avoient été redemandés le 1er mars précédent, et confiés à
Charles de l'Aubespine, marquis de Ch√¢teauneuf-sur-Cher, qui les
garda jusqu'au mois d'avril 1651, et les remit alors à Mathieu
Molé.
Les affaires de Bordeaux sont toujours douteuses; peut-être que les
députés du parlement, qui y vont, trouveront quelque expédient aux
choses[381]. M. de Rohan est à la cour, et M. le maréchal de Gramont
aussi; l'accommodement de M. le comte du d'Ognon est fait.
[381] Le parlement de Paris députa, le 5 septembre, deux de ses
membres à la Reine-régente, pour la supplier de continuer _sa
bonne volonté envers la ville de Bordeaux_. Ces députés furent
Meusnier, de la Grand'chambre, et Bitaut, des Enquêtes, lequel
choix, dit Talon, ¬´fut fait _multis et melioribus reclamantibus_,
parce que ces deux messieurs étoient infiniment chauds, prompts
et se peut dire étourdis.» (_Mémoires de Talon_, audit lieu, p.
102.)
Le Roi a obligé la Reine à chasser une de ses femmes de chambre parce
qu'elle lui avoit révélé une chose qu'il lui avoit confiée, quoique ce
fût celle qu'il aimoit le plus; et ce qu'il y a de plus considérable,
est que ce qu'il avoit dit à cette fille, étoit qu'il lui avoit témoigné
avoir beaucoup de douleur de voir les affaires de son royaume en si
mauvais état. Jugez, s'il vous plaît, de ce qu'il fera, quand il sera
marié, puisqu'il agit présentement ainsi[382].
[382] Loret nous apprendra le nom de cette femme de chambre et le
motif de son renvoi; mais, par une précaution qu'explique
suffisamment la gêne imposée à la presse, le chroniqueur
burlesque a eu soin de mettre en apostille: _Nouvelle apocryphe_.
Nous citerons son naïf récit:
Noiron, du Roi la confidente,
N'ayant pas été bien prudente,
Ni bien gardé fidélité
Au secret de Sa Majesté,
Fut assez promptement chassée,
Et la chose ainsi s'est passée:
¬´Voyez-vous, lui disoit le Roi,
¬´Il semble qu'on se rit de moi;
¬´Je crois tout de bon qu'on me trompe.
¬´On m'avoit dit qu'en grande pompe
¬´Et dans des triomphes nouveaux
«Je serois reçu dans Bordeaux;
«Mais hélas! je ne puis me taire,
«Que j'aperçois bien le contraire!
¬´Ou Maman, ou le cardinal
¬´Seroient-ils la cause du mal?
«Certes, j'en suis très-fort en peine;
«Mais ne dites pas à la Reine
«Que d'un cœur dolent et transi
¬´Je vous ai dit tout ceci;
«Ne me mettez pas mal près d'elle
«Et me soyez toujours fidèle.»
Ce que Noiron mal observa;
Car au même temps elle va
A la Régente, sa maîtresse,
Faire narration expresse
De tout ce qu'avoit dit le Roi,
Sans lui garder secret ni foi.
Il ne faut pas que l'on demande
Si l'on fit grande réprimande
A notre jeune potentat,
Qui, remarquant le peu d'état
Qu'on avoit fait de sa défense,
Faillit à perdre patience;
Et voilà d'où vient, ce dit-on,
L'exil de la belle Noiron,
Qu'aucuns tiennent pour véritable,
Mais je crois que c'est une fable.
(_Muse historique_, lettre du 10 septembre 1650.)
La Reine ne tarda pas à marier la belle Noiron; ainsi, sa disgrâce
fut peut-être la cause de son établissement. C'est encore notre
chroniqueur qui nous en instruit:
La Noiron, dont la populace
Avoit publié la disgrâce
Par un rapport faux et malin,
Se marie au sieur Ivelin,
Jeune médecin chez la Reine;
Et comme elle est toujours mal saine,
Il sera, lui t√¢tant le pouls,
Son médecin et son époux.
