¬´Et moi qui le connois assez parfaitement,

"Si vous en croyez mon serment,

"J'aurois eu peu de soin de relever sa gloire,

"Quoiqu'il ait autrefois mille peuples soumis,

"Si je n'avois appris ailleurs que dans l'histoire

"Qu'il possède l'honneur d'être de vos amis[368].»

[368] Lettre autographe et inédite de Charpentier à mademoiselle

de Scudéry. (_Cabinet de l'éditeur._) Cette lettre n'a pas

d'autre date que _mercredi à onze heures du matin_. Elle doit

être de 1659, époque à laquelle fut publiée la traduction de la

Cyropédie de Xénophon, par Charpentier.

Il ne falloit rien moins que l'imposant cortége dont mademoiselle de

Scudéry marche environnée, pour nous donner le courage d'imprimer pour

la première fois, en 1835, les lettres que nous présentons au public.

Ces lettres sont malheureusement en trop petit nombre; elles roulent

presque entièrement sur les événements de la Fronde, pendant les années

1650 et 1651. Mademoiselle de Scudéry s'y montre fidèle au parti de la

cour, pleine de mépris pour les hommes qui ne cherchoient, dans le

trouble et l'agitation, que les moyens de satisfaire leurs intérêts aux

dépens du trône, qu'ils ne craignoient pas d'ébranler. «Dieu veuille,

s'écrie-t-elle, que ceux qui ont eu le dessein de faire de la France ce

que Cromwell et Fairfax ont fait de l'Angleterre, ne puissent jamais

avoir de crédit[369]!» Dans une autre lettre, mademoiselle de Scudéry

porte sur l'avenir un regard prophétique; elle semble deviner ce que

sera un jour Louis XIV, qui n'avoit encore que treize ans: ¬´Le Roi,

dit-elle, semble haïr tous ceux qui veulent abaisser son autorité, et,

selon toutes les apparences, il se souviendra long-temps de tout ce

qu'on lui fait aujourd'hui[370].»

[369] Lettre troisième, du mois d'octobre 1650.

[370] Lettre septième, du 2 mars 1651.

Ce n'est plus cette femme aux sentiments exagérés, aux froides analyses

métaphysiques, c'est une femme éloquente, inspirée par les événements;

son style est rapide, simple, clair et énergique. Elle adresse ses

lettres à Godeau, l'évêque de Vence, l'ami et le parent de Conrart.

Pendant une maladie de celui-ci, mademoiselle de Scudéry le remplaçoit

auprès de Godeau, à qui elle mandoit ce qui se passoit dans Paris.

C'est peut-être à des soins de ce genre que sont dus les Mémoires de

Conrart. Ce que nous en avons publié, il y a dix ans, étoit

vraisemblablement les minutes de la correspondance qu'il entretenoit

avec Godeau. Quel que soit le motif qui ait déterminé Conrart à écrire

ses Mémoires, son travail est utile; nous n'avons eu pendant long-temps

que les Mémoires des Frondeurs; tels que ceux du cardinal de Retz, le

roi des brouillons; ceux de Guy-Joly, de La Rochefoucauld, voire même

quelques lettres de madame de Sévigné, que ses relations de parenté avec

le coadjuteur entraînoient dans l'opposition: il est bon que d'autres

Mémoires, écrits par des amis de l'ordre, viennent rectifier des idées

que les partisans de la Fronde n'ont pas manqué d'altérer à leur profit.

Les Mémoires de Conrart et de madame de Motteville, ceux du Père

Berthod, et ce peu de lettres de mademoiselle de Scudéry, produisent cet

effet. C'est ce qui nous détermine à joindre aux Mémoires de Tallemant

ces lettres tout-à-fait historiques, pour qu'elles viennent s'incorporer

à la suite des Mémoires relatifs à l'histoire de France.

Les originaux n'en existent malheureusement plus. Nous en avons trouvé

les copies dans un volume manuscrit intitulé: _Anecdotes sous le règne

de Louis XIV, ou Recueil de lettres et pièces diverses touchant

l'histoire de Louis XIV_. Ce volume est de format in-4º. Il est rempli

pour la plus grande partie de lettres extraites des manuscrits de Bussy,

dans lesquelles nous n'avons rien vu que nous n'eussions nous-même

rencontré dans les manuscrits ou dans le _Supplément_ de Bussy Rabutin.

