta sur l'envie que j'avois de me donner l'honneur de

vous entretenir, joint que je crus que si j'allois en ce lieu-là,

j'aurois plus de matière de vous divertir aujourd'hui. Je ne m'amuserai

pourtant pas à vous dire qu'il y avoit plus de deux mille cierges à

cette cérémonie, que le clergé et toutes les compagnies souveraines y

étoient en corps, et que les ordres que M. le Prince a donnés, de rendre

tous les honneurs imaginables à madame sa mère, ont été exécutés, car la

gazette vous l'aura appris; mais je vous dirai que M. l'évêque de

Vabres a acquis grand honneur, et par l'action qu'il fit aux Augustins,

lorsque le clergé honora feue madame la Princesse d'un service, et par

celle qu'il fit depuis aux Cordeliers: car enfin, sans rien dire contre

le respect qu'il doit à la cour, il loua fort hardiment et les morts, et

les exilés et les prisonniers. A sa première oraison funèbre, il prit

pour sujet de son discours la dernière prière qu'a faite madame la

Princesse, qui fut, si je ne me trompe: _In te, Domine, speravi, non

confundar in æternum_; et, comme ce psaume a été appelé par quelques-uns

le psaume des captifs, cet évêque se servit fort heureusement de cette

favorable rencontre. Après cela, il ne s'amusa point à louer madame la

Princesse, ni de sa beauté, ni de sa grande naissance; ou, s'il le fit,

ce fut sans s'y arrêter, et en disant qu'il laissoit toutes ces choses

aux poètes et aux orateurs. C'est pourquoi il ne s'attacha qu'aux

vertus, et entre les vertus il ne choisit que la patience et la charité,

qui furent les deux parties de son discours. Vous pouvez juger,

Monsieur, qu'il ne put parler de la patience de madame la Princesse sans

parler de la prison de messieurs les princes, et de l'exil de M. de

Longueville; aussi le fit-il si généreusement et si sagement tout

ensemble, qu'il toucha le cœur de tous ceux qui l'entendirent[407].

[405] La princesse de Condé, douairière, mourut à

Châtillon-sur-Loing le 2 décembre 1650. Ses restes, déposés à

Paris dans l'église des Jésuites, furent transportés, le jeudi,

22 décembre suivant, au couvent des Carmélites de la rue

Saint-Jacques; nous joindrons ici le récit semi-burlesque de

Loret; il contient des circonstances curieuses:

En ce convoi sombre et fatal,

Plus de cent flambeaux à cheval

Eclairoient la pompe funèbre

De cette princesse célèbre,

Qui tous les cœurs attendrissoit

Par o√π le triste char passoit.

Les grands et grandes de la ville,

Au nombre de deux ou trois mille,

Avoient été, vêtus en deuil,

Rendre visite à son cercueil.

Le peuple avec un zèle extrême

En avoit aussi fait de même,

Et moi, qui ne suis presque rien,

Mais toutefois un peu chrétien,

J'allai dire comme les autres

En ce saint lieu mes patenostres, etc.

(Loret, _Muse historique_, lettre du 25 décembre 1650.)

[406] Isaac Habert, nommé évêque de Vabres en 1645, mourut en

1668. Il a eu grande part aux disputes du jansénisme, ayant

attaqué le premier l'_Augustinus_ de l'évêque d'Ypres.

[407] Loret a fait mention, dans sa _Muse historique_, de cette

action oratoire.

De Vabres, orateur célèbre,

Fit lundi l'oraison funèbre

De celle qu'on nommoit icy

Charlotte de Montmorency,

De Condé princesse douairière,

Qui fit voir en sa fin dernière

Tant d'amour et de charité,

Que l'on peut dire en vérité

Que son âme ardente et zélée

Dans les cieux est tout droit volée,

Avec mille fois plus d'appas

Qu'elle n'en avoit ici-bas,

Quoiqu'elle ait passé les plus belles

De toutes les beautés mortelles.

L'oraison se fit le matin

Au grand couvent Saint-Augustin.

C'étoit un beau panégyrique,

Et d'un accent si pathétique

Cet évêque le proféra,

Que l'assemblée en soupira,

Et plusieurs, émus par ses charmes,

En versèrent même des larmes.

(Loret, _Muse historique_, lettre du 18 décembre 1650.)