(_Ibid._, lettre du 1er octobre 1650.)
Voilà, Monsieur, tout ce que je vous dirai présentement, car je
m'aperçois bien que si je vous en disois davantage, vous ne le pourriez
plus lire, tant j'ai pris une forte habitude de mal faire. Je vous dirai
pourtant encore que mon frère est votre très-humble serviteur, et que je
suis de toute mon √¢me, etc.
LETTRE TROISIÈME.
DE LA MÊME AU MÊME.
(Paris, .. octobre 1650.)
....Je ne crois nullement mériter toutes les louanges que vous me
donnez, et je crois seulement que me faisant l'honneur de m'aimer, parce
que votre illustre et chère Angélique[383] m'aimoit tendrement, vous
n'êtes pas marri que je me donne l'honneur de vous entretenir; au reste,
avant que de vous dire des nouvelles, il faut que je vous dise que les
vers que vous avez envoyés à madame de Clermont m'ont fait verser plus
de larmes qu'ils n'ont de syllabes[384]. Il me semble, Monsieur, qu'en
vous dépeignant la douleur qu'ils ont excitée dans mon cœur, c'est en
faire l'éloge. En effet, vous représentez si agréablement cette
merveilleuse fille, que l'on peut assurer que jamais portrait n'a si
bien ressemblé que celui que vous avez fait d'elle. De plus, vous
touchez avec tant de délicatesse l'endroit où vous parlez de l'amitié
que vous aviez pour elle, et de celle qu'elle avoit pour vous, qu'il ne
faut pas s'étonner si, ayant l'âme aussi tendre que je l'ai, j'en ai été
extraordinairement satisfaite, et si mon cœur s'en est attendri; car
enfin vous dites cent choses que j'ai senties pour elle, mais que je
n'eusse jamais pu si bien dire; je vous rends donc mille grâces d'être
cause que j'aurai la consolation de voir une peinture de la divine
Angélique, plus durable et plus belle que ne le sont celles de Raphaël.
En vérité, Monsieur, je ne me console point de la perte de cette
généreuse amie, et je trouve une si notable différence de l'amitié
qu'elle avoit pour moi à celle qu'ont quelques autres personnes qui
m'aiment pourtant autant qu'elles peuvent aimer, que, quand elle
n'auroit eu qu'un médiocre mérite, je la regretterois toute ma vie.
Jugez donc ce que je dois faire, vous qui savez mieux ce qu'elle valoit
que qui que ce soit. Si je suivois mon inclination, je ne vous parlerois
d'autre chose; mais puisque je me suis imposé la nécessité de vous dire
ce que je sais des nouvelles du monde, il faut que je m'en acquitte.
[383] Cette _Angélique_ est mademoiselle Paulet, dont il a été
question dans la première lettre de mademoiselle de Scudéry. Elle
demeuroit avec madame de Clermont d'Antragues, et elle mourut
chez cette dame, en Gascogne, vers le milieu de l'année 1650.
Tallemant a dit par erreur qu'elle étoit morte en 1651.
[384] _Voyez_ l'épître de Godeau à la marquise de Clermont
d'Antragues, dans ses _Poésies_. Paris, P. Le Petit, 1663, t. 3,
p. 75.