On y lit aussi trois lettres de Fléchier à mademoiselle de La Vigne;

elles sont spirituelles, entremêlées de vers, et tout-à-fait dans le

genre d'une correspondance inédite de Fléchier avec mademoiselle

Deshoulières, dont M. de La Place, premier président honoraire de la

cour royale d'Orléans, est possesseur, et qu'il a eu la complaisance de

nous montrer quelquefois.

Les trois lettres de Fléchier ont été imprimées dans un recueil donné

chez Tardieu, en 1802, par M. Serieys, qui, en les publiant, a eu tort

de dire dans l'avertissement, que ces lettres étoient adressées à une

jeune _actrice_. Mademoiselle de La Vigne étoit une fille de beaucoup

d'esprit, dont on a quelques poésies fines et spirituelles, qui n'a

jamais travaillé pour le théâtre, ni joué la comédie.

Enfin on trouve dans ce manuscrit la copie des sept lettres de

mademoiselle de Scudéry à Godeau.

Le manuscrit qui contient ces diverses pièces nous a été communiqué, il

y a environ dix ans, par feu M. Peuchet, alors archiviste de la

Préfecture de police. Nous ignorons en quelles mains le volume a passé

depuis la mort de ce laborieux littérateur.

Ce recueil est de la fin du règne de Louis XIV; il a fait partie de la

riche collection du président de Meinières. On sait que ce magistrat

avoit acquis une grande quantité de manuscrits relatifs à l'histoire de

France, qui provenoient de l'abbé de Rothelin, de M. Talon, de l'abbé

de Bourzéis, de messieurs Secousse et de Sainte-Palaye. Sa collection

survécut à la révolution; elle fut placée dans un local loué exprès pour

la contenir. Celui qui la possédoit se lassa malheureusement de payer le

loyer, et en 1806, tous ces manuscrits furent vendus à vil prix et

dispersés. M. Éloy Johanneau, le savant éditeur de Rabelais, avoit eu

souvent l'occasion de faire des recherches dans cette précieuse

bibliothèque, et il a plus d'une fois exprimé au rédacteur de cette note

les regrets que lui causa la disparition de ces richesses; il avoit été

témoin de cette calamité littéraire.

Le catalogue de ces manuscrits est tombé dans nos mains; le volume qui

contient les lettres de mademoiselle de Scudéry y est mentionné. Nous

nous proposons de déposer ce catalogue à la bibliothèque du Roi, qui

possède une foible partie de la collection de Meinières.

Nous aurions sans doute beaucoup mieux aimé pouvoir publier ces

curieuses lettres d'après les originaux; mais nous n'entretenons pas le

moindre doute sur leur vérité, quand nous les trouvons placées à côté

d'une multitude de copies d'autres pièces originales sur l'existence

desquelles aucune incertitude ne peut s'élever. Nos lettres contiennent

beaucoup de faits et d'anecdotes, et à cet égard elles s'accordent et

correspondent avec tous les ouvrages contemporains. Cette coïncidence

est ce qui rend si difficile une contrefaçon de mémoires anciens, qui

soit susceptible de faire quelque illusion; nos lettres résistent à

cette épreuve parce qu'elles sont vraies. D'ailleurs dans quel intérêt

les auroit-on fabriquées, il y a plus d'un siècle, pour les ensevelir

ensuite dans un volume oublié? Les lettres de mademoiselle de Scudéry

portent avec elles le cachet du temps et de la vérité; nous en appelons

à toute personne versée dans la connoissance de nos monuments

historiques.

Ces lettres ne sont point datées dans le manuscrit. Il ne nous a pas été

difficile de suppléer à cette omission, en nous attachant aux événements

qui y sont rapportés. Ces dates ainsi rétablies sont placées entre

parenthèses.

MONMERQUÉ.

LETTRES

DE MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.

LETTRE PREMIÈRE.

DE MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A M. GODEAU, ÉVÊQUE DE VENCE.

(Paris, 22 février 1650.)