La seconde oraison ne fut pas tout-à-fait si hardie, parce qu'il parloit

par le commandement du Roi; il ne se démentit pas pourtant. Il y eut de

fort belles choses dans son discours; il prit le deuxième verset du même

psaume dont il s'étoit servi la première fois, et joignit la

persévérance aux deux autres vertus qu'il avoit attribuées à madame la

Princesse. Il dit pourtant encore qu'il falloit demander la liberté de

cet illustre captif, dont les mains victorieuses étoient chargées de

fers; mais qu'il ne la falloit demander qu'à Dieu et au Roi. Voilà,

Monsieur, à peu près l'ordre des deux discours, qui furent tous deux

fort beaux[408]. M. l'abbé Roquette en doit faire un aux Carmélites,

mais j'espère que ce ne sera qu'à la fin des quarante jours.

[408] Ces deux discours de l'évêque de Vabres ne paroissent pas

avoir été imprimés; au moins ils ne sont pas indiqués dans

l'ouvrage du Père Lelong, quoiqu'il cite deux autres oraisons

funèbres de la princesse de Condé, dont une est de l'abbé

d'Aubignac. (_Bibliothèque historique de la France_, no 25820.)

Moreri, quoiqu'il ait donné la liste des ouvrages d'Isaac Habert,

ne fait non plus aucune mention de ces discours.

Je ne vous parle point des assemblées du parlement, car vous les savez

sans doute, et vous n'ignorez pas que présentement les Frondeurs font

semblant de demander la liberté des princes, car comme ils savent bien

que mille arrêts du parlement ne feroient pas tomber une pierre du

Havre, ils ne craignent pas d'obtenir ce qu'ils font semblant de

souhaiter. Si la cour étoit bien conseillée, elle déchaîneroit ce _lion_

contre ceux qui la persécutent.

M. le duc d'Orléans n'est pas trop bien avec la Reine, et certes je

pense qu'elle a raison de s'en plaindre, car enfin il voit tous les

jours chez lui M. le coadjuteur et M. de Beaufort, qui ne voient point

le Roi, et qui font tous les jours ce qu'ils peuvent pour soulever le

peuple et pour renverser l'Etat. La victoire de M. le maréchal Du

Plessis[409] les a pourtant un peu mortifiés, car elle est venue

justement au plus fort de leurs assemblées. On apporta hier

soixante-cinq drapeaux à Notre-Dame, qui passèrent durant que messieurs

du parlement délibéroient. Ils n'achevèrent point hier, je ne sais s'ils

acheveront aujourd'hui; si je l'apprends avant que de fermer ma lettre,

je vous le dirai. La pluralité des voix alloit hier à remontrance.

[409] La bataille de Rethel, gagnée le 15 décembre 1650, par le

maréchal Du Plessis sur les Espagnols, dans les rangs desquels

étoit le maréchal de Turenne.

Il y avoit un homme dans leurs dernières assemblées qui ne sera pas des

dernières, car il mourut hier au soir, fort regretté, aussi bien que M.

d'Avaux, son frère[410]. Vous pouvez juger après cela que celui dont je

parle est M. le président de Mesmes[411]; il est mort du pourpre qui n'a

pu sortir et qui l'a étouffé. La cour y perd entièrement, et les

Frondeurs y gagnent. On dit qu'il a disposé de sa charge, sous le bon

plaisir du Roi, en faveur de M. d'Irval, son frère; mais il y en a qui

croient que M. Le Tellier y prétend.

[410] Claude de Mesmes, comte d'Avaux, l'un de nos diplomates les

plus célèbres, et frère du président, étoit mort le 19 novembre

précédent.

[411] Henri de Mesmes, président à mortier au parlement de Paris,

mourut le 29 décembre 1650. (_Voyez_ la _Muse historique_ de

Loret, lettre du 1er janvier 1651.) Ce passage donne la date

précise de cette lettre.

On dit toujours que M. le cardinal revient, mais on ne le sait pourtant

pas avec certitude.

Les habitants de Rethel, en reconnaissance de ce que ç'a été le conseil

et la valeur de M. de Manicamp qui les a délivrés de la domination

espagnole, lui ont donné une fort belle épée. Ils se sont engagés à

perpétuité d'en donner une à tous les aînés de sa maison. Il me semble

que cette marque d'honneur est plus belle qu'un bâton de maréchal de

France[412].

[412] Montglat rapporte aussi ce fait. (_Mémoires de Montglat_,

deuxième série de la _Collection des Mémoires_, t. 50, p. 256).