Vous saurez donc que l'entrevue de la Reine et de madame la
Princesse[385] a tellement épouvanté toute la _fronderie_, qu'il est
aisé de juger que vous aviez raison de dire que _si le lion rugissoit en
liberté, il feroit fuir tous ses ennemis_. Il est vrai que cette
entrevue, aussi bien que celle de MM. de Bouillon et de La Rochefoucauld
avec M. le cardinal[386], a des circonstances qui font croire que leur
peur n'est pas tout-à-fait sans fondement; car, non-seulement la Reine
reçut admirablement bien madame la Princesse, mais elle l'entretint
très-long-temps en particulier: on ajoute même qu'il paroissoit, par
l'air du visage de cette jeune princesse, que ce que la Reine lui disoit
lui donnoit de la joie[387]. De plus, M. de Bouillon coucha chez M. le
cardinal, et il court un bruit que le neveu de Son Éminence épousera la
fille aînée de ce duc. Enfin, personne ne doute que la paix de Bordeaux
n'ait plusieurs articles secrets que la gazette ne dit pas, et les
politiques les plus fins disent que M. de Bouillon est trop habile pour
s'attirer la haine de M. le Prince, comme il feroit sans doute s'il
avoit fait un traité secret où il n'eût point de part. Ce qui étonne
encore les Frondeurs, est que M. l'abbé de La Rivière a eu permission,
avec le consentement de Son Altesse Royale, de partir d'Aurillac, et de
venir à son abbaye de Saint-Benoît, auprès d'Orléans. Outre cela, ils
savent encore que cette même Altesse a écrit plusieurs fois de sa main à
la Reine et à M. le cardinal, sans leur en rien dire. Ils n'ignorent pas
non plus que M. Le Tellier a été ces jours passés à Marcoussis. Ils
savent encore que M. l'intendant a reçu ordre de faire un dernier effort
pour contenter les rentiers, de peur qu'ils ne se servent d'eux pour
faire quelque nouveau remuement à Paris. M. le coadjuteur, en son
particulier, sait bien que Son Altesse Royale ne peut plus souffrir sa
domination, et il ne peut pas ignorer que la cour n'ait su qu'il a fait
tout ce qu'il a pu pour obliger M. le duc d'Orléans à se rendre maître
des princes prisonniers, à quelque prix que ce fût. Il a même tenu des
discours sur cela qui font horreur.
[385] Cette entrevue fut due à une sorte de hasard. La paix de
Bordeaux ayant été signée le 1er octobre 1650, la princesse de
Condé sortit de cette ville le 3, accompagnée des ducs de
Bouillon et de La Rochefoucauld, et d'un grand nombre de
gentilshommes. Comme elle alloit à Lormon, pour de là se retirer
en Anjou, elle rencontra le maréchal de La Meilleraie, qui venoit
à Bordeaux pour lui rendre ses devoirs. Le maréchal lui donna le
conseil d'aller à Bourg saluer Leurs Majestés, et il parvint à
l'y résoudre. La princesse se jeta aux pieds du jeune Roi et
d'Anne d'Autriche, qui l'accueillit froidement, mais cependant
avec bonté. Lenet et madame de Motteville parlent de cette
entrevue dans leurs Mémoires, mais c'est mademoiselle de
Montpensier qui donne le plus de détails. Elle insiste en jeune
femme sur la forme d'une écharpe et sur la mauvaise grâce qu'on
trouvoit à une princesse qu'on n'aimoit pas. On ne lui pardonnoit
pas la mésalliance de son illustre époux. (_Mémoires de
Montpensier_, deuxième série de la _Collection des Mémoires
relatifs à l'histoire de France_, t. 41, p. 101.) «Le mépris, dit
madame de Motteville, que madame la Princesse, sa belle-mère,
avoit pour sa race et pour elle, joint à toutes ces choses,
n'avoit pas peu contribué à son anéantissement. Elle avoit
néanmoins des qualités assez louables; elle parloit
spirituellement quand il lui plaisoit de parler, et dans cette
guerre elle avoit paru fort zélée à s'acquitter de ses devoirs.»
(_Mémoires de Motteville._ _Ibid._, t. 39, p. 80.)
[386] _Mémoires de Motteville_, audit lieu, p. 81.
[387] Loret peint assez plaisamment les craintes que cette
entrevue inspiroit aux Frondeurs:
La Reine ayant avec carresse
Reçu madame la Princesse,
Et ses associés aussi,
Cela donne bien du souci
A ces deux têtes noire et blonde,
Qui sont les suppôts de la Fronde;
On dit qu'ils font les yeux mourants,
Et même aussi leurs adhérents,
Et n'est pas jusqu'à La Boulaye
Dont le grand cœur ne s'en effraye.