Ayant su par une de vos lettres que vous me faisiez l'honneur de

souhaiter que je vous écrivisse le peu de nouvelles qui viennent à ma

connoissance, j'avoue que j'eus quelque peine à croire que mes yeux ne

me trompoient pas, ou que vous ne vous fussiez pas trompé vous-même, en

mettant mon nom pour celui d'une autre, étant certaine que je n'ai pas

une des qualités nécessaires pour rendre ma correspondance agréable en

matière de nouvelles. Je ne suis pas fort exposée au monde; les gens que

je vois ne sont pas de la nouvelle faveur; et quand je saurois même une

partie de ce qui se passe, je ne saurois pas assez bien écrire pour vous

divertir. Néanmoins, comme je suis persuadée que la plus légitime excuse

ne sauroit jamais valoir une obéissance aveugle, je ne veux point me

servir de toutes celles que je pourrois employer pour me dispenser de

faire ce que vous souhaitez, lorsque je saurai quelque chose de digne

d'être su de vous.

C'est pourquoi, pour commencer dès aujourd'hui, je vous dirai que l'on

ne sait point encore avec certitude en quel lieu est madame de

Longueville, et que, depuis le jour qu'elle se sauva du ch√¢teau de

Dieppe[371], avec deux de ses filles seulement et quatre gentilshommes,

l'un desquels est le sieur Thibault, et l'autre Trery, l'on n'a pas pu

encore découvrir précisément quelle a été sa route, ni quel est son

asile. Il y a du moins apparence que Dieu sera son protecteur; car on

m'écrit de Normandie, qu'après qu'elle eut pensé tomber dans la mer, et

qu'une de ses filles eut aussi failli être noyée, elle se confessa et

monta à cheval un moment après, se préparant à ce funeste voyage comme

si elle eût dû mourir.

[371] La duchesse de Longueville, après l'arrestation des

princes, qui eut lieu le 18 janvier 1650, s'enfuit en Normandie.

La cour se rendit à Rouen le 1er février; la duchesse, qui

s'étoit réfugiée à Dieppe, s'échappa du château. «Elle sortit la

nuit à cheval, jambe de çà et jambe de là, avec ses femmes, en

courant jour et nuit; elle s'embarqua sur la côte et fut en

Hollande.... Elle gagna Stenay, où étoit le maréchal de Turenne.»

(_Mémoires de Montglat._ _Collection des Mémoires relatifs à

l'histoire de France_, deuxième série, t. 50, p. 219.) Le récit

de madame de Motteville est plus circonstancié; elle dit que la

duchesse sortit par une petite porte qui n'étoit pas gardée;

qu'elle fit deux lieues à pied pour gagner un petit port, où elle

ne trouva que deux barques de pêcheurs; elle voulut s'embarquer

contre l'avis des mariniers, afin de gagner un vaisseau qu'elle

faisoit tenir à la rade. Le vent étoit si grand et la marée si

forte, que le marinier, qui l'avoit prise entre ses bras pour la

porter dans la chaloupe, la laissa tomber dans la mer; elle se

décida à prendre des chevaux et à se mettre en croupe, ainsi que

les femmes de sa suite, se réfugia chez un gentilhomme, demeura

cachée dans le pays pendant environ quinze jours, et fit enfin

gagner le capitaine d'un vaisseau anglois, qui la reçut sous le

nom d'un gentilhomme qui s'étoit battu en duel. (_Mémoires de

Motteville._ _Ibid._, t. 39, p. 19.)

Sans mentir, Monsieur, le renversement de la maison de M. le Prince et

de celle de M. de Longueville est une étrange chose, car on voit tant

d'innocence et de persécution ensemble qu'il n'est pas possible de

n'être pas touché de leur malheur. M. le Prince s'est pourtant trouvé

l'√¢me plus grande que son infortune, car, depuis qu'il est prisonnier,

il n'a pas dit une parole indigne de ce même cœur qui lui a fait gagner

quatre batailles et acquérir tant de gloire. Après avoir entendu la

messe, il s'occupe la moitié du jour à lire, et il partage l'autre à

converser avec monsieur son frère, à jouer aux échecs avec lui, à

railler avec ses gardes, et même, pour faire exercice, il joue au volant

avec eux. Il s'est confessé une fois depuis qu'il est prisonnier, mais

on ne veut plus lui donner le même confesseur: enfin on le garde mieux

que le roi.

Il y a trois jours que M. de Beaufort, accompagné de madame de Chevreuse

et de madame de Montbazon, fut au bois de Vincennes, dans un carrosse de

louage, afin de n'être point connu, pour voir de ses propres yeux si une

muraille que l'on a bâtie sur la contrescarpe des fossés du donjon étoit

assez haute pour qu'il fût impossible que M. le Prince se pût sauver. Je

vous avoue que cette action ne me semble pas trop belle, ni pour les

dames ni pour Beaufort, qui, tant que le prisonnier a été libre, ne

l'approchoit qu'en lui faisant des soumissions d'esclave. Il est vrai

qu'un héros de la place Maubert ne doit pas être de même manière

qu'étoient autrefois ceux qui triomphoient au champ de Mars ou au

Capitole.