On vient de m'assurer qu'enfin ces messieurs les sénateurs ont achevé

d'opiner. Voici comme on dit que la chose se passa: que messieurs les

gens du Roi iront aujourd'hui trouver la Reine, pour prendre jour et

heure, afin que le parlement lui fasse très-humbles remontrances pour la

liberté des princes; qu'ils enverront des députés à M. le duc d'Orléans,

pour le supplier d'assister à toutes les assemblées qu'ils ont résolu

de faire, jusqu'à ce que la Reine les ait satisfaits; que pour cet

effet ils s'assembleront dès demain pour apprendre des gens du Roi la

réponse de la Reine et pour délibérer dessus. On me vient aussi

d'apprendre que le président de Blancmesnil, grand Frondeur, est à

l'extrémité; ainsi le bon et le mauvais parti auront chacun un

protecteur[413].

[413] René Potier, seigneur de Blancmesnil et du Bourget,

président des enquêtes, ne termina sa carrière que le 17 novembre

1680.

Je trouverois peut-être bien encore quelque chose à vous dire, mais ma

lettre est si longue que ce seroit abuser de votre patience. Il faut

pourtant encore que vous ayez la peine de lire que mon frère est votre

très-humble et très-obéissant serviteur, et que je le suis autant que je

le dois et que je le puis.

LETTRE SEPTIÈME ET DERNIÈRE.

DE LA MÊME AU MÊME.

(Paris, 2 mars 1651.)

Je vous écrivis une lettre si longue, il y a quinze jours, que je jugeai

à propos, l'ordinaire passé, de ne vous pas accabler par un nouveau

griffonnage..... Je pense que ceux qui voudroient chercher quelque

liaison en écrivant les nouvelles, et passer insensiblement d'une chose

à une autre, s'y trouveroient bien embarrassés, car tout ce qu'on sait

au temps où nous sommes à si peu de rapport, qu'il faut de nécessité

l'écrire fort irrégulièrement, principalement quand on n'a pas plus

d'art que j'en ai.

Quoi qu'il en soit, je vous dirai que M. le Prince fut, il y a trois

jours, demander permission à la Reine de marier son fils et monsieur son

frère: le premier, à une des filles de M. le duc d'Orléans, et l'autre,

à mademoiselle de Chevreuse; et comme cette princesse n'est pas en état

de rien refuser, elle accorda ce qu'on lui demandoit[414]. Je ne vous

dis point après cela que M. le duc d'Orléans et M. de Chevreuse ne

refusèrent point M. le Prince, lorsqu'il fut faire la demande de ces

deux princesses, car vous pouvez bien juger que cela est ainsi. Le

pauvre prince de Conti a une telle envie de se marier, qu'il en est

malade. Pour moi, j'avoue que je ne sais pas comment il a la hardiesse

d'épouser une fille de madame de Chevreuse; je vis hier un homme qui me

dit qu'il aimeroit mieux épouser quelque jeune sultane au sortir du

sérail, que la fille d'une telle mère. Cependant, quelque avancé que

soit ce mariage, quoiqu'on ait envoyé à Rome pour avoir la dispense de

tenir les bénéfices, que M. le prince de Conti ait nommé M. de

Montreuil[415] pour titulaire, il y en a qui doutent encore qu'il

s'achève, parce qu'on sait que madame de Longueville y a une aversion

étrange. Le temps nous fera voir ce qui en sera.

[414] Les princes étoient sortis du Havre le 13 février

précédent. Leur liberté avoit été le résultat d'un traité fait

entre le coadjuteur et la princesse palatine, au nom du prince de

Condé, dont elle avoit reçu les pouvoirs tracés sur une ardoise.

Ce double mariage en avoit été l'une des conditions. Le but étoit

de réunir les princes et le duc d'Orléans dans un même intérêt.

Mademoiselle de Chevreuse, en épousant le prince de Conti, auroit

empêché le cardinal Mazarin d'attirer à lui le frère du prince de

Condé. (_Voyez_ les _Mémoires de Guy Joly_ dans la _Collection

des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, deuxième série, t.

47, p. 117.) Ces mariages ne s'accomplirent pas.

[415] Jean de Montreuil, secrétaire du prince de Conti, membre de

l'Académie françoise. Il n'auroit pu être long-temps le

_custodi-nos_ du prince, car il mourut le 27 avril suivant.