(_Muse historique_, lettre du 15 octobre 1650.)
Outre toutes ces choses, les Frondeurs voient encore que l'ardeur du
peuple pour l'_amiral du Port au foin_[388] est fort ralentie, de telle
sorte qu'il n'y a plus guère que le quartier des halles où on le salue,
si bien que présentement la _fronderie_ est un peu chancelante. Dieu
veuille qu'elle ne se raffermisse pas, et que ceux qui ont eu le dessein
de faire de la France ce que Cromwel et Fairfax ont fait de l'Angleterre
ne puissent jamais avoir de crédit.
[388] On appeloit ainsi par dérision le duc de Beaufort, qui
avoit la charge de grand-amiral de France.
On dit que la cour avoit dessein d'aller en Languedoc et en Provence;
mais Son Altesse Royale la presse si fort de revenir, qu'on croit en
effet qu'elle reviendra[389].
[389] La cour revint à Paris au commencement du mois de novembre
1650.
Ceux de Melun ont refusé deux fois, depuis quinze jours, d'obéir aux
ordres de M. le duc d'Orléans, qui vouloit que ses gendarmes y
logeassent; et quand on leur a dit qu'ils s'exposoient beaucoup, ils ont
répondu que M. de Beaufort les avoit assurés de sa protection, et qu'ils
ne craignoient rien. Le retour du Roi fera voir s'ils ont raison.
Madame de Chevreuse[390] et madame de Montbazon[391] sont toujours plus
mal, et elles vont même plaider. Le sujet du procès est digne du temps
et des personnes; car madame de Chevreuse demande cent mille écus qu'on
lui a promis en mariage; à cela madame de Montbazon dit qu'elle a une
quittance de M. de Chevreuse, et madame de Chevreuse répond que,
monsieur son mari l'ayant donnée du temps qu'il étoit amoureux de madame
de Montbazon, elle ne prétend pas qu'elle soit bonne.
[390] Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse.
[391] Anne de Rohan, princesse de Guemené, duchesse de Montbazon.
Louis de Rohan, son mari, étoit, comme aîné, débiteur de la dot
constituée à sa sœur.
Voilà à peu près tout ce que je sais; mais puisqu'il semble que vous
avez envie que je vous dise exactement tout ce qui regarde M. le Prince,
pour vous témoigner mon exactitude, je vous dirai que, lorsque je fus au
donjon, j'eus la hardiesse de faire quatre vers et de les graver sur une
pierre où M. le Prince avoit fait planter des œillets qu'il arrosoit
quand il y étoit. Mais pour porter encore ma hardiesse plus loin, et
vous faire voir que j'ai plus de zèle que d'esprit, je m'en vais vous
les écrire:
En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier
Arrosa d'une main qui gagna des batailles,
Souviens-toi qu'Apollon b√¢tissoit des murailles,
Et ne t'étonne pas de voir Mars jardinier[392].
[392] Cette anecdote et les vers inspirés à mademoiselle de
Scudéry par la prison du prince de Condé, étoient déjà connus par
le récit de madame de Motteville. (Voyez ses _Mémoires_, dans la
collection déjà citée, t. 39, p. 9.)
Je m'assure, Monsieur, que vous ne me disputerez pas la dernière chose
que je vous ai dite; aussi ne vous envoyé-je pas ces quatre vers comme
jolis, mais comme une marque de la confiance que j'ai en votre bonté.