Au reste, pendant que toutes choses changent en France, toutes choses

changent aussi dans le cœur de M. de Guise; car, pour recouvrer sa

liberté, il rompt les chaînes de mademoiselle de Pons, et reprend

madame la comtesse de Bossu, qui va être reconnue pour madame de

Guise[372].

[372] Cette reconnoissance n'eut point lieu; tout ceci étoit un

jeu joué par le duc de Guise, prisonnier à Madrid, dans l'espoir

d'obtenir sa liberté. (_Voyez_ au surplus l'historiette du duc de

Guise dans les _Mémoires de Tallemant_, t. 4, p. 200.)

Vous savez sans doute que la garnison de Clermont s'est soulevée en

l'absence de M. de La Moussaye, et qu'ainsi le parti du maréchal de

Turenne en est plus foible; mais on assure, dès ce matin, que le duc de

Wirtemberg assiége Mouson. Les ennemis font de grands préparatifs en

Flandre, et le mal est que l'on n'est pas en état de s'y opposer.

La cour est à Rouen, d'où elle doit partir pour revenir ici. On dit

aussi que le duc de Richelieu est enfin venu assurer le Roi de sa

fidélité, et qu'en considération de cette obéissance son mariage est

confirmé par la Reine, à condition qu'il aura un lieutenant de roi dans

son gouvernement, et que la garnison en sera changée. Je ne sais pas

encore ce que madame d'Aiguillon dit de cela; mais je sais bien que

l'amour du duc de Richelieu lui coûte déjà trop, et qu'il lui auroit été

toujours plus avantageux d'être maître du Havre absolument, que de

régner dans le cœur d'une femme comme madame du ......[373].

[373] Armand-Jean Du Plessis, duc de Richelieu, père du maréchal,

avoit épousé, le 26 décembre 1649, Anne Poussard de Fors du

Vigean, veuve, en premières noces, de François-Alexandre

d'Albret, sire de Pons. Ce mariage, fait sans le consentement de

la duchesse d'Aiguillon, surprit tout le monde. ¬´Madame de

Richelieu, dit madame de Caylus, sans biens, sans beauté, sans

jeunesse, et même sans beaucoup d'esprit, avoit épousé, par son

savoir-faire, au grand étonnement de toute la cour et de la

Reine-mère, qui s'y opposa, l'héritier du cardinal de Richelieu,

un homme revêtu des plus grandes dignités de l'État, parfaitement

bien fait, et qui, par son âge, aurait pu être son fils.»

(_Souvenirs de madame de Caylus_, deuxième série de la

_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 66,

p. 413.)

Je viens de recevoir une lettre de Rouen, qui m'apprend que cette

nouvelle duchesse y est aussi, et que M. le cardinal la devoit présenter

hier à la Reine, chez laquelle elle devoit avoir le tabouret. L'on me

mande que cela hâte le départ de la cour, qui quitte Rouen

aujourd'hui[374]. M. de Matignon est aussi venu remettre le gouvernement

de Grandville et celui de Cherbourg entre les mains de Sa Majesté,

ensuite de quoi on a commandé à ce lieutenant de roi et à M. de Beuvron

de suivre la cour.

[374] «La Reine partit de Rouen le 22 février, après avoir vu

madame de Richelieu et lui avoir donné le tabouret.» (_Mémoires

de madame de Motteville._ _Ibid._, t. 39, p. 21.) Cette

circonstance donne la date positive de cette lettre.

On m'écrit encore que madame de Longueville fut droit de Dieppe au

château de Tancarville, qui est à monsieur son mari. On m'assure qu'il y

a quatre jours qu'elle s'est embarquée pour la Hollande.

Voilà, Monsieur, tout ce que je sais pour aujourd'hui; cependant je ne

puis me résoudre de ne vous point parler de mademoiselle Paulet[375], de

qui les maux me touchent encore plus que les affaires publiques, quoique

l'amour de la patrie soit bien avant dans mon cœur. Je veux pourtant

espérer que vos prières lui feront obtenir la santé de celui seul pour

qui il n'y a point de maux incurables; mais je ne songe pas qu'en ne

finissant une si longue lettre je vous donnerois lieu de croire que je

veux vous en lasser pour la première fois: c'est pourquoi je m'en vais

finir aussitôt que je vous aurai assuré, avec tout le respect que je

vous dois, que je suis autant que je puis, etc.