Pour M. le cardinal, il est à Sedan, d'où il doit bientôt partir pour

aller en Suisse, ou à Madrid; la Reine demanda encore huit jours, par la

bouche de M. le duc d'Orléans, pour lui donner le loisir de sortir du

royaume. Le parlement les accorda, mais en même temps ces messieurs

donnèrent un arrêt qui porte qu'on informera de ce qui s'est passé aux

lieux où M. le cardinal a couché depuis son départ de Dourlens. Le

parlement refusa aussi, pour la seconde fois, la déclaration du Roi,

touchant l'exclusion des étrangers et des cardinaux pour le

ministère[416]; mais, comme je crois que cette seconde affaire, qui va

mettre une grande division entre le clergé et le parlement, vous est

mandée par diverses personnes, je ne vous la dirai point, et je

continuerai ma gazette en vous parlant de l'arrivée de M.

d'Angoulême[417], qui a été fort bien reçu de M. le Prince. Aussi vous

puis-je assurer que tout ce qu'il y a de Provençaux ici commencent déjà

de s'empresser fort auprès de lui, et sa cour est si grosse, qu'on ne le

sauroit croire à moins de l'avoir vue. Je voudrois de tout mon cœur que

tous les ennemis qu'il a dans votre province vissent ce qui se passe

ici, afin que, se repentant, ils t√¢chassent de se raccommoder, et qu'ils

se tinssent en repos; car, enfin, il est constamment vrai que M. le

Prince va être maître absolu des affaires. Je vous assure qu'il n'est

pas sans occupation. Il dîna hier chez M. le premier président[418], qui

le traita avec une magnificence étrange. Il y avoit quatorze potages,

quatorze plats de poisson, entre lesquels on compte un saumon de douze

pistoles et une carpe de huit. Jugez du reste.

[416] Ce second refus du parlement eut lieu le 1er mars 1651.

(_Mémoires d'Omer Talon_, deuxième série de la _Collection des

Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 62, p. 172.) Ce

fait donne la date précise de cette lettre.

[417] Louis de Valois, duc d'Angoulême, gouverneur de Provence,

mourut à Paris, le 13 novembre 1653. Il avoit eu avec le

parlement d'Aix les démêlés les plus sérieux, à l'occasion des

charges qu'il avoit fait créer pour rendre ce parlement

semestriel. Le duc d'Angoulême, alors comte d'Alais, voulut

employer la force à l'exécution de ses desseins; le peuple prit

le parti de son parlement; les avenues du palais furent

barricadées, et le comte d'Alais, obligé de capituler, sortit de

la ville après avoir traité avec ses magistrats. Le parlement

cassa le semestre, ainsi que les consuls nommés au nom du Roi,

tandis qu'ils auroient dû être élus, et tout rentra dans l'ordre;

mais les esprits demeurèrent long-temps envenimés. (_Relation

véritable de ce qui s'est fait et passé en la ville d'Aix, en

Provence, depuis l'enlèvement du roi Louis XIV, fait à Paris le 6

janvier 1649, et en l'affaire du parlement, o√π le comte d'Alais,

madame sa femme et mademoiselle sa fille, le duc de Richelieu, M.

de Sceve, intendant, et plus de cent cinquante gentilshommes ont

été arrêtés prisonniers_; apportée _par le sieur T., envoyé par

messieurs du parlement de Provence_. A Paris, chez Jean Henaut,

au Palais, 1649. In-4º de 8 pages.) (_Cabinet de l'éditeur._)

[418] Mathieu Molé, premier président du parlement de Paris,

reçut les sceaux le 3 avril 1651, et mourut dans ses fonctions le

3 janvier 1656.

Le Roi a dansé un méchant ballet ces jours passés, quoique ç'ait été de

fort bonne grâce. Il le redansa hier pour la troisième fois[419]. Cela

me fait ressouvenir de ces petits oiseaux qui chantent si bien et qui

se réjouissent, quoiqu'ils soient prisonniers dans leurs cages; car

enfin ce pauvre jeune Roi est présentement plus prisonnier qu'eux. On

fit même encore hier deux barricades assez près du Palais-Royal. Je vous

assure que ceux qui ont commencé de faire faire la garde aux portes ont

donné une étrange atteinte à la royauté[420]. Dieu veuille que M. le

Prince la puisse un jour rétablir; car présentement il faut qu'il

dissimule beaucoup de choses, et il le sait fort bien. Il paroît même

plus dévot qu'il n'étoit; car, outre qu'il entend la messe tous les

jours, il fait encore le carême, quoiqu'il ne l'ait jamais fait que

depuis qu'il a été en prison.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 26 / 27 段