Je vous dirai encore que mon frère envoya hier à M. le Prince la
cinquième partie de _Cyrus_; mais comme on ne parle qu'à M. de Bar qui
lui avoit déjà donné la quatrième, lorsqu'il étoit à Vincennes, il
écrivit à mon frère qu'il ne manqueroit pas de donner son livre à M. le
Prince, aussitôt qu'il l'auroit lu[393]. Ce qu'il y a de plus rare,
c'est qu'il écrit si mal, qu'il s'en faut peu que je ne croie qu'il ne
sait pas lire, et pour juger de sa suffisance en matière d'écriture, il
écrit _doute_ avec une _h_, encore est-ce le mot le mieux orthographié.
[393] M. de Bar étoit chargé de la garde des trois princes. Il
étoit fort ignorant; on a prétendu que, comme il ne savoit pas le
latin, il vouloit qu'on leur dît la messe en françois, de peur
que le prêtre en officiant ne leur donnât dans cette langue des
avis qu'il ne pourroit pas comprendre.
Au reste, Monsieur, si l'on ne nous avoit pas donné quelque espoir que
vous viendriez bientôt ici, mon frère vous auroit déjà envoyé le livre
dont je viens de parler, et vous auroit aussi renvoyé une seconde fois
celui qui a été perdu; mais sachant cette agréable nouvelle, il se
prépare à vous les offrir lui-même, et moi à vous protester que je suis
de toute mon √¢me, etc.
LETTRE QUATRIÈME.
DE LA MÊME AU MÊME.
(Paris, 4 novembre 1650.)
Tant que M. Conrart est en santé, je vous écris plus pour mon intérêt
que pour le vôtre, sachant bien qu'il vous apprend toutes les nouvelles
avec beaucoup d'exactitude et beaucoup d'éloquence tout ensemble; mais
aujourd'hui que cet illustre ami est malade, il me semble que c'est à
moi à vous apprendre les choses remarquables que la bizarrerie du siècle
produit tous les jours.
Je vous dirai donc que, depuis un mois ou six semaines, on vole si
insolemment dans les rues de Paris, qu'il y a eu plus de quarante
carrosses de gens de qualité arrêtés par ces _messieurs les voleurs_,
qui vont à cheval, et presque toujours quinze ou vingt ensemble. Mais,
comme nous sommes dans un temps de confusion, ceux qui devroient donner
ordre à de telles violences ne s'en sont point mis en peine, de sorte
que, voyant que l'on pouvoit voler impunément, tous ceux qui se sont
trouvés pauvres et méchants se sont mis à dérober: je vous laisse à
juger après cela quelle multitude de voleurs il doit y avoir. On les
auroit pourtant laissés maîtres des rues de Paris, sans une chose qui
arriva samedi au soir, et qu'il faut que vous sachiez.
Je pense que, quelque éloigné que vous soyez de Paris, vous avez bien su
que les yeux de madame de Montbazon ont assujetti le cœur du _roi des
halles_, autrement appelé M. de Beaufort; mais vous ne savez peut-être
pas que cet amant va tous les soirs chez la duchesse, et qu'il n'en sort
qu'à deux ou trois heures après minuit. Il arriva donc, qu'étant allé
samedi dernier, au soir[394], chez elle, il ne la trouva point; mais
comme il ne se pouvoit passer de la voir, et que pourtant il vouloit
souper, il dit tout haut au portier qu'il s'en alloit à l'hôtel de
Vendôme, et qu'il reviendroit à onze heures. L'histoire porte que, quand
il dit cela au portier de l'hôtel de Montbazon, deux hommes inconnus,
qui s'étoient avancés auprès du carrosse, l'entendirent et se
retirèrent; mais la chose est un peu douteuse. Cependant, comme M. de
Beaufort fut auprès de la croix du Tiroir, il changea d'avis, et résolut
de souper à l'hôtel de Nemours et de renvoyer son carrosse à l'hôtel de
Vendôme, ordonnant à son écuyer de le lui ramener à onze heures, chez
madame de Montbazon, où un carrosse de l'hôtel de Nemours le mena
aussitôt qu'il eut soupé.