[375] Tallemant lui a consacré un article dans ses Mémoires.

LETTRE DEUXIÈME.

DE LA MÊME AU MÊME.

(Paris, 8 septembre 1650.)

Vous me reprochez si flatteusement mon mauvais caractère, que ce n'est

pas un trop bon moyen de m'en corriger; car, puisqu'en écrivant mal je

vous oblige enfin de m'en reprendre plus doucement qu'à me dire que

j'écris bien, je ne sais si je ne ferois pas mieux de continuer de

faillir que de m'amender....

Souffrez, s'il vous plaît, que je prenne toute la part que je dois aux

maux de votre esprit et de votre corps. Pour les premiers, je ne pense

pas que vous ayez besoin d'autre médecin que de vous-même; mais, pour

les autres, je pense que vous auriez besoin de venir trouver à Paris

quelque remède à vos maux; car, de la façon dont je connois ceux de la

province où vous êtes, je ne pense pas qu'ils vous puissent guérir d'un

grand mal: c'est pourquoi il me semble que vous y devez songer

sérieusement. Je vous demande pardon de la liberté que je prends de

donner des conseils à un homme que tous les rois et les sages devraient

consulter; mais, s'agissant de la conservation d'une vie aussi précieuse

que la vôtre, je pense qu'il vaut mieux dire une chose inutile que de

se mettre au hasard de manquer à en dire une nécessaire. Je vis même

encore hier un ouvrage de vous, qui me fortifie dans le dessein de vous

conjurer de prendre soin de votre santé; car, Monsieur, ne seroit-ce pas

un crime si vous vous mettiez par votre négligence à la détruire, de

façon que vous ne puissiez plus enrichir votre siècle comme vous l'avez

fait jusqu'ici?

Vous jugez bien, je m'assure, que cette nouvelle richesse que j'ai vue

de vous est l'admirable poème que vous avez fait à la gloire de _la

Grande Chartreuse_[376], que M. Conrart eut la bonté d'envoyer hier à

mon frère et à moi. Après vous en avoir rendu mille grâces, je vous

dirai que ce beau désert m'a sensiblement touchée, et que la sainte

horreur de cette solitude a passé si doucement de vos vers dans mon

esprit, que la compagnie que j'ai vue aujourd'hui m'a plutôt ennuyée

qu'elle ne m'a divertie, parce qu'elle m'a empêchée de relire une

seconde fois ce qui m'a donné tant de satisfaction la première. Mais,

Monsieur, puisque vous faites si bien toutes choses, et que vous

représentez également bien les cours les plus superbes et les déserts

les plus sauvages, je voudrois que vous pussiez voir ce que je vis hier;

je veux dire la prison de M. le Prince, afin que vous pussiez laisser à

la postérité une parfaite image de la constance de ce héros; car je ne

pense pas qu'il y ait un endroit dans le monde o√π il y ait une tour plus

agréable par dehors, ni si affreuse par dedans. Cependant, comme on dit

que la nécessité fait des armes de toutes choses, je pense qu'on peut

dire que M. le Prince tire de la gloire de tout ce qui lui arrive; car

vous saurez que, depuis qu'on l'a mené à Marcoussis[377], le donjon de

Vincennes est devenu l'objet de la curiosité universelle. En mon

particulier, j'y vis hier plus de deux cents personnes de qualité, à qui

on montre le lieu o√π il dormoit, celui o√π il mangeoit, l'endroit o√π il

avoit planté des œillets qu'il arrosoit tous les jours, et un cabinet

où il rêvoit quelquefois et où il lisoit souvent. Enfin, Monsieur, on va

voir cela comme on va voir à Rome les endroits où César passa autrefois

en triomphe. Je vis même dans un cabinet plusieurs épigrammes écrites

avec du charbon, ou gravées sur la muraille, qui ne parlent que de ses

victoires ou de ses louanges; mais ce que j'y vis de plus surprenant,

c'est que, durant que j'y étois, M. de Beaufort y vint avec madame de

Montbazon, à qui il faisoit voir toutes les incommodités de ce logement,

triomphant l√¢chement du malheur d'un prince qu'il n'oseroit regarder

qu'en tremblant, s'il étoit en liberté. Pour moi, j'eus tant d'horreur

de voir de quel air il fit la chose, que je n'y pus durer davantage. En

vérité, je pense qu'on peut dire que nous sommes au temps des prodiges

et des miracles tout ensemble, tant on voit de choses extraordinaires.

[376] _Voyez_ les _Poésies chrétiennes et morales_ de Godeau.

Paris, 1663, t. 2, p. 81. _La Grande Chartreuse_ avoit paru

isolément, comme la plupart des autres poésies de Godeau.

[377] Les princes avoient été transférés du donjon de Vincennes

au château de Marcoussis, près de Montlhéri, le 29 août

précédent; c'est ce que nous apprenons de Loret:

Ce jour (_lundi_) on prit occasion

De faire la translation,

Mais très-cachée et très-soudaine,

Des trois prisonniers de Vincenne.

Plaise à la divine Bonté

Que la dure captivité

Par eux constamment endurée

Ne soit pas de longue durée!

(_Muse historique_, lettre du 2 septembre 1650.)

Je pense que vous avez bien su l'épouvante que les ennemis ont donnée à

Paris, lorsqu'ils sont venus à La Ferté-Milon[378], et que nous avons vu

la capitale du royaume aussi alarmée qu'ont accoutumé de l'être les

petites bicoques des frontières. Cependant j'espère que la même

puissance qui retient la mer dans ses bornes, quoique ses rivages ne la

doivent pas vraisemblablement empêcher d'inonder la terre, empêchera les

ennemis de venir ici, encore qu'il n'y ait point de rivière entre eux et

nous, et qu'il n'y ait pas même d'armée qui pût s'opposer à leur marche,

s'ils le vouloient. Ce qui me fait espérer ce bien, est que l'on assure

qu'il y a déjà une partie de leur cavalerie qui a repassé la rivière

d'Aisne. Nous verrons, par le retour de M. de Verderonne[379], qui est

allé porté la réponse de M. le duc d'Orléans à l'archiduc, ce que l'on

doit craindre ou espérer.

[378] On voit dans les _Mémoires d'Omer Talon_ que l'on avoit eu

connoissance, par des lettres interceptées, que de Madrid, sur la

demande du marquis de Sillery, qui négocioit pour les rebelles,

des ordres avoient été donnés pour que le maréchal de Turenne

entrât dans le royaume et donnât de l'effroi à Paris. «Ce qui

étoit déjà fait, dit Talon, car lors l'armée des ennemis étoit

proche de La Ferté-Milon.» (_Mémoires relatifs à l'histoire de

France_, deuxième série, t. 62, p. 97.) Cette alarme donna lieu

au transfèrement des princes. Loret peint très-plaisamment

l'effet que l'approche de l'ennemi produisit dans Paris:

Lundi, vindrent dedans Paris,

Avec plaintes, clameurs et cris,

Gens conduisant, toutes complettes,

Sept mille sept cent trente charrettes

Pleines de coffres et paquets,

Dont l'on fit lors de grands caquets;

Mais ces caquets sont choses vaines.

(_Muse historique_, lettre du 2 septembre 1650.)

[379] Charles de L'Aubespine, seigneur de Verderonne, maître des

requêtes, chancelier de Gaston, duc d'Orléans.

Mais, pendant que les ennemis ravagent la Champagne et la Picardie, sans

qu'on puisse seulement penser à les en empêcher, les frondeurs emploient

tout ce qu'ils ont d'adresse et de crédit pour obliger M. le duc

d'Orléans à mettre les princes sous sa puissance, afin de les avoir en

la leur. On assure même qu'il leur avoit promis de le faire; mais M. le

garde-des-sceaux[380], M. Le Tellier et madame de Chevreuse l'ont

empêché jusqu'à cette heure, car encore que cette dernière soit grande

Frondeuse, elle est pourtant présentement divisée de M. de Beaufort, et

même de M. le coadjuteur, pour ce qui regarde M. le Prince, de sorte

que, par ce moyen, les amis de cet illustre captif sont en quelque

espérance de voir bientôt la cour dans la nécessité de faire une

négociation secrète avec lui, afin de délivrer le royaume de tant de

tyrans qui l'oppriment.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 24 / 27 段