[394] Cet événement arriva, le samedi 29 octobre 1650, entre onze
heures et minuit. (Voyez le _Récit véritable de tout ce qui s'est
fait et passé à l'assassinat commis proche l'hôtel de Schomberg,
au sujet de monseigneur le duc de Beaufort_; Paris, 1650, in-4º
de sept pages.) Loret a raconté cette tragique aventure d'une
manière tout à la fois badine et judicieuse:
Samedi, par grande disgr√¢ce,
Gens inconnus et pleins d'audace,
Le soir, tout tard, mirent à mort
Un suivant du duc de Beaufort,
Comme il alloit quérir son maître,
Qui, ce soir même, alla repaître
Chez la duchesse de Nemours,
N'ayant pas trouvé ses amours.
Cela fit bien crier du monde,
Et surtout messieurs de la Fronde,
Jusque-là qu'un maître mutin,
Qui ne s'appelle pas Martin,
Fut dire à l'Altesse Royale
Que cette action déloyale,
Qui rendoit tout Paris chagrin,
Ne venoit que du Mazarin;
Et redoublant la hardiesse
Dont il parloit à Son Altesse,
S'écria que sans doute un jour
On lui feroit semblable tour.
Plusieurs disent que ce langage
Est plein d'insolence et d'outrage;
Toutefois le Frondeur susdit,
Ayant ainsi dit et prédit,
Et fait une telle incartade,
Ne reçut point de bastonnade.
Multitude de lanterniers,
De vrais nigauds, de safraniers,
Et des crieurs d'huîtres à l'écaille,
Oh! la ridicule canaille!
Ont envoyé des députez,
Le peste soit des effrontez!
Au duc de Beaufort, pour lui dire,
Sans même excepter notre Sire,
Qu'ils le serviroient contre tous:
Mais ces gens-là sont-ils pas fous?
Conseil, minorité, régence,
Que direz-vous de cette engeance?
Sainte majesté de nos Rois,
Justice, obéissance, lois,
Aujourd'hui si peu maintenues,
Hélas! qu'êtes-vous devenues?
(_Muse historique_, lettre du 5 novembre 1650.)
Comme ce bon prince ne va jamais sans être bien accompagné, ni sans
armes, deux gentilshommes[395] et deux valets de chambre, qui revinrent
dans son carrosse, avoient des pistolets et des mousquetons, qui ne leur
servirent cependant qu'à causer le malheur qui est arrivé. Car, comme
ils furent auprès de la Croix du Tiroir[396], vingt hommes à cheval
ayant environné le carrosse et commandé au cocher d'arrêter, un des
deux gentilshommes, qui étoit au fond du carrosse, tira un mousqueton
qu'il avoit, et blessa un des voleurs[397], de sorte qu'au même instant
un de ceux qui attaquoient s'élança dans le carrosse, et donna un coup
de poignard à celui qui touchoit le gentilhomme qui avoit tiré ce
mousqueton. Un moment après, plusieurs coups de pistolet suivirent ce
coup de poignard, un desquels acheva de tuer ce pauvre malheureux qui
étoit déjà blessé, et un autre brûla l'oreille de celui qui étoit au
fond du carrosse et qui avoit tiré le premier. Cela fait, les voleurs,
qui virent un des leurs blessé, tellement qu'il ne pouvoit se soutenir,
s'en allèrent sans rien prendre à ceux qui étoient dans le carrosse, et
emportèrent leur compagnon blessé.
[395] Les sieurs de Saint-Eglan et de Brinville. (_Récit
véritable._)
[396] Cette croix étoit au coin de la rue Saint-Honoré et de
l'Arbre-Sec. On disoit tantôt _Tiroir_, tantôt _Trahoir_.
Personne n'est d'accord ni sur ce nom, ni sur son origine.
(_Voyez_ Jaillot, _Recherches sur Paris, quartier du Louvre_, p.
7.)
Cependant le carrosse de M. de Beaufort fut à l'hôtel de Montbazon, où
il y eut un bruit tel que vous pouvez l'imaginer. Ce pauvre malheureux,
qui avoit été tué à la place où M. de Beaufort se met d'ordinaire, fut
tiré de ce carrosse et exposé aux yeux du peuple jusqu'au lendemain
après-midi. M. de Beaufort envoya à l'heure même chez tous ses amis. La
chose passa dans son esprit pour un assassinat, et il ne s'en retourna
chez lui qu'en état de donner bataille.
[397] Comme l'écrit déjà cité est l'ouvrage d'un Frondeur, et que
ce parti ne mettoit pas en doute l'intention des assassins de
tuer le duc de Beaufort, le pamphlet diffère essentiellement de
la narration de mademoiselle de Scudéry. Il y est dit que les
assaillans, «croyant que ledit seigneur-duc étoit dans ledit
carrosse, à cause que le sieur de Saint-Eglan avoit la chevelure
blonde, ainsi que la porte ledit seigneur-duc, tirèrent quinze à
vingt coups, sans blesser personne, sinon le sieur de Brinville,
lequel fut blessé légèrement à la joue..... et tout aussitôt tira
un autre coup de mousqueton, duquel fut tué ou blessé à mort un
desdits assassineurs, et en même temps ledit sieur de Brinville
sauta légèrement hors du carrosse, et à la faveur de la nuit se
mêla parmi eux sans être reconnu, ce que ne put faire le sieur de
Saint-Eglan, lequel fut misérablement blessé d'un coup de
poignard ou de baïonnette au cœur, dont il mourut une demi-heure
après.» (_Récit véritable._)
Cependant le peuple n'a point fait de bruit de cet accident durant les
premiers jours, et M. de Beaufort a vu que son règne est changé. Mais
comme les Frondeurs sont toujours tout prêts à renouveler les désordres
passés, ils ont fait dire parmi le peuple que c'étoit M. le cardinal qui
avoit fait faire cet assassinat. Dans le même temps, ils ont aussi fait
publier que c'étoient les amis de M. le Prince, et ils n'ont rien oublié
pour tâcher de faire quelque soulèvement. Mais, par bonheur, celui de
ces voleurs qui a été blessé, s'étant fait panser à trois chirurgiens
différents, a été reconnu et pris; de sorte que présentement il est en
prison, et il y a apparence qu'on lui fera dire la vérité. Il a déjà
assuré qu'il n'avoit dessein que de voler, et que, si ceux du carrosse
n'eussent point tiré, il n'y eût eu personne de tué. Il a nommé tous ses
complices, et on en a déjà pris deux; de sorte que, devant qu'il soit
trois jours, on saura la vérité de cette funeste aventure, qui fait tant
de bruit dans le monde, et dont les Frondeurs prétendent tirer tant de
fruit.
Je n'oserois vous dire qui l'on a soupçonné de cette affaire, car cela
seroit abominable, et il vaut mieux remettre à l'ordinaire prochain que
la chose sera éclaircie.
Au reste, il semble que M. de Beaufort soit destiné à porter la division
partout, car il n'a pas plus tôt eu loué une maison dans la rue
Quinquenpoix, où jamais prince n'a logé, qu'il y a eu division entre
deux paroisses, qui prétendent l'avoir toutes deux pour paroissien,
l'une parce que de tout temps la maison où il va demeurer a été de
Saint-Nicolas, et l'autre, qui est Saint-Leu, parce que M. de Beaufort,
voulant être voisin des marchands de la rue Saint-Denis, a fait faire
une porte qui y donne, de sorte que comme cet endroit de la rue
Saint-Denis est de la paroisse Saint-Leu, le curé de cette église
prétend que, faisant une porte plus grande dans cette rue que n'est
l'ancienne porte dans la rue Quinquenpoix, la maison doit changer de
paroisse et être de la sienne. On verra ce que les juges en ordonneront
s'ils plaident; on dit qu'ils en ont le dessein.